Excursion aux Antilles françaises/La Guadeloupe

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H. Lecène et H. Oudin (p. 124-193).
La Pointe-à-Pitre après l’incendie de 1871.
La Pointe-à-Pitre après l’incendie de 1871.

LA GUADELOUPE


CHAPITRE Ier.


Découverte. — Trois étymologies pour une. — Situation. — Structure. — Configuration, côtes, anses, pointes, etc. — Les montagnes. — Les rivières. — Produits minéraux et sources. — Le tremblement de terre de 1843.


Christophe Colomb a fait quatre voyages en Amérique ; c’est au second, le 4 novembre 1493, qu’il découvrit la Guadeloupe. Comme cette île, heureusement pour elle, n’offrait aucun vestige de filons aurifères, elle fut complètement négligée par les Espagnols. Il serait même permis de croire qu’on oublia pendant plus d’un siècle qu’elle avait été découverte ; c’est seulementen 1635 que les Français devaient en prendre possession : nous verrons au chapitre suivant dans quelles circonstances.

Les Caraïbes, qui seuls habitaient l’île lors du passage de Colomb, l’appelaient Karukéra. D’où le célèbre navigateur a-t-il tiré le nom de Guadeloupe ? D’après les uns, il voulut, en le choisissant, rendre hommage à Notre-Dame de Guadalupe, madone vénérée en Espagne, et sous les auspices de laquelle il avait commencé son voyage. D’après les autres, il fut seulement frappé de la ressemblance que présentaient les montagnes de l’île avec la Sierra de Guadalupe, dans les provinces de l’Estramadure.

Il existe une troisième explication, peu sérieuse à vrai dire, mais que nous rapportons parce qu’elle renferme un anachronisme assez amusant de certains auteurs espagnols. Ils racontent que le célèbre poète Lope de Véga jouissait en son temps d’une telle popularité qu’on en était arrivé à se servir de son nom même comme de l’épithète la plus élogieuse qui se pût trouver. On disait, par exemple, un château de Lope, une pierrerie de Lope, pour désigner un palais splendide, ou un diamant de très grande valeur. Or les premiers navigateurs qui passèrent dans notre île firent aux eaux douces qu’on y trouvait une telle réputation, que les galions espagnols revenant des Antilles eurent l’ordre de s’y arrêter pour faire de l’eau, et que, suivant la mode de l’époque, on appela cette eau délicieuse Agua de Lope ; de là serait dérivée par corruption l’appellation de Guadeloupe.

La vérité est que les eaux de la Guadeloupe sont exquises pour la plupart, et qu’un cours d’eau y porte encore le nom de rivière des Galions. Malheureusement cette ingénieuse étymologie pèche par un point capital : Lope de Véga ne vint au monde qu’en 1562, et sa réputation ne s’établit qu’à la fin du seizième siècle, c’est-à-dire plus de cent ans après que la Guadeloupe eût été découverte et baptisée.

La Guadeloupe se trouve située dans l’océan Atlantique, entre 15° 59′16° 31′ latitude nord, et 63° 32′64° 9′ longitude ouest du méridien de Paris. Sa circonférence est de 444 kilomètres, sa superficie de 160.252 hectares. L’île est divisée en deux parties inégales par un canal long de neuf kilomètres et demi, large de 30 à 120 mètres, qu’on appelle la Rivière salée. Comme ce bras de mer est très sinueux et ne présente jamais plus de 5 mètres de profondeur, il n’est accessible qu’aux bâtiments de petit tonnage employés à la navigation intérieure. La portion de terre placée à l’ouest de la Rivière salée est la Guadeloupe proprement dite ; celle de l’est s’appelle la Grande-Terre. Nous appliquerons désormais chacune de ces appellations à la partie qui lui est propre.

La Guadeloupe mesure 180 kilomètres de tour, 46 de long, et 27 de large. Le sol, d’origine volcanique, est tourmenté et montagneux ; c’est là que se trouve notamment le volcan de la Soufrière.

La Grande-Terre, de forme triangulaire, a 95.631 hectares de superficie. Au contraire de la Guadeloupe, c’est une terre plate, d’origine calcaire et de formation récente ; on y remarque au nord les Hauteurs de l’Anse-Bertrand, plateau de 95 mètres d’altitude ; au sud les Grands-Fonds de Sainte-Anne petite chaîne de mornes taillés à pic, haute de 115 mètres en moyenne.

L’extrémité de la Grande-Terre se nomme Pointe-des-Châteaux ; c’est une langue de terre couverte de falaises. De ce point au port de la Pointe-à-Pitre, la côte méridionale est généralement basse. De la Pointe-Parry, la côte, profondément découpée, suit une direction sud, d’abord, jusqu’à la pointe de Capesterre, puis oblique au sud-ouest jusqu’à la pointe du vieux fort qui forme l’extrémité méridionale de la Guadeloupe. Elle se termine au nord par la pointe Allègre ; de ce point, elle s’infléchit au sud-est jusqu’à la Rivière salée, présentant des terres basses, couvertes de palétuviers ; puis le rivage remonte au nord pour aller former la pointe de la Grande-Vigie, extrême nord de la Grande-Terre. Une ligne de côtes basses, décrivant une grande courbe du nord au sud-est, va rejoindre la Pointe-des-Châteaux.

Citons, parmi les anses et les baies remarquables, l’Anse-à-Pistolet et la pointe des Gros-Caps, entre lesquels se trouvent les rochers du Piton, de la Porte-d’Enfer[1] et du Souffleur, dont les grottes vomissent à près de dix mètres la houle qui s’y engouffre ; l’anse à la Barque, la pointe et l’anse des Corps, l’anse Sainte-Marguerite, le Moule, le seul véritable port de la côte du Vent ; le rocher très caractérisé de la Couronne ; de nouvelles Portes-d’Enfer, un second Souffleur ; la Pointe Malherbe, l’anse à l’Eau, la baie Sainte-Marie, l’îlet à Gourde (10 m.), enfin, les roches magnétiques de la Pointe-des-Châteaux, semblables à de vieilles fortifications, cap oriental de la Grande-Terre.

Les principales montagnes de la Guadeloupe, qui forment une chaîne présentant à peu près la forme d’un Y, sont les suivantes. D’abord le massif de Sans-Toucher, 1.480 mètres, composé de quatre sommets : le Grand et le Petit-Sans-Toucher, le Piton du Moustique, et le Morne Gourbeyre ou Matélyane. Puis c’est la Soufrière, volcan encore en activité, plus élevé de 4 m. que le massif précédent. Viennent ensuite le piton de Sainte-Rose, 358 m., et la montagne du Trou-au-Chien, 440 m., qui se détachent symétriquement de la chaîne centrale ; la Grosse-Montagne, volcan éteint, 720 m. ; le piton Baille-Argent, 610 m. ; les Mamelles, les Sauts de Bouillantes, la Madeleine, etc. Presque tous ces pics sont des volcans éteints.

De ces montagnes descendent soixante-dix rivières ou cours d’eau. Elles sont très poissonneuses, mais deux seulement sont navigables : la Lézarde et la Goyave. Les plus importantes d’entre elles sont : le Coin ; la rivière de Capesterre qui, à sa sortie de la Soufrière, forme une magnifique cascade de 600 mètres ; la rivière des Bananiers ; la rivière des Galions ; la rivière des Herbes ; la rivière du Bon-Goût, qui débouche dans la Rivière salée ; enfin la Grande-Rivière, qui reçoit plusieurs affluents, est redoutable par ses crues irrégulières, et gagne chaque année une douzaine de mètres sur la mer par ses dépôts d’alluvions.

On rencontre à la Guadeloupe plusieurs sources minérales ; nous citerons les suivantes : les sources du Matouba, de Sophaia, de Saint-Charles, le Bain du Curé, la Fontaine Bouillante à la lame, etc….

Le sous-sol de la Guadeloupe contient le fer sulfuré, la manganèse, le basalte, l’ocre, la silice, l’argile que l’on emploie pour la poterie, la fabrication des tuiles et des briques, — la lave, que l’on utilise pour le pavage des rues, — et le soufre, que l’on ne se donne pas la peine de recueillir, parce que la Soufrière en produit trop peu.

Parmi les phénomènes qui jettent si souvent la perturbation dans nos colonies des Antilles, il en est un dont nous avons réservé l’étude pour la Guadeloupe, et dont le nom seul est redoutable.

Le tremblement de terre est un cataclysme dont nous ne rechercherons pas ici les causes, sur la nature desquelles la science n’est pas absolument fixée, mais qu’il est assez facile de décrire. Il consiste en mouvements convulsifs du sol. Ces mouvements se produisent soit dans un sens horizontal, et la terre a, dans ce cas, des ondulations semblables à celles de la mer ; soit dans un sens vertical, quand une partie du sol se soulève, tandis que l’autre s’enfonce ; soit enfin dans un sens circulaire, lorsque maisons, arbres, rochers, montagnes, etc., se mettent à tournoyer comme autour d’un invisible pivot. Rien n’annonce à l’avance la catastrophe qui se prépare. Sans doute le baromètre tombe tout à coup très bas, sans doute quelques animaux donnent des signes manifestes de terreur, sans doute enfin on entend un bruit mystérieux semblable au grondement d’un tonnerre souterrain ; mais au moment même où l’on constate ces accidents, le bouleversement de la nature a déjà commencé.

Un tremblement de terre qui aura toujours une triste célébrité dans les annales de la colonie, est celui qui se produisit le 8 février 1843, date à jamais néfaste !

Voici quelques extraits du rapport officiel adressé le jour même par le gouverneur :

« Basse-Terre, le 8 février 1843, 3 heures du soir.

« Un tremblement de terre dont la durée a été de soixante-dix secondes vient de jeter la Guadeloupe dans une consternation profonde. Cet événement a eu lieu ce matin, à 10 heures 1/2 environ……… Au moment où je vous écris, j’apprends que la Pointe-à-Pitre n’existe plus. Je monte à cheval, je vais me transporter sur le lieu du désastre. »

« Du 9, à 3 heures, à la Pointe-à-Pitre.

« La Pointe-à-Pitre est détruite de fond en comble. Ce qui a été épargné par le tremblement de terre a été dévoré par l’incendie qui a éclaté peu de moments après celui où les maisons se sont écroulées.

« Je vous écris sur les ruines de cette malheureuse cité, en présence d’une population sans pain et sans asile, au milieu des blessés, dont le nombre est considérable (on dit 15 à 1.800 !) et des morts (encore sous les décombres) qu’on porte à plusieurs milliers. L’incendie dure toujours.

« Tous les quartiers de la colonie ont souffert comme les dépendances. La ville du Moule détruite… Les bourgs de Saint-François, Sainte-Anne, Port-Louis, Anse-Bertrand, Sainte-Rose, ont été renversés……

« Signé : Gourbeyre. »

Dans ce cataclysme, la terre avait le mouvement horizontal dont nous parlions plus haut ; elle allait par ondulations, de l’est à l’ouest, vers la mer. On assure également que la terre s’entr’ouvrit en plusieurs endroits, laissant voir d’horribles abimes d’où s’échappaient des flammes bleuâtres, mais qui se refermèrent presque aussitôt. La Soufrière perdit, dans ce bouleversement, le plus élevé de ses pitons, qui dépassait les autres de 29 mètres, et dont on ne retrouve plus que quelques débris.

Il fut impossible de combattre l’incendie, dont les nombreux barils de rhum consignés dans les magasins augmentaient encore l’intensité, parce que les pompes avaient été détruites ou perdues sous la chute des maisons qui les contenaient. Le nombre des morts, brûlés ou écrasés sous les décombres, fut de plusieurs milliers ; celui des blessés fut presque aussi considérable. On les jetait pêle-mêle sur des matelas, et les chirurgiens ne pouvaient suffire aux amputations multiples qu’il y avait à pratiquer ; leurs instruments émoussés, ils durent se servir d’égohines. Les détails horribles se pressent sous notre plume ; mais il est impossible de les reproduire tous. On entendait de toutes parts les appels désespérés des agonisants sous les décombres ; le père de l’auteur de ce livre demeura près d’un jour suspendu par une jambe prise entre deux pierres ; on trouva 23 jeunes filles écrasées côte à côte sous les ruines de leur pensionnat ; une autre, la fille d’un médecin très populaire, Mlle Amélie L., était devenue subitement folle et parcourait les ruines en criant : « Comment peut-on avoir peur d’un tremblement de terre ? est-ce que je ne suis pas dans la maison de ma mère ? »

Le malheur public fut encore augmenté par un nouveau fléau dont les conséquences possibles étaient fort redoutables : sous l’action d’un soleil de feu, les corps entassés de toutes parts entrèrent rapidement en décomposition et répandirent dans l’atmosphère une odeur pestilentielle ; il fallut verser de la chaux vive aux endroits où les plus gros essaims de mouches signalaient la présence d’un plus grand nombre de cadavres.

On trouva, en déblayant les décombres, une grande quantité de pièces d’or et d’argent, les unes intactes, les autres transformées en lingots.

Il se rencontra des pillards qui, mettant à profit cet horrible désastre, emplirent leurs poches de doublons. Ils furent arrêtés, et nous sommes heureux d’avoir à constater que c’étaient, pour la plupart, des matelots étrangers.

À part ces malfaiteurs, tous les hommes restés valides, depuis le gouverneur jusqu’au dernier marin, firent preuve d’un admirable dévouement.

Le gouvernement français accorda à la colonie un crédit de 2.500.000 francs, et des souscriptions s’ouvrirent de tous les côtés, même chez les nations étrangères, pour venir en aide aux victimes de la terrible catastrophe. Grâce à ces secours efficaces, la ville de la Pointe-à-Pitre sortit bientôt de ses décombres plus jeune et plus belle qu’auparavant.



CHAPITRE II.


La Basse-Terre. — La Pointe-à-Pitre. — Les Îlets. — Une ascension à la Soufrière.


Les principales villes de la Guadeloupe, les seules peut-on dire, sont la Basse-Terre et la Pointe-à-Pitre.

La Basse-Terre est située à l’extrémité occidentale de l’île. C’est son chef-lieu, le siège du gouvernement, la ville des fonctionnaires. La Basse-Terre a été très éprouvée, elle fut saccagée et presque entièrement détruite par les Anglais en 1666, 1691, 1703 et 1759, — consumée en partie par l’incendie du 15 août 1782, — désolée par la guerre civile en 1794, 1802 et 1808, — enfin aux trois quarts renversée par les coups de vent de 1821, 1825 et 1865. C’est aujourd’hui une ville assez laide et fort triste ; dans bien des rues, l’herbe croit en toute liberté. Signalons cependant le Cours Nolivos, auquel le voisinage du port donne une certaine gaieté, et le Champ d’Arbaud, planté d’arbres magnifiques et bordé des principaux établissements publics de la colonie. On peut encore citer deux églises : Notre-Dame de la Guadeloupe et Notre-Dame du Mont-Carmel. Somme toute, la Basse-Terre ne doit son animation factice qu’à la présence des fonctionnaires, et deviendrait un véritable cimetière si le siège du gouvernement venait à être transféré à la Pointe-à-Pitre, comme il en a été plusieurs fois question. Nous ne donnons ici aucun détail sur l’administration, puisqu’il en sera traité dans un chapitre spécial.

La ville est arrosée par la rivière aux Herbes, déjà citée, et par les trois ravines à l’Espérance, à Billaud et à Saint-Ignace. Les habitants n’ont aucun respect pour les eaux de ces malheureuses ravines, qui charrient des débris bien singuliers.

La rade de la Basse-Terre est ouverte à tous les vents, et fréquemment bouleversée par les raz de marée pendant l’hivernage.

La Pointe-à-Pitre est située sur la pointe nord-ouest du Morne-Louis. Cette position la fit appeler le Morne-Renfermé jusqu’en 1772 environ ; mais, à partir de cette époque, la désignation actuelle prévalut, du nom du pêcheur hollandais Peters qui avait été un des premiers à bâtir là sa cabane.

Cette ville a été encore plus éprouvée que la Basse-Terre. L’énumération des ouragans, des coups de vent, des raz de marée qui l’ont bouleversée, serait trop longue ; elle fut détruite de fond en comble par un incendie en 1780, et en 1843 par un tremblement de terre que nous avons longuement décrit[2] ; près de 80 maisons furent dévorées par un autre incendie en 1850, et celui du 18 juillet 1871 n’a laissé debout que deux faubourgs.

La Pointe-à-Pitre est sortie chaque fois de ses ruines avec de nouveaux avantages. Elle forme le centre d’un mouvement commercial assez actif. Sa rade est une des plus belles du golfe du Mexique, où elle n’a guère de rivales que celles de la Havane et de Fort-de-France ; et encore ces dernières ne doivent-elles la sécurité dont y jouissent les bâtiments qu’à des travaux exécutés de main d’homme. Elle reçoit actuellement chaque année une centaine de navires de 500 tonneaux au minimum et un nombre infini de caboteurs ; mais nous espérons qu’elle ne tardera pas à prendre une importance beaucoup plus considérable aussitôt après le percement de l’isthme de Panama.

La Pointe, comme on dit aux Antilles, est une ville assez coquette, dont les rues, bien percées, sont bordées de maisons de bois à deux étages, quelques-unes fort belles. Citons parmi les principaux édifices les casernes, l’hôpital de la Marine, l’hospice Saint-Jules sur la route des Abymes, et le musée l’Herminier. Nous ne pouvons passer sous silence la Place de la Victoire : c’est un carré parfait, qui a un de ses côtés formé par la mer, et les trois autres par des allées de sabliers séculaires ; au milieu s’étend la Savane, sur laquelle s’élevait le théâtre, avec une jolie salle d’ordre corinthien ; ce monument a brûlé isolément en 1883.

Il faut mentionner encore, non comme édifices, mais comme lieux de réunion ayant bien leur côté pittoresque, le marché et la poissonnerie. C’est là que les cuisinières se rendent à la provision ; le moindre détail sert de prétexte à des batailles ou à des disputes homériques.

Une des incommodités de la Pointe, c’est le voisinage du canal Vatable, canal qui ne sert absolument à rien et qui est un véritable foyer d’infection. Il a été décidé en principe qu’on le comblerait ; mais la dépense est évaluée à un million, et les moyens budgétaires de la colonie n’ont pas permis jusqu’ici de commencer les travaux.

On peut citer encore comme troisième ville de la Guadeloupe, le Moule, seul port qu’on rencontre sur la côte orientale de la Grande-Terre. La ville a 11.000 habitants ; on y remarque quelques établissements de commerce et plusieurs usines centrales.

Les principaux bourgs sont : Saint-François, Sainte-Anne, Gozier, le Canal, le Port-Louis, l’Anse-Bertrand, Grippon ou Bardeaux-Bovry, Morne-à-l’Eau, etc., à la Grande-Terre ; le Petit-Bourg, la Baie-Mahault, le Lamentin, Sainte-Rose, la Capesterre, la Pointe-Noire, les Trois-Rivières, Baillif, Bouillante, Dolé, les Habitants, le Vieux-Fort, etc., à la Guadeloupe proprement dite.

Les créoles, et principalement les femmes, quittent aussi souvent que faire se peut les villes, où la température est élevée, comme nous l’avons vu, pour aller en changement d’air. Les déplacements se font un peu partout, sur les hauteurs ; mais les endroits les plus fréquentés sont d’une part les îlets, et d’autre part les différentes sources que nous avons signalées en énumérant les richesses minérales de la Guadeloupe. En outre, on va rarement au Camp-Jacob et au Matouba sans faire par la même occasion une excursion à la Soufrière.

Le genre de la villégiature aux îlets varie suivant le nombre et l’humeur des familles qui s’y rencontrent. Parfois l’existence y est calme et paisible comme la mer endormie qui chante aux rochers de la côte sa plainte monotone ; parfois, au contraire, comme cette mer encore, quand un vent de tempête bouleverse ses flots bleus, la vie y est agitée, tumultueuse. Les nuits s’y passent en jeux de toutes sortes, en danses interminables, en pêches aux flambeaux ; les jours se suivent et se ressemblent par la quantité des plaisirs que chacun d’eux apporte.

Pour se rendre de la Pointe-à-Pitre à la Basse-Terre, trois moyens de transport sont offerts aux excursionnistes : la diligence, les bateaux à vapeur de la compagnie Debonne, et les caboteurs. Cette dernière voie est des moins sûres. C’est une légendaire histoire, à la Pointe, que celle d’un certain nombre de dames de la ville qui, devant aller au bal à la Basse-Terre, prirent passage à bord de l’Actif, capitaine X… Le malheureux bâtiment justifia bien mal son nom, car, pris par des courants contraires, chassé par le vent, il fut obligé de tenir un mois la mer, et finalement de relâcher à Saint-Thomas.

Quand on se rend à la Soufrière, on commence par gravir le Crève-Cœur, le bien nommé. Au-dessus s’étend le plateau du Matouba, lieu unique dans le monde, avec ses cinq tentes de verdure superposées l’une à l’autre : au-dessus du caféier, le bananier jette comme une mante sa feuille de satin vert ; l’oranger, plus haut, balance ses pommes d’or ; plus haut encore, les élégantes colonnettes du bambou dressent leurs feuilles étroites, longues et droites comme un faisceau d’épées ; enfin, au-dessus de tout ce peuple murmurant, le palmiste, ce géant grêle, agite sa frémissante chevelure.

À droite et à gauche de la route qui mène à la rivière Rouge, des habitations charmantes s’offrent de toutes parts, au milieu de jardins coquets et d’arcades de verdure.

Partout on respire une odeur fraîche et capiteuse. « Les mille encensoirs des roses, dit M. Rosemond de Beauvallon[3], unissent leur griserie troublante, corrigée par les suaves émanations des plantes vertes, par les délicates douceurs des bégonias, des gloxinias, des kalmias, cette pluie d’étincelles blanches et roses brillant dans un feuillage sombre et délicat comme la plume. »

Du point qui unit les deux Matouba, celui de la montagne et celui du plateau, on admire « les eaux fraîches, limpides et abondantes de la rivière Rouge, la reine des rivières de la Guadeloupe. De ce point on les voit tomber en cascades sonores, s’étendre en bassins transparents, et aller, dans leur course vagabonde, se séparant, se réunissant, se séparant encore, pour former de riants îlots semblables à des corbeilles de verdure nageant sur les ondes ».

Mais qui dira la sensation éprouvée lorsqu’on se plonge dans ces eaux qui, sortant de la montagne, sont pures et glacées ? Un seul mot peut la rendre : c’est un « supplice délicieux » !

Une partie à la Soufrière n’est pas chose facile à préparer, quoique bien des gens y montent au débotté et sans aucune précaution ; mais ils peuvent dire au retour ce qu’ils ont eu à souffrir et combien peu ils ont profité de leur excursion.

Lorsqu’il y a des dames surtout, il faut avoir le soin de s’adresser à quelques personnes ayant l’habitude de ces parties. Alors, si les fatigues sont les mêmes, les dispositions prises évitent les écoles et rendent moins pénibles les voyages et les haltes.

La première chose est de faire construire un bon ajoupa aux Bains jaunes. Ensuite il faut constituer d’abondantes provisions en liquides aussi bien qu’en solides, et ne pas négliger les éléments du coucher, c’est-à-dire des laines et des molletons en suffisante quantité. Chaque voyageur doit se munir de deux vêtements, également chauds : l’un léger pour l’ascension, l’autre plus lourd pour le coucher. Mais l’essentiel est d’être irréprochablement chaussé.

On doit choisir comme porteurs des hommes vigoureux, sobres, et se bien garder de mener avec soi des novices ou des ivrognes.

De l’entrée des bois aux Bains jaunes, le chemin est plein de crevasses et de troncs d’arbres tombés en travers. On chevauche au hasard par une voie à peine tracée, qui, à tous les désagréments des sentiers de montagnes, joint celui encore plus grand de ne pas courir en ligne droite.

On gravit d’abord le morne Goyavier, qui semble ne plus finir, puis on attaque la Savane à mulets, ainsi nommée parce qu’aucun animal de cette espèce n’y a jamais brouté.

Cette partie de la route est si dépourvue de verdure et d’originalité que l’œil se fatigue vite à suivre un développement plat et uniforme ; mais le pied rencontre à chaque instant des flaques d’eau boueuse où il s’enfonce et des racines contre lesquelles il se heurte. L’air fétide de ces eaux croupissantes remplace la bonne odeur des bois ; et aux chansons variées des oiseaux succède les cris monotones et incessants de la gent amphibie.

Après la Porte-d’Enfer on passe entre le volcan du Sud et le volcan Napoléon, dont on entend les sourds grondements, semblables au bruit d’un tonnerre lointain.

La Soufrière, avec sa plate-forme vaste et inégale surmontée de deux petites éminences, est au milieu de l’île, tirant un peu vers le midi. Son pied foule le sommet des autres montagnes. Le terrain, bouleversé en tous sens, est un composé de terre brûlée et de pierres calcinées ; il fume dans bien des endroits, et surtout dans ceux où il y a des fentes. Le plateau est partagé en deux par une énorme crevasse appelée la Grande-Pente ; ses deux bords sont reliés ensemble, en certains endroits, par des communications que la nature a établies et qui portent des noms différents ; ce sont le Pont naturel, le Pont Chinois et le Pont du Diable. Des hauteurs de cet Ararat, on contemple le paysage le plus varié, le plus riche et le plus étendu. On a sous les pieds, d’un côté, la rade et la baie de la Basse-Terre, puis la ville elle-même se groupant en amphithéâtre autour de sa jeune cathédrale ; de l’autre, le magnifique port de la Pointe-à-Pitre, et, comme une toile d’araignée, les mâts et les vergues de ses navires, dont les corps semblent des insectes noirs qui y seraient enlacés.

Aucun détail n’échappe à l’œil : voilà les îlets avec leurs cocotiers, et la Rivière salée avec ses sinuosités.

La vue embrasse par-dessus la cime des monts une vaste plaine de verdure où partout le palmier balance sa tête royale au-dessus des cultures qui succèdent à d’autres cultures.

Comme une carte de géographie, s’étalent aux regards les fertiles champs de cannes de la Grande-Terre, du Lamentin, de Sainte-Rose, de la Capesterre, enfin de la colonie entière. On découvre comme un chapelet égrené sur ses flots étincelants les Saintes, la Désirade, Marie-Galante, la Dominique, la Martinique, Mont-Serrah, Antigues, Nièvres et Saint-Christophe.



CHAPITRE III.


Le règne végétal. — Habitations vivrières ; le manioc. — Le paradis des gourmands. — Les forêts vierges. — Le mancenillier ; Millevoye et l’Africaine. — Grandes habitations. — Hier et aujourd’hui. — Le sucre. — Le rhum. — Autres produits. — Triste constatation. — Les travailleurs ; immigration.


Ce que nous allons dire du règne végétal de la Guadeloupe s’applique également à celui de la Martinique. Si nous avons placé de préférence cette étude sous la rubrique Guadeloupe, c’est uniquement pour réparer, autant qu’il dépendra de nous, l’injustice commerciale dont cette île a toujours été victime et que nous avons signalée précédemment. Nous ne manquerons pas, d’ailleurs, de faire au passage les quelques remarques qui peuvent être spéciales à la Martinique.

Pour bien étudier les productions multiples de notre île, il faut les diviser en deux catégories : productions de petite culture et productions de grande culture.

Ce qui correspond à la banlieue maraîchère de Paris porte aux Antilles le nom d’habitations vivrières. À la Guadeloupe, elles se trouvent situées principalement sur la route des Abymes, pour la Pointe-à-Pitre ; aux environs de la Basse-Terre, plus nombreuses parce que l’eau est plus abondante près du chef-lieu, elles sont disséminées un peu partout, mais se rencontrent de préférence sur la route du Camp-Jacob.

Elles sont cultivées soit par des nègres, petits propriétaires, soit par des ouvriers européens qui ont fini par acquérir un lopin de terre, et qu’en patois du pays on appelle blancs paubans. Ils recueillent là toutes les racines si nombreuses du pays : des patates, espèce de pomme de terre douce, — des ignames, — des malangas ou choux caraïbes, — des couscous, — des madères, etc., farineux de la même famille, mais non sucrés ; de nombreuses variétés de pois ; presque tous les légumes connus en France, des bananes, etc. Ces légumes sont portés chaque matin à la ville par des nègres ou des négresses, qui placent leur chargement, suivant son importance ou la distance à parcourir, soit sur un bourriques bâté, soit dans une boîte plate découverte, nommée trait, mot qu’ils prononcent tré. Ce trait est simplement posé en équilibre sur un linge quelconque roulé en couronne sur la tête du porteur ; nègres et négresses sont d’une adresse extrême à ce genre d’exercice : ils arrivent à porter ainsi, sans aucun accident, même une bouteille remplie d’eau.

Deux plantes appartenant à la petite culture méritent une mention spéciale. C’est d’abord le tabac, qui malheureusement a été tout à fait négligé ; l’île n’en produit même pas assez pour la consommation locale. C’est ensuite et surtout le manioc.

De nombreuses erreurs ont été commises par presque tous les auteurs qui ont décrit la préparation du manioc ; voici exactement comment se pratique cette opération :

On recueille la racine, on l’épluche, on la râpe, et le produit ainsi obtenu est placé dans des sacs en feuille de latanier. Ces sacs sont d’abord mis à la presse, et l’on recueille, dans de grandes bailles, l’eau qui en découle. Cette eau est un poison des plus violents ; mais nous verrons tout à l’heure pourquoi on n’a garde de la laisser perdre. On répand ensuite la pulpe pressée sur une plaque de tôle recouvrant un four chauffé à petit feu, on la remue constamment avec des râteaux de bois, et lorsqu’elle est parfaitement sèche, elle constitue ce qu’on appelle la farine de manioc, Les habitants des colonies en consomment une grande quantité, car ils la mélangent à presque tous leurs aliments ; quant aux nègres, c’est cette farine qui constitue leur véritable pain.

Qu’est-ce maintenant que la cassave, que l’on confond souvent avec le produit précédent ? C’est une friandise, composée de la pulpe avant sa cuisson et du résidu déposé par l’eau que nous avons vu recueillir tout à l’heure.

Ce résidu prend le nom de moussache. Pur, il est employé comme amidon dans le pays ; préparé, il devient le tapioca.

Toutes les opérations que nous venons de décrire exigent un personnel assez nombreux, parce qu’elles demandent à être faites sans interruption et qu’elles ne se pratiquent que la nuit, pour les deux raisons suivantes : d’abord grager (râper) serait trop fatigant pendant la grande chaleur du jour, et ensuite cela détournerait les travailleurs d’occupations plus importantes. Aussi est-il d’un usage constant que les nègres des habitations voisines se réunissent, vers huit heures du soir, sur celle où l’on va travailler le manioc. C’est une véritable fête, car ceux qui viennent d’être relayés se reposent de leurs fatigues en chantant, en buvant du tafia et en dansant des bamboulas.

À notre avis, la culture du manioc devrait être encouragée aux Antilles ; la Guyane et le Brésil ont jusqu’ici le monopole de l’exportation du tapioca.

Les arbres fruitiers se rencontrent en nombre infini à la Guadeloupe et sont répandus dans toutes les parties de l’île. Les principaux sont les suivants : le bananier, qui comporte des variétés infinies : bananes proprement dites, qu’on mange le plus souvent cuites, et figues-bananes, qui se mangent crues (figue-pomme, figue sucrée, figue-nain, etc.) ; — l’arbre à pain, importé de Taïti ; — le cocotier, dont on ne connaît en France que l’amande sèche, mais dont la noix, cueillie un peu avant sa complète maturité, contient une eau et une crème délicieuses (cocos à la cuiller) ; — le manguier, sur lequel nous reviendrons plus bas ; — l’oranger et le citronnier, dont on compte de très nombreuses espèces ; — l’abricotier, dont le fruit, gros comme une tête d’enfant, a la propriété bizarre de donner la fièvre quand on en mange une certaine quantité ; — le sapotiller, à la forme pyramidale et au fruit justement renommé ; — l’acajou, qui porte deux fruits superposés : une pomme tantôt jaune, tantôt rouge, surmontée d’une noix à forme bizarre, qui, fraîche ou grillée, constitue un manger délicat ; — le tamarinier, au feuillage curieusement découpé, dont le fruit, généralement très acide, sert surtout à préparer des confitures ou des boissons ; — la pomme rose : la chair de son fruit a la couleur et le parfum de la rose ; — le pommier de Cythère, ainsi nommé sans doute parce que son fruit est délicieux, mais défendu par un noyau épineux tapi sous la pulpe, et que, si l’on y mord imprudemment, on le rejette aussitôt, les lèvres ensanglantées ; — l’avocatier, dont le fruit est une sorte de beurre végétal entourant un gros noyau appelé procureur : les gens de la Martinique disent : on mange l’avocat et on jette le procureur à la porte ; — le palmier, qui, lisse et droit, s’élance jusqu’à 30 mètres de hauteur ; les nègres ont le talent de se hisser jusqu’au front du géant, dont la tige nue est glissante comme un mât de cocagne, pour lui arracher sa fleur, et quelquefois aussi son bourgeon terminal, nommé chou-palmiste ; l’un et l’autre donnent une salade des plus délicates, mais d’un prix fort élevé, et malheureusement, quand le bourgeon a été arraché, l’arbre ne tarde pas à mourir. Quand cet accident s’est produit, il se développe à la base du tronc sans vie une multitude de vers blancs, à tête noire, courts et gros comme le pouce, qui ont à peu près l’apparence d’une chenille, et que les gastronomes intrépides recherchent avec avidité pour les manger en brochette. On assure que les vers-palmistes ont tout à fait le même goût que le chou et les fleurs, mais nous nous sommes toujours refusé à en faire personnellement l’expérience. — Citons encore le pommier-cannelle ; — le goyavier, le papayer, le corossolier, le grenadier, etc.

Mulâtresse de la Guadeloupe.
Mulâtresse de la Guadeloupe.

Il faut encore mentionner, d’une part, des arbres qui ont des propriétés médicales bien connues, comme l’aloès, le cassier, etc. ; d’autre part, des fruits qui ne viennent pas sur des arbres, comme la barbadine, la pomme liane, les ananas, etc.

Grâce au climat exceptionnel des Antilles, il n’y a jamais disette de fruits : chaque mois apporte les siens, et cette abondance dure d’un bout de l’année à l’autre. On le comprendra d’autant plus facilement quand on saura que tous les fruits viennent à l’état sauvage, sans être l’objet d’aucun soin. Deux seulement font exception à la règle : le mangot et l’ananas.

Le manguier est originaire de l’Inde : son fruit naturel, le mangot, est filamenteux et a un goût de térébenthine très prononcé ; mais il perd ses défauts par le moyen de la greffe, prend le nom de mangotine ou de mangue, et donne alors un manger délicieux sous les appellations de mangue d’or, mangue Amélie, mangue divine, etc. Les mangues de la Martinique sont particulièrement renommées. Le manguier n’est cultivé que comme arbre d’agrément.

L’ananas a mérité d’être appelé le roi des fruits. Sa culture a pris une grande extension dans les dernières années, et il est devenu un article d’exportation très demandé.

On peut encore citer comme relevant, de la petite culture les épices, telles que la girofle, la cannelle, le poivre, etc., qui malheureusement sont presque tout à fait délaissés.

Enfin, bien que ceci ne rentre pas dans notre classification, nous ne pouvons manquer de signaler au passage les forêts de la Guadeloupe, qu’on peut encore aujourd’hui appeler des forêts vierges, car les voies et moyens ont toujours manqué pour leur exploitation. C’est une source de grandes richesses que l’on néglige ainsi, car ces forêts contiennent des bois véritablement précieux : le peu qu’on a coupé suffit à le démontrer. La colonie a envoyé à l’Exposition universelle de 1878 106 échantillons de bois différents. Citons parmi les plus communs le laurier-rose montagne, le noyer des Antilles, l’ébène verte, très recherchés par l’ébénisterie.

Viennent ensuite le callebassier, qui fournit aux nègres de nombreux ustensiles de ménage ; le fromager ou cotonnier mapore, fort bel arbre, au bois mou et poreux, aux cônes cylindriques s’ouvrant en cinq valves capitonnées, d’une matière fine et soyeuse, couleur nankin ; le gaïac, dont le bois sans aubier, si dur qu’il émousse les instruments les mieux trempés, sert à faire des roues de moulins, et dont l’écorce bouillie donne un sudorifique très puissant ; le campêche, qui fournit une teinture noire ou violette ; le courbaril, à l’écorce noire et raboteuse, au bois résineux, très employé pour la charpente, et qui remplace quelquefois sur les navires les cabilots de fer. Les bambous sont de véritables graminées, dont les chaumes noueux s’élancent en fusées dans les airs jusqu’à cinquante ou soixante pieds de hauteur ; bercés par la brise, ils chantent sans arrêt une chanson monotone, et les lianes sans nombre qui embrassent leurs troncs rendent leurs bouquets impénétrables. Les fougères arborescentes, les balisiers, les acacias, les caratas, les catalpas, etc., se joignent enfin à tous les précédents pour couronner d’une verdure éternelle les mornes et les montagnes de la Guadeloupe.

Faisons une place à part au mancenillier légendaire, dont l’ombre même passe pour être mortelle.

… L’insulaire tremblante
Alla s’asseoir sous le mancenillier,
Et commença d’une voix faible et lente
Ce chant lugubre et qui fut le dernier,

a dit Millevoye.

C’est un arbre de belle taille, qui ressemble assez, pour le port et le feuillage, à un noyer ou à un très grand poirier. L’histoire de l’ombre mortelle doit être mise sur le compte de l’exagération habituelle aux voyageurs ; mais il est certain que toutes les parties du mancenillier renferme un suc laiteux acre et caustique, qui constituent un poison violent. Le cœur de ce bois est dur, compact, admirablement veiné ; mais il n’a jamais été que peu employé, à cause des précautions qu’exige son exploitation, et aujourd’hui on le détruit à peu près partout où on le rencontre.

Disons en terminant qu’il ne croit qu’aux Antilles et dans les parties les plus chaudes de l’Amérique du Sud ; c’est par une pure licence poétique, et pour les besoins de la mise en scène, que les auteurs de l’Africaine ont placé un de ces arbres à Madagascar, où ils n’ont jamais existé.

Ce qui correspond aux fermes, aux exploitations rurales de France, s’appelle aux colonies une habitation ; c’est là que se cultivent ou se cultivaient le cacaoyer, le roucouyer, le caféier et la canne à sucre.

Le cacaoyer a le même port à peu près que le cerisier ; mais il est toujours couvert de feuilles et de petites fleurs inodores ; son fruit, qu’on appelle cabosse, a la forme d’un concombre, et cette capsule coriace, raboteuse, contient vingt-cinq à trente amendes qui sont le cacao proprement dit, base principale du chocolat. Il y avait autrefois beaucoup de cacaoyers à la Martinique ; mais ils ont été presque tous détruits par le tremblement de terre de 1737. Le peu de cacao qu’on y récolte aujourd’hui est généralement âcre et amer. Dans notre île, 800 travailleurs environ sont employés à la culture du cacao sur une centaine d’habitations situées presque toutes à la Guadeloupe proprement dite. Cette plante précieuse, qui donne deux récoltes par an, a été introduite aux Antilles, en 1664, par le Juif Dacosta ; elle mérite à tous égards d’être encouragée. En 1878, on en a exporté 233.813 kilogrammes ; mais il faut que ce chiffre augmente considérablement encore. Nous ne devons pas oublier que le cacao est un des principaux éléments de richesse à la Trinitad et au Venezuela.

Le roucouyer est une plante de l’Amérique méridionale, qui donne annuellement deux récoltes de petites baies renfermant des graines d’un rouge orangé. C’est la pellicule, séparée de la graine par des lavages successifs, qui fournit le roucou, essence tinctoriale et médicament fébrifuge. En 1883, on en a exporté 390.490 kilogrammes ; mais sa culture est intermittente et diminue chaque jour, parce que les nouvelles découvertes de la science tendent à faire baisser constamment le prix du roucou.

Le cotonnier est un arbuste dont la taille varie suivant l’espèce. Son fruit, appelé coque ou gousse, est une capsule ronde renfermant des graines noires perdues dans un flocon de duvet qui est le coton. Sa culture a été autrefois une des principales causes de richesse des Antilles ; mais elle a considérablement diminué depuis le xviiie siècle. En 1882, l’exportation a été seulement de 1.337 kilogrammes, et encore chaque kilo coûte plus qu’il ne rapporte. Les habitations cotonnières se trouvent principalement dans les communes du Baillif et des Vieux-Habitants ; on en rencontre aussi plusieurs dans les dépendances de la Guadeloupe.

Le cafier ou caféier est un petit arbre toujours vert, de vingt à trente pieds de haut, que les créoles plantent en allées. Ses rameaux opposés en sautoir forment une cime pyramidale, d’un aspect très pittoresque. Ses fleurs, qui naissent par paquets à l’aisselle des feuilles, répandent un parfum délicieux ; leur corolle, assez semblable à celle du jasmin d’Espagne, contraste agréablement, par sa blancheur, avec le vert sombre du feuillage ; mais elle ne dure que peu de jours. Le fruit est une baie de la forme et du volume du cornouille ; d’abord d’un beau rouge vermeil, il prend une teinte brune lors de sa parfaite maturité. Son intérieur renferme deux graines accolées face à face, et chacune d’elles n’est autre chose que ce qu’on appelle couramment un grain de café.

La récolte du café commence généralement en août et se termine en décembre. La Guadeloupe en produit environ de 7 à 800.000 kilogrammes par an[4].

C’est dans les caféières que pousse, sans frais ni soins particuliers, une orchidée odorante, que la suavité de son parfum fait rechercher pour la confiserie, les liqueurs, les entremets, etc. Nous avons nommé la vanille, que tout le monde connaît. La Guadeloupe, qui en produit chaque année pour près de 200.000 francs, trouverait là une précieuse ressource, si les planteurs voulaient bien laisser complètement de côté le vanillon et consacrer quelques soins intelligents à la vanille du Mexique.

La canne à sucre est aujourd’hui la base presque unique sur laquelle repose la fortune des Antilles : base bien chancelante, hélas ! et qui cause de cuisants soucis à nos compatriotes d’outre-mer.

Habitation sucrière pendant la récolte.
Habitation sucrière pendant la récolte.

La canne appartient à la précieuse famille des graminées. Les racines produisent à la fois plusieurs tiges articulées, lisses, luisantes, hautes environ de dix à douze pieds ; chacune d’elles porte de quarante à cinquante nœuds d’où sortent des feuilles longues de quatre pieds, larges d’un à deux pouces, dentelées sur leurs bords, d’un beau vert, dont une partie embrasse la tige, tandis que l’autre s’étend avec élégance en forme d’éventail. Ces feuilles tombent à mesure que la canne mûrit ; elles servent aux nègres pour la toiture de leurs cases, et les animaux s’en montrent aussi très friands. La tige de la canne à sucre se termine par un jet sans nœuds, nommé flèche, de quatre à cinq pieds, surmonté lui-même d’un panicule de vingt pouces, composé de ramifications aussi grêles que nombreuses, qui portent une multitude de petites fleurs blanches et soyeuses.

C’est dans les entre-nœuds que le sucre s’élabore. On voit que cette plante si précieuse est en même temps d’une grande magnificence : port majestueux de la tige, beauté du feuillage, élégance de la fleur, elle réunit tout. Sa récolte ne dure pas moins de cinq ou six mois, qui sont les premiers de l’année.

La canne fait trois étapes dans les différents bâtiments d’exploitation, qui sont : les moulins, la sucrerie, la vinaigrerie.

Rien de particulier à dire des premiers, si ce n’est qu’ils sont mus, suivant les localités et la richesse de leurs propriétaires, par le vent, ou par des animaux, ou par l’eau, ou par la vapeur. La canne, coupée au pied, débarrassée de ses feuilles, est portée au moulin, où, pressée entre deux gros cylindres de fonte, elle rend un jus aqueux et sucré, le vesou.

Ce jus est conduit par un canal à la sucrerie, où on le recueille dans un bac.

La sucrerie tient au moulin. C’est généralement un bâtiment en maçonnerie, élevé et très aéré, qui contient des chaudières en fer[5], dont le nombre varie entre quatre et sept. Le vesou doit passer de l’une dans l’autre, et les chaudières étagées vont diminuant de diamètre et de profondeur à mesure qu’on approche de celle où il recevra la dernière cuisson. Leur ensemble constitue ce qu’on appelle un équipage.

Dans la première chaudière, on purifie le vesou au moyen d’un mélange de cendre et de chaux, et on l’écume.

La seconde se nomme propre ; pourquoi ? parce que le vesou n’y arrive qu’à travers une toile et déchargé de ses plus grosses impuretés.

La troisième s’appelle la lessive, du nom de la composition qu’on y jette pour purger le vesou et faire monter à sa surface le restant des immondices, qu’on enlève avec une écumoire.

La quatrième est le flambeau ; le vesou s’y purifie encore davantage, diminue, devient plus clair, et cuit à un feu plus vif, qui le couvre de bouillons transparents.

Il passe à l’état de sirop dans la cinquième chaudière, à laquelle il donne ce nom ; c’est là qu’il acquiert de la consistance, du corps.

Enfin, dans la sixième, il achève de se débarrasser de toute impureté, grâce à une nouvelle lessive de chaux et d’alun, et arrive au point de cuisson définitif. En approchant du terme de l’opération, il a des bouillons d’une telle violence qu’il se répandrait à terre, si on n’avait soin de l’aérer en l’élevant très haut avec une écumoire. Ce mouvement, qui pourrait faire croire de loin qu’on fouette le sirop, a valu à la sixième chaudière le nom de batterie.

Dans les sucreries à sept chaudières, il existe un grand et un petit flambeau ; dans celles à cinq, on ne trouve pas de lessive ; dans celles à quatre, le propre sert à la fois de lessive et de flambeau.

Le sirop est ensuite déversé, pour être cristallisé, dans d’énormes chaudières où l’on produit le vide. Enfin, par une dernière opération, le turbinage, on décolore et on dessèche les cristaux au moyen des toupies métalliques mues à la vapeur. « Rien de curieux, dit avec raison M. Gaffarel[6], comme l’aspect d’une sucrerie au moment du grand travail, de la roulaison. Chauffeurs qui jettent la bagasse sous les chaudières, écumeurs, décanteurs : c’est une mêlée étourdissante. Le bruit des cylindres, la ronde des turbines, les sifflements de la vapeur, le hennissement des chevaux et les chants des ouvriers qui reviennent de la plantation, tout se mêle et se confond. Pendant ce temps, les immenses cheminées de l’usine vomissent des torrents de fumée, et le directeur, le sucrier, comme on le nomme, escompte en espérance les produits de sa récolte[7]. »

Jusqu’en 1843, on ne voyait aux Antilles que des habitations-sucreries, récoltant la canne et la transformant en sucre, accomplissant à la fois la production agricole et le travail industriel.

Le tremblement de terre de cette année terrible en détruisit un grand nombre, et c’est lorsqu’il s’agit de les reconstruire qu’on introduisit et généralisa les moulins à vapeur. Et ceci produisit une véritable révolution, qui n’avait pas été prévue dans toutes ses conséquences.

Cette entreprise fut vigoureusement poussée par une Société anonyme, patronnée par le gouvernement, la Compagnie des Antilles.

C’est elle qui établit les premières usines centrales, oùles habitants, se contentant désormais de produire la canne, vinrent apporter leurs récoltes. Ébranlée par les événements de 1848, la Compagnie des Antilles fut dissoute, puis reconstituée sur une autre base en 1853. Elle s’appela alors Société des Usines centrales de la Guadeloupe.

En trois ans, cette Société avança 6.334.000 francs aux trois colonies à sucre. Elle ne devait pas tarder à augmenter considérablement le chiffre de ses opérations, car M. de Chasseloup-Laubat ayant autorisé la création du Crédit Colonial, elle fusionna avec lui en 1863. Il est incontestable que l’on doit à ce système la transformation de la plus grande partie de l’outillage industriel, que les usines centrales sont merveilleusement organisées et qu’elles apportent chaque jour de nouveaux perfectionnements à la fabrication du sucre. Mais en revanche les habitants prétendent que les usines, qui n’ont jamais cessé de leur faire des avances énormes dans les moments critiques, leur ont causé, somme toute, beaucoup plus de mal que de bien. L’usinier, à vrai dire, aide l’habitant le plus qu’il peut, car son intérêt est de ne pas produire la canne, mais de l’acheter, et d’expédier ensuite directement ses produits ; malheureusement, l’habitant, à force d’être aidé, finit par être pris dans un engrenage dont il est bien rare de le voir sortir entier. Il lui faut abandonner, sur le prix de sa récolte, tant pour l’amortissement du capital, tant pour les intérêts, tant pour les bénéfices, etc. ; si peu lui reste, que les ventes forcées se font de plus en plus fréquentes, et que chaque usine finit par devenir propriétaire de toutes les habitations qui l’entourent. Est-il besoin de dire que cet état de choses crée entre l’usinier et l’habitant un antagonisme profond et tout à fait funeste à l’intérêt général ?

À l’industrie du sucre se rattache celle de la guildiverie, nom donné à la distillerie où l’on convertit en rhum les écumes et les gros sirops. On l’appelle aussi vinaigrerie, nous ne savons pourquoi.

Usine Darbousier, à l’entrée du port, à la Pointe-à-Pitre.
Usine Darbousier, à l’entrée du port, à la Pointe-à-Pitre.

Les ustensiles de la vinaigrerie consistent en bacs de bois qui s’imbibent de jus aigri, ce qui aide beaucoup à la fermentation ; en une ou deux chaudières avec leurs chapiteaux et leurs couleuvres ; une écumoire, quelques jarres, des pots, des cuvettes, etc. Le rhum est la liqueur tirée du jus de la canne ou vesou ; le tafia est une liqueur de même nature, mais provenant, du vesou qui n’a pu cristalliser, et qu’on nomme mélasse. Le tafia coloré, et de qualité supérieure, prend aussi le nom de rhum en vieillissant.

Cette industrie a suivi les progrès de l’industrie sucrière, et les hautes récompenses accordées en 1878 aux rhums de la Guadeloupe exposés montrent le degré de prospérité qu’elle a pu atteindre. Les rhums les plus appréciés sont ceux de MM. Lacaze, Pouncou (médaille d’or en 1878), Roussel-Bonneterre, Cherpuy (médaille d’argent), E. Le Dentu (médaille de bronze), etc.

Les industries moins importantes qui se rattachent aux deux premières, d’une façon indirecte, sont celle des conserves de fruits (les ananas notamment), celle des confitures, enfin celle des sirops et liqueurs. Citons les confitures de goyave, de shadek, de barbadine, etc. ; les sirops ou crème de noyau, de vanille, de monbin, de cacao, le vin d’orange, etc.

Les chiffres de production sont bien inférieurs à ceux que l’on atteignait autrefois. Les causes de cette décadence sont multiples et de natures fort diverses ; nous croyons néanmoins avoir signalé les principales en indiquant : l’antagonisme fâcheux qui existe entre les habitants et les usiniers ; l’absorption lente mais ininterrompue des premiers par les derniers ; l’élévation extravagante des droits qui pèsent sur les sucres ; enfin, le manque de bras, par suite de l’insuffisance de l’immigration.

Les travailleurs employés sur les habitations sont ou des nègres, soit du pays, soit de la côte d’Afrique (Congo) — ou des immigrants. L’immigration date de 1848. Après l’émancipation, les propriétaires cherchèrent vainement à retenir les affranchis ; il y eut divorce entre la propriété et le travail : la Guadeloupe, par exemple, qui avait produit 38 millions de kilogrammes de sucre en 1847, vit le chiffre s’abaisser à 20 millions en 1848 et à 17 millions l’année suivante. Il fallait aviser immédiatement, on fit appel aux immigrants.

Les fils de l’aventureuse Gascogne et des Pyrénées accoururent les premiers ; mais on ne tarda pas à reconnaître que le travail de la terre est interdit à l’Européen sous le ciel des Antilles ; on demanda des travailleurs à Madère, et deux cents ouvriers furent ainsi introduits en 1854. — Qu’est-ce que cela ? Madère, épuisée déjà par l’émigration de ses enfants dans les colonies anglaises, dut bientôt nous refuser des bras. On eut alors recours à l’Inde, à l’Afrique, à la Chine, et diverses compagnies furent chargées d’opérer le recrutement. Les expériences furent aussi malheureuses que nombreuses, et l’on n’a plus recours aujourd’hui qu’à l’élément indien.

Une convention signée le 1er juillet 1861 entre la France et l’Angleterre a réglé le mode de recrutement, d’introduction et de rapatriement des travailleurs.

Le contrat est volontaire, et ne peut excéder une durée de cinq années. Un agent français, agréé par le gouvernement anglais, préside aux engagements d’après le règlement établi pour le recrutement des travailleurs destinés aux colonies anglaises. Le rapatriement de l’Indien, alors même qu’il s’est rengagé et a de ce chef touché une prime, — celui de sa femme, de ses enfants nés aux colonies ou ayant quitté l’Inde avant l’âge de dix ans, — est à la charge du gouvernement français. Le mari ne peut être séparé de sa femme ni de ses enfants. L’Indienne peut passer d’un patron à un autre sans le consentement du premier. Un agent britannique exerce dans chaque colonie une surveillance spéciale, reçoit les réclamations et préside aux départs qui ont lieu du 1er août au 15 mars ; un médecin et un interprète accompagnent le convoi ; les conditions hygiéniques à bord sont sévèrement réglementées. Enfin, le traité que nous résumons peut être dénoncé chaque année.

Divers décrets ou arrêtés règlent ensuite la situation de l’Indien dans l’intérieur de la colonie. Les heures de travail, la nourriture, les soins médicaux, les conditions du logement, etc., sont soigneusement déterminés. Un personnel spécial, divisé en service d’inspection et service sédentaire, et des syndicats protecteurs veillent à l’observation des règles édictées. Un propriétaire n’a droit qu’à dix coolies par convoi, au maximum, et celui qui manque à ses engagements ou exerce des sévices contre ses Indiens ne reçoit plus d’immigrants.

L’Indien coûte environ 500 francs de frais d’introduction ; la moitié de ces frais est à la charge du budget, l’autre moitié à la charge de l’engagiste. Le rengagement, qui a lieu devant le maire et le syndic de l’immigration, revient à la colonie à 244 francs, et l’engagiste débourse de 200 à 250 fr.

La journée de l’Indien, suivant l’étude faite par une Commission présidée par M. de Chazelles, revient à 2 fr. 10, en tenant compte de la prime payée, de la nourriture, des vêtements, des soins d’hôpital, des non-valeurs et de la mortalité.

Résumons maintenant les opinions les plus importantes pour et contre le maintien de l’immigration. Au point de vue social, disent les uns, on introduit dans la colonie une race nouvelle, infectée de vices, susceptible d’amener avec elle le choléra asiatique ; au point de vue économique, on détourne la population indigène de la culture du sol, on néglige la recherche d’instruments perfectionnés, on fait concurrence au travail indigène, et l’on distribue aux coolies des salaires qu’ils emportent au loin, on met la production à la merci d’une puissance étrangère qui peut dénoncer le traité ; enfin l’Indien est payé par tous, et un petit nombre profitent de son introduction, etc., etc.

Les partisans de l’immigration répondent : les habitants du pays, pour des causes diverses, fournissent à la culture un nombre de bras infiniment trop restreint ; faut-il donc, en l’absence de travailleurs créoles, laisser la grande culture péricliter et disparaître ? L’immigration ne fait pas concurrence au travail créole, ce dernier étant toujours préféré ; les salaires n’ont pas baissé depuis l’introduction des immigrants, ils ont au contraire augmenté progressivement, et le journalier créole gagne maintenant 1 fr. 75 par jour et gagnerait davantage, si la régularité de son travail était assurée. L’introduction de l’Indien est, à vrai dire, payée en partie par le budget, mais tous en profitent ; d’ailleurs, les charges du budget tombent surtout sur la grande propriété.

Au point de vue social enfin, l’immigration arrache à la famine toute une population qui périrait sans cela ; une sage proportion des sexes peut diminuer les vices reprochés ; les précautions sanitaires rendent illusoire la menace du choléra asiatique, etc., etc.

À ces deux écoles, dont l’une demande la suppression complète de l’immigration, l’autre son maintien et son élargissement, s’en ajoute une troisième, qui, sans repousser l’immigration, demande qu’elle soit libre et ne figure plus au budget colonial.

Nous avouons ne pas même comprendre comment l’on peut discuter la question, et voici notre opinion brièvement formulée :

Quels sont les seuls travailleurs aux Antilles ? les immigrants.

A-t-on trouvé quelqu’un ou quelque chose pour les remplacer ? personne — rien.

Les Antilles françaises sont aujourd’hui bien affaiblies ; supprimez l’immigration, elles sont mortes.



  1. Cette porte formant voûte a été atteinte par le tremblement de terre en 1843 ; la voûte s’est effondrée ; il ne reste plus que les deux rochers qui la soutenaient.
  2. Voir le chapitre précédent, page 134.
  3. Georges Audran. Pointe-à-Pitre, 1883. Imprimerie du Courrier de la Guadeloupe.
  4. Récompenses à l’Exposition universelle de 1878 à médaille d’or à M. Beleurgey ; médaille d’argent : MM. Le Dentu ; médaille de bronze à M. Longueteau, etc. Nous prions le lecteur de se reporter aux détails que nous avons déjà donnés en étudiant la Martinique, à la fin du chapitre III.
  5. Au début, elles étaient en cuivre rouge et pesaient 150 kil.
  6. Les Colonies françaises.
  7. La nature de cet ouvrage nous oblige à nous borner à ces détails sommaires ; nous renvoyons les lecteurs curieux d’en avoir de plus circonstanciés aux mémoires et rapports de MM. Jules Baillet et A. de La Valette.