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Excursion aux grottes de Samoun ou des Crocodiles

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EXCURSION AUX GROTTES DE SAMOUN OU DES CROCODILES

(HAUTE ÉGYPTE)
PAR M. A. GEORGES.
1860. — TEXTE ET DESSINS INÉDITS.


Au soleil couchant je quittai Siout, capitale de la haute Égypte, je descendis le cours du Nil, et, malgré deux ou trois ensablements et une nuit assez fatigante pour les matelots, j’arrivai d’assez bon matin au mouillage de Meguel-Qual. C’est de là qu’on part pour visiter les fameuses grottes de Samoun ou des Crocodiles.

Un homme vint s’asseoir sur la rive, en face de notre barque. Cet homme était le guide ordinaire. Comme il est le seul, il attend les propositions plutôt qu’il ne les fait. Je traitai avec lui pour 120 piastres courantes (environ 20 fr.). Moyennant ce prix, il se chargea de fournir « tout, » excepté la bougie. Il est vrai que ce « tout » devait se composer exclusivement de deux ânes qu’on nous amena bientôt. Peu richement harnachés, ils ont une bride de filaments de palmier, point d’étriers, et sur le dos, une selle large et informe, au milieu de laquelle se creuse une profonde vallée : bon gré mal gré, il faut bien que le voyageur s’assoie sur ce vide, en se résignant à écarter les jambes de telle sorte qu’il ne tarde pas à souffrir beaucoup et à entendre craquer de toutes parts son vêtement le plus indispensable. J’enfourchai donc ma monture, en ayant soin, comme toujours, de choisir la plus petite pour atténuer les conséquences des chutes, peu graves du reste, qu’entraînent ces selles vacillantes, et être à même de remonter plus facilement. Après tout, dans les villages d’Égypte, on ne saurait exiger moins mal.

Mon drogman, hérissé de pistolets comme si nous allions dans une caverne de brigands, prit le second âne, et nous partîmes, accompagnés du guide, de deux matelots, du raïs (chef de barque) portant une lanterne et des bougies, d’un jeune homme du village et de deux âniers, car chaque âne a pour satellite un ânier qui tourne incessamment autour de lui, l’excitant du bâton et d’interjections gutturales, ce dont cependant n’ont guère besoin ces ânes d’Orient presque toujours fougueux quand ils ne sont pas épuisés de travail et d’années.

Nous défilons sans trop nous presser, car nous avons la journée devant nous, au milieu de fertiles plaines couvertes de palmiers et de champs pleins de verdure, dans la direction de l’ouest et de la chaîne Arabique sous le plateau de laquelle sont les grottes. Chemin faisant, nous parvenons à délier la langue du guide, homme de 30 à 35 ans, à la figure intelligente et fine.

S’il est, nous dit-il, le seul guide, c’est que les gens des environs éprouvent à l’endroit des grottes une sorte de terreur superstitieuse. Il a remplacé, il y a quelques années, un vieux guide, mort depuis, et qui avait été son maître comme lui-même l’est maintenant du jeune homme qui nous accompagne. La conduite des voyageurs dans les grottes exige une sorte d’initiation qui n’a guère qu’un adepte à la fois. La tête et la vue du vieux guide se troublaient souvent pendant ses dernières années, ce qui, sans le secours du jeune, aurait pu causer des erreurs funestes aux visiteurs.

Tout en conversant nous arrivons au pied des montagnes où la plaine et la végétation viennent mourir, la plaine presque brusquement, la végétation en dégradations insensibles de teintes et de puissance. Sur la limite, est un petit cimetière aride, brûlé comme les rochers voisins, et d’où s’élèvent quelques coupoles blanchies. Nous gravissons à âne un sentier tortueux, escarpé, rempli de pierres roulantes ; mais la pente trop rapide nous oblige à descendre de nos montures. Nous avançons, peu à peu, en suivant péniblement le sentier qui serpente à cette hauteur déjà grande, entre les parois perpendiculaires de la chaîne Arabique et des mamelons étagés qui viennent y aboutir, couverts de pierres d’un gris violet. Les rochers de droite sont des blocs dentelés, souvent détachés au sommet par une crevasse énorme et adhérents seulement par la base. C’est étrange de forme. Un aigle, perché au sommet d’un de ces pics élevés, nous regarde immobile.

Nous nous arrêtons un instant pour nous reposer et pour contempler l’immense horizon qui s’étend à notre gauche. Au bas des mamelons, de nombreux moutons qui paraissent tout petits, s’éparpillent à la recherche de touffes d’herbe, de plus en plus rares, et la plaine se prolonge de là jusqu’au Nil, avec ses palmiers et ses villages.

La brume légère, qui emplissait la vallée, s’évaporait rapidement, et nous laissait voir les ondulations capricieuses du fleuve qui, décrivant un long circuit, quitte Monfalout pour revenir vers le nord, non loin du point où nous sommes, et côtoyer les montagnes d’Abou-féda, droites et imposantes. En ce pays d’éternel été, dès que le soleil a dissipé les vapeurs du matin, l’atmosphère devient d’une transparence qui laisse voir les objets à une distance extraordinaire, en sorte que les derniers plans se dessinent en perspective avec une netteté surprenante. Siout et Monfalout, avec leurs blancs minarets, surgissent comme des taches éclatantes ; bien loin, à l’ouest, on voit les cimes bleu pâle des montagnes qui séparent la vallée fertile du désert Ippique ; à l’est près de nous, les rochers nus et brûlés de la chaîne Arabique réfléchissent vivement la chaleur et la lumière. Nul pays, sans doute, n’offre au même degré que l’Égypte ce contraste frappant et magnifique, entre un grand fleuve, une riche végétation et le désert. Le Nil se perd à l’horizon dans une nappe de verdure : on dirait presque les forêts de palmiers de Memphis ou les riches sillons du Delta.

Nous arrivons au sommet de la chaîne, doucement accidenté de petits mamelons tantôt arrondis, tantôt éraillés, au milieu desquels serpente la voie sur un plan presque uni. De tous côtés, la surface scintille de mica en couches presque ininterrompues, ou en fragments disséminés ; à cette vue, je m’empresse de remonter sur mon âne, car il n’y a guère que le pied d’un animal ou celui d’un Arabe qui puisse résister à ces pierres tranchantes, aiguës et roulantes ; les souliers seraient bien vite mis en pièces ; mais, ânes, âniers et matelots s’avancent à pied sans hésiter. Un plan incliné en opposition au Nil conduit au plateau. Ce plan est couvert de pierres nombreuses d’une teinte gris-rouge assez foncées, polies, arrondies : cela ressemble à un champ de bataille couvert d’énormes boulets de granit, comme ceux que l’on trouve en si grand nombre dans les rues de Rhodes. C’est une chose étrange que ce champ parsemé de pierres uniformes et en si grande quantité. Ce lieu s’appelle Daklé.

Le champ de Daklé. — Dessin de Karl Girardet d’après M. Georges.

Je fais questionner le guide. Autrefois un homme appelé Daklé cultivait là des pastèques. Un jour, fatigué de son travail, il proféra des blasphèmes horribles, car c’était un homme violent. Dieu, indigné de l’insulte, changea aussitôt les pastèques en pierres, le champ en désert, et l’homme en un bloc de rocher dont il avait la dureté au cœur. Ce fut un coup de théâtre dont les traces sont encore remarquables, car ces pierres ont la forme allongée et arrondie des monstrueuses pastèques de Syrie. Assurément cet homme méritait son sort, et il était bien ingrat, car ses fruits étaient admirables, pour peu que l’on en juge par plusieurs de ces pierres, si grosses que nous pouvions nous asseoir dessus sans que nos jambes touchassent terre ; — à moins pourtant qu’Allah, par une sorte d’ironie, n’eût grossi d’abord les pastèques, pour causer ensuite plus de regrets à l’impie jardinier.

Je ne pus m’empêcher de faire remarquer au guide la criante invraisemblance de sa légende. Il y avait donc autrefois une petite oasis sur ces hauteurs arides, ou bien tout le pays d’alentour avait été frappé de la même malédiction. Il était pour le moins aussi difficile d’admettre que le malheureux Daklé eût à faire tous les jours, pour aller puiser au Nil l’eau destinée aux pastèques, le long et pénible trajet que nous venions de parcourir, ou, s’il y avait été forcé, un peu de mauvaise humeur eût été bien pardonnable. Je parlai aussi de la grosseur étonnante de quelques-unes de ces pastèques pétrifiées. Les guides ne me répondirent que par un silence que je fus libre d’interpréter dans le sens du dédain pour mon incrédulité d’infidèle, ou dans celui de l’impossibilité d’expliquer la chose. Je n’insistai pas, connaissant bien l’esprit susceptible des Arabes, et craignant que mon guide n’ouvrît plus désormais la bouche.

Sur le plateau où nous avançons lentement, des mamelons de toutes dimensions s’éparpillent à l’infini comme d’immenses vagues jaunâtres devenues immobiles. C’est le désert dans toute sa terrible nudité, désolé, silencieux. Ô prodige ! je vois deux touffes d’ajoncs. Elles doivent bien souffrir, les malheureuses ; mais, après tout, elles doivent être peu exigeantes. Puis, voilà un chacal, fauve comme les rochers, qui trotte à quelque distance en nous regardant. Il ne paraît guère moins étonné de notre présence, que nous de la sienne. Décidément, même dans les lieux les moins propices, la vie ne perd jamais complètement ses droits. Lui aussi doit se contenter de peu. Mon drogman qui n’a guère de scrupules de détruire la vie là où elle est si rare, saisit son fusil ; mais à la vue de l’arme, et surtout du porteur qui se met à lui courir sus, l’animal détale et disparaît.

Nous allons longtemps ainsi. À perte de vue s’étend l’horizon, d’une aridité absolue : cela brûle les yeux et donne soif. Pas un brin d’herbe, pas un vol d’oiseau, pas un bruissement d’insecte, pas un souffle de vent. Je retrouve autour de moi toute la solennité et le silence de la vallée de Biban-el-Molouck qui conduit de Thèbes aux tombeaux des Pharaons. C’est bien aussi le lieu qui convient à une nécropole. Cette solitude complète, ce silence effrayant, cette aridité implacable vous font rêver d’un globe où la vie, soit végétale, soit animale, n’aurait pas encore paru ou d’où elle se serait retirée depuis des siècles. Certes, s’il y a au monde un lieu propre à la vie contemplative, c’est celui-là, et il devait merveilleusement favoriser les longues méditations des vieux anachorètes. Là commence, en effet, la Thébaïde des anciens, et rien ne manque à l’idée que l’on se fait de cette grande solitude. La Thébaïde ou haute Égypte, comprenant les déserts au delà des chaînes Libyques et arabiques, faisait suite à l’Heptanomide ou moyenne Égypte, qui finissait aux environs de Cuses, c’est-à-dire à peu près au point où le désert de l’est s’étend jusqu’à la mer Rouge, à la hauteur de l’extrémité de la presqu’île du Sinaï. Les déserts du sud-est et du sud-ouest d’abord, puis celui de Scété au nord-ouest, servirent de retraite à ceux qui, convertis par les prédications des évangélistes Luc et Marc, imitèrent l’exemple de saint Antoine.

Vue du désert de la Thébaïde. — Dessin de Karl Girardet d’après M. Georges.

Tout en songeant, je cherche de l’œil aux alentours une ouverture quelconque, un rocher plus ou moins largement troué, et pouvant servir d’entrée aux souterrains. Bientôt le guide s’arrête et me montre devant nous une crevasse irrégulière, à fleur de terre, d’un mètre environ de diamètre et profonde de trois : voilà l’entrée des grottes.

Avant de descendre, je gravis une éminence voisine pour jeter un coup d’œil sur l’étrange pays qui nous environne. Partout, à la surface, du granit, et des efflorescences de mica étincelant, pareil à de l’alun ; vers l’est, une interminable succession de monticules arrondis et médiocrement élevés. Un large lit de sable jaune ondule en méandres infinis, disparaissant et reparaissant jusqu’aux limites de l’horizon. On dirait le lit desséché de courants d’eaux pluviales, ou un torrent aux eaux limoneuses. Ce qui ajouterait à l’illusion, sans le bleu désespérant du ciel, c’est que ces mamelons sablonneux ont l’air de ruisseler d’une pluie d’orage. Hélas ! celui qui se figurerait que ces déserts, calcinés par les ardeurs du soleil, ont au moins leur jour de pluies abondantes, serait la dupe des apparences ; ce lit trompeur n’est pas le sillon des eaux taries : c’est au contraire la trace des vents brûlants qui entassent le sable dans la vallée autour des mamelons. On rencontre souvent de petits trous obstrués par les pierres ; sont-ce des trous de chacals, ou des effondrements de ce terrain miné ?

Nous revenons vers le soupirail qui sert d’entrée. Mon drogman m’avait prêté pour la circonstance un pantalon de coutil et une veste de laine blanche ; mais, d’après le conseil du guide, je ne conserve que le pantalon et je me couvre la tête d’un mouchoir. Le guide n’a qu’une sorte de blouse serrée à la taille et qui lui laisse les bras et les jambes nus. Nous allumons les bougies et la lanterne. Grâce à certaines aspérités naturelles, nous descendons assez facilement : le guide d’abord, puis mon drogman, et je viens après, suivi du guide en herbe, du reïs et de deux matelots. Nous commençons par ramper sur un fond de sable fin et doux. Le mouvement des pieds et des mains et le frottement du corps soulèvent ce sable en poussière impalpable que l’étroitesse de la voie empêche de se dissiper. La respiration est pénible : on se sent comme écrasé.

Entrée des grottes de Semoun. — Dessin de Karl Girardet d’après M. Georges.

Nous n’avons pas fait dix mètres en rampant dans cette position gênante, que déjà nous ne voyons plus rien de la lumière qui tombe du soupirail. Tout à coup mon drogman est pris d’un accès d’insurmontable terreur ; il me déclare qu’il n’ira pas plus loin et me conjure de retourner avec lui. C’était pourtant un garçon déterminé, jeune, robuste, et qui se piquait de n’avoir jamais eu peur. Français d’origine, et le dernier-né d’une famille réfugiée en Syrie, orphelin très-jeune et abandonné de ses aînés, il avait mené de bonne heure la vie d’aventures. Il avait presque oublié son nom de famille et ne se rappelait bien que de son prénom : Adolphe.

Très-contrarié de cette résolution inattendue, j’essayai de l’en faire changer, et, au nom de l’amitié qu’il paraissait me témoigner, je lui demandai s’il voudrait me laisser seul.

« C’est plus fort que moi, me dit-il ; demandez-moi toute autre chose ; j’irai avec vous partout, excepté là.

— Comment, lui dis-je, un homme qui se vante d’avoir chassé le lion et l’éléphant en Abyssinie, avec un gentilhomme breton, craindrait de rester quelque temps sous terre avec des momies ! »

Je voulais toucher la corde la plus sensible chez lui, celle de l’amour-propre ; mais il reprit :

« Je n’ai pas peur sous le soleil, mais je crains là-dessous et j’étouffe. On va longtemps comme cela sous terre ; il y a bien des charniers, et bien des vivants s’y sont perdus. Le guide nous perdra, mais ils sauront bien se retrouver, lui et les autres ; et puis, je n’aime pas que les deux âniers soient restés là-haut : c’est pour nous empêcher, à coups de pierres, de remonter si nous nous retrouvions aussi. Et, s’il faut tout dire, il y a des mauvais esprits là-dessous : c’est le guide qui me l’a dit. »

Ce dernier argument me révéla la cause la plus vraie de sa terreur : élevé parmi les Arabes syriens, il en avait l’esprit superstitieux et naïf.

« Soit ! lui dis-je ; retournez, j’irai seul. »

Il me serra la main comme s’il ne devait plus me revoir.

« C’est moi, dit-il, qui assommerai tous ceux qui remonteraient avant vous ; et si vous ne revenez pas, les deux de là-haut ne reviendront pas non plus vers le Nil. »

Après de vains efforts pour me faire prendre un de ses pistolets, il glissa le long de mon dos et de ceux des matelots qui suivaient, et remonta.

En réalité, cette poussière, cette position fatigante qui fait monter le sang à la tête, cette contrainte qui irrite les nerfs, ces longs, tortueux et étroits couloirs qui semblent vous étreindre comme pour vous étouffer, et dont la pâle lueur de bougie fait ressortir la profonde obscurité, tout cela cause un véritable malaise physique et moral, et on se sent pris d’un désir immodéré de revenir à l’air et au soleil. J’hésitai si je ne retournerais pas aussi ; mais, retenu par l’espoir d’une position moins incommode et par la curiosité, je me remis à ramper avec ardeur. Je n’éprouvai plus, dans la suite, rien qui ressemblât à ce premier mouvement.

Après un long temps, nous quittons le fond de sable pour un fond accidenté, barré de grosses pierres transversales ; les parois se resserrent, s’élargissent, s’exhaussent, s’abaissent, ondulent, prennent souvent la forme de stalactites horizontales et droites comme des piques menaçant la poitrine et la tête. Souvent on peut se redresser à moitié, mais souvent aussi des pierres pendent de la voûte, aiguës, coniques, et vous forcent rudement à vous replier. Parfois on rencontre un espace plus large, plus élevé, où l’on peut se redresser tout à fait et marcher ; cela réjouit comme une oasis dans le désert. On arrive enfin à une enceinte assez large et assez étendue ; de grosses pierres adossées pêle-mêle l’une contre l’autre en forment le fond ; on avance comme on peut, circulant tout autour ou grimpant dessus.

Le souvenir d’un homme mort dont parle M. Maxime du Camp me revint à l’esprit :

« Lorsqu’on relève les yeux, dit-il[1], on aperçoit un spectacle horrible.

« Un cadavre encore couvert de sa peau est assis sur une roche arrondie ; il est hideux. Il étend ses bras comme un homme qui bâille en se réveillant ; sa tête, rejetée en arrière et convulsionnée par l’agonie, a courbé son cou maigre et desséché. Son corps pincé, ses yeux démesurément agrandis, son menton crispé par un effort surhumain, sa bouche tordue et entr’ouverte comme pour un cri suprême, ses cheveux droits sur le crâne, tous ses traits convulsionnés par une épouvantable souffrance lui donnent un aspect effroyable. Cela fait peur ; involontairement on pense à soi. Ses mains ratatinées enfoncent leurs ongles dans la chair ; le thorax est fendu, on voit les poumons et la trachée-artère ; lorsqu’on frappe sur le ventre, il résonne sourdement comme un tambour crevé. Cet homme était plein de vie lorsqu’il a été pris par la mort ; sans doute il s’est perdu dans ces couloirs obscurs, sa lanterne épuisée a fini par s’éteindre, il a en vain recherché sa route en poussant de grands cris que personne n’entendait ; la faim, la soif, la fatigue, la peur l’ont rendu presque fou ; il s’est assis sur cette pierre et il a hurlé de désespoir jusqu’à ce que la mort fût venue le délivrer ; l’humidité chaude, les exhalaisons bitumineuses l’ont si bien pénétré, que maintenant sa peau est noire, tannée, impérissable comme celle d’une momie. Il y a huit ans que ce malheureux est là. »

Depuis quelques années ce cadavre a disparu. Les voyageurs ont jugé le lieu suffisamment funèbre sans cette affreuse superfétation de momie moderne ; ils l’ont anéantie et ont eu raison.

Au sortir de cette enceinte on se dirige à gauche. La voûte et les parois sont noirâtres et comme recouvertes, sous l’influence des vapeurs bitumineuses, d’un enduit épais et pâteux qui recouvre la roche brillante de quartz ; cet enduit cède facilement sous le doigt ; il rappelle de couleur et de consistance le sucre grossier de la haute Égypte, dit sucre rouge. La voie devient plus facile, on avance debout, mais une effroyable quantité de chauves-souris, attirées par la lumière, se détachent de la voûte qu’elles tapissent et font un étrange bruit d’ailes ; elles frôlent les cheveux, le visage, les mains ; une odeur aigre, insupportable, augmente le dégoût qu’elles inspirent. Lorsque le passage se resserre de façon qu’on l’occupe tout entier, ces bêtes immondes se heurtent contre vous et vous assaillent en masse à faire reculer de dégoût.

On arrive sur des couches de bandelettes déchirées ; le bruit des pas est étouffé : ce sol funèbre cède et rebondit sous les pieds comme la tourbe, et l’impression qu’on en ressent est celle d’une grande épaisseur. À chaque mouvement, nous soulevons des débris qui jonchent la voie, une poussière noirâtre, âcre, nauséabonde, amère comme un composé de suie et d’aloès. Ce qui frappe d’abord, c’est une énorme quantité de crocodiles de toutes dimensions ; l’échelle de la taille de l’espèce y est au complet : les uns noirs, gigantesques, ventrus, les autres petits comme des lézards. Le guide me montre sous la première couche une grande quantité de paquets ficelés de cordelettes de filaments de palmier, et formés de petites momies entourées de bandelettes : ce sont des crocodiles grands comme la main ou l’avant-bras. À côté, j’en soulève d’autres à grand-peine ; dans le ventre énorme de l’un d’eux, j’entends rouler quelque chose, sans doute plusieurs de ces scarabées chargés d’hiéroglyphes que l’on ensevelissait avec les momies ; — mais j’essaye en vain avec le poignard du guide d’éventrer cette peau épaisse et plus dure que la corne.

Je me figurais d’abord que ces souterrains étaient particulièrement réservés aux crocodiles embaumés, mais je vis bientôt d’innombrables momies de toutes sortes : momies humaines entières, décapitées, mutilées, en tronçons ; momies de quadrupèdes, d’oiseaux, de reptiles, d’œufs, tout cela côte à côte, juxtaposé, superposé par lits que séparent des couches de feuilles de palmier d’une remarquable conservation. Les momies humaines, soigneusement entourées de bandelettes, sont le plus souvent pressées entre deux planches de sycomore, bois réputé incorruptible comme le cèdre. Ces momies sont faciles à éventrer, mais ne renferment rien.

J’ai pu me convaincre là que l’embaumement si fameux des Égyptiens ne préservait pas entièrement les corps de l’invasion des vers. J’ai vu des gorges de crocodiles percées comme un vieux bois ; j’ai trouvé en grand nombre, pareilles à celles des chenilles, des écorces de vers desséchés, vides, noirs, et momifiés à leur tour. Les procédés d’embaumement étant les mêmes pour tous les êtres, on peut en conclure que les vers faisaient aussi leur pâture des momies humaines.

C’est quelque chose de fantastique que ces vivants accroupis sur des monceaux de cadavres éclairés par la lumière d’un fanal et de bougies. Je n’étais pas sans quelque inquiétude du côté de ces dernières que le guide tenait nues à la main. Lorsqu’il se penchait pour fouiller et renverser des momies, il approchait sa lumière des feuilles desséchées des palmiers et des bandelettes imprégnées de bitume qu’une étincelle pouvait enflammer en un instant.

Intérieur des grottes de Samoun. — Dessin de Karl Girardet d’après M. Georges.

Le feu prit un jour dans ces grottes ; c’était bien avant la naissance de notre guide. Il y fut mis imprudemment, disent les uns, par un Anglais ou un Américain. Suivant notre guide, ce fut par quatre Arabes qui si étaient aventurés là pour ramasser des fientes de chauves-souris, engrais énergique. Égarés peut-être, ils étaient allés loin, plus loin que ne vont ordinairement les chauves-souris, dans ces quartiers de bandelettes amoncelées où nous nous trouvions. Ils n’avaient que des mèches à huile brûlant à nu dans des lampes. Le feu envahit tout le souterrain autour d’eux, et on ne les revit plus. Combien de temps l’incendie dura-t-il ? les uns disent trois ans, d’autres un an. Quoi qu’il en soit, la conflagration souterraine dura longtemps, manifestant son action par des bouffées de fumée qui s’échappaient des fissures, comme sur les terrains volcaniques. De longtemps on n’osa y retourner. Un embrasement aussi long aurait dû laisser des traces non équivoques, et cependant je n’ai rien vu de caractéristique ; mais, concentré là, il avait sans doute une lente énergie d’anéantissement tel que la combustion dévora tout. On ne voit pas nettement, en tout cas, où le feu a consumé et où il a cessé ses ravages. La noirceur continue des parois s’explique aisément par les exhalaisons bitumineuses des corps momifiés. Évidemment l’incendie avait eu lieu dans la partie que nous avions parcourue ; mais comment s’arrêta-t-il ? Ce ne fut certes pas faute d’aliments. Ce qui est hors de doute, pourtant, c’est le fait même de l’incendie ; il est très-connu dans le pays, et beaucoup de gens encore vivants l’ont vu. Il est à présumer qu’autrefois surtout ces accidents n’étaient pas rares. On en a entouré quelques-uns de circonstances étranges.

Quatre Maugrabins vinrent chercher de l’or au fond des grottes. Les Arabes se figurent que, dans certains passages secrets et difficiles, il y a des trésors enfouis, gardés par des génies ou des monstres. Ces aventuriers croyaient sans doute pouvoir commander aux génies, car les Maugrabins ont, en Orient, une réputation de sorcellerie, ou bien ils espéraient simplement trouver des bijoux renfermés avec les corps. Toujours est-il qu’ils se hasardèrent plus loin qu’on n’était jamais allé, quand, à un détour où la voie s’élargissait en enceinte, une femme entièrement nue se dressa devant eux : c’était un de ces djinns commis à la garde des trésors souterrains. Ils auraient pu croire sans la blancheur de sa peau que c’était une momie sortie de ses bandelettes pour se venger des profanateurs.

« Donnez-moi un vêtement, » leur dit-elle.

Ils ne furent pas médiocrement impressionnés par cette apparition et par ces paroles. Leur chef dit :

« Donnez une chemise à cette femme. »

Pendant ce temps, elle s’était baissée, et le chef avait à peine achevé de parler qu’elle jeta à la figure des quatre Maugrabins une poignée de cette poussière brûlante des corps exfoliés. Trois, complétement aveuglés, chancelèrent, tâtonnant, se heurtant les uns les autres et contre les parois ; ils tombaient, se relevaient, cherchaient une voie qu’ils ne devaient plus retrouver. Combien de temps souffrirent-ils ainsi tous trois, hurlant des douleurs de la faim et du désespoir ! Le chef ne perdit qu’un œil et s’échappa, car il avait sur lui des amulettes et un livre plein de formules magiques.

Ce récit n’était pas plus invraisemblable que la légende de Daklé, et de plus, dépouillé de ses accessoires extraordinaires, il devenait tout à fait croyable.

On va ainsi sur cette voie pavée de cadavres qui s’étend toujours devant vous béante, sombre, profonde, et Dieu sait où l’on aboutirait sans la fatigue, l’oppression, le manque de lumière, l’impatient désir de revenir au jour, mal à l’aise comme l’on est et las de ces funèbres impressions. La chaleur est d’ailleurs difficile à supporter. En fouillant tous ces fragments et tous ces débris, la poussière, devenue plus épaisse, pénètre comme un caustique dans les yeux, le nez, la bouche, et pour ainsi dire par tous les pores. La figure de nos Arabes ruisselait d’une sueur qui bariolait bizarrement leur face enduite de bitume.

Malgré des trébuchements continuels, des heurts à la tête, aux genoux et aux coudes, malgré les chauves-souris, le retour me parut moins pénible. Je craignis un instant, ignorant les signes auxquels les guides reconnaissent la voie, que celui-ci ne se fût trompé de couloir ; mais bientôt une faible lumière tombant d’en haut nous indiqua l’ouverture, et, après une heure de cette pérégrination souterraine, plus noirs que des ramoneurs qui descendent d’une cheminée, nous revîmes le soleil radieux, heureux de jouir du jour pur et de l’air.

Adolphe nous croyait perdus : il avait, me dit-il, marmotté de ferventes prières pour que je revinsse au moins seul.

« Si nous nous étions égarés, lui répondis-je en riant, comme je ne suis pas plus sorcier que Maugrabin, j’aurais eu bien moins de chance de me retrouver que mes compagnons, surtout le guide. »

Nous repartîmes. Par intervalles, nous entendions de nouveau, et d’une manière très-sensible, résonner sous le pas des ânes le même bruit sourd, caverneux, qui nous avait déjà frappés et qui indiquait clairement que nous étions au-dessus d’une voûte épaisse. Il paraît certain que ces montagnes sont percées de souterrains qui se prolongent dans ce sens. Est-ce une indication que l’entrée primitive des grottes se trouvait aussi de ce côté, c’est-à-dire vers le Nil ? De si longs souterrains, destinés à un si grand nombre de momies, devaient avoir un accès plus facile. Il est probable aussi qu’ils étaient précédés de quelque grande chambre qui servait aux cérémonies et d’où les couloirs rayonnaient dans des directions diverses. Mais d’où venaient tous ces morts ? Vraisemblablement de la ville antique qu’a remplacée Montfalout ! et de la grande Hermopolis, toutes deux situées sur la rive gauche du Nil. Ensevelissait-on pêle-mêle dans ces excavations les citoyens de toutes les castes ? Les prêtres et les nobles de l’ancienne Égypte aimaient la grandeur jusque dans la mort, et ils voulaient sommeiller, en attendant leur réveil, dans des tombeaux spacieux, décorés de bas-reliefs et de peintures représentant ce qu’ils avaient le plus aimé pendant leur vie. Il se pourrait que les grottes de Samoun n’eussent été que la fosse commune de la plèbe. Cependant les dorures que j’ai vues aux pieds et aux mains de plusieurs momies rendent cette supposition au moins douteuse.

Les grottes de Samoun échappent souvent à la curiosité des voyageurs. Beaucoup n’en connaissent pas le nom ; d’autres trouvent l’exploration trop pénible et trop funèbre. Les Arabes eux-mêmes ne se soucient guère d’aller plus loin que là où nous nous arrêtâmes. La plupart des visiteurs, nous dit le guide, sont bientôt pris d’un tel sentiment d’inquiétude et d’appréhension qu’ils rétrogradent : quelques-uns s’accrochent aux vêtements de l’Arabe qui les précède. Cependant j’ai vu sur ces noires parois, près du chantier des momies, parmi quelques noms, celui d’une dame romaine gravé avec soin et en gros caractères.

J’étais le quatrième voyageur qui eût pénétré dans les grottes en 1860, et on touchait à la fin de la saison de navigation.

Au retour, je trouvai plus de charme encore au panorama qui se déroulait au loin jusqu’aux montagnes Lybiques baignées dans un lumineux horizon. Des bandes nombreuses de flamants blancs et roses, aux ailes frangées de noir, volaient dans la plaine. Nous revînmes à travers les villages, les champs et les troupeaux.

En arrivant à Siout, j’éprouvai un bien-être indicible à me plonger, tout imprégné de bitume, dans les eaux tièdes et bienfaisantes du fleuve, large comme un bras de mer.

A. Georges.

  1. Le Nil (Égypte et Nubie).