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Exploration du Mékong/04

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Exploration du Mékong
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 84 (p. 459-487).
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EXPLORATION
DU MÉKONG

IV.
LE ROYAUME DE LUANG-PRABAN.

Lorsque j’entrepris, vers le milieu de l’année 1866, le long voyage qui devait me conduire des limites actuelles du royaume de Cambodge, sur le Mékong, au port chinois de Shangaï, non loin des embouchures du Fleuve-Bleu, un concert de prophéties sinistres dominait le bruit des adieux. Elles me laissèrent tout mon sang-froid, bien qu’elles rendissent plus manifestes qu’ils ne l’étaient déjà pour moi les périls qu’un climat réputé mortel ferait courir aux membres de l’expédition. Au Laos, toutes les maladies, même les plus funestes, m’auraient trouvé préparé et comme résigné d’avance ; mais, une fois de retour en France, je croyais pouvoir en pleine sécurité défier la fortune en recherchant les jouissances de la vie civilisée avec l’ardeur d’un affamé qui se verrait, par un coup de baguette, transporté d’un îlot stérile de l’océan dans la salle d’un banquet. Mes prévisions ont deux fois été trompées. Si pendant la durée du voyage j’ai souffert comme tous mes compagnons, la fièvre ne m’a jamais affaibli au point de m’empêcher de les suivre. A peine avais-je au contraire touché les rivages de la patrie que plusieurs avertissemens successifs vinrent m’apprendre que ma santé était profondément atteinte. J’avais conservé pendant deux années assez de force pour cheminer dans des régions tour à tour inondées par des pluies torrentielles ou brûlées par les feux d’un soleil tropical, j’avais ensuite traversé des pays plus tempérés ou marché impunément dans la neige; mais quand, assis au foyer domestique, je voulus essayer de réunir mes notes et d’interroger ma mémoire, je me sentis terrassé par un mal inconnu. On eût dit que les miasmes pestilentiels qui m’avaient épargné dans les marais fangeux du Laos s’élevaient tout à coup d’un amas de souvenirs imprudemment remués, et qu’ils réclamaient leur victime. J’ai donc été contraint de suspendre mon travail. Avant de le continuer aujourd’hui, je devais aux lecteurs de la Revue l’explication de cette interruption subite. Avoir été tenu pour mort, c’est assurément là une légitime excuse.


On risquerait fort de se tromper si l’on voulait toujours mesurer le degré de civilisation d’un peuple au développement qu’a pu prendre chez lui l’art architectural. Parmi les monumens qui s’élèvent en Europe, les plus dignes d’admiration remontent à des époques que beaucoup d’écrivains appellent aujourd’hui barbares, et les générations du moyen âge, arrivées à l’enthousiasme par la foi, et par l’enthousiasme au génie, ont laissé pour témoins de leur passage en ce monde ces fières cathédrales qu’on imite toujours sans pouvoir les égaler. Il ne saurait être interdit cependant au voyageur qui cherche à reconstituer l’histoire des nations disparues d’interroger les ruines enfouies dans les sables du désert ou sous les alluvions des forêts. Ces ruines, à défaut d’annales écrites et même de traditions, deviennent souvent une source abondante de renseignemens précieux. C’est ainsi qu’en explorant les débris de Vien-Chan, l’ancienne métropole laotienne, nous avons retrouvé les traits caractéristiques du gouvernement qui avait eu son siège dans cette ville écroulée. Des temples et un palais, voilà ce qu’on pourrait appeler les colonnes symboliques de cet étrange édifice social ; j’ajoute que ces pagodes et cette demeure royale étaient sans véritable grandeur. Tandis que les vieux Cambodgiens allaient chercher à près de 10 lieues de leur capitale les blocs énormes qu’ils savaient superposer et sculpter avec un art infini, les Laotiens élevaient des murs en briques mai jointes, tapissées de chaux, recouvertes de peintures grossières, incapables d’opposer une longue résistance à l’humidité du climat. Ceux-ci semblent avoir douté de l’avenir, ceux-là paraissent au contraire avoir compté pour la puissance de leur patrie sur des siècles de durée. Le Cambodge en effet a été, selon toute apparence, la première nation solidement constituée en Indo-Chine; il y a joué longtemps un rôle prépondérant, et son nom, souvent cité dans les livres sacrés, est encore l’objet de la vénération des bouddhistes jusque dans les contrées les plus éloignées de ses frontières. Je n’ai pas à revenir sur ce sujet, que j’ai déjà abordé dans la Revue [1]; mais avant de quitter Vien-Chan, le centre politique le plus important de l’ancien Laos indépendant, nous avons dû nous demander quelle peut être l’origine de ce peuple laotien, dont l’établissement dans la vallée du Mékong semble être relativement récent. De quel point de l’horizon sont venus ces envahisseurs, obligés parfois de lutter encore contre des tribus sauvages refoulées, mais non détruites? La ressemblance que j’ai signalée entre la langue laotienne et la langue siamoise, ressemblance qu’il est impossible d’attribuer à la conquête, permet d’inférer que ces deux races sont deux rameaux détachés d’un tronc unique; mais où cet arbre avait-il pris racine, quelle contrée faut-il assigner pour berceau à ces hommes qui, après avoir expulsé les premiers occupans des vallées du Ménam et du Mékong, finirent par s’égorger entre eux dans des luttes fratricides? L’ignorance des Laotiens, l’oubli presque complet de toutes leurs traditions, enfin les nécessités de notre voyage, dont le but était surtout géographique, rendaient impossible l’élucidation de ce problème, et c’est par de pures hypothèses qu’il nous est possible de répondre à ces questions. La plus vraisemblable, la seule qui puisse, à ma connaissance, s’étayer sur des indications vagues d’ailleurs recueillies de la bouche des indigènes, fait descendre leurs ancêtres du royaume de Xieng-Maï, aujourd’hui tributaire de Bangkok. Avant de s’établir sur ce point et d’y fonder un état, sont-ils sortis du Thibet en suivant la vallée de l’un des grands fleuves qui coulent entre le Brahmapoutre et le Yang-tse-Kiang? sont-ils venus du côté de l’occident, ou bien sont-ils le produit de deux races différentes qui se seraient primitivement rencontrées, alliées et confondues? Il ne serait pas prudent d’émettre une affirmation sur ce point. C’est de l’étude plus complète et de la comparaison des langues que jailliront un jour quelques étincelles au sein de cette nuit profonde. Personne parmi nous n’était en mesure de se livrer sur ce point à un travail sérieux ; mieux vaut donc se taire, au risque de passer pour incomplet, que de s’exposer à égarer les investigations des hommes spéciaux par un étalage d’érudition factice et de science improvisée. L’Indo-Chine est d’ailleurs le champ le plus fécond que puissent exploiter jamais les savans qui se sont donné pour tâche de retrouver les sources perdues de ce grand fleuve dont les flots sont des nations, et de dresser en quelque sorte la généalogie de l’humanité. Comme ces baies profondes creusées sur nos côtes où des courans opposés se heurtent en provoquant une agitation violente et continue, cette partie du monde semble avoir été le point de rencontre de peuplades d’origine diverse que des guerres perpétuelles ont mises en contact sans les avoir absolument mélangées. Ces luttes acharnées qui sont devenues parfois en Europe de puissans agens de civilisation n’ont servi dans ces tristes pays qu’à rendre les passions plus fortes et les haines plus vivaces; aucun germe fécond n’a grandi sur cette terre arrosée de tant de sang.

Les Birmans et les Siamois étaient des voisins irréconciliables aussi bien que les Annamites et les Cambodgiens. Entre ces nations rivales juxtaposées par les hasards de l’émigration, une longue paix était impossible, et l’intervention des Européens, maudite d’abord par un instinct patriotique enraciné même au cœur des sauvages, ne peut manquer d’être un jour appréciée comme un bienfait par les populations auxquelles elle assure enfin le repos et la stabilité. Il importe de faire observer toutefois que, si certaines races ne pouvaient coexister par suite d’incompatibilités en quelque sorte organiques, d’autres au contraire, séparées seulement par l’effet d’ambitions princières, seraient probablement arrivées à se mêler et à se fondre. Entre les Annamites, avec leur langue bizarrement accentuée, les caractères idéographiques de leur écriture, leur civilisation exclusivement chinoise, et les Cambodgiens, qui n’en différaient pas moins par l’idiome que par le génie, il existait un abîme. Si ces derniers n’avaient été fort à propos placés sous le protectorat de la France, ils seraient maintenant englobés comme la plus grande partie des Laotiens dans la monarchie siamoise, vers laquelle, il faut le reconnaître, les attiraient de nombreuses affinités. Les lois, les mœurs et les croyances paraissent être les mêmes dans ces trois pays façonnés par une civilisation uniforme. D’ailleurs, avec le système de gouvernement qui prévaut généralement en Orient, on peut douter qu’il soit plus avantageux pour des sujets de former des royaumes séparés et indépendans que de relever d’un empire centralisé; peut-être même est-il plus dangereux d’avoir affaire à un roi qu’à un simple préfet. Quoi qu’il en soit, les Laotiens, à qui les ruines de leur capitale rappellent les plus sombres pages de leur histoire contemporaine, ont perdu, et probablement pour toujours, toute velléité d’insurrection. Nous savions qu’il n’en était pas ainsi dans la partie de ce vaste pays qu’il nous restait à visiter; nous espérions retrouver dans le Laos septentrional des signes d’indépendance et des traces de vitalité. Le spectacle de la déchéance irrémédiable et générale qui frappait les hommes au milieu desquels nous étions contraints de vivre commençait à nous attrister; nous avions hâte d’arriver à Luang-Praban, le premier royaume de la vallée du Mékong qui puisse être considéré comme un simple tributaire de Siam et non plus comme une province faisant partie intégrante de cette ambitieuse monarchie. Nous quittâmes Vien-Chan le 5 avril 1867 dans l’après-midi. À partir de ce point, l’aspect du pays se transforme. Le fleuve s’encaisse entre des collines qui deviennent bientôt des montagnes, et poussent jusque dans les eaux comme des racines rugueuses de rochers. Le lit étroit du Mékong semble littéralement encombré ; malgré les petites dimensions et l’extrême légèreté de nos barques, nous devons nous arrêter pour prendre des guides capables de nous diriger à travers les écueils. Bientôt le courant devient si fort, les masses de rochers abruptes sont si difficiles à tourner, qu’il faut abandonner gaffes et pagaies pour s’atteler à d’énormes cordes de rotin. Des Laotiens, montés sur des blocs de grès rongés par l’eau, s’accrochent d’une main aux anfractuosités de ces roches déchiquetées, et de l’autre tirent vigoureusement les barques à eux en poussant des cris sauvages. Avec leurs câbles, leurs longues perches ferrées, on les prendrait pour ces pillards de mer qui au XVe siècle vivaient grassement en Bretagne du produit des naufrages. Quand il s’agit de doubler une pointe autour de laquelle l’eau bouillonne ou de rejoindre l’autre rive au milieu des tourbillons, le patron de nos pirogues ne manque pas d’adresser au ciel des supplications retentissantes.

Pendant plusieurs jours de navigation, les rives du Mékong sont à peu près désertes. C’est à peine si de loin en loin quelques cases, construites en moins de temps qu’il n’en faudrait pour dresser des tentes, viennent rappeler qu’il existe des hommes dans ces forêts. Les habitans de ces fragiles demeures doivent au difficile accès de leur séjour d’échapper le plus souvent aux corvées. Aussi ne consentaient-ils pas sans peine à prêter main forte à notre équipage épuisé de fatigue. C’est sur l’intérêt de notre propre sûreté qu’ils s’efforçaient ordinairement de fonder leur refus, le fleuve étant, disaient-ils, à ce moment de l’année, considéré comme impraticable. Nous étions parfois obligés de reconnaître que ces braves gens n’avaient pas absolument tort. Les rochers se multipliant et les eaux se précipitant avec fureur contre les obstacles, il devint même bientôt évident que nous ne pouvions sans péril avancer davantage. Nous déchargeâmes donc nos barques, et, avisant des négocians qui passaient fort à propos, le petit mandarin chargé de nous conduire les força de déposer leurs marchandises sur le sable et de se charger de nos propres bagages. Ils se virent contraints de faire ainsi plusieurs kilomètres, et quand nous voulûmes payer leurs services, ils ne pouvaient s’expliquer cette libéralité, trop accoutumés à la violence pour attendre quelque chose de la justice.

Nous étions en avril, c’est-à-dire au moment où les eaux sont le plus basses ; le Mékong ne formait plus que deux ruisseaux torrentueux d’une immense profondeur. La partie de son lit qu’il laissait à sec offrait alors un spectacle curieux. La plupart des roches dont il est hérissé sont vivement colorées. Parfois on s’imagine marcher entre des murailles de marbre poli. Un petit torrent coulant sur un fond bleu et blanc formait une délicieuse mosaïque naturelle qui semblait faite de lapis et d’albâtre. Nous campâmes enfin sur le sable dans des huttes improvisées. Du haut du rocher où flottaient les couleurs nationales, nous avions à nos pieds l’un des plus puissans fleuves de l’Asie réduit à deux bras moins larges que ceux de la Seine autour de l’île Saint-Louis; mais quand on jetait la sonde, elle se perdait dans un gouffre. Nos cabanes de feuillage occupaient le centre d’une immense arène entourée de collines en amphithéâtre. Les animaux sauvages s’appelaient et se répondaient autour de nous; nous entendions le cri rauque des cerfs et aussi, vers le soir, la note plus aiguë du tigre, invisible ennemi contre les attaques nocturnes duquel les Laotiens se protégeaient en élevant sur la lisière de la forêt une petite chapelle à Bouddah. Ils tiennent à la vie, ces pauvres êtres qui, s’il fallait en croire certains commentateurs, aspireraient au néant, terme suprême de la seule félicité promise par leurs croyances ; ils y tiennent comme les plus misérables de nos paysans, et, comme ceux-ci, quand ils la croient exposée, ils s’efforcent de la défendre par un acte de foi, une prière fervente.

Si les barques les plus légères s’arrêtent en remontant le fleuve à certains points dangereux, il n’en est pas ainsi lorsqu’il s’agit de le descendre. Alors un pilote exercé s’abandonne au courant, et dirige d’un coup hardi de sa pagaie son esquif emporté avec une rapidité vertigineuse. De grands radeaux couverts, dont quelques-uns ont 20 mètres de longueur, se livrent même à cette périlleuse navigation ; bien qu’ils aient à peine assez de place pour tourner dans des coudes brusques où le fleuve n’a pas 40 mètres de large, les naufrages sont rares. J’ai visité un de ces vaisseaux marchands chargé d’ivoire et de balles de coton. Cette dernière plante est cultivée dans toute la région que nous traversons sur une échelle assez grande malgré la rareté des villages.

Les influences débilitantes du climat avaient notablement amorti notre ardeur pour la chasse, et notre cuisine en souffrait. Nous demeurions le moins longtemps possible campés loin des villages, pour échapper au supplice d’entendre, avec l’estomac vide, bramer un hypothétique rôti dans les fourrés d’alentour. Le chef-lieu de province le plus voisin de nous était Sien-Kan, où nous nous rendîmes à pied, marchant tout le jour sur le sable brûlant sans un abri possible contre l’ardeur du soleil. Il faisait une chaleur telle que les indigènes eux-mêmes ne passaient pas auprès d’une flaque d’eau sans y plonger la tête. Dans ces circonstances, les oreilles me tintaient, je regardais sans voir, et je perdais entièrement conscience de moi-même; mes jambes allaient comme une mécanique montée et sans recevoir assurément l’impulsion du cerveau. Le sentier s’enfonça enfin dans une forêt de bambous; mais notre guide s’obstinait à marcher derrière nous, et si nous arrivâmes à Sien-Kan, ce fut grâce au fleuve, dont le mugissement lointain dirigeait notre marche.

Sien-Kan, appelé aussi Muong-Maï, Muong-Neuf, par opposition à Muong-Cao, Muong-Vieux, est un chef-lieu de district dépourvu d’originalité comme d’importance. Malgré l’absence du gouverneur, alors en visite chez l’un de ses confrères des bords du Ménam, nous fûmes bien reçus. On nous attendait, et notre habitation, préparée d’avance, était construite sur le modèle de celles que nous avions antérieurement occupées. Le voyage perdait tous les jours à mes yeux quelque chose des charmes dont mon imagination s’était plu à l’entourer. L’illusion n’était plus possible; tant que nous serions en pays siamois, il n’y avait pas la plus légère aventure à espérer. On aurait eu de meilleurs chances sous ce rapport en traversant les Abruzzes.

A Sien-Kan, une vive émotion nous était cependant réservée. Quelques marchands ambulans s’arrêtèrent auprès de notre établissement. Dans ces contrées, où sont ignorées la grande et la petite presse, les négocians sont des chroniques vivantes; ils causent tout en vendant, et approvisionnent leurs pratiques de commérages et de cotonnades. Bientôt la plus étonnante, la plus accablante des nouvelles s’échappe de leur boutique et vient nous foudroyer. Les Anglais sont à Luang-Praban, ils arrivent du royaume de Xieng-Maï, et forment une colonne d’explorateurs composée de plusieurs officiers et d’une nombreuse escorte. Un général qui voit ses combinaisons détruites et la perte d’une bataille assurée par une manœuvre de l’ennemi, un artiste qui reconnaît sa propre inspiration dans le tableau d’un rival, ne sont pas plus cruellement frappés au cœur que nous ne l’avons été nous-mêmes par l’annonce d’un événement qui déflorerait notre œuvre, et nous en ravirait tout l’honneur. C’est sous la pénible impression causée par ces rumeurs que nous quittons Sien-Kan, réfléchissant à la triste figure que nous allons faire en présence de nos rivaux, nous partis depuis près d’une année et devancés par eux. Les incommodités matérielles viennent en outre contribuer à rembrunir les fronts. Nous ne pouvons réunir un nombre suffisant de pirogues, et il faut se loger deux par deux dans ces étroites prisons. Un Laotien nous informe en passant que les Anglais ont quitté Luang-Praban, qu’ils descendent rapidement le fleuve, et que nous allons bientôt apercevoir leurs radeaux. Ils ne continuent pas leur voyage au-delà de Luang-Praban, excellente nouvelle! mais ils descendent le Mékong, contre-temps déplorable! Ils publieront à leur retour le résultat de leurs observations, nos peines seront perdues. Il n’en faut pas moins dissimuler et se préparer à les bien recevoir. Notre basse-cour est égorgée tout entière, un paon rôtit sur un brasier, nous allons renouveler en déjeunant les hypocrites démonstrations de l’alliance cordiale. O nature vierge et sauvage, quelle profanation! Si quelque Alceste avait fui les hommes sur ces rives désertes, il se serait jeté en nous entendant dans un tourbillon du fleuve. Pour moi, qui ne nourris par profession contre l’Angleterre aucune jalousie haineuse, je participais par devoir au dépit général, mais ne pouvais me défendre de sourire intérieurement. Les lunettes sont braquées, un radeau paraît dans le lointain, glissant sur l’eau avec nonchalance; les bons yeux y distinguent parfaitement des Anglais qui nous montrent du doigt; le radeau approche, il accoste. C’est une splendide maison flottante, vérandah sur l’avant et l’arrière, la hauteur est énorme, les proportions sont magnifiques. Quel luxe! quel comfortable ! Un Anglais est aperçu faisant sa toilette; moi qui suis myope, je continue de ne rien voir que des Siamois accroupis et fumant leurs cigarettes. Les plus mécontens composent leur visage et attendent en plein soleil. Personne ne se montre cependant, si ce n’est un officier... du roi de Siam. Il annonce que les Anglais le suivent de près, qu’ils sont au nombre de trois et font de la géographie. Les sourires se changent en grimaces. Un second radeau à l’horizon, nouvelle anxiété ! Aux vues perçantes, le pavillon français se montre nettement sur le toit du navire. C’est de la courtoisie; mais la courtoisie est facile quand on triomphe. surprise! les couleurs françaises sont les couleurs hollandaises, identiques aux nôtres, comme on sait, sauf le sens dans lequel elles sont portées; le radeau tient le milieu du fleuve, passe franchement devant nous, aucun Européenne répond à nos signaux. Il y a là évidemment une ruse infernale compliquée d’une insolence toute britannique. Au désappointement succède chez nous une colère concentrée. Au moment où le radeau allait disparaître dans un coude du fleuve, il rejoint la rive et s’arrête. Une carte nous est apportée de la part de M. X..., land surveyor and architect of her Siamese Majesty’s government. M. de Lagrée envoie son second, qui trouve, au lieu d’Anglais, un Batave au service de Siam flanqué de deux domestiques mulâtres. Le pauvre diable paraissait préoccupé surtout de fuir la saison des pluies, qui, selon lui, n’épargne pas les Européens dans ces parages. Il manifesta son étonnement de voir que nous nous disposions à la braver. Les renseignemens qu’il avait, chemin faisant, recueillis sur notre compte nous vengeaient de l’ennui que nous avaient causé à son sujet les rumeurs populaires. Appliquant aux deux expéditions la même mesure, la renommée avait des deux côtés fait preuve d’une exagération impartiale. Si elle avait vu dans un seul personnage piteux plusieurs officiers anglais et dans deux négrillons une nombreuse escorte, ses cent bouches annonçaient que nous étions soixante au lieu de six, et que les Annamites de notre suite formaient une véritable armée. L’agent siamois avait été très effrayé de ces bruits, et tremblait de nous rencontrer, je ne sais trop pourquoi. De là la résolution de mettre à profit le courant du fleuve pour brûler notre campement, résolution qui n’avait pas tenu devant les apparences pacifiques de notre petite caravane. Il ne nous restait plus qu’à rire en nous rappelant la fable des bâtons flottans.

Le roi de Siam, dont notre voyage a probablement attiré l’attention sur ces contrées, a voulu connaître exactement son royaume. Il a donc, pour satisfaire cette curiosité légitime, expédié un Européen muni de chronomètres, d’un cercle, d’une boussole, et chargé de faire la topographie des provinces riveraines du Ménam et du Mékong. Cet industriel, qui voyage comme un mandarin, touche 1,000 francs par mois pour ses travaux. Il a quitté les bords du Ménam à Utharadit, par 17 degrés de latitude nord environ, et est remonté par voie de terre jusqu’à 20 lieues au-delà de Luang-Praban. Il ne s’est arrêté, nous a-t-il dit, que par égard pour le fonctionnaire siamois qui l’accompagne, lequel risquait d’avoir la tête tranchée sur les limites d’une province qui a réussi à secouer le joug de Bangkok. Ces derniers renseignemens me causèrent une intime satisfaction; ils m’arrachèrent à la torpeur où chaque jour je m’enfonçais davantage. Après de longs mois passés dans la sécurité la plus complète, sans autres incidens que nos haltes quotidiennes, sans aucun de ces périls qui enflamment l’imagination, — : les maladies abattent au lieu d’exalter les courages, — j’entrevoyais avec joie dans un avenir prochain, mais encore obscur, une existence différente. Ce passeport libellé à la chancellerie de Bangkok qui nous avait ouvert toutes les portes, qui nous avait tout rendu si facile, serait bientôt inutile ou dangereux. Nous allions voir enfin des pays où l’on décapite les Siamois. Dussé-je me faire accuser d’ingratitude, j’avouerai que j’étais charmé par cette perspective. Déjà, il est vrai, l’aspect de la nature s’était profondément modifié, mais par des transitions très ménagées. La vapeur, en nous habituant aux rapides changemens à vue, nous a rendus impatiens de ces transformations lentes qui, s’opérant d’une manière insensible, sont préparées et comme pressenties. Telle montagne qui nous aurait ravis d’admiration, si nos yeux s’étaient brusquement portés sur elle, nous laissait presque froids, parce qu’elle n’apparaissait qu’après une série de collines.

Les habitans n’étaient pas faits pour nous distraire, et j’éprouvais bien souvent qu’au Laos comme en Europe l’ennui est fils de l’uniformité. Depuis Vien-Chan cependant, nous ressentions quelque orgueil de parcourir une zone vierge avant nous de toute exploration; l’ambassade hollandaise envoyée au XVIIe siècle vers le roi de Laos n’avait pas dépassé en effet la capitale où résidait ce souverain. Le fleuve seul continuait de nous intéresser par ses caprices. L’aspect varié de son lit, la couleur de ses eaux ici impétueuses, troublées et couronnées d’écume, là tranquilles et presque transparentes, les sinuosités qu’il décrit pour tourner les obstacles, l’effort qu’il fait pour les renverser, tout était dans ce spectacle imprévu ou grandiose. A la hauteur du 18e degré, le Mékong forme un coude qui n’était avant notre exploration indiqué sur aucune carte, et ne remonte au nord qu’après être resté durant près de 200 milles incliné vers le couchant. Le village de Paclaï, qui marque la fin de ce coude, est le point le plus rapproché de Bangkok où nous ayons séjourné depuis notre départ de Craché. C’est là que les caravanes venant du haut du fleuve atterrissent pour se rendre dans la capitale du royaume de Siam; c’est là également que les négocians s’embarquent pour se rendre à Luang-Praban ou dans les provinces supérieures. Cette pauvre bourgade prendrait un développement rapide, si le commerce avait quelque activité; mais il n’existe encore qu’à l’état embryonnaire. Chacun se suffit à soi-même, et Paclaï voit passer dans une année plus de fonctionnaires allant à Bangkok, ou en revenant, que de balles de soie ou de coton. M. Mouhot, notre savant compatriote, était venu à Paclaï reconnaître le fleuve avant de continuer un voyage auquel la mort ne tarda point à mettre un terme. Le portrait de ce naturaliste infortuné que nous montrons au chef du village rappelle à celui-ci une cuisante souffrance occasionnée par du vinaigre de toilette donné par le voyageur comme un excellent remède, et dont le trop crédule client s’était frotté les yeux.

Des forêts magnifiques enserrent de fort près le village de Paclaï, des ruisseaux d’eau vive courent sous les grands arbres; les oiseaux, ne se contentent plus, comme dans le Cambodge et dans le Laos inférieur, d’étaler leurs couleurs brillantes; ils deviennent artistes et commencent à chanter. Ils semblent s’associer par leurs concerts aux réjouissances que ramènent chaque année en cette saison les fêtes du printemps. Lorsque vient l’époque de les célébrer, les jeunes filles imprègnent leurs cheveux de plus de graisse de porc et de plus d’huile de ricin; elles se promènent en habits de fête, ayant dans les mains des fleurs aux senteurs violentes, et sur la poitrine une écharpe rouge moins destinée à voiler les seins qu’à faire ressortir la teinte jaune du safran dont elles s’enduisent la peau. Il fallait des manifestations de ce genre pour nous faire souvenir que nous étions au printemps. C’est qu’en effet, dans ces régions trop aimées du soleil, le renouveau se fait brusquement; on ne s’aperçoit pas de ce long travail de germination qui dans nos climats tempérés fait monter par degrés la sève dans la nature et donne tant de charme au printemps. C’est une sorte de coup de théâtre dont l’homme jouit par les yeux, mais auquel le reste de son être ne participe pas. La terre ailleurs semble avoir conscience de sa transformation : elle secoue son linceul de frimas et fait un effort visible pour sortir du tombeau ; ici au contraire elle paraît obéir passivement à des influences secrètes. Ce n’est plus Lazare ressuscité, sortant de l’ombre pour renaître à la lumière et sentant circuler la vie avec un redoublement d’intensité; c’est une odalisque qui se réveille, se tourne mollement vers son miroir et pose des fleurs dans ses cheveux.

En face de Paclaï, le fleuve est paisible et peu large; il est endigué entre deux berges de pierre droites comme celles d’un canal. On pourrait le croire creusé de main d’homme, n’était sa profondeur. Voilà du moins l’impression reçue par le voyageur qui l’observe en avril, au dernier mois de la sécheresse, car l’aspect change totalement avec les saisons. Le lit occupé par le fleuve durant les grandes eaux est bordé de sable blanc et affleure les arbres de la forêt; le lit des eaux basses, à 15 ou 19 mètres au-dessous, sillonne un fond rocheux souvent semé de pierres colossales. A peu de distance du village, nous voyons encore les débris d’un vaste établissement de pêcheurs; on dirait les ruines d’une grande ville en bambous. Sans compter les autres élémens de richesse qu’il répand sur ses rives, le fleuve renferme dans ses eaux limoneuses de nombreuses espèces de poissons qui entrent pour une forte part dans l’alimentation ordinaire des Laotiens. Ceux-ci, indolens et rebelles au travail, préfèrent la pêche à la culture ; le soir venu, ils abandonnent avec joie leurs rizières pour visiter les engins posés le matin aux bons endroits, ou bien ils jettent des lignes flottantes que le courant emporte en même temps que leurs nacelles. Nous avons acheté pour un tikal, pièce de monnaie siamoise qui vaut un peu plus de 3 francs, un poisson long de 1m, 50 et gros comme un porc engraissé; sa chair avait la couleur et la consistance de celle du bœuf. La prise d’un de ces monstres est une bonne fortune pour une famille. On découpe la bête en lanières, on la fume, et voilà de la nourriture pour longtemps.

Nous quittâmes Paclaï le 19 avril pour nous diriger vers la capitale du royaume de Luang-Praban, dont cette bourgade fait déjà partie. Les collines s’élèvent, se rapprochent, et encaissent le fleuve, dont une bordure de rochers gris et dentelés les sépare. Elles sont couvertes d’une végétation admirable. Les troncs blancs de certains arbres immenses se détachent sur la verdure comme des colonnes de marbre. Un coude brusque du Mékong le ferme devant nous comme un lac, et dans le fond du tableau se dresse une haute montagne abrupte dont on entrevoit les formes irrégulières derrière un rideau de vapeurs azurées et comme agitées par un frisson. Ce qui jette sur les scènes de cette nature un charme pénétrant, c’est l’intensité de la lumière. De ces régions caractérisées surtout par je ne sais quelle grandeur monotone, le souvenir n’emporte que quelques paysages inondés de clartés, un coin de forêt, une cime de montagnes. Lorsqu’on est replongé plus tard dans les brumes des régions septentrionales, il suffit de fermer les yeux pour retrouver les éblouissemens et les perspectives lumineuses, tant le soleil des tropiques nous imprègne de ses rayons. Tout ce monde extérieur si peu varié, si calme, si plein de transparence et de grandeur, influait sur moi à mon insu. J’abusais de ces jouissances faciles qui émoussent les facultés; la sensation tuait en moi la réflexion, je me sentais sur la pente qui mène les âmes d’élite à l’état contemplatif, et qui conduit les autres jusqu’aux limites de l’idiotisme. Je ne sais pas bien vers laquelle de ces deux issues m’auraient poussé ces dispositions fatales, si elles s’étaient prolongées : aussi suis-je très reconnaissant aujourd’hui aux Laotiens de ma pirogue, qui n’ont jamais tardé beaucoup à me rappeler à la réalité. Ils avaient l’habitude d’entasser devant moi leurs inévitables sacs, barrière trop odorante entre mon regard et le paysage. Ces sacs contiennent un langouti de rechange, un petit panier de riz, une boîte renfermant les élémens essentiels de la chique; je ne parle pas du poisson pourri et autres ingrédiens qui, joints au fumet de l’indigène lui-même, ébranleraient le cœur le plus solide. Mon attention d’ailleurs était aussi attirée par les difficultés de la navigation. Celle-ci devint de nouveau périlleuse à une courte distance de Paclaï. Des roches aiguës se dressèrent dans l’eau comme des aiguilles; nous les contournâmes à l’aide d’un moyen déjà fréquemment employé par nous, le hâlage avec un câble de rotin. Nous pénétrâmes dans une gorge, et des montagnes en second plan, doucement éclairées, se superposèrent aux collines dont elles reproduisaient les formes tourmentées; nous pouvions les prendre pour leur ombre agrandie. Au ciel tout à coup les teintes changèrent, les nuances s’accentuèrent, l’eau prit une étrange couleur de feuilles flétries; le vent s’engouffra dans le défilé, les tonnerres se répondirent, et la grêle vint nous assaillir avec furie. Les grêlons, gros comme des balles de fusil, crépitaient sur nos toits de feuilles, l’équipage laotien s’abrita comme il put, et nos Annamites, pour lesquels ce phénomène était tout nouveau, s’imaginèrent qu’on leur faisait pleuvoir des cailloux sur la tête. Les éléphans sauvages effrayés marchèrent à l’aventure dans les forêts du rivage en faisant éclater comme des pétards les bambous qu’ils broyaient sous leurs pieds. Le ciel, la terre et l’eau se remplirent de bruit, et la nature m’apparut plus belle dans ses brusques colères que dans sa morne tranquillité.

Nous choisîmes pour gîte ce jour-là un petit village blotti dans un pli de terrain entre deux montagnes. Une rivière à côté roule sur un lit de cailloux son eau limpide enflée par l’orage. Le village est de fondation récente; on le reconnaît à la jeunesse des arbres précieux que les Laotiens prennent toujours soin de planter avant même de bâtir leurs demeures. Les pauvres habitans ont été presque entièrement dépouillés par l’escorte du géographe hollandais que nous avons rencontré. Le mandarin siamois qui commandait cette escorte a pillé partout sur sa route, suivant l’odieux usage qui érige la spoliation en principe et transforme en brigands les fonctionnaires de la cour de Bangkok. Ceux-ci ne sont autorisés, il est vrai, à exiger gratuitement que certaines choses, certains services déterminés, et dans la mesure où ces choses et ces services sont nécessaires à leur voyage; mais ils se savent à l’abri du contrôle et protégés par une sorte d’article 75, cette précieuse disposition législative dont s’arrangerait si bien le mandarinisme oriental. Je me félicite que les termes de notre passeport, d’accord avec notre inclination personnelle, nous obligent à payer hommes, barques et provisions. Nous en serons peut-être moins considérés; mais il restera de nous un bon souvenir, et, viennent des circonstances favorables, ce souvenir pourra porter ses fruits.

Depuis quelque temps, nous rencontrions non plus de grands affluens, mais de nombreuses rivières et beaucoup de ruisseaux ou torrens qui tombaient des montagnes. Nous avions décidément quitté le pays des plaines, et nous ne voyagions plus qu’au milieu des escarpemens. Nos barques côtoyaient des rocs énormes. Des cadavres enveloppés de nattes en jonc nous apparurent un jour au détour d’un promontoire, reposant dans une anfractuosité où l’eau peut-être les avait échoués pour les reprendre, peut-être aussi déposés là par la main des vivans. Si beau que soit un pareil tombeau, il est triste, lorsqu’on se sent mourir, de ne pouvoir compter sur un peu de terre près de la case où l’on a vécu. Des trois élémens auxquels l’homme confie ses dépouilles, l’eau, toujours changeante et oublieuse par essence, paraît le moins digne de ce funèbre dépôt. La terre reverdit au-dessus d’un cadavre, le feu laisse des cendres à la vénération des familles. Bien qu’ils entourent l’agonie et les funérailles d’une foule de cérémonies bruyantes, les Laotiens ne comprennent pas la mort comme nous. Ce grand mystère les épouvante; mais ce qu’ils redoutent par-dessus tout, c’est de voir le spectre revenir. Ce danger leur paraît moindre en anéantissant ou en exilant le corps.

Des masses de roches noires et luisantes, qu’on aurait pu croire recouvertes de vernis, encombraient de nouveau le fleuve au point de ne plus lui laisser qu’un étroit passage à travers lequel il s’élançait en se tordant; nous dûmes donc décharger encore une fois nos barques, auxquelles il n’aurait même pas été prudent de laisser leur légère toiture arrondie. Malgré ces précautions, l’une d’elles s’emplit tandis qu’on la hâlait, et nous n’apercevions plus que son patron, debout et impassible malgré le danger, sa pagaie à la main et paraissant marcher sur les flots. Quand les passes trop périlleuses furent ainsi franchies, la flottille reprit sa marche. Il fallait la force et l’adresse de nos bateliers pour ne pas être entraînés en doublant certaines pointes, sans point d’appui, ayant à lutter contre un courant terrible, avec une muraille lisse au-dessus de la tête et un abîme à leurs pieds. Comme ils se savaient responsables de notre vie, ils apportaient à leur besogne une ardeur commandée par le soin de leur propre sûreté. On ne noie pas impunément des mandarins de notre importance.

Depuis Non-Caï, les villages sont clair-semés; le pays se repeuple aux approches de Luang-Praban, ville célèbre dans tout le Laos, mais dont les proportions, en dépit des lois de la perspective, diminuent à nos yeux à mesure que nous avançons. Le Mékong se débarrasse enfin pour quelque temps des roches qui l’obstruaient jusque-là; les contours des montagnes perdent leur rigidité, les collines paraissent couvertes d’une végétation riche et plus variée, et le fleuve les contourne avec de molles inflexions. Libre d’obstacles, il s’épanouit dans un lit plus large pour dérouler devant la ville une vaste nappe d’eau tranquille.

Luang-Praban s’annonce par la pointe d’une pyramide dorée émergeant du milieu des arbres, comme nos villes d’Europe que le voyageur reconnaît de loin aux clochers de leurs églises. Des barques se pressent contre la rive, des filets par centaines sèchent au soleil, suspendus sur des pieux, des radeaux immenses se construisent, d’autres plus petits et en grand nombre flottent retenus par de longues amarres. Nous sentons tout d’abord dans cette ville basse, qui vit du fleuve, une certaine activité, et c’est là un spectacle si nouveau pour nous, que nous nous arrêtons pour en jouir; puis, afin d’informer les autorités de notre présence, nous frappons à coups redoublés sur notre gong de bronze, suivant l’usage des mandarins. Nous attendons longtemps, les curieux forment des groupes autour de nous; mais aucun personnage officiel ne se présente pour nous recevoir et nous diriger. M. de Lagrée se détermine enfin à marcher au hasard dans la ville avec tout l’appareil militaire qu’il pouvait déployer. Une certaine agitation se manifeste alors dans la foule, et nous voyons accourir un fonctionnaire important par son abdomen, mais chétif par son emploi; il nous annonce, chose peu vraisemblable, que nous ne sommes pas attendus, et qu’on n’a rien préparé pour nous recevoir ; il ajoute que, le roi ne se souciant nullement de nous voir occuper le caravansérail situé près de son palais, il faut, provisoirement au moins, nous contenter de la petite maison noire et sale qu’il nous indique. Si le ton de ce chambellan était poli, son langage était impératif. M. de Lagrée consentit à occuper un logement maussade et délabré ; mais il exprima l’intention formelle de voir le roi le lendemain et de s’expliquer avec lui. Il fallut convenir du cérémonial. Sa majesté refusait de se lever pour nous recevoir à notre entrée dans la salle du trône; elle voulait nous contraindre à demeurer assis par terre en sa présence, à peine étions-nous dispensés de frapper le sol du front et de ramper à la manière des indigènes. M. de Lagrée ayant énergiquement repoussé ces prétentions, le plénipotentiaire du roi céda lui-même sur tous les points, et dans l’après-midi du 1er mai 1867 nous avons eu l’honneur d’être reçus par le souverain de Luang-Praban, qui daigna faire trois pas en avant et subir nos poignées de main. Son trône était un petit sofa de bois doré, incrusté de verre à la base. Le roi s’y accroupit en mâchant son bétel, tandis que nous prenions place sur des bancs. C’était un vieillard à la physionomie ridée, ayant de sa dignité une idée si haute qu’elle lui permettait à peine de desserrer les dents. Il ne répondait guère à nos questions, et se gardait bien de nous en adresser lui-même. Les seigneurs de la cour et les gardes du corps étaient agenouillés des deux côtés dans toute la longueur de la salle, tenant dans les deux mains des sabres ou des fusils avec l’air martial de sacristains qui portent les cierges un jour de procession. Le roi voulut bien examiner les présens que M. de Lagrée lui offrit, et nous nous retirâmes, non sans avoir de nouveau serré la main royale.

Il était facile de voir à la froideur de cette réception que nous avions affaire à un homme aux yeux duquel des lettres de Siam n’étaient pas une suffisante garantie; on eût dit qu’il tenait à bien marquer cette quasi-indépendance, et qu’il voulait nous connaître avant de nous témoigner ses sentimens. Il nous autorisa cependant à séjourner chez lui, et nous fit même inviter à désigner l’emplacement de notre logis, qu’il se proposait de faire construire à ses frais. Notre choix s’arrêta sur un terrain consacré par les ruines d’une pagode, ce qui donna lieu à d’innombrables recommandations. Il fallut s’engager à ne rien tuer dans l’enceinte de notre campement, à ne pas souiller le sol des traces de notre humanité, à vivre en un mot comme de purs esprits, promesses plus faciles à faire qu’à tenir. Nos cases en bambous furent bientôt prêtes; au-dessus d’elles, un splendide banyan, l’arbre religieux par excellence, étendait ses grands bras.

Voici enfin une agglomération sérieuse de maisons et d’habitans qui mérite le nom de ville. Nous n’avons rien vu de semblable depuis Pnom-Penh. Sans aller, comme M. Pallegoix, jusqu’à donner 80,000 âmes à Luang-Praban, je serais porté à trouver le chiffre de 7,000 ou 8,000 que lui accorde M. Mouhot un peu inférieur à la vérité. Du sommet d’un monticule qui sert de piédestal à une pyramide élégante, on voit s’étendre au-dessous de soi une plaine couverte de toits de chaume ombragés par une forêt de cocotiers. De cet observatoire, où l’œil embrasse à la fois tout le panorama de la ville, on entend cette rumeur confuse qui s’élève de tous les centres de l’activité humaine, et qui ressemble, selon l’intensité du foyer qui le produit, soit au bruit sourd des flots mourant sur la grève, soit à la forte clameur des vagues poussées contre le roc par la tempête. Pour l’oreille du voyageur lassé des vastes solitudes, ce murmure confus dans lequel vienn_3nt se perdre toutes les paroles articulées est une délicieuse harmonie. La ville de Luang-Praban, traversée dans toute sa longueur par une grande artère parallèle au fleuve, s’étend sur les deux versans d’une colline baignée d’un côté par le Mékong, de l’autre par le Nam-Kan. Cette petite rivière se jette dans le grand fleuve par une brusque inflexion à l’extrémité nord-ouest de la ville. Le versant du Nam-Kan n’est pas moins peuplé que celui du Mékong. Une foule de ruelles nauséabondes aboutissent à la rue principale; beaucoup suivent une pente très raide ou forment escaliers; elles sont pavées de briques ou même de blocs de marbre brut que le pied des passans a polis par places. Le macadam ne semble pas absolument inconnu. Il est étrange que les Laotiens ne sachent pas tirer parti des inépuisables carrières de marbre qu’ils ont sous la main, et qu’ayant voulu, par exemple, orner le parvis d’une pagode, ils aient eu l’idée de le faire venir de Bangkok, où il avait été d’ailleurs apporté de Chine, s’il faut en croire le récit du mandarin qui se flattait, en nous contant ce détail, de provoquer notre admiration.

Luang-Praban forme donc une sorte de rectangle qui a sur trois côtés un cours d’eau pour limite. Le quatrième côté est fermé par un mur percé de cinq portes qui va du Nam-Kan au Mékong. Au point où cette muraille, à peine visible sous les broussailles qui l’envahissent, vient joindre le grand fleuve, sur la berge même, un petit sanctuaire au toit arrondi et blanchi attire les regards; il abrite la trace du pied du Bouddah empreinte sur un rocher. Nous avons vu à Angkor, sur le mont Bakheng et à diverses reprises au Laos des excavations figurant à peu près un pied et dans lesquelles les fidèles ont cru reconnaître des vestiges laissés sur le roc par le grand réformateur du culte de l’Inde, fondateur vénéré de leur religion. Les Siamois ont découvert des phénomènes du même genre, et le mont Phrâbat est pour les habitans de Bangkok un lieu de pèlerinage. On comprend sans peine qu’un apôtre se disant inspiré de Dieu et prêchant une religion positive cherche à assurer le succès de sa parole par des miracles : le pouvoir d’en opérer serait assurément la meilleure des procurations donnée par Dieu lui-même au mandataire qu’il aurait choisi ; si le Bouddha cependant n’est apparu sur la terre que pour montrer aux hommes le chemin du néant, on n’aperçoit guère d’où lui serait venue la faculté de provoquer un changement aux lois de la nature, comment il aurait pu, par exemple, creuser dans un rocher une dépression profonde rien qu’en y appuyant son talon. Je sais bien qu’il ne faut pas faire peser sur le Bouddha lui-même la responsabilité de ces naïves croyances; mais ces croyances existent, elles sont générales, et, contradiction bizarre, la foi des peuples se serait égarée au point de reconnaître un dieu dans celui qui serait le philosophe athée par excellence! J’ai trop le respect des esprits graves et des écrivains distingués qui ont exposé à ce point de vue dans ces dernières années la théorie du bouddhisme, pour venir contester leurs conclusions. J’accorde donc que le flambeau de l’analyse porté d’une main ferme dans les dernières obscurités de la doctrine bouddhique fasse découvrir un trône élevé au néant au fond de cet abîme; mais je ne pense pas qu’il existe un seul bouddhiste au Laos qui, se rendant un compte exact de ses croyances, en envisage ainsi les conséquences extrêmes. Dans tous les cas, et en supposant que le Bouddha ait réellement considéré la vie comme le mal suprême, cette idée ne pouvait germer que dans le cœur d’un homme profondément ému du malheur de ses frères ; ce dogme désolant avait besoin pour se développer d’un sol abreuvé de sang, et l’Indo-Chine était sous ce rapport une terre très bien préparée.

Quoi qu’il en soit, le pied légendaire de Charlemagne n’était qu’une miniature auprès du pied du dieu, dont les enjambées rappellent le chat célèbre de Perrault. Ainsi, de la berge où il a laissé la trace d’un de ses pieds, le céleste voyageur, venant visiter Luang-Praban, a posé l’autre au sommet d’un petit monticule, orné aujourd’hui en mémoire de ce fait d’un joli pavillon soutenu par dix colonnes. Le toit couvert de tuiles colorées est bordé de clochettes que le vent fait tinter; à côté, dans une grotte, le vestige vénéré est couvert de feuilles d’or. De ce lieu fort pittoresque, auquel on arrive par un escalier très raide, la vue est magnifique. D’un côté s’étendent le grand fleuve et les montagnes qui le bordent; une percée dans la masse du premier plan permet à l’œil de se perdre sur des ondulations lointaines et baignées de vapeurs ; plus près, on distingue les toits de chaume des maisons et les couvertures de tuiles des pagodes, les arbres qui balancent leur panache, quelques sommets de pyramides; de l’autre côté, le regard plonge sur la vallée du Nam-Kan, qui coule au pied de l’escarpement et sépare de la ville un grand faubourg, planté comme celle-ci de cocotiers et de palmiers. C’est sur les bords du Nam-Kan, non loin du village de Ban-Napao, que le roi de Luang-Praban fit enterrer le corps de M. Mouhot, venu là six ans avant nous et emporté par la fièvre. Ce voyageur s’était fait aimer des indigènes, qui ont conservé le respect de sa mémoire; le roi a voulu lui rendre un dernier hommage en fournissant lui-même les matériaux du monument modeste élevé par nos soins sur la tombe de notre courageux compatriote. L’amiral de La Grandière avait expressément chargé M. de Lagrée de remplir ce triste devoir. Il avait compris que la France, appelée à reprendre en Indo-Chine le rôle qu’elle a perdu dans l’Inde, devait un témoignage de reconnaissance et de regrets à l’explorateur hardi auquel elle ne sut accorder à propos ni ses encouragemens ni son concours. Parti de Londres sur un navire de commerce en avril 1858 avec quelques faibles secours fournis par une société savante anglaise, Henri Mouhot avait résolu, après un assez long séjour à Bangkok, d’explorer le bassin du Ménam et une partie de celui du Mékong. Parvenu à Luang-Praban, il conçut le projet de tenter, en remontant ce dernier fleuve, l’œuvre dont un prochain avenir réservait l’accomplissement à d’autres Français, qui ont été plus heureux que lui, parce qu’ils ont pu se soutenir et s’encourager mutuellement. Une pareille entreprise dépassait les forces d’un seul homme. M. Mouhot succomba sans nul secours au milieu d’une vaste forêt, laissant dans la case où s’abrita son agonie solitaire un journal tenu presque sans interruption jusqu’au jour de sa mort, et dont la dernière page, tracée d’une main déjà glacée, contient l’émouvante expression de ses tristesses, tempérées par une confiance religieuse.

Les pagodes sont nombreuses à Luang-Praban, et l’on peut remarquer une certaine variété dans l’architecture. Chacune a sa bonzerie, aussi l’habit jaune fourmille-t-il dans les rues. Elles sont bien entretenues, parfois même richement décorées, et non sans goût. Dans l’une d’elles, j’ai admiré un autel incrusté de verre bleu imitant l’émail; sur ce champ d’azur, frappé discrètement par la lumière adoucie du soir, s’étalait un rosier en relief à la végétation luxuriante et portant des fleurs dorées. Dans une autre pagode soutenue par de magnifiques colonnes de bois, et dont la forme rappelle un peu celle d’un cercueil, on a placé près de la statue principale deux dents d’éléphant qui sont les plus belles qu’on puisse imaginer. La corde de l’arc formé par ces monstrueuses défenses mesure 1 mètre 76 centimètres. En général, l’or et le vermillon sont prodigués sur les plafonds et les colonnes, et l’autel est tellement chargé de statuettes et d’ornemens, qu’on pourrait le prendre pour un étalage de revendeur.

Les offices m’ont paru régulièrement suivis, et j’ai souvent assisté à ceux du soir dans la pagode la plus voisine de notre campement. Les fidèles, à genoux devant une grande statue du Bouddha, écoutaient dans l’attitude du recueillement les prières lues par un bonze, y répondant eux-mêmes à de longs intervalles. Des cierges allumés éclairaient le temple, des bâtons odoriférans brûlaient aux pieds du dieu, et une charmante dentelle de fleurs tissée chaque jour par les enfans et les femmes, nappe élégante et parfumée, était suspendue devant l’autel. La cérémonie se terminait ordinairement par quelques notes de musique : les femmes frappaient sur un petit timbre de bronze, puis sortaient dans le préau et déposaient sur certaines pierres vénérées des fleurs, qu’elles arrosaient ensuite en murmurant des prières. Souvent aux fleurs elles mêlaient des grains de riz, et j’ai pu observer que les coqs du voisinage, habités peut-être par l’âme de quelques bonzes décédés en état de péché, avaient gardé de leur existence antérieure un souvenir très exact de l’heure de l’offrande. Outre les offices quotidiens, les Laotiens ont aussi des fêtes périodiques; nous avions déjà assisté à quelques-unes d’entre elles. Celles qui accompagnent le retour du printemps, et que nous avions vu commencer à Paclaï, se célébraient à Luang-Praban avec la solennité bruyante que comportent l’étendue de cette ville et le chiffre de la population. Naturellement, c’est la jeunesse qui y prend part. Le jour, pendant l’accablante chaleur, tout est morne, les Laotiens eux-mêmes souffrent de leur soleil; mais à peine ce redoutable ennemi des plaisirs a-t-il disparu derrière les montagnes de la rive droite du Mékong, que l’air se remplit de bruit, d’éclats de rire, de chants bizarres auxquels les chiens mêlent leurs aboiemens. J’ai eu la curiosité de m’associer de loin à ces réjouissances nocturnes. La lumière blanche de la lune jetait sur les portiques des pagodes, sur les pyramides, sur les toits de chaume, des teintes argentées; les cocotiers, les palmiers et les feuilles légères des buissons de bambous se découpaient sur un ciel pur, et, bien qu’aucune brise sensible ne vînt agiter l’atmosphère, tout cela tremblait devant moi comme un rêve, sans qu’il me fût possible de saisir les contours mouvans de ce tableau magique. Les nuits sont belles en Orient, et l’Orient n’est beau que la nuit; hommes et choses gagnent à n’être observés que par une lumière indécise; les paysages alors perdent leur monotonie, et les civilisations leur laideur.

Sous la voûte obscure formée dans le lointain par de grands arbres, une voix grêle, mais très perçante, lança tout à coup dans l’air quelques notes indéfinissables auxquelles répondit sur un ton plus grave tout un chœur de femmes marchant très vite, et qui bientôt m’eut rejoint. Ma curiosité était vivement piquée; j’étais étonné comme un ancien barbare qui aurait rencontré dans les rues d’Éleusis une procession de matrones se dirigeant au pas gymnastique vers le temple de Cérès. Je résolus de m’initier aux mystères. Le solo recommença, et fut suivi de cris aigres et discordans. On eût dit une vingtaine de femmes en colère trépignant, hurlant à l’envi de toute la force de leurs poumons, sans s’inquiéter de la mesure, s’arrangeant seulement pour finir ensemble. En fait de musique vocale, ce fut là tout le concert; des jeunes filles en faisaient les frais. Elles escortaient une grande pyramide de fleurs, qui fut déposée sous un hangar dans le préau de la pagode par les-hommes qui la portaient. Un vieux bonze, le visage caché par un écran de plumes, prononça quelques prières, puis la foule s’écoula. Jeunes filles et jeunes gens, après ce religieux devoir accompli, se mêlèrent; je me retirai par discrétion, car il était facile de voir que la présence d’un étranger nuisait à l’expansion. Le prêtre bouddhiste allait être remplacé par le ministre éternel du seul culte universellement pratiqué dans le monde, et je regagnai notre chaumière, non sans tristesse: c’était la première année qui n’avait pas de printemps pour moi. Je rencontrai d’autres bandes; les unes se rendaient aux pagodes avec la même solennité, les autres paraissaient s’inquiéter assez peu du caractère sacré de la fête ; des jeunes gens pris de vin chantaient un boléro laotien ou soufflaient en titubant dans des roseaux assemblés; plus loin, deux violons à deux cordes, une guitare, une flûte et des cymbales maniées comme des castagnettes exécutaient un petit air très simple, très original et fort gai. Les dandies qui donnaient ce concert au clair de lune avaient là quelque amoureux rendez-vous. C’est ainsi qu’en France ceux-là mêmes qui ne vont pas à la messe de minuit se gardent bien de manquer le réveillon. Tous ces jeunes Laotiens, vêtus d’un léger manteau jeté sur les épaules, d’un ample langouti qui ressemblait à de larges chausses, avaient la démarche assurée et l’air crâne de nos grands seigneurs d’autrefois en quête de bonnes fortunes.

Une maison de jeu s’est construite auprès de notre case; des hommes et des femmes s’y abandonnent bruyamment à leur passion; une natte remplace le tapis vert, et les louis sont des tikaux. Les joueurs, qui se sont préparés par des libations d’eau-de-vie de riz aux émotions du tripot, ont l’œil ardent et la figure contractée; les femmes surtout sont hideuses, beaucoup qui ne sont plus jeunes sont atteintes de goitres énormes, et, ces monstrueuses tumeurs se confondant avec leurs seins pendans, on ne sait pas bien si elles ont trois mamelles ou trois goitres. L’usage de l’opium paraît plus répandu à Luang-Praban que dans les localités du Laos inférieur. Les Chinois n’y viennent plus, mais ils y ont envoyé longtemps de nombreuses caravanes. Celles-ci, comme un flot chargé de limon et qui laisserait en se retirant des souillures sur le rivage, ont inoculé à la population une partie de leurs vices. Ces négocians infatigables, qui autrefois descendaient chaque année du Yûnân au nombre de deux ou trois cents, ont renoncé à un voyage devenu trop périlleux depuis la révolte des musulmans contre l’empereur de la Chine. Ils sont remplacés par des colporteurs birmans qui approvisionnent la place de tissus de coton et de laine et du petit nombre d’autres articles européens recherchés des indigènes. Ces Birmans se font reconnaître par leur physionomie plus ouverte et plus intelligente que celle des Laotiens et par un turban légèrement incliné sur l’oreille. Ils ont les cuisses, le ventre et souvent la poitrine couverts d’un tatouage généralement bleuâtre, parfois rouge, arabesques bizarres qui effacent absolument la couleur de la peau et font à peu près l’effet d’un maillot. A la hauteur de Luang-Praban, les Laotiens ont adopté le même usage, d’où est venue probablement l’appellation de Laos ventres noirs, qui leur est donnée par les anciens géographes. Pour bien juger de la variété des costumes et des types, c’est au marché qu’il faut se rendre. Au seul aspect de cette population mélangée, le moins exercé des anthropologistes pressentirait déjà l’inextricable confusion de races et de langues qu’il va rencontrer à une faible distance de Luang-Praban. De nombreux sauvages soumis au roi arrivent tous les matins à la ville pour acheter ou pour vendre. Ils habitent dans les montagnes; leur habillement est des plus simples, si simple même pour quelques-uns qu’on n’imagine rien au-delà. Leurs cheveux, aplatis sur la tête et coupés horizontalement au niveau du front, poussent librement par derrière, et sont quelquefois relevés et noués en chignon; d’autres, plus élégans, portent une veste bleue relevée de passe-poils blancs. Tous ont le lobe de l’oreille perforé d’un trou qui mesure parfois 1 centimètre de diamètre, et dans lequel ils passent un ornement cylindrique en bois ou en métal, remplacé chez les femmes par un gros poinçon en argent à tête dorée.

Le costume de ces dernières se compose d’une veste et d’un jupon de cotonnade bleue bordée de blanc; elles ont sur la tête une étoffe de la même couleur qui s’enroule et se mêle à leurs cheveux noirs. Leurs petites figures effarouchées contrastent agréablement avec le masque hommasse des plantureuses Laotiennes, qui étalent sans vergogne une gorge déformée. Les femmes sauvages ont plus de pudeur ou plus de coquetterie. Ce n’est qu’à travers l’étoffe de leurs vestes collantes que l’œil peut suivre sur leur poitrine les contours souvent gracieux d’ondulations dissimulées. Les Laotiens, très fiers de leur demi-civilisation, regardent les sauvages comme des êtres inférieurs et jusqu’à un certain point méprisables. On ne rencontre pas un groupe de trois misérables cases laotiennes qui n’ait un nom connu aux environs; au contraire le plus important village fondé et peuplé par ceux que l’on peut considérer comme les possesseurs primitifs du sol est désigné par l’appellation générale et dédaigneuse de Ban-Kas, bourgade de sauvages. L’étranger n’accepte pas ce jugement rendu par un orgueil fort déplacé. Les sauvages sont de rudes travailleurs, et c’est dans les contrées qu’ils occupent que j’ai vu les plus belles rizières, les plus beaux troupeaux de bœufs. Ils sont timides, effarouchés d’abord; on les apprivoise aisément. Combien de fois ne m’est-il pas arrivé dans mes promenades de demander à ces enfans des forêts un abri contre le soleil, de l’eau pour étancher ma soif, une natte pour y oublier ma fatigue ! Ils n’entendaient pas mon langage, mais devinaient bien vite avec leur instinct hospitalier les besoins qui m’amenaient chez eux, et se hâtaient de les satisfaire. J’ai fait de véritables festins dans ces cases, où s’étalait tout le luxe que peut fournir le bambou travaillé de cent façons; je ne me rappelle pas sans reconnaissance certaine collation composée de riz gluant, de pattes d’iguane fumées et de piment que m’offrit un jour un sauvage de soixante ans environ que je rencontrai dans les bois, et auquel ma longue barbe causait plus d’étonnement que de terreur. Ce beau vieillard parlait une langue rauque et sonore où les r abondaient, tout au contraire du laotien, où cette lettre semble peu employée. Il prit autant de plaisir à me montrer sa cabane, ses champs de maïs et ses rizières qu’aurait pu le faire un propriétaire civilisé. Les plaines étant devenues rares, il a fallu cultiver le riz sur les montagnes, et par la force des choses l’organisation des rizières de forêts a été perfectionnée. Les agriculteurs des environs de Luang-Praban mettent à profit pour irriguer leurs terres les sources nombreuses qui s’échappent des rochers, et, chose inouïe dans tout le Laos inférieur, ils vont même au besoin jusqu’à creuser des canaux de dérivation. Les cultures sur les pentes des montagnes se font avec la liberté que laisse à une population relativement peu nombreuse une immense étendue de terres inoccupées. On brûle les arbres, on coupe plus ou moins les souches carbonisées sans arracher les racines, et on pique le riz sur des croupes rondes, sur des pentes abruptes, sans faire le plus léger travail de nivellement. Il en résulte qu’au bout de peu de temps les arbres repoussent et envahissent la rizière. En défonçant le terrain, on éviterait cet inconvénient; mais alors les pluies diluviennes entraîneraient dans les vallées, balayées par les torrens, tout l’humus que ne maintiendraient plus les racines. Au mois de mai, durant notre séjour à Luang-Praban, les cultures n’étaient encore que préparées; elles apparaissaient de loin en loin comme des plaies sur le dos des montagnes, ou comme des taches sur le vert manteau qui les recouvre. Les obstacles opposés par la nature au travail de l’homme ont toujours pour résultat de développer chez celui-ci l’énergie et l’activité. Quand le laboureur a dû, pour féconder la terre, l’arroser de ses sueurs, il n’a pas seulement assuré sa subsistance, il a en outre acquis sans s’en douter et comme par surcroît des qualités viriles qui l’empêcheront de demeurer longtemps esclave. L’agriculture exige plus de labeur dans les montagnes du royaume de Luang-Praban que dans les fertiles plaines du Laos inférieur : aussi la population, sans atteindre encore à la rudesse insolente que nous allons rencontrer bientôt chez les tributaires de la Birmanie, n’a-t-elle plus déjà la physionomie placide et les allures indolentes des habitants d’Ubône ou de Bassac.

Dans la capitale, il règne tous les matins, sur la place du marché, une remarquable animation. J’aimais à me promener au milieu de la foule compacte, à contempler les singuliers comestibles empilés sur les états, surtout à observer les marchands et les acheteurs. Des deux côtés de la rue, abrités dans des maisonnettes, accroupis sur des nattes ou sur de larges feuilles de bananiers, vendeurs et vendeuses attendent le client sans l’importuner, comme il arrive en Europe dans les marchés de province, par des invitations fatigantes. Les ménagères circulent paisiblement, point de cris, point de disputes; tout se passe gravement, presque en silence. On trouve là en abondance tout ce qui est nécessaire à la vie, à la vie laotienne, bien entendu. Je n’ai pas à faire ici la nomenclature des denrées diverses qui tentent la curiosité des passans ou sollicitent leur appétit; j’omets à dessein les ragoûts tout préparés, les boissons savoureuses qui se consomment sur place, car il se dégage de tout cela une odeur telle que je ne saurais m’y arrêter. Les Birmans offrent au public des étoffes anglaises, cotonnades, indiennes, des tissus de laine, des boutons, des aiguilles; les habitans du royaume de Xieng-Maï apportent des boîtes en laque, des gargoulettes, des parasols; enfin les producteurs indigènes vendent du poisson, de la viande de buffle et de porc, — souvent morts de maladie, — du riz, du sel, de l’ortie de Chine, de la soie, du coton. Il existe en outre de véritables bureaux de tabac où l’on trouve des cigarettes et des pipes de différens modèles. Tout le monde fume, hommes, femmes et enfans. Ceux-ci sont encore à la mamelle qu’ils aspirent déjà par le tuyau d’une pipe des bouffées de fumée, se mêlant en quelque sorte dans leur bouche avec le lait maternel. Cependant il ne faut pas se tromper à ces apparences de vie commerciale, et le voyageur avide de les apercevoir doit se défier de ses premières impressions. Il ne se fait guère à Luang-Praban autre chose qu’un commerce de détail; encore ce commerce a-t-il beaucoup souffert de la révolte du Yùnân, qui a rendu impossibles les relations avec l’Empire-Céleste.

On se souvient peut-être qu’à Stung-Treng, notre première station au Laos, nous recevions des indigènes, en échange du tikal siamois, un certain nombre de petites barres de fer, qui variaient ordinairement entre 7 et 10 pour un tikal. A partir de Bassac, la barre de fer s’est changée en une barre de cuivre plus légère et plus commode; à Phon-Pissaï, la monnaie de billon a complètement disparu. Nous ne la retrouvons qu’à Luang-Praban sous la forme de petites coquilles blanches enfilées l’une à l’autre comme les sapèques de Cochinchine. Vingt-cinq de ces chapelets valent un tikal. Cette dernière pièce d’argent, qui régnait seule, avec ses subdivisions, dans tout le Laos inférieur, trouve sur le marché de Luang-Praban une redoutable rivale dans la roupie anglaise, à laquelle on accorde une valeur fictive égale à celle du tikal, bien qu’il y ait intrinsèquement en faveur de celui-ci une différence de 0,93 c. environ. Cette anomalie provient sans doute des relations fréquentes et directes entretenues par les négocians birmans avec ce pays; elle cesserait probablement dès la première tentative de spéculation sur le change. Quant aux piastres mexicaines, dont nous avions emporté une certaine quantité, elles sont d’un placement très difficile. Les changeurs du marché, — car il y a là de véritables exchange-offices, — s’obstinent à les refuser, et il faut trouver, pour s’en défaire, un homme de bonne volonté qui les recherche à titre de curiosité. Plusieurs gros personnages en ont pris pour les suspendre au cou de leurs enfans; ceux-ci se trouvaient alors vêtus de cette pièce de monnaie et d’une sorte de cœur en argent maintenu par une ficelle nouée autour des reins, et rendant à la pudeur le même service que lui rendent en Europe les feuilles de vigne. Un percepteur passe vers la fin du marché et prélève quelques coquilles sur chaque étalage. C’est le bénéfice du roi, car au Laos il n’existe pas de distinction entre le roi, l’état, la ville, le domaine public et le domaine privé. Cependant, si étendu que soit le pouvoir du souverain, les usages établis lui imposent des bornes, et la puissance du prince rencontre une sorte de contrôle dans l’assemblée des principaux fonctionnaires formant le conseil royal, assemblée connue sous le nom indigène de séna. Ces fonctionnaires, étant à la nomination du roi et fort satisfaits d’être arrivés, ne peuvent exercer qu’un contrôle illusoire; mais, après avoir traversé une contrée que le soleil ferait si riche et que le despotisme a rendue si pauvre, on s’attache à ces ombres d’institutions protectrices, on fait des vœux ardens pour que ces fantômes prennent un corps et tirent enfin ce pays de l’ornière où il périra. Le second roi, qui, à Luang-Praban comme à Bangkok, siège au-dessous du premier, n’a qu’un titre sans puissance effective. C’est lui qui est parti pour assister aux funérailles du second roi de Siam. Le véritable souverain n’a pas daigné se déranger pour cette cérémonie, dont tous les gouverneurs de provinces siamoises ont reçu l’ordre de venir rehausser l’éclat; il se contente d’envoyer son tribut annuel, et ne souffre en aucune façon l’ingérence des agens de Bangkok dans les affaires de son royaume. Ses prédécesseurs avaient coutume de faire parvenir également des présens au Fils du Ciel; il a profité de la révolte du Yùnân pour supprimer cet usage, qui n’avait plus d’autre caractère que celui d’un hommage volontaire, mais dont l’origine était évidemment un tribut. Les ambassadeurs qui se rendaient de Luang-Praban à Pékin ne mettaient pas moins de trois ans à faire le voyage complet.

Il est permis de croire que cette vassalité du roi vis-à-vis de Bangkok se changerait bientôt en indépendance absolue, si son propre intérêt ne lui commandait de ménager un suzerain qui peut devenir à l’occasion un allié puissant. Les limites du royaume de Luang-Praban sont au sud le district de Sien-Kan, à l’ouest l’importante province siamoise de Muong-Nan, de l’ouest au nord-est un certain nombre de principautés tributaires de la Birmanie ou de la Chine, ou des deux à la fois, au nord-est le Yûnân, et du nord-est au sud-est le Tonkin. Du côté du Tonkin, les frontières ont donné lieu souvent à des contestations entre l’empereur d’Annam et le roi de Luang-Praban. Nous avons pu voir encore, établis dans la capitale de celui-ci, quelques soldats siamois, restes de la petite armée venue, il y a peu d’années, pour l’aider à s’emparer des contrées limitrophes du Tonkin, contrées réclamées aussi par les Annamites. De ces ambitions rivales, entretenues par un voisinage immédiat, résulte entre les Laotiens et les Tonkinois un état permanent d’hostilités. La route commerciale qui jadis unissait les deux peuples, absolument désertée aujourd’hui par les marchands, n’est plus parcourue que par les soldats. Des deux côtés, on se massacre avec un égal acharnement; une barrière de têtes coupées s’élève chaque jour plus haute entre ces malheureuses populations, condamnées au fléau de la guerre éternelle. La victoire, qui est demeurée dans la dernière campagne au roi de Luang-Praban, peut changer de drapeau ; les deux partis peuvent connaître alternativement les joies barbares du triomphe et les horreurs de la défaite; la haine n’en deviendra que plus vive, et la réconciliation plus impossible. Il faut donc souhaiter qu’une influence nouvelle vienne porter remède à cette situation sans issue, imposer la paix aux princes et cicatriser les plaies des peuples. Si l’on me demandait d’où pourrait venir cette influence salutaire, je rappellerais ce que j’ai dit ici même dans un précédent travail sur le Cambodge. Le rôle que, sous l’inspiration d’un gouverneur intelligent et prévoyant, la France remplit à l’extrémité de la vallée du Mékong n’est pas sans quelque analogie avec celui qui, vers le 20e degré de latitude nord, semble réservé dans cette même vallée aux successeurs de l’amiral de La Grandière. Dans le delta formé par le grand fleuve, nous nous sommes habilement interposés entre les Annamites et les Siamois, sous le couvert des Cambodgiens; ce sont les mêmes ennemis que nous trouvons en présence à la hauteur du Tonkin. Le royaume de Luang-Praban possède assurément une vitalité plus grande que celui du Cambodge; mais il n’en est pas moins excité et soutenu par les Siamois dans toutes ses entreprises contre l’empire d’Annam, ce vieil ennemi de la cour de Bangkok. Je sais bien que nous ne sommes pas établis au Tonkin comme nous le sommes en Basse-Cochinchine, je suis même fort loin d’être convaincu qu’il y ait pour nous un avantage réel à nous emparer immédiatement du gouvernement direct de ce pays; mais il faut que l’empereur Tu-Duc se résigne à y tolérer notre présence, à protéger les essais d’établissemens agricoles, industriels ou commerciaux, que pourraient y faire nos compatriotes. Quand la voix du gouverneur de la Cochinchine sera plus écoutée dans les conseils de Hué, elle ne tardera point à se faire entendre aussi à Luang-Praban. Si dans la zone occupée par les sauvages soumis à l’une des deux nations voisines il existe, ainsi que certains renseignemens tendraient à le faire supposer, quelques tribus indomptées, rebelles au vasselage et exaspérées par de hideux attentats, ces tribus, dont le malheur entretient la barbarie, ne seront jamais un obstacle insurmontable à la reprise des relations. Lorsqu’on cessera de traquer ces hommes comme des bêtes fauves et de les vendre sur les marchés, ils cesseront en même temps d’être cruels.

Le port de Bangkok peut être considéré aujourd’hui comme l’unique débouché du commerce de ces contrées. Ce commerce, nous l’avons vu, est encore dans l’enfance, il végète dans la lourde atmosphère politique qui l’enveloppe; mais il grandirait sous un régime nouveau qui lui assurerait la liberté et la sécurité, ces deux conditions partout essentielles au développement de la richesse publique. La ville de Luang-Praban est à peine séparée par 70 lieues des rivages du golfe du Tonkin, c’est donc de ce côté plutôt que vers la capitale du royaume de Siam, beaucoup plus éloignée d’eux, que les rudes travailleurs de ces montagnes semblent conviés par la nature à écouler leurs produits et à recevoir ceux que pourrait leur envoyer un jour l’Europe industrielle. Nous ne saurions tarder d’aileurs à être éclairés plus complètement sur cette question et sur celles qui s’y rattachent. Peu de temps après le retour de l’expédition dirigée par M. de Lagrée, deux officiers énergiques et intelligens, MM. d’Arfeuille et Reynard, se sont donné la mission de remonter le Mékong jusqu’à Luang-Praban, et, une fois parvenus à cette hauteur, de gagner par terre la ville de Hué en coupant obliquement la péninsule indo-chinoise. Si ce périlleux voyage réussit, il ne peut manquer d’être, au point de vue spécial de notre colonie annamite, plus fécond en résultats précieux que l’exploration même dont j’ai été appelé à faire partie et qui poursuivait un but plus général. J’aurai bientôt d’ailleurs à traverser et à décrire la province chinoise du Yùnân, par laquelle le grand empire touche au Tonkin; je naviguerai sur le fleuve qui se jette à la mer près de la capitale de ce dernier royaume : je serai donc amené par le cours de ce récit à indiquer d’une manière plus complète le but que la France doit s’efforcer d’atteindre en cette contrée; mais avant d’arriver dans la belle plaine de Yuen-Kiang, où le Soukoï coule à pleins bords, que de montagnes nous avons encore à franchir, que de luttes à soutenir contre le mauvais vouloir des indigènes, que de misères à subir, que de souffrances à supporter !

La saison des pluies était commencée; à ce moment, qui marque pour les Laotiens eux-mêmes la cessation presque absolue des voyages, la fatalité nous imposait l’obligation de partir pour pénétrer dans une région que la rudesse de la nature et celle des hommes concourent à rendre particulièrement inhospitalière. Les révoltés du Cambodge, qui, peu de temps après notre départ, nous avaient poursuivis sans pouvoir nous atteindre, nous avaient à leur insu préparé des épreuves dont le spectacle aurait sans doute assouvi leur haine et satisfait leur vengeance. En empêchant le courrier parti de Saïgon pour nous rejoindre de parvenir jusqu’à nous par la voie directe du fleuve, ils avaient forcé M. de Lagrée à l’envoyer chercher et à l’attendre. Les beaux jours s’étaient écoulés dans des délais funestes, et nos devoirs comme nos ressources pécuniaires, très entamées déjà, nous défendaient de temporiser davantage.

La régularité de nos habitudes et la discipline des hommes de notre escorte nous avaient attiré l’estime du roi de Luang-Praban et concilié sa bienveillance. Il ne nous dissimulait pas cependant que, si notre présence lui était agréable, l’intention hautement manifestée par M. de Lagrée de continuer son voyage lui causait des inquiétudes mortelles. D’après les renseignemens qui lui parvenaient et dont il exagérait à dessein la gravité, des flots de sang coulaient sur ses frontières. Il se disait en guerre avec ses voisins, petits souverains indépendans qui se déchiraient entre eux. Comme il arrive d’ordinaire aux époques de bouleversemens politiques, le brigandage se serait organisé sur une vaste échelle, et des bandes de sauvages, de Chinois, de Laotiens et de Birmans détroussaient impartialement les voyageurs de tous les partis assez téméraires pour traverser ces parages. En présence d’un pareil état de choses, le roi hésitait à nous fournir des moyens de transport, un peu pour ne pas engager sa responsabilité dans une affaire qu’il pensait devoir tourner très mal pour nous, beaucoup par crainte de voir ses chevaux, ses barques, ses hommes, surtout ses éléphans, tomber aux mains de ses ennemis. D’un autre côté, il résultait de bruits recueillis par notre interprète que l’empereur de la Chine avait prié le roi de Luang-Praban de ne pas laisser passer les Européens qui tenteraient de pénétrer en Chine par la vallée du Mékong. Cela nous paraissait assez conforme aux habitudes bien connues de la diplomatie chinoise. En effet, si nous réussissions à mettre le pied sur le territoire du Céleste-Empire, le gouvernement chinois devenait responsable de la conduite de ses fonctionnaires vis-à-vis de mandarins étrangers munis de passeports en bonne forme donnés par lui. Il eût donc été fort habile, sinon très loyal, d’obtenir d’un prince longtemps tributaire, et soumis encore au prestige séculaire du grand empire, qu’il consentît à nous arrêter dans ses états. Il était possible que le roi, jouant double jeu, dissimulât les véritables motifs de la résistance qu’il apportait à notre départ ; mais il était possible également que ses frayeurs eussent un fondement très sérieux. Notre case, ouverte à tout venant, était le rendez-vous des curieux et des flâneurs ; les mandarins et les bonzes affluaient chez notre chef, et tous s’accordaient à tracer des régions voisines un épouvantable tableau. Il fallait se montrer très résolu, tout en s’efforçant de démêler la vérité de l’erreur, de découvrir la réalité sous l’hyperbole, tâche ingrate dont le résultat laisse le plus souvent dans une cruelle perplexité. M. de Lagrée s’y dévoua avec une persévérance admirable. Ses journées étaient remplies tout entières par de minutieux interrogatoires où il déployait à la fois la patience d’un savant qui poursuit la solution d’un ardu problème et la sagacité d’un juge d’instruction. Jusqu’à Luang-Praban, ses laborieuses recherches avaient eu presque exclusivement pour objet d’augmenter la somme des renseignemens de toute nature propres à faciliter nos travaux ; à partir de ce point, elles eurent directement pour but le succès même de notre entreprise. Il s’agissait désormais non-seulement d’obtenir des données précises sur la position géographique des lieux que nous ne pouvions pas visiter, ou d’arracher à la mémoire rebelle des vieillards et des bonzes quelques souvenirs enfouis, mais bien de savoir si nous pourrions pénétrer en Chine, ou s’il fallait au contraire se préparer à rétrograder. Redoutant l’enthousiasme qui laisse en se dissipant les ressorts de l’âme amollis et distendus, M. de Lagrée était plus porté à nous communiquer ses craintes et ses doutes qu’à nous faire partager ses espérances. Il avait conservé d’ailleurs de ses habitudes militaires le goût du commandement, et prenait ses déterminations à la suite de méditations solitaires; si donc ses compagnons ont pu, dans certaines circonstances décisives, regretter son silence, ils n’en ont pas moins le devoir de reconnaître que c’est à lui seul que revient l’honneur du succès, parce que c’est sur lui seul qu’aurait pesé la responsabilité des revers.

Comme il était impossible de se fier aux renseignemens qu’il recueillait à Luang-Praban, M. de Lagrée résolut de se rapprocher du théâtre des événemens. Les difficultés qu’on nous annonçait nous déterminèrent à réduire nos bagages à la plus simple expression. Nous confiâmes des armes, des munitions et une certaine quantité d’effets d’habillement à la garde du roi de Luang-Praban. Cette mesure nous ménageait des ressources au cas où nous serions forcés de battre en retraite en abandonnant nos approvisionnemens, et d’alléger en même temps notre petite colonne, précieux avantage dans un pays où les moyens de transport allaient être si rares et si coûteux. Nous nous mîmes à distribuer à la foule tout ce qui ne nous paraissait pas absolument indispensable, et celle-ci, à peine informée de nos dispositions généreuses, envahit les abords de nos cases. Les plus grands personnages se disputaient les débris de notre garde-robe; les femmes devenaient entreprenantes, promettaient tout pour une chemise blanche, et il n’aurait tenu qu’à nous de jeter nos mouchoirs aux plus belles. On nous faisait les plus sinistres prédictions, nous pressant de revenir à la première tentative que ne manqueraient pas de faire les brigands pour nous couper le cou. Ces manifestations sympathiques étaient sincères ; nous étions devenus populaires rien qu’en payant nos dettes au marché, en nous montrant recueillis dans les pagodes, en respectant les droits, les croyances et les préjugés. C’est là tout le secret pour apprivoiser les sauvages; les voyageurs européens ne sauraient trop s’en souvenir. Au contact de peuples enfans, ceux-ci peuvent ressentir de la tristesse et de la pitié; ils ne doivent jamais manifester de mépris. Il dépend d’eux d’ouvrir et d’aplanir la voie à leurs successeurs, comme aussi de centupler pour eux les obstacles : qu’ils repoussent donc les suggestions d’un orgueil que leur attitude ne vient pas toujours justifier.


L.-M. DE CARNE.

  1. Voyez la Revue du 15 juillet 1869.