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Exposition de la doctrine de l’Église catholique orthodoxe/1884/De la règle de la foi

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Fischbacher / Félix Callewaert père (p. 1-28).


DE LA RÈGLE DE LA FOI


Le christianisme est la religion révélée par Jésus-Christ. Il est le développement et le complément de la religion primitive successivement révélée par Dieu au premier homme, aux patriarches, à Moïse et aux prophètes. « Dieu, dit saint Paul, a parlé autrefois à nos pères par les prophètes, en diverses occasions et de différentes manières ; il nous a parlé en dernier lieu par son Fils ». (Hæbr., i, 1.)

La religion primitive avait pour objet le culte de Dieu en Jésus-Christ, attendu et espéré comme Messie. Le christianisme a le même objet en Jésus-Christ, sauveur et rédempteur de l’humanité. « Ne pensez pas, dit Jésus, que je sois venu pour détruire la loi et les prophètes ; je ne suis pas venu les abolir, mais les accomplir. Je vous le dis en vérité : un point, un iota ne sera pas aboli jusqu’à ce que toutes choses aient été faites ». (Math., v, 17, 18.)

Jésus-Christ ayant accompli sa mission, tout ce qui avait été établi pour le figurer et pour entretenir l’espérance de sa venue a dû cesser. Le reste est demeuré ; car Dieu n’a jamais pu révéler que la vérité, qui est une et immuable. Il a donc seulement révélé, par Jésus-Christ son fils, plus clairement ce qui l’avait été primitivement d’une manière plus cachée, et il a fait connaître au monde des vérités qu’il n’avait pas voulu révéler plus tôt.

Le christianisme étant révélé, il ne peut être appuyé que sur la parole de Dieu. Les apôtres envoyés par Jésus-Christ n’ont enseigné que ce qu’ils avaient appris de lui. « Allez, leur dit le Maître, enseignez les nations ; apprenez-leur à observer ce que je vous ai ordonné ». (Math., xxviii, 19, 20.)

« Dieu, dit saint Paul, a manifesté en son temps sa parole dans la prédication qui m’a été confiée selon l’ordre de notre Dieu sauveur. » (Tit., i, 3.)

La parole de Dieu est donc l’unique source de la foi.

Elle a été communiquée par Jésus-Christ de vive voix, et non par écrit. Les apôtres l’ont transmise soit de vive voix, soit par écrit. « Frères, dit saint Paul, restez fermes et retenez les traditions que vous avez apprises soit par notre parole, soit par notre lettre ». (2, Thess., ii, 14.)

Les enseignements oraux ou écrits des apôtres ont été donnés aux fidèles qui les entendaient. La seconde génération chrétienne les reçut de la première et les transmit à la troisième ; et ainsi, de génération en génération, ils ont été transmis jusqu’à nos jours dans les diverses Églises qui datent des temps apostoliques. Les enseignements écrits ainsi transmis forment les livres du Nouveau Testament. Ces livres sont :

Les quatre Évangiles selon saint Mathieu, saint Marc, saint Luc, saint Jean ;

Les Actes des Apôtres ;

L’Épître de saint Jacques ;

Les deux Épîtres de saint Pierre ;

Les trois Épîtres de saint Jean ;

L’Épître de saint Judde ;

Les quatorze Épîtres de saint Paul ;

L’Apocalypse de saint Jean.

On ne doit regarder comme authentiques que les écrits et les enseignements oraux qui viennent des hommes apostoliques et qui ont été transmis sans interruption par toutes les Églises apostoliques. C’est ce témoignage constant et universel qui est, par conséquent, le moyen de connaître la véritable doctrine révélée. On l’appelle Tradition.

Il ne faut pas la confondre avec les traditions humaines, c’est-à-dire avec les opinions et les usages admis en tel lieu, à telle époque ; opinions et usages qui ne peuvent appartenir qu’à la discipline, que l’on peut accepter s’ils sont conformes à la doctrine divine ; qui doivent être rejetées s’ils lui sont contraires ; qui ne peuvent, en aucun cas, être présentés comme le complément de la révélation.

On ne doit considérer comme révélé que ce qui a positivement en sa faveur le témoignage soit écrit, soit oral de Dieu. Ce témoignage nous a été donné par Jésus-Christ ; et les premiers disciples, choisis pour le communiquer à tous les peuples, et inspirés par le Saint-Esprit, en ont été les seuls dépositaires autorisés.

Donc, la doctrine révélée est un dépôt. Chaque génération chrétienne n’a dû avoir d’autre soin que de le conserver intact et pur de tout alliage humain et de le transmettre à la génération suivante, tel qu’elle l’avait reçu. « Garde, dit saint Paul, le modèle des saintes paroles que tu as entendues de moi, dans la foi et l’amour en Jésus-Christ ; conserve le bon dépôt par le Saint-Esprit qui habite en nous. (2, Th., i, 13, 14.) — Ô Timothée ! garde le dépôt ! évitant les profanes nouveautés de paroles, et les oppositions d’une prétendue science que promettent ceux qui se sont égarés de la foi. (I, Th., vi, 20, 21.) — Sois constant dans les choses que tu as apprises et qui t’ont été confiées ». (2, Th., iii, 14.)

Une Église particulière a pu faillir dans la garde du dépôt divin ; mais toutes n’ont pu faillir ; car Jésus-Christ a promis d’être avec son Église, tous les jours, jusqu’à la fin du monde[1]. Or, Jésus, qui est, comme Verbe de Dieu, la Vérité, ne serait pas avec une Église qui professerait l’erreur. Aussi saint Paul appelle-t-il l’Église « la colonne et le fondement de la vérité, l’épouse pure, sainte et immaculée du Christ, le propre corps du Christ[2] », parce que la vérité doit se trouver dans son sein.

Au dessus de toutes les Églises particulières qui, prises isolément, peuvent faillir, il y a une Église universelle, avec laquelle Jésus-Christ sera toujours et qui n’est circonscrite ni par le temps ni par l’espace ; elle vient des apôtres et par eux de Jésus-Christ ; elle se perpétue à travers les siècles, rendant constamment témoignage à la vérité ; conservant fidèlement le dépôt qui lui a été confié. Jésus-Christ qui la gouverne l’a entourée d’évidence ; et toutes les divisions qui ont eu lieu entre les Églises particulières ont été permises, pour que son témoignage éclatât avec plus de clarté. Cette Église universelle peut être ainsi constatée :

Il y a aujourd’hui, dans le monde, trois principales Églises qui sont d’origine apostolique : l’Église grecque, l’Église latine, l’Église arménienne. Cette dernière, enfantée par l’Église grecque, au quatrième siècle, remonte ainsi, par elle, aux apôtres. Ces trois Églises n’en formaient qu’une au quatrième siècle de l’ère chrétienne. En effet, ce n’est qu’au cinquième que l’Église arménienne s’est séparée des deux autres. Les Églises grecque et latine furent unies jusqu’au huitième siècle, et ce n’est qu’au neuvième siècle que commença leur séparation.

De ces faits incontestés, découlent ces conséquences : 1° que les doctrines professées actuellement par les deux Églises latine et grecque sont au moins du huitième siècle, puisque, depuis leur séparation, elles ne purent rien s’emprunter l’une à l’autre ; 2° que les doctrines professées actuellement par les Églises grecque, latine et arménienne sont au moins du quatrième siècle, car la dernière, depuis cette époque, n’a rien pu emprunter aux deux autres.

C’est un fait certain qu’entre ces diverses Églises il exista une profonde antipathie. Dès le dixième siècle, elle était poussée à un tel point entre les Églises grecque et latine, que Michel Cérulaire reprochait aux Latins de simples usages liturgiques concernant, par exemple, le chant de l’Alleluia à certains jours ; et qu’il suffisait qu’un usage fût occidental pour qu’il devînt aussitôt odieux aux Grecs. Cette disposition prouve avec évidence qu’à dater du neuvième siècle l’Église grecque ne put rien emprunter à l’Église latine. Les Arméniens, pour la même raison, ne purent rien emprunter aux Grecs depuis le concile de Chalcédoine.

Cependant la séparation qui existe entre les Églises grecque et arménienne est purement extérieure, et n’a eu pour motif, outre quelques usages et des circonstances politiques, qu’un malentendu touchant un point de doctrine défini au Concile œcuménique de Chalcédoine. La doctrine est la même dans les deux Églises. Celle d’Arménie est en accord parfait avec la Grecque dans les reproches adressés à l’Église latine.

De là, il résulte que les Églises grecque et arménienne représentent aujourd’hui l’Église telle qu’elle existait dans son unité au quatrième siècle, telle qu’elle existait encore au huitième siècle en Occident.

À l’appui de ce fait, nous pourrions appeler en témoignage plusieurs sectes orientales qui se sont séparées de l’Église dès les premiers siècles et qui existent encore, comme les Jacobites, les Nestoriens. À part l’opinion qui fut la cause de leur séparation, elles sont en accord parfait avec les Églises grecque et arménienne et avec l’Église latine antérieure au neuvième siècle. Nous pouvons en appeler aussi à l’Église géorgienne qui, par suite des circonstances politiques, est restée isolée de toutes les autres depuis le cinquième siècle. Lorsque cette Église, au commencement du siècle présent (vers 1805), sortit de son état pour ainsi dire fossile, on trouva qu’elle était en parfaite harmonie avec l’Église gréco-russe et l’Église arménienne.

Ces faits disent assez haut que les Églises gréco-russe, arménienne, géorgienne, ainsi que l’Église latine antérieure au neuvième siècle, représentent l’Église des Martyrs qui était celle des Apôtres et de Jésus-Christ.

C’est ainsi que la voix constante et universelle de l’Église chrétienne se fait clairement entendre, et que tout chrétien peut facilement trouver dans cette voix, dans ce témoignage constant et universel, la règle de sa foi.

La véritable Église de Jésus-Christ est visible ; elle n’est circonscrite ni dans un temps ni dans un lieu ; sa catholicité ou son universalité est le caractère qui la distingue essentiellement et qui atteste son apostolicité. Elle vit aujourd’hui de la vie dont elle vivait aux temps apostoliques, et sa voix est toujours la même. Elle existe, parle et agit sous nos yeux. Elle est un être moral qui se perpétue à travers les siècles et qui nous conduit droit à Jésus-Christ par une succession non interrompue. Elle brille au milieu du monde comme un phare lumineux. Il n’est pas besoin de s’ensevelir dans la discussion des textes, pour constater son témoignage constant et universel. Elle vit et parle.

La doctrine que nous allons exposer est celle qui était commune aux Églises grecque et latine au huitième siècle, celle que professent encore les Églises apostoliques grecque, arménienne et géorgienne. Elle est, par conséquent, la doctrine de l’Église primitive, antérieure au quatrième siècle.

D’où nous concluons qu’elle est celle des apôtres, et que les Églises gréco-russe, arménienne et géorgienne sont aujourd’hui les fidèles représentants de la vraie Église de Jésus-Christ. S’il en est ainsi, on ne peut être chrétien complet ou catholique sans être en union avec elles.




DIFFÉRENCES ENTRE LES ÉGLISES CHRÉTIENNES TOUCHANT LA RÈGLE DE LA FOI


Jusqu’au seizième siècle, l’Église romaine admit que la règle de la foi consiste dans le témoignage constant et universel de l’Église. Au seizième siècle, quelques théologiens, et surtout le jésuite Bellarmin, érigèrent en enseignement théologique les prétentions des papes ; ils enseignèrent que l’évêque de Rome, comme chef de l’Église de droit divin, résume en lui l’Église entière et qu’il est l’interprète infaillible de la doctrine révélée, soit écrite, soit transmise par tradition. D’autres théologiens, surtout en France, se déclarèrent pour l’ancienne doctrine ; on les appela gallicans ; les sectateurs de Bellarmin étant surtout en Italie, c’est-à-dire au delà des montagnes des Alpes qui séparent ce pays de la France, on les appela ultramontains, et leur nouvelle doctrine fut nommée ultramontanisme. Ce système a pris peu à peu le dessus dans l’Église romaine, et il est aujourd’hui la doctrine de cette Église. Or, ce système est évidemment contraire au principe catholique qui place la règle de la foi, non pas dans la parole de l’évêque de Rome, mais dans le témoignage constant et universel de l’Église tout entière, se perpétuant depuis les apôtres jusqu’à nos jours.

Pour être orthodoxe, l’Église romaine doit abandonner le système qui donne au pape une autorité doctrinale plus grande que celle qu’il possède comme simple évêque.



L’Église anglicane n’a pas un enseignement parfaitement défini touchant la règle de foi. En effet, par le vie des articles de religion, elle n’admet que l’enseignement écrit ; par le xixe elle admet la défection de toutes les Églises patriarcales qui forment l’Église universelle ; par l’art. xxi elle refuse aux Conciles œcuméniques l’infaillibilité, quoiqu’ils représentent l’Église. D’un autre côté, par l’art. xx, elle reconnaît que l’Église possède l’autorité dans les controverses en matière de foi ; par l’art. xxxiv, elle condamne ceux qui violent les traditions de l’Église même en matière de discipline ; dans les préfaces du livre des Prières publiques, elle recommande « de chercher, au moyen des anciens Pères, l’origine et le fondement du service divin ; » elle n’exclut que ce qui est contraire à l’enseignement écrit ; elle donne l’ordre établi par les Anciens Pères comme le type du vrai culte. En reconnaissant les quatre premiers conciles œcuméniques, elle admet qu’ils ont défini la vraie croyance des cinq premiers siècles, et que l’Église de cette époque fut pure dans sa foi et dans sa discipline ; parmi ses canons, elle en a un dans lequel elle recommande aux prédicateurs de prendre les Pères catholiques et les Anciens Évêques, pour guides dans leurs explications des Écritures ; elle a en grand honneur l’étude des Pères de l’Église, et ses meilleurs théologiens enseignent qu’elle rejette l’examen particulier des protestants. C’est ainsi qu’enseignent Overall, Hall, Beveridge, Bull, et, de notre temps, l’évêque C. Wordsworth.

La doctrine de l’Église anglicane est donc plus rapprochée de celle de l’Église orthodoxe d’Orient que la doctrine de l’Église romaine. Pour être complètement d’accord avec l’Église orthodoxe, l’Église anglicane devrait concilier les éléments divers qui se trouvent dans ses livres officiels et déclarer plus nettement : 1° qu’il existe un enseignement divin transmis par les apôtres de vive voix ; 2° que cet enseignement oral s’est conservé infailliblement dans l’Église ; 3° que l’on peut le constater par le témoignage constant et universel des Églises apostoliques, c’est-à-dire, des Églises qui sont restées immuables depuis les premiers siècles, dans la doctrine qu’elles avaient reçue.



Les protestants rejettent absolument la règle catholique du témoignage constant et universel, soit comme moyen de transmission de l’enseignement oral, soit comme moyen d’interprétation de l’enseignement écrit ; leur principe est : l’Écriture seule interprétée individuellement.

Cependant, ils sont obligés d’en appeler au témoignage constant et universel de l’Église pour établir l’authenticité de l’enseignement écrit, car c’est elle qui nous a transmis l’Écriture-Sainte telle que nous l’avons. La réaction des protestants contre les abus de l’Église romaine les a conduits trop loin. Pour combattre les traditions particulières et erronées de cette Église, ils proclamèrent que toute tradition doit être rejetée, sans s’apercevoir que c’est cette tradition qui donne à l’Écriture elle-même toute sa valeur, en constatant son authenticité. Pour être dans la vérité exprimée par l’Écriture elle-même, les protestants doivent admettre : 1° ce principe de saint Paul que l’enseignement divin a été donné de deux manières : de vive voix et par écrit (2. Thessal. II, 14) ; 2° que l’Église a conservé ce double enseignement et qu’elle l’atteste par son témoignage constant et universel ; 3° que chaque individu doit accepter ce témoignage, soit pour la constatation de l’enseignement oral ou écrit, soit pour l’interprétation de ce dernier, et qu’on doit toujours subordonner son interprétation individuelle à l’interprétation collective.

Le protestant qui rejette ces règles ne peut que prêter à Dieu ses propres idées, en interprétant la parole divine d’après son intelligence plus ou moins éclairée et étendue. Il devra rejeter tout ce qui ne lui paraîtra pas conforme à sa raison, ou chercher des sens qui lui paraîtront raisonnables. Il tombera ainsi dans le rationalisme, dès qu’il voudra tirer les conséquences logiques de son principe. C’est ce qui arrive à un grand nombre de protestants de nos jours.



  1. Math., xxviii, 20.
  2. Tim., iii, 15 ; Eph., v, 25 et suiv. ; Coloss., i, 24.