Les Écrivains/Fécondité

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E. Flammarion (deuxième sériepp. 168-176).


FÉCONDITÉ


Voici un spectacle auguste et merveilleux. Pour avoir poussé le cri de vérité, un homme est renié, outragé, frappé, menacé de mort par des foules cannibales ; pour avoir poussé le cri de justice, il est condamné et chassé par des juges en révolte contre la conscience humaine. Et, de son lieu d’exil, cet homme tourne, vers son pays, son âme immense et grandie encore par la souffrance, par l’amertume ; il puise, en cette amertume même, une sérénité créatrice, sans dédain, sans récrimination, toute généreuse, et, d’un effort de son imagination passionnée, il dote sa patrie et l’univers, non pas seulement d’un chef-d’œuvre nouveau, mais d’un code de paix et d’amour, d’espérance et d’affranchissement, d’un Évangile, enfin, de lumière et d’avenir… Il faudrait n’avoir rien dans le cœur que la haine stupide de la brute, pour ne pas sentir, jusqu’à l’enthousiasme, la beauté inconnue de ce phénomène moral…

Il semblait qu’Émile Zola eût épuisé l’existence entière et plus… Il lui avait pris successivement toutes ses misères, toutes ses secousses, tous ses abandons, toutes ses révoltes aussi. L’un après l’autre, les métiers consument le cerveau, les machines qui dévorent la viande humaine, lui avaient révélé leurs secrets de torture et leurs fatalités économiques. Successivement, il avait répandu, sur tous les rouages de la société contemporaine l’huile inépuisable de son génie. Tout et tous avaient été sa chose. Il était le grand ouvrier de pensée, le maître des corporations, l’Ecclésiaste de chaque religion, le chantre de l’art et de la science. Il avait, ensuite, saisi, corps à corps, les miracles, l’Église et la Ville… Lourdes, Rome, Paris, trois énigmes par lui déchiffrées… Après cette analyse formidable, après ces synthèses de l’histoire, après la coordination passionnée et logique de ses travaux, il lui fallait une réalisation plus grande, un couronnement en vigueur et en lumière de tout son énorme labeur… Peintre épique du vrai, observateur tour à tour minutieux et largement intuitif de la nature et de la vie, il avait fait, de la réalité, une chose infinie. Il lui restait à s’évader du monde, à le recréer, meilleur, pacifié et plus immense, à entrer dans l’avenir pour nous montrer tout ce qui y germe d’espoirs nouveaux…

De là, les Quatre Évangiles.

Et dans cette nouvelle série, la première œuvre, Fécondité, oppose les réalités où nous sommes, aux réalités idéales vers quoi nous aspirons, le présent douloureux à l’avenir heureux, la médiocrité d’aujourd’hui à la Beauté de demain.

C’est plus qu’un roman, autre chose qu’un poème : c’est un livre de prophète, de voyant, mais qui sait voir singulièrement juste et singulièrement grand, quand il regarde les ténèbres de la terre, ou qu’il interroge les splendeurs du rêve futur…

Est-il besoin de rappeler aux lecteurs de l’Aurore le sujet de ce livre ? Jamais, je crois, un feuilleton ne fut tant en harmonie avec le corps d’un journal. Alors que le plus passionnément, de plus en plus victorieusement, il n’était question que de vérité et de justice, alors que la tragédie, plus aiguë, plus pathétique, plus énorme, touchait à l’épopée, Fécondité déroulait ses fresques et ses miniatures, ses réalités et ses rêves, ses luttes et ses conquêtes. Au jour le jour, pêle-mêle, avec les nouveaux efforts des justes, avec les derniers crimes des partisans de l’iniquité, en un chaos de mensonges et d’héroïsmes, de désintéressements nobles et de sauvageries mercenaires, de machinations, de veuleries, de vertus et de lâchetés, les personnages d’Émile Zola vivaient, créaient, mouraient chacun selon son mérite individuel et sa norme sociale, et ils animaient démesurément, de leur essence, la fiction d’aujourd’hui, le thème sublime de demain.

Rien n’est aussi simple, aussi beau, que le début de ce livre.

Mathieu Froment, auréolé de sa dignité de jeune père et, en même temps, accablé de ses lourdes charges de famille, prisonnier de la médiocrité d’une existence besogneuse, sans but, noble et sans avenir, rivé aux parentés patronales égoïstes et tyranniques, joyeux quand même, car il est sain et fort, inventif toujours, poète avec des instincts pratiques, homme de pensée et homme d’action, en est arrivé au moment troublant où il doit choisir entre le triste pain, durement assuré, et l’aventure. Il choisit l’aventure, et l’aventure ici, ce n’est pas autre chose que la conquête de la vie.

Mathieu a parfaitement déterminé une des principales causes du mal moderne. Autour de lui, il voit la famille s’éteignant et sombrant dans les inévitables tragédies, parce qu’elle borne son ambition créatrice à un enfant unique ; il voit l’humanité à toute minute frustrée de ses énergies par l’égorgement des embryons, la tristesse, l’appauvrissement, l’assassinat des enfances déracinées et livrées aux mains mercenaires ; il voit enfin chacun — celui-ci dans une folie de jouissance stérile, celui-là par système, pour transmettre intact l’héritage, et, avec l’héritage, la fatalité de ses déchéances, de ses vices et de ses crimes sociaux — se dérobant par la fraude, par le désagrément de l’amour et par le meurtre, au devoir sacré de la vie.

Mais il a vu le remède aussi. Il est dans le débordement, dans le pullulement de la vie… dans la création incessante, dans le défrichement perpétuel de la femme et de la terre, dans le réveil de toutes les forces endormies de la nature. Certes, la nature ne s’offre pas, elle ne se laissera conquérir que difficilement, atrocement, peu à peu, lopin par lopin… La fortune se fera longuement mériter… La vie libre sera d’abord accablante… Dans la condition nouvelle de paysan, il faudra subir toutes les luttes, toutes les hostilités, toutes les mauvaises volontés de ceux qui sont nés paysans et qui convoitent les cités, et leurs avantages trompeurs, le mirage des redingotes et des écus qui viennent tout seuls aux mains blanches… Rien ne rebute Mathieu, et tout l’encourage au grand œuvre de la vie… Courageux, fort de ses espoirs et des principes de fécondité qui sont dans la femme qu’il aime et dans la terre vierge qu’il a choisie, il accepte allégrement, d’un cœur tranquille et puissant, l’aventure merveilleuse. Il offre à la nature, non comme un sacrifice, mais comme une joie, l’effort de son âme et de son corps, vit, crée, agit enfin, en beauté et en simplesse… Et c’est l’ensemencement de la terre et de la femme ; c’est la récolte. C’est la nature de plus en plus soumise, la stérilité chassée du sol et de l’humanité, et la richesse venant, coulant de ces deux sources premières, la femme féconde et la terre vierge, en communion d’amour…

Et pendant que Mathieu va de conquête en créations, pendant que la vie germe, pullule de sa volonté et de son amour, autour de lui, près de lui et loin de lui, l’existence fausse et traditionnelle mauvaisement, l’existence telle que l’ont faite des égoïsmes destructeurs, les préjugés, les habitudes sociales, la pauvreté du cœur, poursuit ses ravages et multiplie ses drames terribles. Et c’est la déchéance définitive, le craquement, l’émiettement des fortunes, c’est l’imbécillité finale, la folie, le crime, la mise hors la vie, enfin, de tous ceux-là qui, par calcul égoïste, ou par système, ou par mollesse, n’ont pas voulu accepter les lois de la vie. Tous, ils tombent dans les pires malheurs, ou bien ils meurent de leur stérilité somptueuse, de leur luxe impuissant, de leurs passions infécondes et meurtrières.

Ce qui crie, ce qui proclame la beauté inaccoutumée de cette œuvre nouvelle, même dans l’œuvre de Zola, ce qui fait de ce livre un livre différent, non seulement des autres livres, mais du livre en soi, ce n’est pas l’affabulation dramatique, contre laquelle, d’ailleurs, nous pourrions émettre quelques objections ; c’est, à la fois, un sentiment nouveau et une vieille idée, une prescience du futur, une intelligence de ce qui doit être, par conséquent, une prophétie et un ordre… C’est surtout ce long, ce puissant, ce formidable appel de résurrection qu’il fait entendre, et qu’il faut entendre, si nous ne voulons pas mourir… Aussi nous ne devons pas nous arrêter à ce que nous pouvons, çà et là, trouver d’illogique et d’arbitraire en cet Évangile. L’arbitraire est ici une nécessité supérieure de composition. Ce qui, partout ailleurs, serait jugé comme une convention, n’est que de la simplicité ; de la simplicité voulue, la simplicité héroïque qui convient aux œuvres éternelles. Il fallait, à la coulée divine de la famille Froment, à l’admirable progression de ses enfants et de sa fortune laborieuse, l’ombre des familles qui s’éteignent, qui s’abandonnent à la mort, et à la déchéance, il fallait ces Seguin légers, inconscients, peu à peu vicieux et dégénérés, ces Beauchêne débauchés ou atrocement orgueilleux, dénaturés pour l’amour du nom, cette Séraphine éhontée, calme dans ses dérèglements, corruptrice et triomphante, jusqu’au moment où, de n’être plus femme, elle ne sera plus vivante, et ce déplorable Morange, deux fois veuf de sa femme et de sa fille, pour n’avoir amassé, travaillé, que pour la fille unique, qu’il voulait riche, belle et heureuse ; il fallait, surtout, cette fatalité de tous les fils uniques mourant et ne laissant, après leur disparition tragique, que le désespoir, la ruine, et la honte des stérilités volontaires.

Il y a des pages d’une acuité de bistouri débridant une plaie… d’une odeur d’hôpital sous le grand ciel de la pleine vue, et sous le soleil cru de la vérité : les opérations qui tuent les organes de la vie, les matrones qui volent les nouveau-nés et qui les vouent à la mort, les chirurgiens du néant, la lamentable famille Moineaud, victime de la société !… Ce sont des figures, des âmes, des scènes d’enfer. Leur désolation et leur cruauté ne furent jamais égalées et paraîtront, à quelques-uns, excessives et pas toujours justifiées… Elles sont nécessaires, pourtant, car le réconfort est certain à retrouver le lait, le sang pur, le soleil, les moissons, les arbres de la famille Froment, et ce domaine de Chantebled, verdoyant, jaunissant, repris sur la jachère et sur le désert, toujours accru, humanité d’épis, rayonnement d’étoiles qui s’uniraient pour jaillir en sources… Là, la mort hideuse peut frapper, elle peut enlever les plus beaux, les plus chers de la famille, un fils, une fille… Qu’importe !… Les trous se comblent, la vie triomphe nécessairement de la mort ; l’effort dans sa diffusion, par-dessus les haines et les rancunes, va partout, emplit la campagne, Paris, l’Afrique vierge, en tous endroits où il y a de la vie à conquérir… C’est la conquête du monde, la victoire du Mieux et du Beau, et du Bien, et c’est l’apothéose sublime, auguste et jeune des vieux chênes, qui ont porté haut des branches, et qui rayonnent sur l’univers et sur l’avenir, de leur soupir accouplé, de leur même sourire fécondant, heureux et libre d’éternité !…

Il est inutile de chercher à qualifier ce poème. Il échappe à toute assimilation, à toute classification. Il frappe, il plaît, il épouvante et il charme. C’est toute réalité et tout idéal, un pamphlet et une leçon, une utopie et un microcosme. Mais, avant tout, Fécondité défie l’émotion et l’admiration, émotion pour le grand citoyen, admiration pour l’œuvre immense…

Et en lisant Fécondité, à chacune de ces pages ardentes, passionnées, j’éprouvais aussi, comme un attendrissement indicible, pour cette sorte de thaumaturge qu’est Zola, qui détruit pour mieux reconstruire, et qui, plus grand, plus sincère, plus optimiste que jamais, à travers les injures et l’incompréhension, d’impasse en calvaire, d’arènes où rugissent les fauves en ruelles où s’aiguisent les couteaux, d’exil en prétoire, parcourt, pour la gloire du monde, sa carrière d’homme et de dieu.

L’Aurore, 29 novembre 1899.