Fécondité (Zola)/Livre VI/Chapitre III

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Eugène Fasquelle (p. 663-694).



À l’usine, dans son luxueux hôtel du quai, où elle avait régner en maîtresse souveraine, Constance attendait le destin, depuis douze années déjà, rigide et têtue, au milieu du continuel écroulement de sa vie et de son espoir.

Pendant ces douze ans, Beauchêne avait suivi sa pente, d’une chute fatale. Il était au bas, dans l’abjection dernière. Parti de la simple fête du mari coureur, jeté hors de l’alcôve, tombé aux rencontres du pavé, par la fraude conjugale mutuellement consentie, il en était venu, sous l’habitude de ses gros appétits satisfaits, à ne plus même rentrer chez lui, à vivre chez les filles qui le ramassaient sur le trottoir. Ayant fini par en préférer deux, une tante et une nièce, disaient-elles, il s’était mis avec les deux, il s’achevait aux bras des deux, goulu encore à soixante-cinq ans, pitoyable loque humaine que la mort honteuse guettait, dans un dernier spasme. Et, pour être cette ruine immonde, sa grande fortune avait à peine suffit, l’argent gaspillé d’une main plus large à mesure qu’il vieillissait, des sommes énormes englouties dans des aventures louches, dont il fallait étouffer le scandale. Il était pauvre, il ne touchait qu’une part infime sur les bénéfices sans cesse accrus de l’usine, en continuelle prospérité.

C’était là le désastre dont souffrait l’orgueil inguérissable de Constance. Depuis qu’il avait perdu son fils, Beauchêne s’était abandonné davantage, cédant à l’égoïsme de son plaisir, se désintéressant de sa maison, pour courir la gueuse. À quoi on la défendre, cette maison, puisque l’héritier n’était plus là, qui la recueillerait, élargie, enrichie ? Et il l’avait de la sorte livrée par lambeaux aux mains de Denis, son associé, qu’il laissait peu à peu devenir le seul maître. Denis, lors de son arrivée, n’avait eu d’abord qu’une part, sur les six parts qui représentaient la propriété totale de l’usine, d’après leur traité ; et encore Beauchêne s’était-il réservé le droit de racheter cette part, dans de certains délais. Mais loin d’être en mesure, à l’époque du rachat, il avait dû céder au jeune homme une part nouvelle, pour se libérer de dettes inavouables. Puis, dès lors, c’était devenu comme une habitude prise, il lui avait fait une cession pareille tous les deux ans, la troisième part était allée d’abord rejoindre la deuxième, ensuite le tour était venu de la quatrième, de la cinquième, si bien qu’aujourd’hui, à la suite d’un dernier arrangement, il n’avait pas même gardé une part entière, mais seulement un débris de la sixième part, à peine une centaine de mille francs. Et encore était-ce là une simple fiction, car Denis ne lui avait reconnu cette somme que pour y trouver le prétexte de lui servir une rente, qu’il partageait, d’ailleurs, et dont il versait à Constance la moitié, chaque mois.

Celle-ci n’ignorait donc rien de la situation. Elle savait que l’usine, en fait, serait à ce fils des Froment exécrés, le jour où il voudrait balayer l’ancien maître, qu’on ne voyait même plus dans les ateliers. Il y avait bien une clause du traité qui admettait, tant que ce traité ne serait pas rompu, la possibilité de racheter d’un coup toutes les parts. Était-ce donc cet espoir fou, la croyance à un miracle, à quelque sauveur lui tombant du ciel, qui la tenait ainsi, rigide et têtue, attendant le destin ? Ces douze années d’attente vaine, de déchéances successives, ne semblaient pas même avoir entamé la certitude où elle était malgré tout, de triompher un jour. À Chantebled, devant la victoire de Mathieu et de Marianne, ses larmes avaient pu couler, mais elle s’était reprise, elle vivait désormais dans l’espoir qu’un fait inattendu donnerait enfin raison à son infécondité. Elle n’aurait su préciser ce qu’elle souhaitait, elle s’entêtait simplement à ne pas mourir avant que le malheur frappât la famille trop nombreuse, pour l’excuser de son fils dans la tombe, de son mari au ruisseau, de toute l’abomination qu’elle avait voulue et dont elle agonisait. Malgré son cœur en sang, sa vanité de bourgeoise honnête la soulevait d’une furieuse révolte, n’acceptant pas d’avoir eu tort. Et c’était ainsi qu’elle attendait cette revanche du destin dans l’hôtel luxueux, trop grand pour elle, maintenant qu’elle l’occupait seule.

Elle avait dû y restreindre son existence, n’y habiter que les pièces du premier étage, enfermée les journées entières avec une vieille bonne, l’unique servante restée à son service. Vêtue de noir, comme pour porter l’éternel deuil de Maurice, toujours debout, raidie en un silence hautain, elle ne se plaignait jamais, bien que, malade de sourde exaspération, le cœur pris, elle étouffât parfois, en des crises terribles, qu’elle cachait. La vieille bonne s’étant permis un jour de courir chercher le docteur Boutan, elle avait failli la renvoyer ; et elle ne répondait pas au médecin, elle refusait de se soigner, certaine de durer autant que son espoir. Mais quelle angoisse, quand elle étouffait brusquement, toute seule dans la maison vide, sans fils, sans mari, n’appelant personne sachant que personne ne viendrait ! Et, la crise passée, quelle indomptable obstination à se remettre debout, à se dire que sa seule présence empêchait Denis d’être le maître, de régner sans partage, et qu’en tout cas il n’aurait pas l’hôtel, ne s’y installerait pas en vainqueur, tant qu’elle ne serait pas morte, sous l’écroulement dernier des plafonds !

Cette existence de recluse, Constance ne l’employait plus, hantée de l’idée fixe, qu’à surveiller l’usine, à savoir jour par jour ce qui s’y passait. Le bon Morange, dont elle avait fait son confident, la renseignait sans malice, presque chaque soir, quand il venait causer un instant, au sortir de son bureau. Elle avait tout appris de sa bouche, les parts successivement vendues, Denis peu à peu acquéreur de la propriété totale, Beauchêne et elle-même vivant désormais des libéralités du nouveau maître. Et elle avait organisé son espionnage jusqu’à utiliser le vieux comptable, à son insu, pour connaître la vie intime de Denis, de sa femme, Marthe, des enfants, Lucien, Paul et Hortense, tout ce qu’on faisait, tout ce qu’on disait dans le pavillon modeste où le jeune ménage, malgré la fortune conquise, continuait de vivre gaiement, sans montrer aucune ambition, aucune hâte d’habiter le bel hôtel. Ils ne semblaient même pas s’apercevoir de l’entassement où ils vivaient, dans le pavillon trop étroit, tandis qu’elle était seule à occuper cet hôtel si vaste, si attristé de son deuil, où elle se trouvait comme perdue. Et elle enrageait de leur déférence, de l’attente tranquille où ils étaient de sa fin, car elle avait subi ce suprême échec de ne pouvoir les fâcher contre elle, obligée de leur être reconnaissante de sa vie heureuse, d’embrasser les enfants, quand ils lui apportaient des fleurs.

Ainsi, les mois, les années coulaient, et Morange, presque chaque soir, lorsqu’il passait un instant chez Constance, la trouvait dans le même petit salon silencieux, vêtue de la même robe noire, raidie en une même pose d’obstinée attente. De cette revanche du destin, de ce malheur des autres si patiemment espéré, jamais rien ne venait, sans qu’elle parût le moins du monde douter de la victoire. Au contraire, les événements avaient beau l’accabler de plus en plus, elle se redressait davantage, défiait le sort, tenue debout par la certitude qu’il lui donnerait enfin raison. Et elle demeurait immuable, incapable de lassitude, comptant sur le prodige.

Aussi, chaque jour, pendant les douze années, lorsque Morange vint le soir, le début de la conversation fut-il pareil.

« Rien de nouveau depuis hier, chère madame ?

— Non, mon ami, rien.

— Enfin, quand on se porte bien, c’est le principal. On peut attendre des jours meilleurs.

— Oh ! personne ne se porte bien, on attend tout de même. »

Et voilà qu’un soir, au bout des douze années, Morange, en entrant, sentit l’air du petit salon changé, comme frémissant d’une joie, dans son éternel silence.

« Rien de nouveau depuis hier, chère madame ?

— Si, mon ami, il y a du nouveau.

— Et du bon nouveau, j’espère, quelque chose d’heureux que vous attendiez ?

— Quelque chose que j’attendais, oui ! Ce qu’on sait attendre arrive toujours. »

Il la regardait, surpris, inquiet presque de la voir différente, les yeux luisants, les gestes vifs. Après tant de jours où elle avait paru figée en son deuil, quel désir enfin rempli venait donc de la ressusciter à ce point ? Elle souriait, respirait avec force, soulagée de l’énorme poids qui l’avait écrasée, murée si longtemps. Et, comme il la questionnait sur la cause de ce grand bonheur :

« Mon ami, je ne veux pas encore vous répondre. Peut-être ai-je tort de me réjouir, car tout cela reste bien confus, bien en l’air. Quelqu’un, ce matin, m’a seulement appris certains faits, et il faut que je m’assure des choses, que je réfléchisse surtout… Ensuite c’est à vous que je me confierai, vous le savez bien, car je vous dis tout, sans compter que, cette fois, j’aurai sans doute besoin de votre aide. Attendez tranquillement, vous viendrez dîner un soir avec moi, nous aurons la soirée pour causer à l’aise… Ah ! mon Dieu ! si c’était vrai, si c’était le miracle ! »

Près de trois semaines s’écoulèrent sans que Morange reçût sa confidence. Il la voyait très préoccupée, très fiévreuse, il ne l’interrogeait même pas, vivait lui-même à l’écart la vie solitaire, pour ainsi dire automatique, qui était devenue la sienne. Il venait d’avoir soixante-neuf ans, il y avait trente ans que sa femme Valérie était morte, il y en avait plus de vingt que sa fille Reine était allée la rejoindre, et il vivait toujours, méthodique, d’une exactitude scrupuleuse à son bureau, sous l’écroulement de son existence entière. Aucun homme n’avait tant souffert, traversé de tels drames, subi de tels remords, et il allait et venait toujours de son petit pas correct, il durait indéfiniment dans sa médiocrité comme une chose oubliée, perdue, que la douleur conservait. Pourtant d’inquiétantes cassures intérieures devaient s’être produites. Il tombait aux manies les plus singulières. Tout en s’obstinant à garder l’appartement trop vaste qu’il avait habité jadis avec sa femme et sa fille, il l’occupait absolument seul aujourd’hui, ayant fini par renvoyer sa bonne, allant à ses provisions, faisant sa cuisine, se servant lui-même ; et personne n’était plus entré là depuis dix ans, on soupçonnait un abandon immonde, à ce point que le propriétaire avait vainement parlé de réparations, sans réussir à franchir la porte. D’ailleurs, bien qu’il restât d’une propreté méticuleuse, le vieux comptable, maintenant d’un blanc de neige, avec sa barbe de fleuve, portait une redingote lamentable, dont il devait passer ses soirées à repriser l’usure. Sa folie de sordide avarice devenait telle, qu’il ne se permettait plus la moindre dépense, en dehors du gros pain qu’il achetait tous les quatre jours, le mangeant rassis, afin d’en manger moins. Ce qui intriguait le monde, car il n’était pas de semaine où sa concierge ne posât la question : un monsieur si rangé, qui gagnait huit mille francs à son bureau, qui ne dépensait jamais un sou, que pouvait-il faire de son argent ? On calculait même la somme qu’il entassait dans quelque coin, des centaines de mille francs peut-être. Et une cassure plus grave encore se déclara, on l’arracha deux fois à une mort certaine. Un jour que Denis rentrait par le pont de Grenelle, il l’aperçut penché sur le parapet, regardant couler l’eau, près de culbuter, s’il ne l’avait retenu par sa redingote. Il s’était mis à rire de son air doux, en parlant d’un étourdissement. Puis, un autre jour, à l’usine, Victor Moineaud l’écarta d’une machine en branle, juste au moment où, l’air hypnotisé, il se laissait happer par les dents dévorantes d’un engrenage. De nouveau, il avait souri, reconnaissant son tort de passer trop près des roues. Aussi le surveillait-on, dans l’idée qu’il avait des absences. Si Denis le conservait comme chef de la comptabilité, c’était d’abord par reconnaissance pour ses longs services, mais, ensuite, l’extraordinaire était qu’il n’avait jamais mieux fait sa besogne, d’un scrupule têtu à retrouver les centimes égarés, d’une lucidité parfaite dans les plus interminables additions. Et la face calme, reposée, comme si aucune tempête n’avait encore battu son cœur, il continuait étroitement sa vie machinale, en maniaque discret, fou à lier peut-être, sans qu’on le sût.

Depuis quelques années, il y avait eu pourtant, dans l’existence de Morange, une grosse aventure. Bien qu’il fût le confident de Constance, qu’elle l’eût fait sien par la tyrannie de sa volonté, il s’était passionné peu à peu pour Hortense, la fillette de Denis. À mesure qu’il l’avait vue grandir, il s’était imaginé retrouver en elle Reine, sa fille tant pleurée. Elle venait d’avoir neuf ans, et c’était, à chaque rencontre, une émotion, une adoration, d’autant plus touchante, qu’il y avait là une simple et divine illusion de ses regrets, les deux enfants ne se ressemblant nullement, l’une très brune, l’autre presque blonde. Malgré sa terrible avarice, il comblait Hortense de poupées, de bonbons, à toutes les occasions possibles. Et cette tendresse en vint à l’absorber tellement, que Constance en prit de l’ombrage. Elle le lui fit entendre : qui n’était pas tout entier avec elle était contre elle. Il eut l’air de se soumettre, guetta l’enfant pour l’embrasser en cachette, ne l’en aima que davantage, comme d’une passion contrariée. Et, dans ses rapports presque quotidiens avec Constance, dans sa fidélité apparente à l’ancienne maîtresse de l’usine, il ne céda plus qu’à sa terreur de pauvre être, sous la main violente dont elle l’avait courbé toujours. C’était, entre eux, un pacte ancien, la monstrueuse chose qu’ils étaient les seuls à savoir, cette complicité dont ils ne parlaient jamais mais qui les scellait l’un à l’autre. Lui faible et tendre semblait en être resté anéanti, domestiqué ainsi qu’une bête peureuse. Après cet affreux jour, d’ailleurs, il avait appris les autres choses, il n’ignorait plus rien des secrets de la maison. Il y avait tant d’années qu’il vivait là, il s’était tant promené de son petit pas discret de maniaque, entendant, voyant, surprenant tout ! Et ce fou qui savait, qui se taisait, lâché au milieu du drame obscur, en arrivait cependant à une sourde révolte, depuis qu’il devait se cacher pour embrasser sa petite amie Hortense, le cœur grondant, près de se fâcher enfin, si l’on touchait à sa passion.

Brusquement, un soir, Constance le retint à dîner. Il se douta que l’heure de la confidence promise était venue, à la voir frémissante, redressée dans sa petite taille, en guerrière désormais. Certaine de la victoire. À table pourtant, elle n’entama point le sujet grave, bien que la bonne les eût laissés seuls, après avoir servi d’un coup tout le frugal repas. Elle causa de l’usine, elle finit par en venir à Denis, à sa femme Marthe, qu’elle critiquait, elle eut même le tort de trouver Hortense mal élevée, laide, sans grâce. Et le comptable, lâchement, l’écoutait, n’osait protester, malgré le soulèvement irrité de tout son être.

« On verra bien, dit-elle pour conclure, lorsque chacun va se trouver remis en sa place. »

Elle attendit d’être de retour dans le petit salon, elle ne parla que les portes fermées, près du feu, au milieu du grand silence de cette soirée d’hiver.

« Mon ami, comme je crois vous l’avoir dit déjà, je vais avoir besoin de vous… Il faut que vous fassiez entrer à l’usine un jeune homme auquel je m’intéresse. Vous le prendrez même à votre bureau, si vous désirez m’être agréable. »

Assis de l’autre côté de la cheminée, en face d’elle, il la regarda surpris.

« Mais je ne suis pas le maître, adressez-vous au patron, il fera certainement tout ce que vous voudrez.

— Non, j’entends ne rien devoir à Denis… Puis, cela n’entre pas dans mes projets. C’est vous qui recommanderez mon jeune homme, c’est vous qui le prendrez comme aide, qui l’installerez, qui l’instruirez… Voyons, vous avez bien le pouvoir d’imposer un employé ? D’ailleurs, je le veux. »

Elle parlait en souveraine, il plia les épaules n’ayant jamais fait qu’obéir, d’abord à sa femme, puis à sa fille, maintenant à cette vieille reine déchue, qui le terrorisait, malgré l’obscure rébellion peu à peu grandie en lui, depuis quelque temps. Et il osa la questionner.

« Sans doute, je puis le prendre… Qui est-ce, ce jeune homme ? »

Elle ne répondit pas tout de suite. Elle s’était penchée vers le feu, comme pour relever une bûche, voulant en réalité se donner le temps de réfléchir encore. À quoi bon le mettre d’un coup au courant ? Elle serait bien forcée, un jour, de tout lui dire, si elle le voulait entièrement à elle, dans son jeu. Mais rien ne pressait, et elle se crut très habile, en préparant simplement les choses.

« C’est un jeune homme dont le sort m’a touchée, à cause de certains souvenirs… Vous vous rappelez peut-être une fille qui a travaillé ici, oh ! il y a longtemps, une trentaine d’années au moins, Norine Moineaud, une des filles du père Moineaud ? »

Il avait relevé vivement la tête, il la regardait, les yeux élargis, dans le brusque éclair qui venait d’illuminer sa mémoire. Avant même qu’il eût pesé ses paroles, il lâcha tout, en un cri de surprise.

« Alexandre-Honoré, le fils de Norine, l’enfant de Rougemont ! »

Saisie, elle abandonna les pincettes, elle chercha son regard, le fouilla jusqu’au fond de l’âme.

« Ah ! vous savez… Que savez-vous donc ? Il faut me le dire, et ne me cachez rien, parlez, je le veux ! »

Ce qu’il savait, mon Dieu ! il savait tout. Il parla lentement, longuement, comme du fond d’un rêve. Il avait tout vu, tout appris, la grossesse de Norine, l’argent donné par Beauchêne pour qu’elle accouchât chez la Bourdieu, l’enfant porté à l’Assistance, mis en nourrice à Rougemont, d’où, plus tard, il s’était enfui, en volant trois cents francs. Et il savait même que le jeune vaurien, tombé sur le pavé de Paris, y avait mené la plus exécrable des existences.

« Mais qui vous a dit tout cela ? Comment savez-vous tout cela ? » cria-t-elle furieusement, prise d’inquiétude.

Il n’eut qu’un geste large et vague, indiquant l’air autour de lui, la maison entière. Il les savait, c’étaient des choses environnantes qu’on lui avait dites, qu’il avait devinées. Et même il ne se souvenait plus exactement d’où elles pouvaient lui venir. Il les savait.

« Vous comprenez, lorsqu’il y a plus de trente ans qu’on est quelque part, les choses finissent par vous entrer dans la tête… Je sais tout, je sais tout. »

Elle tressaillit, un grand silence régna. Lui, les yeux sur la braise, était retombé dans le passé dolent, qu’il portait en lui, avec sa discrétion de comptable méticuleux. Elle, réfléchissant, pensait que la situation était préférable ainsi, nette, immédiate. Puisqu’il était au courant, elle n’avait qu’à l’utiliser comme un instrument docile, en toute volonté, en toute bravoure.

« Alexandre-Honoré, l’enfant de Rougemont, oui ! c’est ce garçon que je viens de retrouver enfin… Et savez-vous aussi les démarches que j’ai faites, il y a douze ans, désespérée de ne savoir où le prendre, à ce point que je le croyais mort ? »

Il hocha la tête, d’un signe affirmatif, et elle continua, conta, qu’elle avait renoncé depuis longtemps à d’anciens projets, lorsque, brusquement, le destin s’était révélé.

« Imaginez-vous un coup de foudre… C’était le matin du jour où vous m’avez trouvée si émue. Ma belle-sœur Sérafine, qui ne me rend pas visite quatre fois par an, était tombée ici, dès dix heures à ma grande surprise. Elle est devenue très étrange, comme vous savez, et je n’ai pas d’abord écouté l’histoire qu’elle me racontait, un jeune homme qu’une dame lui avait fait connaître, un malheureux jeune homme, perdu par de mauvaises fréquentations, et, qu’il s’agissait de sauver, en venant à son aide. Puis, quel coup ! mon ami, lorsqu’elle a parlé clairement, en me confiant ce qu’un hasard lui avait fait découvrir… Je vous le dis, c’est le destin qui s’éveille et qui frappe ! »

En effet, l’histoire était folle. Sérafine, depuis des années achevait de se détraquer, dans l’exaspération de la flétrissure, de la sénilité précoce où l’avait jetée cette opération imbécile, dont elle attendait le miracle d’un renouveau de jouissances, impunément libres. En quête toujours de la sensation perdue, elle s’était remise à rôder, cherchant, descendant aux pires bas-fonds essayant des monstruosités. Il courait sur elle des bruits d’aventures extraordinaires. C’était ainsi que, par une personne charitable, elle avait eu la singulière idée de se faire admettre comme dame patronnesse dans une œuvre qui s’occupait de secourir, de moraliser les jeunes détenus, à leur sortie de prison. Elle en avait même recueilli chez elle, au fond de son mystérieux rez-de-chaussée de la rue de Marignan, les hébergeant, les couchant, vivant avec eux dans une promiscuité de démente, portes et fenêtres closes. Et il était advenu qu’un soir un jeune ami lui avait amené Alexandre, grand gaillard de trente-deux ans déjà, lâché de la veille, à la suite de six années de réclusion, faites dans une maison centrale. Pendant un mois, il avait régné ; puis, un matin de confiance, comme il lui contait son histoire vraie, parlait de Rougemont, nommait sa mère Norine, disait son vain effort pour retrouver son père, un homme immensément riche, elle avait compris tout d’un coup, elle s’était expliqué la sensation de déjà-vu qu’il lui produisait, la ressemblance avec Beauchêne, qui, maintenant l’éclairait d’une certitude fulgurante ; et cette rencontre de hasard aux bras d’un neveu de la main gauche, cet accouplement obscur où passait la fatalité tragique, l’avait amusée un jour, en la secouant enfin, en la tirant un peu de la banalité courante. Le pauvre garçon ! elle ne pouvait le garder, elle ne lui avait même rien dit de sa surprenante découverte, par crainte des ennuis inutiles. Simplement, au courant jadis des recherches passionnées de Constance, elle était venue lui conter l’histoire, lasse déjà, retombée à son enfer du désir inassouvi, pas plus satisfaite par le monstre que par le passant de la rue.

« Il ne sait donc rien encore, acheva d’expliquer Constance. Ma belle sœur va me l’envoyer comme à une dame de ses amies, qui lui procurera une bonne place… Il ne demande qu’à travailler, maintenant paraît-il. S’il a commis des fautes, le malheureux a tant d’excuses ! Et, d’ailleurs, dès qu’il sera dans mes mains, je me charge de lui, il ne fera plus que ce que je voudrai. »

Bien que Sérafine eût passé sous silence son aventure personnelle, elle la connaissait assez pour soupçonner à travers quel gouffre elle lui rapportait Alexandre, de ses bras las qui n’étreignaient plus que le vide. Elle avait su d’elle uniquement l’histoire qu’il forgeait, les six années de réclusion qu’il venait de faire pour une femme, la véritable coupable, une maîtresse dont il s’était refusé galamment à livrer le secret. Mais ce n’étaient là que les années connues des douze années déjà de sa disparition, et l’on pouvait tout craindre, la chute aux pires ignominies, aux crimes obscurs, dans le mystère terrifiant des années ignorées. La prison semblait même avoir été pour lui un bon repos, il en était sorti plus calme, affiné, résolu à ne pas gâcher sa vie davantage. Et débarbouillé, nippé, instruit par Sérafine, il était presque devenu un jeune homme présentable.

Morange leva ses gros yeux des braises ardentes, qu’il examinait d’un regard fixe.

« Enfin, que désirez-vous faire de lui ? Sait-il quelque chose au moins ? A-t-il une écriture possible ?

— Oui, son écriture est bonne… Sans doute, il ne sait pas grand-chose. C’est bien pour cela que je vous le donne, à vous. Vous allez me le décrasser, le mettre au courant de tout… Dans un an ou deux, je veux qu’il connaisse tout de l’usine, en maître. »

Alors, à ce dernier mot qui l’éclairait, il y eut chez le comptable un brusque réveil de bon sens. L’homme des additions exactes qu’il était resté, au milieu des manies envahissantes où sombrait sa raison, protesta.

« Voyons, chère madame, puisque vous désirez que je vous aide, faites-moi votre confidence entière, dites-moi à quelle besogne nous allons employer ici ce garçon… Vraiment, vous n’espérez pas, grâce à lui, reconquérir l’usine, je veux dire en racheter les parts, redevenir propriétaire et souveraine maîtresse ? »

Et, avec une clarté, une logique parfaites, il démontra la folie de ce rêve, alignant les chiffres, arrivant au total de la somme considérable qu’il faudrait, pour désintéresser Denis, désormais chez lui, installé en vainqueur.

« D’ailleurs, je ne comprends pas bien, chère madame, pourquoi vous prendriez ce garçon plutôt qu’un autre… Il n’a aucun droit civil, vous vous en rendez compte, n’est-ce pas ? Il ne saurait être ici qu’un étranger, et j’aimerais mieux alors un homme intelligent, honnête, au courant de la construction. »

Constance s’était remise à ravager les bûches, à coups de pincettes. Puis, quand elle leva la tête, elle dit d’une voix basse et violente, dans la face de Morange :

« Alexandre est le fils de mon mari, il est l’héritier… L’étranger, ce n’est pas lui, c’est l’autre, ce Denis, ce fils des Froment, qui nous a volé notre bien… Vous me déchirez le cœur, mon ami, et tout mon sang coule avec ce que vous me forcez à vous dire là. » En elle, c’était le cri de l’idée bourgeoise et conservatrice, l’héritage qui devait aller encore plus justement au bâtard qu’à l’étranger. Sans doute, comme elle l’avouait, la femme, l’épouse et la mère, saignaient chez elle, mais elle les immolait à sa rancune, elle chasserait l’étranger, quitte à y laisser de sa chair. Puis, confusément, ce fils de son mari n’était-il pas un peu d’elle, puisqu’il était de lui, de l’homme dont elle aussi avait accouché d’un fils, l’aîné, le mort ? Et, d’ailleurs, elle ferait sien le bâtard, elle le dirigerait, le forcerait à n’être plus qu’elle, par elle et pour elle.

« Vous voulez savoir à quoi je l’emploierai, dans cette maison ? Je ne le sais pas moi-même… Évidemment, ce n’est pas demain que je trouverai les centaines de mille francs nécessaires. Vos chiffres sont exacts, il est possible que jamais nous n’ayons l’argent du rachat. Pourquoi tout de même ne pas lutter, ne pas essayer ? Et puis, j’admets, nous sommes vaincus, tant pis pour l’autre ! Car je vous promets que, si ce garçon m’écoute, il sera dès lors la destruction, le châtiment vengeur introduit dans l’usine, et qui la fera sauter. »

D’un geste de ruine, au travers des murs, elle acheva de dire son abominable espoir. Parmi ses projets confus, bâtis sur la haine, c’était là sûrement le dernier combat rêvé, si elle perdait les autres, l’emploi du misérable Alexandre comme d’une force destructive, dont les ravages la soulageraient un peu. Et elle en était venue à cette folie, dans le désespoir sans bornes où l’avait jetée la perte du fils unique, desséchée, brûlée de la tendresse qu’elle ne contentait plus, tombée à la démence de sa maternité empoisonnée, pervertie jusqu’au crime.

Morange eut un frisson, lorsqu’elle conclut avec sa rudesse obstinée :

« Il y a douze ans que j’attends un coup du destin, et le voilà !… Plutôt que de n’en point tirer tout ce qu’il m’apporte de chance dernière, j’y laisserai ma vie ! »

C’était la perte de Denis jurée, consommée, si le destin le voulait. Et le vieux comptable eut la vision du désastre, des enfants innocents frappés dans leur père, toute une injuste catastrophe qui soulevait de révolte son cœur tendre. Laisserait-il donc s’accomplir ce nouveau crime, sans crier ce qu’il savait ? Sans doute, l’autre crime, le premier, la monstrueuse chose ensevelie, qu’ils se taisaient l’un à l’autre, revint, emplit ses yeux de trouble, à cette minute horrible, car elle-même fut prise du frisson de l’y voir, dans le regard fixe dont elle cherchait à le soumettre. Un instant, les yeux ainsi dans les yeux, ils revécurent là-bas, près de la trappe meurtrière, glacés par le vent froid du gouffre. Et, cette fois encore, ce fut lui le vaincu, il ne parla pas, d’une faiblesse de pauvre homme, anéanti sous la volonté de la femme.

« Alors, mon ami, c’est convenu, reprit-elle doucement, je compte sur vous pour prendre d’abord Alexandre comme employé… Vous le verrez ici, dans cette pièce, un soir à cinq heures, après la nuit tombée, car je désire ne pas faire connaître d’abord l’intérêt que je lui porte. Voulez-vous après-demain soir ?

— Après-demain soir, chère madame, comme il vous plaira. »

Le lendemain, Morange se montra si agité, que sa concierge, qui le surveillait, dit ses craintes à son mari : certainement, leur locataire allait avoir une crise, car il avait oublié de mettre ses chaussons pour descendre chercher son eau, la figure à l’envers, parlant tout seul. Et, ce jour-là, le fait extraordinaire fut qu’après le déjeuner, il s’oublia, s’attarda près d’une heure avant de reparaître à son bureau, inexactitude sans précédent, dont personne à l’usine n’aurait pu citer un exemple. Comme pris dans un orage, il avait marché devant lui, s’était retrouvé sur ce pont de Grenelle, où Denis l’avait un jour sauvé de la fascination de l’eau. Puis, là, une force venait de le ramener à la même place, penché par-dessus le même parapet, dans une même contemplation de l’eau mouvante. Depuis la veille, sa bouche s’empâtait des mêmes paroles, ces paroles qu’il bégayait à demi-voix, hanté, torturé : « Laisserait-il donc s’accomplir ce nouveau crime, sans crier ce qu’il savait ? » C’étaient sûrement ces mots-là, dont il ne pouvait se débarrasser, qui lui avaient fait oublier de mettre ses chaussons, le matin qui l’avaient encore étourdi tout à l’heure, au point de l’empêcher de rentrer à l’usine, comme s’il n’en eût plus reconnu la porte. Et, s’il était maintenant penché sur cette eau, n’y avait-il pas été poussé par l’inconscient besoin d’en finir, par l’espoir instinctif d’y noyer le tourment dont les mots obstinés le bouleversaient ? Là-bas, au fond, les mots se tairaient enfin, il ne les répéterait plus, ne les entendrait plus le forcer à une volonté dont il ne trouvait pas la force. Et l’eau avait un appel très doux, et cela serait si bon de ne pas combattre davantage, de s’abandonner ainsi au destin, en pauvre homme, en faible et tendre cœur qui a trop vécu.

Morange se penchait davantage, sentait déjà le grondement du fleuve le prendre, lorsqu’une voix jeune et gaie, derrière lui, le rappela.

« Que regardez-vous donc, monsieur Morange ? Est-ce qu’il y a des gros poissons ? »

C’était Hortense, grande déjà pour ses dix ans, délicieuse, qu’une femme de chambre menait jouer chez des petites amies, à Auteuil. Et, lorsque le comptable, éperdu, se fut retourné, il resta un instant les mains tremblantes, les yeux mouillés de larmes, devant cette apparition, ce cher ange qui le rappelait de si loin.

« Comment, c’est vous, ma mignonne !… Non, non, il n’y a pas de gros poissons. Je crois bien qu’ils se cachent au fond, parce que l’eau est trop froide, en hiver… Et vous allez en visite, comme vous êtes belle, avec ce manteau garni de fourrure ! »

L’enfant se mit à rire, contente d’être flattée, d’être aimée, tant il y avait d’adoration frémissante dans la voix du vieil ami.

« Oui, oui, je suis heureuse, on va faire la comédie, où je vais… Oh ! c’est amusant d’être heureuse ! »

Elle avait dit ça comme sa Reine, autrefois, l’aurait dit, et il se serait mis à genoux, pour baiser ses petites mains, ainsi qu’à une idole. »

« Mais il faut que vous soyez toujours heureuse… Vous êtes trop belle, je vais vous embrasser.

— Je veux bien, embrassez-moi, monsieur Morange. Ah ! vous savez, la poupée que vous m’avez donnée, elle s’appelle Margot et vous n’avez pas idée comme elle est sage… Venez donc la voir, un jour. »

Il l’avait embrassée, il la regarda s’éloigner dans le jour labels d’hiver, le cœur brûlant, prêt au martyre. Ce serait trop lâche, il fallait que l’enfant fût heureuse. Lentement, il quitta le pont, tandis que les mots revenaient, sonnaient avec une netteté décisive qui exigeait une réponse : « Laisserait-il donc s’accomplir ce nouveau crime, sans crier ce qu’il savait ? » Non, non ! c’était impossible, il parlerait, il agirait. Et cela, pourtant, restait encore dans une brume confuse, comment parler, comment agir ? Puis, dès son retour au bureau, pour comble d’extravagance, en rupture définitive avec ses habitudes de quarante ans, il se mit à écrire une longue lettre, au lieu de se replonger immédiatement dans ses interminables additions. Cette lettre, qu’il adressait à Mathieu racontait toute l’aventure, la résurrection d’Alexandre, les projets de Constance, le service que lui-même avait accepté de rendre. D’ailleurs, ces choses étaient jetées au courant de la plume, comme une confession dont il soulageait son cœur, mais sans qu’il eût adopté lui-même un parti, dans ce rôle de justicier, si lourd à ses épaules. Mathieu prévenu, ils seraient deux à vouloir. Et il finissait simplement en le priant de venir le lendemain, pas avant six heures, car il désirait connaître Alexandre, savoir comment l’entrevue se serait passée et ce que Constance aurait exigé de lui.

La nuit suivante, la journée du lendemain durent être abominables. La concierge raconta plus tard que le locataire du quatrième n’avait pas cessé, la nuit entière, d’entendre Morange marcher au-dessus de sa tête. Les portes battaient, il roulait les meubles, comme pour un déménagement. On croyait même avoir surpris des cris, des sanglots, le monologue d’un fou s’adressant à des ombres, quelque frissonnante cérémonie d’un dévot rendant son culte mystérieux aux mortes qui le hantaient. Et, pendant la journée, à l’usine, il donna des signes inquiétants de sa détresse, du flot d’ombre où son esprit achevait de sombrer, les regards troubles, torturés de combats intérieurs qui, dix fois, sans motifs le firent descendre, s’oublier devant les machines en marche, puis remonter à ses additions, l’air éperdu de ne point trouver la chose qu’il cherchait si douloureusement. Quand la nuit tomba, vers quatre heures, par ce sombre jour d’hiver, les deux employés qu’il avait avec lui dans son bureau, remarquèrent qu’il cessait tout travail. Dès lors, il attendit, le regard fixé sur la pendule. Et, lorsque cinq heures sonnèrent, il s’assura une dernière fois qu’un total était bien exact, se leva et sortit, en laissant le registre grand ouvert, comme s’il devait revenir vérifier l’addition suivante.

Morange suivit la galerie où débouchait le couloir qui reliait aux ateliers l’hôtel voisin. À cette heure, toute l’usine était éclairée, des lampes électriques y jetaient une clarté de plein jour, tandis que le branle du travail montait, secouait les murs, dans le grondement des machines. Et, avant d’arriver au couloir, brusquement, devant lui, il aperçut le monte-charge, le trou terrible, le gouffre de meurtre où s’était écrasé Blaise, il y avait quatorze ans déjà. Après la catastrophe, pour en éviter le retour, on avait entouré la trappe d’une balustrade, qu’une porte fermait, de sorte qu’une chute devenait impossible, à moins qu’on n’ouvrît volontairement la porte pour culbuter. La trappe était justement baissée, la porte close, et il s’approcha, cédant à une force supérieure, se pencha sur le gouffre, avec un long frisson. Toute la scène s’évoquait, c’était au fond de ce vide effrayant, il revoyait le corps broyé, il se sentait glacé par le même vent de terreur, devant le meurtre certain, accepté, caché. Puisqu’il souffrait tant, puisqu’il ne dormait plus, qu’il avait promis aux deux mortes d’aller les rejoindre, pourquoi donc n’en finissait-il pas ? L’avant-veille encore, accoudé au parapet du pont, il en avait eu l’obsédant désir. Une perte d’équilibre, et il était libéré, couché enfin dans la paix de la terre, entre ses deux femmes. Et soudain, comme si la solution affreuse lui fût soufflée par l’abîme, en sa folie qui tâtonnait, qui s’exaspérait depuis deux jours, voilà qu’il crut entendre une voix l’appeler d’en bas, la voix de Blaise, criant : « Viens avec l’autre ! Viens avec l’autre ! » Un grand tressaillement le redressa, la décision de l’idée fixe l’avait frappé en coup de foudre. C’était, dans sa démence, l’unique solution sage, logique, mathématique, qui arrangeait tout. Elle lui paraissait si simple, qu’il s’étonnait de l’avoir tant cherchée. Et, dès lors, le pauvre homme faible et tendre, le misérable cerveau détraqué fit preuve d’une volonté de fer, d’un héroïsme souverain, aidés par le raisonnement le plus net et la plus subtile des ruses.

D’abord, il prépara tout, mit le cran d’arrêt pour qu’on ne remontât pas la trappe pendant son absence, s’assura également que la porte de la balustrade s’ouvrait et se fermait à l’aise. Il allait, venait d’un pas léger, comme aérien, soulevé par la certitude, l’œil vif, aux aguets, désireux de n’être ni vu ni entendu. Puis, il éteignit les trois lampes électriques, il plongea la galerie dans la plus complète obscurité. D’en bas, par le trou béant, montait toujours le branle de l’usine en travail, au milieu du ronflement des machines. Et ce fut alors seulement, quand tout fut prêt, qu’il prit le couloir pour se rendre enfin au petit salon de l’hôtel.

Constance l’y attendait avec Alexandre. Elle avait fait venir ce dernier une demi-heure plus tôt, elle voulait le confesser, tout en ne lui révélant rien encore de la situation vraie qu’elle lui destinait dans la maison. Comme elle jugeait inutile de se mettre d’un coup à sa merci, elle avait simplement montré le désir de faire un bon accueil à la recommandation de la baronne de Lowicz, sa parente, en lui procurant un emploi. Mais avec quelle passion contenue elle l’étudiait, heureuse de le trouver solide, résolu, la face dure, éclairée de terribles yeux qui lui promettaient un vengeur ! Elle achèverait de le décrasser, il serait très bien. Lui, sans comprendre nettement, flairait des choses, sentait que sa fortune se décidait, attendait la ripaille certaine, en jeune loup qui se résigne à se domestiquer, pour dévorer ensuite à l’aise toute la bergerie. Et, lorsque Morange entra, il ne vit qu’une chose, la ressemblance d’Alexandre avec Beauchêne, cette ressemblance extraordinaire dont Constance, le cœur saignant, venait d’être bouleversée, et qui le glaça lui-même, dans son idée fixe, comme s’il eût condamné son ancien patron.

« Je vous attendais, mon ami, vous êtes en retard, vous si exact.

— Oui, un petit travail que j’ai voulu finir. »

Mais elle plaisantait, elle était heureuse. Et, tout de suite elle régla les choses.

« Eh bien ! voici monsieur dont je vous ai parlé. Vous allez commencer par le prendre avec vous, pour le mettre au courant quitte à ne le charger d’abord que de courses… C’est entendu n’est-ce pas ?

— Parfaitement, chère madame. Je me charge de lui, comptez sur moi. »

Puis, comme elle congédiait Alexandre, en lui disant qu’il pourrait entrer le lendemain matin, Morange offrit obligeamment de l’emmener par son bureau et par les ateliers encore ouverts.

« Ça lui fera connaître l’usine, demain il m’arrivera tout droit. »

Elle eut un nouveau rire, tant cette obligeance du comptable la rassurait.

« Bonne idée, mon ami, merci mille fois… Et vous, monsieur, au revoir, nous nous chargeons de votre avenir, si vous êtes sage. »

Mais, à ce moment, un fait imbécile, extravagant, la foudroya. Morange, qui avait fait sortir Alexandre le premier du petit salon, se retourna vers elle, avec une soudaine grimace de fou, comme si la cassure intérieure, brusquement apparue, lui déformait la face. Et il lui bégaya dans le visage, d’une voix basse, familière et ricanante :

« Ha ! ha ! Blaise au fond du trou ! il parle, il m’a parlé !… Ha ! ha ! la cabriole ! tu l’as voulue, la cabriole ! Tu l’auras encore, la cabriole, la cabriole ! »

Et il disparut, avec Alexandre. Elle l’avait écouté, béante. Cela était si peu prévu, si dément, qu’elle ne comprit pas d’abord. Mais ensuite, quel éclair ! Ce qu’il disait, le meurtre, là-bas, c’était bien ce qu’il n’avait jamais dit, c’était la chose monstrueuse qu’ils avaient enfouie pendant quatorze ans, que leurs regards seuls s’avouaient, et que, tout d’un coup, il lui jetait en une grimace de folie. Pourquoi donc la rébellion diabolique du pauvre homme, l’obscure menace qu’elle avait sentie passer en un souffle d’abîme ? Elle pâlit affreusement, elle eut la sourde prescience d’une revanche effroyable du destin, ce destin qu’elle venait de croire à elle, au moment même. Oui, c’était bien cela. Et elle se retrouva de quatorze ans en arrière, dans ce même salon, elle resta debout, frémissante glacée, écoutant les bruits qui montaient de l’usine, attendant l’atroce fracas de la chute, comme le jour lointain où elle avait écouté et attendu l’écrasement de l’autre.

Cependant, Morange, de son petit pas discret, emmenait Alexandre, causant avec lui d’une voix calme et bienveillante.

« Je vous demande pardon d’aller en avant, il faut que je vous montre le chemin… Oh ! c’est d’un compliqué, dans une maison comme celle-ci, des escaliers, des couloirs, des détours qui n’en finissent plus !… Vous voyez, maintenant le couloir tourne à gauche. »

Puis, en débouchant dans la galerie ; où régnait une nuit complète, il se fâcha, d’une voix très naturelle.

« Allons, bon ! ils n’en font jamais d’autres, ils n’ont pas encore allumé, et le bouton est là-bas, à l’autre bout… Heureusement, je sais où je mets le pied, depuis quarante ans que je passe par ici. Attention, suivez-moi bien. »

Et, dès lors, il l’avertit à chaque pas de ce qu’il devait faire, il le guida de son air d’obligeance, sans que sa voix cessât d’être égale.

« Ne me lâchez pas, tournez à gauche… Maintenant, nous n’avons plus qu’à marcher tout droit… Seulement, attendez, la galerie est coupée d’une barrière, et il y a une porte. Nous y voici… Vous entendez, j’ouvre la porte… Suivez-moi, je passe le premier. »

Tranquillement, Morange fit le pas, dans les ténèbres, dans le vide. Et, sans un cri, il s’abîma. Derrière son dos, Alexandre, qui le touchait presque, pour ne pas le perdre, sentit bien le vide du gouffre, le vent de la chute, dans la brusque horreur de ce plancher qui manquait sous eux. Mais il était lancé, il fit le pas à son tour, hurla, culbuta lui aussi. Les deux corps vinrent se broyer, tous les deux tués sur le coup. Morange pourtant respira quelques secondes encore. Alexandre gisait, le crâne défoncé, la cervelle répandue, à la place même où l’on avait ramassé Blaise.

Ce fut une stupeur horrible, ces deux morts qu’on trouva là, sans qu’on pût s’expliquer la catastrophe. Morange emportait son secret, l’acte de justicier atroce qu’il avait accompli au petit bonheur de sa démence, pour punir Constance peut-être, peut-être pour réparer l’ancien tort, Denis frappé jadis dans son frère, récompensé maintenant dans sa fillette Hortense, qui vivrait heureuse avec Margot, la belle poupée si sage. En supprimant le criminel instrument, il supprimait le nouveau crime possible. Lui-même sous le coup de l’idée fixe, n’avait sans doute pas raisonné cette justice de cataclysme, supérieure à la raison, qui passait avec l’impassible cruauté d’un ouragan, fauchant des existences Il n’avait pas su, il avait agi. Mais il n’y eut qu’une voix à l’usine, il était sûrement fou, lui seul devait être la cause de l’accident, d’autant plus qu’on ne pouvait comprendre les lampes éteintes, la porte de la barrière grande ouverte, la culbute dans ce trou qu’il savait là, où l’avait suivi le malheureux jeune homme qui l’accompagnait. D’ailleurs, les jours suivants, la folie ne fit plus doute pour personne, lorsque la concierge, chez lui, raconta ses dernières extravagances, et surtout lorsqu’un commissaire de police vint visiter son appartement. Il était fou, fou à lier. D’abord, on n’avait pas l’idée d’un appartement tenu de la sorte, la cuisine, une vraie écurie, le salon abandonné, avec son meuble Louis XIV gris de poussière, la salle à manger saccagée, les meubles de vieux chêne barrant la fenêtre, faisant la nuit, sans qu’on sût pourquoi. Il n’y avait de raisonnable que la chambre de Reine, d’une propreté dévote de sanctuaire, dont les meubles de pitchpin luisaient, frottés chaque jour. Mais où la folie manifeste fut prouvée, ce fut dans la chambre à coucher, changée en musée du souvenir, les murs couverts par les photographies de sa femme et de sa fille. En face de la fenêtre, au-dessus d’une table, le mur disparaissait, il y avait là cette sorte de petite chapelle qu’il avait autrefois montrée à Mathieu, les portraits de Valérie et de Reine, au même âge de vingt ans, telles que deux sœurs jumelles, occupant le centre, entourés symétriquement d’un nombre extraordinaire d’autres portraits, encore de Valérie, encore de Reine, enfants, jeunes filles femmes, dans toutes les positions, dans toutes les toilettes. Et là sur la table, ainsi que sur un autel de religieuse offrande, on trouva plus de cent mille francs, en monnaie d’or, en monnaie d’argent, en sous même, un gros tas, la fortune qu’il économisait depuis tant d’années, à ne plus manger que du pain rassis, comme un pauvre. Enfin, on savait donc où passaient ses économies, il les donnait à ses deux femmes, qui étaient restées sa volonté, sa passion, son ambition. Hanté du remords de les avoir tuées, en rêvant de les rendre riches, il leur réservait cet argent qu’elles avaient tant voulu, qu’elles auraient si ardemment dépensé. Il ne le gagnait encore que pour elles, il le leur apportait, les en comblait, sans en distraire le moindre plaisir égoïste, dans son culte torturé de visions, désireux d’apaiser d’égayer leurs fantômes. Et tout le quartier commenta sans fin l’histoire du vieux monsieur fou qui s’était laissé mourir de misère, à côté d’un vrai trésor, entassé sou à sou sur une table, offert depuis vingt ans aux portraits de sa femme et de sa fille, comme un bouquet.

Vers six heures, lorsque Mathieu vint à l’usine, il tomba dans l’épouvante effarée de la catastrophe. Depuis le matin, la lettre de Morange l’avait angoissé déjà, tellement elle le surprenait et l’inquiétait avec cette extraordinaire histoire d’Alexandre retrouvé, accueilli chez Constance, introduit par elle dans la maison ; et, bien que la lettre fût très nette, elle offrait de singulières incohérences, de brusques sautes incompréhensibles, qui achevaient de lui étreindre le cœur. Il l’avait relue trois fois, faisant chaque fois des hypothèses nouvelles, de plus en plus sombres, tellement l’aventure lui semblait grosse de confuses menaces. Puis, en arrivant au rendez-vous fixé, voilà qu’il se trouvait en face de ces deux corps sanglants, que Victor Moineaud venait de ramasser et d’étendre côte à côte ! Muet, glacé, il écouta son fils Denis, accouru dans le frisson de mort qui avait arrêté les machines, lui raconter éperdument l’inexplicable malheur, les deux victimes broyées l’une par-dessus l’autre, le vieux comptable maniaque, le jeune homme comme tombé du ciel, que personne ne connaissait Mathieu, lui, avait tout de suite reconnu Alexandre, et, s’il se taisait, si terrifié, si pâle, c’était qu’il ne voulait mettre personne, pas même son fils, dans la confidence, en face des hypothèses encore, des effrayantes hypothèses qui se levaient en lui, de tant de ténèbres. Il écoutait avec une anxiété croissante les quelques constatations certaines, les lampes de la galerie éteintes, la porte de la barrière toujours close, que seul un habitué avait pu ouvrir en tournant le bouton, immobilisé par un secret ressort. Et, brusquement, comme Victor Moineaud lui faisait remarquer que le vieux était à coup sûr tombé le premier, parce qu’une jambe du jeune lui barrait le ventre, il fut violemment reporté de quatorze ans en arrière, il se rappela le père Moineaud, il revit le père ramassant Blaise à cette même place où le fils venait de ramasser Morange et Alexandre. Blaise ! une clarté nouvelle se faisait, un affreux soupçon l’aveugla, dans cette terrible obscurité où son doute avançait à tâtons ; et, laissant Denis tout régler en bas, il voulut monter près de Constance.

Mais, en haut, comme Mathieu allait prendre le couloir de communication, il s’arrêta encore, près du monte-charge. Il y avait quatorze ans, c’était bien là que Morange, trouvant la trappe ouverte, était descendu prévenir, tandis que Constance disait être rentrée tranquillement chez elle, au moment où Blaise, arrivant du fond de la galerie obscure, tombait au gouffre. Et ce récit que tous avaient fini par accepter, il en sentait maintenant le mensonge, il se rappelait les regards, les mots, les silences, il était envahi d’une brusque certitude, faite de tout ce qu’il n’avait pas compris alors, de tout ce qui prenait à cette heure, une affreuse signification. Cela était certain, bien que cela flottât dans le vague monstrueux des crimes sourds, des crimes lâches, où il reste toujours une ombre d’exécrable mystère. Cela, d’ailleurs, expliquait l’acte, les deux cadavres en bas, autant qu’un raisonnement logique peut expliquer l’acte d’un fou, avec ce qu’il comporte de lacunes et de ténèbres. Et il s’efforça pourtant de douter, il voulait voir Constance.

Au milieu de son petit salon, Constance était restée debout immobile, d’une pâleur de cire. L’attente d’il y avait quatorze ans recommençait, se prolongeait, dans une telle détresse, qu’elle était sans un souffle, pour mieux entendre. Rien encore n’était monté de l’usine, aucune rumeur, aucun bruit de pas. Que se passait-il donc ?

La chose atroce, la chose redoutée n’était-elle donc qu’un vain cauchemar ? Pourtant, Morange lui avait bien ricané dans la face, elle avait bien compris. Un hurlement, un effondrement ne lui était-il pas parvenu ? Puis, maintenant, elle n’entendait plus le ronflement des machines, c’était la mort, l’usine refroidie, perdue pour elle. Soudain, son cœur cessa de battre, lorsqu’elle saisit un bruit de pas lointains qui se rapprochait, se précipitait. Et ce fut Mathieu qui entra.

Elle recula, livide, comme devant un spectre. Lui, grand Dieu ! pourquoi lui ? Comment se trouvait-il là ? De tous les messagers de malheur, il était celui qu’elle attendait le moins. Le fils mort serait venu, elle n’aurait pas frémi davantage qu’à cette apparition du père.

Elle ne parla pas, il dit simplement :

« Ils ont fait le saut, ils sont morts tous les deux, morts comme Blaise. »

Alors, elle ne dit toujours rien, elle le regarda. Un instant, ils restèrent les yeux dans les yeux. Et, dans son regard, il sut tout, le meurtre recommença, se déroula, s’accomplit. Là-bas, les corps, les uns sur les autres, s’écrasaient.

« Malheureuse, à quel monstrueux égarement êtes-vous tombée et que de sang sur vous ! »

D’un effort, elle trouva le suprême orgueil de se redresser, de se grandir, voulant encore vaincre, crier qu’elle était bien l’assassine qu’elle avait eu et qu’elle aurait raison toujours. Mais, déjà, il l’accablait d’une révélation dernière.

« Vous ne savez donc pas que ce misérable Alexandre a été un des assassins de Mme Angelin, votre amie, la pauvre femme volée, étranglée, un soir d’hiver… Je vous l’ai caché par une pitié inquiète. Et il serait au bagne, si j’avais parlé ! Et, si je parlais aujourd’hui ; vous iriez le rejoindre ! »

Ce fut le coup de hache. Elle ne parla pas, elle tomba sur le tapis, tout d’une pièce, comme un arbre qu’on vient d’abattre. Cette fois, la défaite l’achevait, le destin qu’elle attendait, se retournait contre elle et la jetait bas. Une mère de moins, que son amour mis sur un seul enfant avait pervertie, une mère dupée, volée, enragée, qui en était arrivée au meurtre, dans sa folie de maternité inconsolable. Et elle gisait là, tout de son long, maigre et desséchée, empoisonnée par les tendresses qu’elle n’avait pu assouvir.

Mathieu s’inquiéta, la vieille bonne accourut, se fit aider pour la porter sur son lit, puis la déshabilla. Pendant ce temps, comme elle semblait morte, dans une de ces syncopes qui, parfois, la laissaient sans souffle, il partit lui-même à la recherche de Boutan, qu’il eut la chance de ramener tout de suite, l’ayant trouvé au moment où il rentrai dîner chez lui. Boutan, âgé de soixante-douze ans bientôt, avait cessé de pratiquer, achevant de vivre dans la gaieté sereine de son espoir en la vie, n’allant désormais en visite que chez les très vieux clients, ses amis. Il ne refusa pas, examina la malade, eut un geste désespéré, d’une signification si nette, que Mathieu, de plus en plus inquiet, se préoccupa de découvrir Beauchêne, pour qu’il fût au moins là, si sa femme venait à mourir. La vieille servante, interrogée, commença par lever les bras au ciel : elle ne savait pas où était Monsieur, jamais Monsieur ne laissait d’adresse. Enfin, prise également d’épouvante, elle se décida, courut chez ces dames, la tante et la nièce, dont elle connaissait parfaitement la demeure, sa maîtresse l’y ayant envoyée elle-même, dans des cas pressés, mais on lui dit que, depuis la veille, ces dames étaient allées se reposer huit jours à Nice, avec Monsieur ; et, ne voulant pas revenir sans personne de la famille, elle avait eu la bonne idée, au retour, de passer chez la sœur de Monsieur, la baronne de Lowicz, qu’elle amena presque de force, dans son fiacre.

En vain, Boutan avait organisé de prompts secours. Lorsque Constance ouvrit les yeux, elle le regarda fixement, le reconnut sans doute, puis referma les paupières. Et, dès lors, elle refusa de répondre, obstinément. Elle devait entendre, elle ne pouvait ignorer les gens qui étaient là, qui la soignaient ; et elle ne voulait pas de leurs soins, elle s’entêtait à être morte, à ne plus leur donner un signe de vie. Ni ses paupières ni ses lèvres ne se rouvraient, comme déjà hors du monde, dans la muette agonie de sa défaite.

Ce soir-là, Sérafine était très étrange. Elle empoisonnait l’éther, elle buvait maintenant de l’éther. Lorsqu’elle sut le double accident, la mort de Morange et d’Alexandre, qui avait déterminé la crise cardiaque de Constance, elle eut simplement un petit rictus de détraquée, une sorte de rire involontaire, en disant :

« Tiens ! c’est drôle ! »

Elle s’installa pourtant au fond d’un fauteuil, sans enlever ses gants ni son chapeau. Elle veillait, les yeux ouverts, ses yeux bruns pailletés d’or, les deux seules flammes vivantes qu’elle eût gardées dans l’effroyable massacre de sa beauté ancienne. À soixante-deux ans, elle était une centenaire, sa face insolente comme ravinée par des orages, ses cheveux de soleil éteints sous des pluies de cendres. Et, vers minuit, elle était toujours là, près du lit de mort qu’elle semblait ignorer, dans cette chambre frissonnante où elle s’oubliait, telle qu’une chose, en paraissant même ne plus savoir pourquoi on l’y avait conduite.

Ni Mathieu ni Boutan n’avaient voulu s’éloigner, décidés à passer la nuit, pour ne pas laisser Constance seule avec la vieille bonne, pendant que Monsieur était à Nice, en compagnie de ces dames, la tante et la nièce. Et, vers minuit, comme ils causaient à voix basse, ils furent stupéfaits d’entendre Sérafine, après un silence de trois grandes heures, ouvrir enfin la bouche.

« Vous savez qu’il est mort. »

Qui donc était mort ? Ils comprirent enfin qu’elle parlait de Gaude. En effet, on venait de trouver le célèbre chirurgien sur un divan de son cabinet, foudroyé par une mort subite, dont les causes ne semblaient pas nettement connues. Les histoires les plus singulières, les plus gaillardes, couraient, quelques-unes même absurdes et tragiques. À soixante-huit ans, Gaude, célibataire impénitent, restait très vert, disait-on, jouait encore volontiers quand des clientes jeunes, des opérées reconnaissantes voulaient bien rire. Et Mathieu s’était souvenu d’un rêve atroce que Sérafine avait fait un jour devant lui, dans sa rage d’avoir perdu, avec son sexe, la volupté, sous le fer de l’opérateur : « Ah ! si nous allions un soir toutes chez lui, toutes celles qu’il a châtrées et si nous le châtrions à notre tour ! » Elles étaient des milliers et des milliers, elle les voyait toutes avec elle, derrière elle, une bande une armée, un peuple, une ruée de cent mille infécondes dont auraient craqué les murs du cabinet de consultation, dans la sauvagerie de leur vengeance. Ce qui émotionnait, Mathieu c’était qu’un des contes extraordinaires, circulant au sujet de la mort soudaine de Gaude, voulait qu’on l’eût trouvé, sur le divan dévêtu, mutilé, sanglant. Et, lorsque Sérafine vit qu’il la regardait comme en un cauchemar, gagné par le frisson de cette veillée de deuil, elle reprit, avec son petit rictus de détraquée :

« Il est mort, nous y étions toutes. »

C’était fou, invraisemblable, impossible, mais, pourtant, était-ce vrai, était-ce faux ? Et le grand froid terrifiant passa, ce froid du mystère, de ce qu’on ignore, de ce qu’on ne saura jamais.

Boutan s’était penché doucement à l’oreille de Mathieu.

« Avant huit jours, elle sera folle à lier, enfermée dans un cabanon. »

Huit jours après, la baronne de Lowicz avait la camisole de force aux épaules. Chez elle, la castration retentissait sur le cerveau, dans le ravage destructeur du désir qu’elle ne contentait plus. Elle fut isolée, on ne pouvait pas même la laisser voir, car elle disait des paroles immondes, elle faisait des gestes abominables, aux heures obscènes de ses crises.

Mathieu et Boutan veillèrent Constance jusqu’au jour. Elle ne desserra pas les lèvres, ne rouvrit pas les paupières. Comme le soleil se levait, elle se tourna vers le mur et mourut.