Fécondité (Zola)/Livre VI/Chapitre IV

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Eugène Fasquelle (p. 695-720).



Il s’écoula des années encore, et Mathieu avait soixante-huit ans déjà, Marianne soixante-cinq, lorsque, dans la fortune croissante qu’ils devaient à leur foi en la vie, au long courage de leur espoir, une lutte dernière, la plus douloureuse de leur existence faillit les abattre, les coucher au tombeau, désespérés, inconsolés.

Marianne un soir, s’était mise au lit, frissonnante, éperdue. Tout un déchirement se produisait, s’aggravait dans la famille. Une querelle désastreuse, peu à peu exécrable, avait exaspéré le Moulin, où Grégoire régnait, contre la ferme, que dirigeaient Gervais et Claire ; et, pris pour arbitre, Ambroise, de son comptoir de Paris, avait encore soufflé sur la flamme, en jugeant avec sa carrure de grand brasseur d’affaires, sans tenir compte des passions allumées. C’était au retour d’une démarche secrète, faite près de celui-ci par Marianne, en un désir maternel de paix. Qu’elle venait de s’aliter, frappée au cœur, terrifiée du lendemain. Il l’avait reçue presque brutalement, elle rentrait avec l’affreuse angoisse de sa propre chair arrachée et saignante, de ses fils ingrats, qui se querellaient, qui se dévoraient. Aussi ne s’était-elle plus relevée, suppliant Mathieu de se taire, lui expliquant qu’un médecin était inutile, lui jurant qu’elle ne souffrait pas, qu’elle n’avait aucune maladie.

Et elle s’éteignait, il le sentait bien, elle le quittait un peu tous les jours, emportée par son gros chagrin. Était-ce possible, cela ? Tous ces enfants si aimants, si aimés, grandis entre leurs bras, sous leurs caresses, devenus la joie, l’orgueil de leur victoire, tous ces enfants nés de leur amour, unis en leur fidélité, troupe fraternelle et sacrée, serrée autour d’eux, les voilà qui se débandaient, qui s’acharnaient à se déchirer les uns les autres ! On avait donc raison de dire que, plus la famille s’augmente, plus la moisson d’ingratitude est large, et combien était certaine aussi cette vérité qui veut qu’on attende le jour de la mort, avant de décider du bonheur ou du malheur d’une créature !

« Ah ! disait Mathieu, assis près du lit, tenant dans sa main la main fiévreuse de Marianne, avoir tant lutté, avoir tant triomphé, et nous briser contre cette suprême douleur, celle dont nous aurons été le plus meurtris ! Décidément, jusqu’au dernier souffle, il faut se battre, et le bonheur ne se gagne que dans la souffrance et dans les larmes… Il faut espérer encore, il faut lutter encore, et triompher, et vivre ! »

Marianne restait sans courage, comme anéantie désormais.

« Non, je n’ai plus d’énergie, je suis vaincue… Les blessures venues du dehors, je les ai toujours guéries. Mais cette blessure vient de mon sang, c’est en moi que mon sang coule, et il m’étouffe… Toute notre œuvre est détruite. Au dernier jour, notre joie, notre santé, notre force sont des mensonges. »

Et Mathieu, gagné par la crainte douloureuse de ce désastre, allait pleurer dans la pièce voisine, la voyant morte, se voyant seul.

C’était au sujet des landes de Lepailleur, de l’enclave dont elles coupaient le domaine de Chantebled, que la misérable querelle avait éclaté entre le Moulin et la ferme. Il y avait des années déjà que le vieux moulin romantique, perdu dans les lierres, avec son antique roue moussue, n’existait plus. Grégoire, réalisant enfin l’idée de son père, l’avait jeté bas, pour le remplacer par une grande minoterie à vapeur, aux larges dépendances, qu’une voie ferrée reliait à la station de Janville. Et lui-même, en train de gagner une belle fortune, depuis que lui arrivaient tous les blés des environs, s’était singulièrement assagi, gros homme de poids en marche vers la quarantaine, ne gardant de sa turbulente jeunesse que des colères promptes, dont sa femme Thérèse, de cœur tendre et solide, pouvait seule atténuer les éclats. Vingt fois, il avait failli rompre avec son beau-père Lepailleur, qui abusait de ses soixante-dix ans. L’ancien meunier, n’ayant pu empêcher les constructions nouvelles, malgré ses prophéties de ruine certaine, ricanait quand même, déblatérait contre la vaste minoterie florissante, exaspéré d’avoir eu tort. Il était battu une seconde fois : non seulement les prodigieuses moissons de Chantebled démentaient la faillite de la terre, cette gueuse de terre où il prétendait que rien ne poussait plus, en paysan routinier, las de l’effort, avide de fortune prompte, mais encore voilà son moulin, méprisé par lui, traité de carcasse mutile, qui renaissait, devenait géant, dont son gendre finissait par faire un instrument de grande richesse. Et le pis était qu’il s’obstinait à vivre, comme pour assister à sa continuelle défaite, sans jamais vouloir s’avouer vaincu. Une seule joie lui restait, la parole que Grégoire lui avait donnée, et qu’il tenait, de ne pas céder l’enclave à la ferme. Même il avait obtenu de lui qu’elle ne serait pas cultivée. La vue de ces landes, restées stériles coupant d’une bande de désolation le beau domaine verdoyant, le réjouissait dans sa rancune, ainsi qu’un démenti à la fécondité voisine. On le voyait souvent s’y promener, en vieux roi des cailloux et des ronces, l’air content de cette misère du sol, redressant sa haute taille maigre ; et il devait en outre y guetter les prétextes de querelles possibles, car ce fut lui, dans une de ces promenades d’insolente provocation, qui fit la découverte d’un empiétement de la ferme, si aggravé par ses commentaires, si gros de conséquences désastreuses, que le long bonheur des Froment s’en trouva un instant détruit.

Grégoire était, en affaires, d’une rudesse d’homme sanguin, qui s’entêtait à ne jamais rien lâcher de son droit. Lorsque son beau-père vint lui conter que la ferme, impudemment, avait défriché près de trois hectares de ses landes, sans doute avec l’intention de continuer cette belle manœuvre de voleur, si on ne l’arrêtait pas. Il voulut tout de suite étudier le cas, n’admettant point qu’on l’envahit de la sorte. Le malheur fut alors qu’on ne retrouva pas les bornes. Aussi la ferme pouvait-elle soutenir qu’elle s’était trompée de bonne foi, ou même qu’elle était restée dans ses limites. Mais Lepailleur affirmait rageusement le contraire, précisait traçait avec un bâton la ligne frontière, en jurant qu’elle était exacte, à dix centimètres près. Et les choses achevèrent de se gâter à la suite d’une explication entre les deux frères, Gervais et Grégoire, au cours de laquelle ce dernier s’emporta, prononça des paroles impardonnables. Le lendemain, il rompit, il fit un procès. Aussitôt, Gervais répondit par la menace de ne plus envoyer un seul grain de blé au moulin, et cette rupture de toute affaire était un échec grave, car la clientèle de Chantebled avait réellement fait la prospérité de la minoterie nouvelle. Dès ce moment, la situation empira chaque jour, toute conciliation devint impossible d’autant plus que, chargé de trouver un terrain d’entente, Ambroise à son tour se passionna, finit simplement par mécontenter les deux parties. La guerre fratricide élargissait son exécrable ravage, ils étaient trois frères maintenant à se battre. Et n’était-ce pas la fin de tout, la famille entière n’allait-elle pas être gagnée par cette fureur destructive, sombrant sous ce vent de folie et de haine, après tant d’années de belle raison, de belle tendresse saine et forte ?

Mathieu tenta naturellement d’intervenir. Mais, aux premiers mots, il avait senti que, s’il échouait, si son autorité paternelle était méconnue, l’écroulement deviendrait irréparable. Et il attendait, n’ayant point renoncé pour sa part à la lutte, voulant profiter d’une circonstance heureuse. Seulement, chaque jour de discorde qui s’écoulait augmentait son inquiétude. C’était bien toute son œuvre, le petit peuple qu’il avait engendré, le petit royaume qu’il avait fondé, sous le bienveillant soleil, qui était menacé d’une brusque ruine. Une œuvre ne peut vivre que par l’amour, l’amour qui la crée peut seul l’éterniser, elle s’effondre dès que se rompt le lien de solidarité fraternelle. Au lieu de laisser la sienne en pleine floraison de bonté, de joie et de vigueur, il allait la voir par terre, en morceaux, souillée, morte, avant que lui-même fût mort. Et quelle œuvre féconde et prospère jusque-là, ce domaine de Chantebled dont la fertilité débordante grandissait de moisson en moisson, ce moulin lui-même si agrandi, si florissant qui était né de son génie, sans parler des autres fortunes prodigieuses, acquises à Paris, au loin, par les conquérants ses fils ! Et c’était cette œuvre admirable que la foi en la vie avait faite et qu’un attentat fratricide contre la vie allait détruire !

Un soir, par un crépuscule triste des derniers jours de septembre, Marianne fit rouler devant la fenêtre la chaise longue, sur laquelle elle se mourait de silencieux chagrin. Elle était soignée par la seule Charlotte, elle n’avait plus auprès d’elle que son dernier fils Benjamin, dans la maison d’habitation, trop vaste aujourd’hui qui avait remplacé l’ancien pavillon de chasse. Depuis que la famille était en guerre, elle en avait fermé la porte, elle ne voulait la rouvrir que pour tous ses enfants réconciliés, s’ils lui donnaient un jour le grand bonheur de revenir s’embrasser tous chez elle. Mais elle désespérait de cette guérison, de l’unique joie qui l’aurait fait revivre. Et, ce pâle soir, comme Mathieu était venu s’asseoir près d’elle, la main dans la main, à leur habitude, ils ne parlèrent pas d’abord, ils regardèrent devant eux le déroulement de la plaine, le domaine dont les champs sans fin se perdaient sous la brume, le moulin là-bas, au bord de l’Yeuse, avec sa haute cheminée qui fumait, Paris lui-même derrière l’horizon, d’où montait le nuage fauve d’un immense feu de forge.

Les minutes se passaient. Mathieu, dans l’après-midi, avait longtemps marché, jusqu’aux fermes de Mareuil et de Lillebonne, pour lasser son tourment. Et il dit enfin, à demi-voix, comme se parlant à lui-même :

« Jamais les labours ne se feront dans des conditions meilleures. Là-bas, sur le plateau, la qualité des terres a gagné encore par la récente méthode de culture, l’humus des anciens marais s’est allégé sous la charrue, et, de même, ici, sur les pentes, les terres sablonneuses se sont beaucoup enrichies, à la suite de la nouvelle distribution des sources imaginée par Gervais. Depuis que le domaine est entre ses mains et entre celles de Claire, il a presque doublé de valeur. C’est une constante prospérité, la victoire par le travail est sans limites.

— À quoi bon, si l’amour n’est plus ? murmura Marianne.

— Puis, continua Mathieu, après un silence, je suis descendu jusqu’à l’Yeuse, et de loin j’ai vu que Grégoire avait reçu la nouvelle machine que Denis vient de construire pour lui. On la déchargeait dans la cour. Elle active les meules, paraît-il, d’un mouvement qui économise un bon tiers de la force. Avec des outils pareils, la terre peut produire des océans de blé pour des peuples innombrables : tous auront du pain. Et c’est de la richesse encore que va créer cette machine du moulin, de son grand souffle régulier.

— À quoi bon, si l’on se hait ? » répéta Marianne.

Alors, Mathieu se tut. Mais, comme il l’avait résolu pendant sa promenade, il dit à sa femme, en se couchant, qu’il irait passer la journée du lendemain à Paris ; et, la voyant surprise, il prétexta une affaire, une ancienne créance, un règlement de compte. Ce n’était plus possible, cette lente mort de Marianne, dont lui-même agonisait. Il voulait agir, tenter la suprême réconciliation.

Le lendemain, dès dix heures, Mathieu, en débarquant à Paris se fit conduire directement de la gare du Nord à l’usine de Grenelle.

Avant tout, il voulait voir Denis, qui, jusqu’à ce jour, n’avait pas pris parti dans la querelle. Depuis longtemps déjà, au lendemain de la mort de Constance, Denis s’était installé dans l’hôtel du quai avec sa femme Marthe et ses trois enfants. Il y avait eu là comme une prise de possession totale de l’usine, la conquête décisive du palais luxueux où régnait le maître. Cependant, Beauchêne devait vivre plusieurs années encore, mais son nom ne figurait plus dans la raison sociale, il avait cédé son dernier lambeau de propriété contre une rente qui lui était servie. Un soir enfin, on avait appris qu’il était mort chez ces dames, la tante et la nièce, au sortir d’un copieux déjeuner, foudroyé sur un divan par une attaque d’apoplexie, et il semblait avoir fini en état d’enfance, mangeant trop, s’amusant trop, avec ces dames, à des choses qui n’étaient plus de son grand âge. C’était la mort du mâle égoïste, du mari fraudeur battant le pavé, le dernier coup de balai à l’égout, qui achevait la race.

« Tiens ! quel bon vent t’amène ? s’écria gaiement Denis, lorsqu’il aperçut son père. Viens-tu déjeuner ? Tu me trouves encore garçon, c’est lundi seulement que j’irai reprendre Marthe et les trois enfants à Dieppe, où ils ont passé un mois de septembre admirable. »

Puis, il devint sérieux, il s’inquiéta, dès qu’il sut sa mère souffrante, en danger.

« Maman souffrante, en danger ! Que me dis-tu là ? Je la croyais fatiguée simplement, une indisposition sans conséquence… Voyons, père, qu’y a-t-il donc ? Vous vous cachez donc, vous avez donc quelque chagrin ? »

Et il écouta le récit très net, très complet, que Mathieu dut se décider à lui faire. Ce fut pour lui une grosse émotion, comme la découverte d’une catastrophe possible, dont la menace maintenant allait l’empêcher de vivre. Et il se récria, pris de colère.

« Comment ! mes frères en sont à ce bel ouvrage, avec cette querelle imbécile ! Je savais bien qu’ils ne s’entendaient plus, on m’avait appris des détails qui m’attristaient, mais jamais je ne vous aurais crus, maman et toi, frappés au point de vous enfermer, et d’en mourir… Ah ! non, ah ! non, il faut mettre ordre à cela ! Je veux tout de suite voir Ambroise. Allons lui demander à déjeuner, et qu’on en finisse ! »

Il avait quelques ordres à donner, Mathieu descendit l’attendre dans la cour de l’usine. Et, là, pendant les dix minutes qu’il promena sa rêverie, tout le passé lointain s’évoqua. Il se revoyait employé, traversant chaque matin cette cour, en arrivant de Janville, avec les trente sous de son déjeuner dans la poche. C’était bien le même coin de royaume, le bâtiment central orné de sa grosse horloge, les ateliers, les hangars, une petite ville de bâtisses grises, surmontées des deux immenses cheminées, sans cesse fumantes. Son fils avait encore élargi cette ville du travail, de récentes constructions achevaient d’utiliser le vaste terrain en équerre, sur la rue de la Fédération et sur le boulevard de Grenelle. Et, occupant la pointe, en bordure sur le quai, il retrouvait aussi cet hôtel de briques, encadrées de pierre blanche, dont Constance se montrait si orgueilleuse, où elle recevait en reine de l’industrie, dans son petit salon tendu de soie jaune. Huit cents ouvriers travaillaient là, le sol tremblait d’un branle continuel, la maison était devenue la plus importante de Paris, celle d’où sortaient les grandes machines agricoles, les puissantes ouvrières de la terre. Et c’était son fils que la fortune avait fait prince indiscuté de la construction mécanique, et c’était sa belle-fille qui recevait dans le petit salon de soie jaune, avec les trois beaux gaillards, ses enfants !

Puis, comme Mathieu, attendri par le souvenir, regardait, sur la droite, le pavillon qu’il avait occupé avec Marianne, où Gervais était né, il fut salué par un vieil ouvrier qui passait.

« Bonjour, monsieur Froment. »

Il reconnut Victor Moineaud, âgé de cinquante-cinq ans déjà, plus vieilli, plus ruiné par le travail que son père autrefois, lorsque la mère Moineaud venait offrir au monstre la chair encore trop jeune de ses garçons. Entré à seize ans, il avait, lui aussi, près de quarante ans de forge et d’enclume. C’était le recommencement de l’inique destin, tout l’écrasant labeur tombant sur la bête de somme, le fils après le père broyé, hébété sous la meule de misère et d’injustice.

« Bonjour, Victor. Vous allez toujours bien ?

— Oh ! monsieur Froment, je ne suis plus jeune. Va falloir que je songe à faire mon trou quelque part… Pourvu encore que ce ne soit pas sous un omnibus ! »

Il faisait allusion à la mort du père Moineaud, qu’on avait fini par ramasser sous un omnibus, rue de Grenelle, les deux jambes rompues, le crâne ouvert.

« Après tout, reprit-il, mourir de ça ou d’autre chose ! C’est même plus vite fait… Le père avait eu la chance, lui, de trouver Norine et Cécile. Sans ça, ce n’est pas un omnibus, c’est pour sûr la faim qui lui aurait tordu le cou.

— Elles vont bien, Norine et Cécile ? interrompit Mathieu.

— Oui, monsieur Froment. Autant que je puis savoir, parce que, vous comprenez, on ne se voit pas souvent… Il ne reste guère qu’elles deux et moi, du tas que nous étions, en ne comptant pas Irma, qui nous a reniés, depuis qu’elle est dans les grandeurs. Euphrasie a eu la chance de mourir, ce brigand d’Alfred a disparu, ce qui a été un vrai soulagement tant je craignais de le voir au bagne… Et, quand j’ai des nouvelles de Norine et de Cécile, ça me fait tout de même plaisir. Vous savez que Norine est mon aînée, elle va bien avoir soixante ans. Mais elle a toujours été solide, et son garçon lui donne de l’agrément, paraît-il… Enfin, toutes les deux travaillent encore, Cécile dure toujours, elle qu’on aurait tuée d’une chiquenaude. Un gentil ménage que le leur, deux mamans pour un grand garçon, dont elles ont fait un bon sujet. »

Mathieu approuvait de la tête. Puis, gaiement :

« Mais vous aussi, Victor, vous en avez eu, des garçons et des filles, qui doivent être des papas et des mamans à leur tour. »

Le vieil ouvrier eut un geste vague au loin.

« J’en ai eu huit de vivants, un de plus que mon père… ça s’en est allé, papas et mamans à leur tour, comme vous le dites, monsieur Froment. Au petit bonheur, il faut bien vivre. Il y en a, dans le tas, qui ne mangent pas du pain blanc, oh ! non ! Et savoir, le jour où je n’aurai plus de bras, si je trouverai un enfant pour me prendre, comme Norine et Cécile ont pris le père… Enfin, que voulez-vous ? c’est de la graine de malheureux, ça pousse mal, ça ne peut pas produire quelque chose de bon. » Il se tut un instant ; et, continuant sa marche vers l’usine, avec son dos las, ses mains ballantes, crevassées par le travail :

« Au revoir, monsieur Froment.

— Au revoir, Victor. »

Denis, ayant donné les ordres, vint rejoindre son père. Il lui proposa d’aller à pied jusqu’à l’avenue d’Antin, et l’avertit en route qu’ils allaient certainement trouver Ambroise seul, en garçon, car sa femme et les quatre enfants se trouvaient encore, eux aussi, à Dieppe, où les deux belles-sœurs, Andrée et Marthe, avaient passé la saison ensemble.

La fortune d’Ambroise s’était décuplée en dix ans. À quarante-cinq ans à peine, il régnait sur le marché de Paris. La mort de l’oncle du Hordel l’ayant fait héritier et seul maître de la maison de commission, il l’avait élargie par son esprit d’entreprise, l’avait transformée en un véritable comptoir universel, où passaient les marchandises du monde entier. Les frontières n’existaient pas pour lui, il s’enrichissait des dépouilles de la terre, il s’efforçait surtout de tirer des colonies toute la richesse prodigieuse qu’elles pouvaient donner, et cela avec une audace triomphante, une telle sûreté de coup d’œil, au loin, que ses campagnes les plus téméraires finissaient par des victoires. Ce négociant, dont l’activité féconde gagnait des batailles, devait fatalement manger les Séguin, oisifs, impuissants, frappés de stérilité. Et, dans la débâcle de leur fortune, dans la dispersion du ménage et de la famille, il s’était taillé sa part, il avait voulu l’hôtel de l’avenue d’Antin. Séguin ne l’habitait même plus depuis des années, ayant eu l’idée originale de vivre à son cercle, d’y avoir sa chambre, à la suite de la séparation amiable, survenue entre sa femme et lui. Deux des enfants s’en étaient allés, Gaston, aujourd’hui commandant, dans une garnison lointaine Lucie, religieuse, cloîtrée dans un couvent d’ursulines. Aussi Valentine, restée seule, s’ennuyant, ne pouvant plus mener le train de vie nécessaire, avait-elle à son tour quitté l’hôtel, pour un petit appartement très gai, très élégant du boulevard Malesherbes, où elle achevait sa vie mondaine, en vieille dame dévote et toujours tendre, présidente de l’Oeuvre des layettes, uniquement occupée des enfants des autres, depuis qu’elle n’avait pas su garder les siens. Et Ambroise n’avait eu qu’à prendre l’hôtel vide, criblé d’hypothèques, à ce point que, lorsque la succession de Séguin s’ouvrirait, ce seraient sûrement les héritiers, Valentine, Gaston et Lucie, qui lui devraient de l’argent.

Mais quel éveil encore des souvenirs, lorsque Mathieu, accompagné de Denis, entra dans cet hôtel royal de l’avenue d’Antin ! Ici, comme à l’usine, il se revoyait venir en pauvre homme, en locataire besogneux qui réclamait la réparation d’un toit, pour que l’eau du ciel n’inondât plus les quatre enfants déjà, dont son imprévoyance coupable avait accepté la charge. Et c’était bien, sur l’avenue, la somptueuse façade Renaissance, aux deux étages de huit hautes fenêtres ; c’était le vestibule de bronze et de marbre desservant les vastes salons du rez-de-chaussée, que prolongeait le jardin d’hiver ; c’était surtout, occupant tout le centre du premier étage, l’ancien cabinet de Séguin, l’immense pièce éclairée par une verrière, faite d’anciens vitraux. Cette pièce, il évoquait avec son amusante profusion d’antiquailles, vieilles étoffes, orfèvreries, faïences, avec ses riches reliures et ses fameux étains modernes. Il l’évoquait, plus tard, dans l’abandon où elle était tombée, l’air de ruine désastreuse qu’elle avait pris, grise de poussière, disant la mort lente de la maison. Et il la retrouvait superbe, heureuse, rétablie en un luxe plus solide et plus sain par Ambroise, qui, pendant trois mois, avait mis là des maçons, des menuisiers, des tapissiers. Maintenant, l’hôtel entier revivait, plus luxueux encore, empli l’hiver d’un bruit de fêtes, égayé du rire des quatre enfants, de l’éclat de cette fortune vivante que renouvelait sans cesse l’effort de la conquête. Et ce n’était plus Séguin l’oisif, l’ouvrier de néant, que Mathieu venait y voir, c’était son fils Ambroise, d’énergie créatrice, dont les forces de la vie elles-mêmes avaient voulu la victoire, en le faisant triompher là, en maître, dans cette maison du vaincu.

Ambroise, qui était sorti, ne devait rentrer que pour le déjeuner.

Mathieu et Denis l’attendirent ; et, comme le premier retraversait l’antichambre, désireux de se rendre compte de l’aménagement nouveau, il fut surpris d’y être arrêté par une dame, installée patiemment, à laquelle il n’avait d’abord prêté aucune attention.

« Je vois que monsieur Froment ne me reconnaît pas. »

Il eut un geste vague. Elle était forte et grasse, avait sûrement dépassé la soixantaine, mais soignée, riante, avec une longue face pleine que de respectables cheveux blancs encadraient. On aurait dit une bonne bourgeoise de province, cossue, en toilette de cérémonie.

« Céleste… Céleste, l’ancienne femme de chambre de Mme Séguin. »

Alors, il la reconnut parfaitement, en cachant sa stupeur d’une fin si heureuse. Il la croyait au fond de quelque égout. Et, placide, l’air gai, elle raconta son bonheur.

« Oh ! je suis très contente… Je m’étais retirée à Rougemont, mon pays, j’ai fini par y épouser un ancien marin, un officier en retraite, qui a une jolie pension, sans compter une petite fortune que lui laissée sa première femme. Et, comme il a deux grands fils, je m’étais permis de recommander le cadet à M. Ambroise, pour qu’il veuille bien le prendre dans sa maison de commerce, ce qu’il a eu la bonté de faire… Alors, n’est-ce pas ? j’ai attendu mon premier voyage à Paris, et je viens le remercier de tout mon cœur. »

Elle ne disait pas la façon dont elle avait épousé l’ancien marin, entrée d’abord chez lui comme bonne à tout faire, puis servante maîtresse, ensuite épouse légitime, après la mort de la première femme, dont elle avait hâté la fin. Mais elle le rendait en somme très heureux, elle le débarrassait même de ses fils encombrants, grâce aux belles relations qu’elle avait gardées à Paris. Et elle continuait de rire, en brave femme que les souvenirs attendrissaient.

« Quand je vous ai vu passer tout à l’heure, monsieur Froment, vous n’avez pas idée de mon plaisir. Ah ! c’est qu’il ne date pas d’hier, le jour où j’ai eu l’honneur de vous voir ici pour la première fois !… Vous vous rappelez la Couteau, eh bien ! elle qui se plaignait toujours, elle est maintenant très contente, retirée avec son mari dans une jolie maison à eux, avec de petites économies qu’ils mangent très tranquillement. Elle n’est plus jeune, mais elle en a enterré et elle en enterrera bien d’autres… Tenez ! par exemple, Mme Menoux, vous vous souvenez de Mme Menoux, la mercière d’à côté ? En voilà une qui n’a pas eu de chance ! Elle a perdu son second enfant, elle a perdu son grand gaillard de mari qu’elle adorait, et elle en est morte elle-même de chagrin, en six mois… J’avais un instant fait le projet de l’emmener à Rougemont, où l’air est si bon pour la santé. Nous avons des vieux de quatre-vingt-dix ans. Voyez la Couteau, elle vivra tant qu’elle voudra… Oh ! c’est un pays si agréable, un vrai paradis ! »

Et l’abominable Rougemont, le sanglant Rougemont s’évoqua dans la mémoire de Mathieu, dressant son paisible clocher au milieu de la plaine rase, avec son cimetière pavé de petits Parisiens, qui cachait sous les fleurs sauvages l’affreux charnier de tant d’assassinats.

« Vous n’avez pas eu d’enfant, de votre mariage ? » demandait-il, voulant dire quelque chose et ne trouvant que cette question, dans sa hantise.

Elle s’égaya de nouveau, montra ses dents, qu’elle avait blanches encore.

« Oh ! non, monsieur Froment, ce n’est plus de mon âge. Et puis, vous savez, il y a des choses qu’on ne recommence pas… À propos, Mme Bourdieu, la sage-femme que vous avez connue, je crois, est morte du côté de chez nous, dans une propriété où elle était venue vivre, il y a longtemps déjà. Elle a eu plus de chance que l’autre, la Rouche, une bien brave femme pourtant, mais trop obligeante tout de même. Vous avez dû voir son procès dans les journaux, elle a été condamnée à de la prison, avec un médecin, un nommé Sarraille, à cause de choses vraiment pas propres qu’ils avaient faites ensemble. »

La Rouche ! Sarraille ! Oui certes, Mathieu avait suivi le procès de ces deux malfaisances sociales, qui devaient se rejoindre. Et quel écho ces deux noms réveillaient dans le passé, en lui en rappelant deux autres : Valérie Morange ! Reine Morange ! Déjà, dans la cour de l’usine, il venait de voir passer le fantôme indistinct de Morange, le comptable ponctuel, timide et tendre, qu’un vent de malheur et de folie emportait aux vagues ténèbres. Brusquement, il reparaissait ici, ombre errante, victime sans repos de toute l’ambition imbécile, de toute l’effrénée jouissance d’une époque, pauvre être médiocre si sauvagement puni du crime des autres qu’il ne pouvait sans doute dormir dans la tombe où il s’était jeté sanglant, les jambes rompues. Et Mathieu vit aussi passer le spectre de Sérafine, la face douloureuse et farouche du désir infécond, qui ne peut s’assouvir, et qui en meurt.

« Enfin, monsieur Froment, excusez-moi de m’être permis de vous arrêter… Je suis contente, très contente de vous avoir revu. »

Il la regardait toujours, il dit en la quittant, avec l’indulgence de son optimisme :

« Bonne chance encore, puisque vous êtes heureuse. Le bonheur doit savoir ce qu’il fait. »

Mais Mathieu resta troublé, le cœur défaillant, à la pensée des injustices apparentes de l’impassible nature. Le souvenir de sa Marianne lui revenait, frappée d’un si lourd chagrin, succombant sous la querelle impie de ses fils. Et, comme Ambroise rentrait enfin, l’embrassait gaiement, après avoir reçu les remerciements de Céleste, il fut pris d’une grande angoisse, à cette minute décisive qui allait décider, selon son cœur, du salut fraternel de la famille.

D’ailleurs, ce fut prompt. Denis, qui s’était d’abord invité à déjeuner, avec le père, entama carrément la question, sans attendre.

« Nous ne sommes pas ici pour l’unique plaisir de déjeuner avec toi… Maman est malade, le sais-tu ?

— Malade, dit Ambroise, pas sérieusement malade ?

— Si, très malade, en danger… Et sais-tu qu’elle est malade depuis le jour où elle est venue te parler de la querelle entre Grégoire et Gervais, et où, paraît-il, tu l’aurais presque brutalisée ?

— Moi, je l’aurais brutalisée ! Nous avons causé affaires, je lui ai peut-être répondu en homme d’affaires, un peu rudement. »

Il se tourna vers Mathieu, qui attendait, silencieux et pâle.

« C’est vrai, ça, père, maman souffre et te donne des inquiétudes ? »

Et, comme le père disait oui, d’un long signe de tête, Ambroise se récria d’émotion, ainsi que Denis l’avait fait, à l’usine, dès le premier mot de vérité.

« Ah ! mais, ça devient stupide, cette histoire ! Pour moi, Grégoire a raison contre Gervais. Seulement, je m’en moque, il faut qu’ils s’embrassent, si cela doit éviter une minute de souffrance à cette pauvre maman… Aussi pourquoi vous êtes-vous enfermés, pourquoi n’avez-vous pas crié votre gros chagrin ? On aurait réfléchi, on aurait compris. »

Tout d’un coup, il embrassa son père, avec cette soudaineté de décision qui était sa grande force, dans son négoce, lorsque la clarté du vrai l’avait illuminé.

« Et puis, c’est encore toi le plus malin, c’est toi qui sais et qui prévois… Même si Grégoire est en droit de faire un procès à Gervais, il serait imbécile qu’il le fît, parce que, bien au-dessus de ce petit intérêt particulier, il y a notre intérêt à tous, l’intérêt de la famille qui est de rester unie, compacte, inattaquable, si elle veut rester invincible. Notre souveraine puissance est dans notre solidarité… Alors, c’est bien simple. Nous allons déjeuner vivement, et nous prenons le train, Denis et moi nous t’accompagnons à Chantebled. Il faut que, ce soir, la paix soit faite… Je m’en charge. »

Mathieu, riant, heureux de se retrouver enfin dans ses fils, lui avait gaiement rendu son embrassade. Et, avant que le déjeuner fût servi, on descendit voir le jardin d’hiver, qu’Ambroise faisait agrandir, pour donner des fêtes. Il se plaisait à enrichir encore l’hôtel, à y régner avec un éclat de prince fastueux. Puis, au déjeuner, il s’excusa de recevoir en garçon, malgré l’excellence de la table, car il gardait une cuisinière, durant les absences d’Andrée et des enfants par une horreur raisonnée des cuisines du dehors.

« Oh ! moi, dit simplement Denis, depuis que Marthe et toute la bande sont à Dieppe, l’hôtel est fermé, je mange au restaurant.

— C’est que tu es un sage, répondit Ambroise de son air de tranquille franchise. Moi, tu sais bien que je suis un jouisseur. Maintenant, avalez vite votre café, et filons. »

Ils arrivèrent à Janville par le train de deux heures. Leur plan fut de se rendre d’abord à Chantebled, pour qu’Ambroise et Denis pussent causer avant tout avec Gervais, le sachant d’humeur plus douce, espérant trouver, près de lui, un terrain de conciliation. Ensuite, ils iraient chez Grégoire, le sermonneraient, lui imposeraient les conditions de paix, réglées d’une commune entente. Mais, à mesure qu’ils s’approchaient de la ferme, les difficultés de la tâche leur apparaissaient, grossies, inquiétantes. Certainement, ce ne serait point aussi commode qu’ils avaient pu le croire. Et ils s’apprêtaient à la plus dure des batailles.

« Si nous montions tout de suite voir maman, proposa Denis. Nous l’embrasserions, ça nous donnerait du courage. »

Ambroise trouva l’idée excellente.

« Oui, montons, d’autant plus que maman a toujours été de bon conseil. Elle doit avoir son idée. »

Ils montèrent au premier étage de la maison d’habitation, dans la vaste pièce où Marianne vivait enfermée, allongée près de la fenêtre. Et ce fut une stupeur, elle était assise sur sa chaise longue, elle avait devant elle Grégoire, qui lui tenait les deux mains, tandis que, de l’autre côté, Gervais et Claire, debout, riaient doucement.

« Eh bien ! quoi donc ? cria Ambroise abasourdi, la besogne est faite !

— Et nous qui désespérions de la faire ! » déclara Denis, avec un geste effaré.

Mathieu, stupéfait comme eux, dans son ravissement, expliqua la situation, en voyant la surprise que causait l’arrivée brusque des deux grands frères de Paris.

« Mais c’est moi qui, ce matin, suis parti les chercher et qui, maintenant, les amène pour qu’ils nous réconcilient tous, dans une embrassade générale ! »

Alors, il y eut un joyeux éclat de rire. Trop tard, les grands frères ! On n’avait eu besoin ni de leur sagesse, ni de leur diplomatie. Cela les égaya beaucoup eux-mêmes, soulagés d’avoir vaincu sans combattre. Marianne les yeux humides, divinement heureuse, si heureuse qu’elle en semblait guérie, répondit simplement à Mathieu :

« Tu vois, mon ami, c’est fait. Et je n’en sais pas encore davantage… Grégoire est venu, m’a embrassée, a voulu que je fisse immédiatement venir Gervais et Claire. Puis, de lui-même, il leur a dit qu’ils étaient fous tous les trois de me causer tant de chagrin et qu’ils devaient s’entendre… À leur tour, ils se sont embrassés. C’est fait, c’est fini. »

Gaiement, Grégoire intervint.

« Écoutez, j’ai l’air trop beau dans cette histoire, il faut que je vous dise la vérité… Ce n’est pas moi qui d’abord ai voulu la réconciliation, c’est ma femme, c’est Thérèse. Elle a un cœur de brave créature, avec une vraie tête de mule, à ce point que, lorsqu’elle a résolu une chose, je finis toujours par être obligé de la faire… Hier soir, nous nous sommes donc querellés, car elle avait su, je ne sais comment, que maman était malade de chagrin, et elle en souffrait, elle s’efforçait de me prouver la stupidité de cette querelle, où nous avions tous à perdre. Ce matin, elle a recommencé, naturellement, elle m’a convaincu, d’autant plus que je n’avais guère dormi, avec l’idée de cette pauvre maman malade par notre faute… Mais il restait le père Lepailleur à convaincre. Thérèse s’en est encore chargée, elle a même trouvé quelque chose d’extraordinaire, pour que le vieux s’imaginât être le vainqueur des vainqueurs. Elle l’a persuadé de vous vendre enfin la terrible enclave à un prix tellement fou, qu’il pourra crier sa victoire sur les toits. »

Et, se tournant vers le fermier et la fermière, Grégoire ajouta, d’une façon plaisante :

« Mon bon Gervais, ma bonne Claire, je vous en prie, laissez-vous voler. Il y va de la tranquillité de ma maison. Donnez cette dernière joie à mon beau-père, de croire que lui seul a eu raison toujours, et que nous n’avons jamais été que des imbéciles !

— Oh ! tout l’argent qu’il voudra, répondit Gervais en riant. Elle est, du reste, un déshonneur pour le domaine, cette enclave qui le balafre comme d’une cicatrice de pierres et de ronces. Il y a longtemps que nous le rêvons sans tare, roulant sans obstacle ses moissons sous le soleil. Chantebled peut payer sa gloire. »

Ce fut une affaire réglée, le moulin verrait revenir sous ses meules le blé débordant de la ferme, élargie d’un champ nouveau. Et la maman guérirait, et c’était la force heureuse de la vie, le besoin d’amour, la solidarité nécessaire à toute la famille, à tout ce peuple désireux de garder la victoire, qui venait de s’imposer, d’exiger la fraternité des fils, assez fous pour avoir un instant détruit leur puissance, en se déchirant.

La joie de se retrouver là, Denis, Ambroise, Gervais, Grégoire, les quatre grands frères, et Claire, la grande sœur, réunis, réconciliés invincibles, fut encore augmentée, lorsque Charlotte survint, amenant les trois autres filles, Louise, Madeleine, Marguerite notariées dans le pays. La première, sachant la maman malade était allée chercher ses deux sœurs, pour venir ensemble aux nouvelles. Et quel bon rire, lorsque la procession entra !

« Tous alors ! cria plaisamment Ambroise. La famille au grand complet, une vraie réunion du grand conseil royal !… Tu vois, maman, il faut bien te porter, ta cour entière est à tes genoux, dans un vœu unanime, et ne te permet même pas une simple migraine. »

Mais, comme Benjamin survenait, le dernier, derrière les trois sœurs, les rires redoublèrent.

« Et Benjamin qu’on oubliait ! dit Mathieu.

— Viens, mon petit, viens m’embrasser à ton tour, murmura tendrement Marianne. Parce que tu es le dernier de la couvée, ces grands-là plaisantent… Si je te gâte, ça ne regarde que nous deux, n’est-ce pas ? Dis-leur que tu avais passé la matinée avec moi, et que, si tu es allé te promener, c’est moi qui l’ai voulu. »

Benjamin souriait, l’air doux, un peu triste.

« Mais, maman, j’étais en bas, je les ai tous vus monter, les uns après les autres… J’ai attendu qu’on s’embrassât, pour monter à mon tour. »

Il avait déjà vingt et un ans, il était d’une beauté délicate, un visage clair avec de grands yeux bruns, de longs cheveux bouclés, une barbe légère et frisante. Bien qu’il n’eût jamais été malade, la mère le disait faible, le soignait beaucoup. Tous, d’ailleurs, l’adoraient, pour sa grâce, pour son charme tendre. Il avait grandi dans une sorte de songe, plein d’un désir qu’il ne pouvait formuler, en continuelle quête de l’inconnu, de l’autre chose, celle qu’il n’avait pas. Et, comme les parents lui voyaient le dégoût de toute profession, comme l’idée du mariage elle-même semblait lui être importune, ils ne s’en fâchaient pas, ils complotaient au contraire le secret projet de le garder pour eux, ce dernier-né, ce cadeau tardif de la vie, si bon et si beau. N’avaient-ils pas donné tous les autres ? Ne leur pardonnerait-on pas l’égoïsme d’amour, d’en réserver un pour eux, entièrement à eux, qui ne se marierait pas, qui ne ferait rien, qui ne serait venu au monde que dans le but délicieux d’être aimé d’eux et de les aimer ? C’était le rêve de leur vieillesse, la part qu’ils auraient voulu, en récompense de leur long enfantement, se tailler eux-mêmes dans la vie dévoratrice, qui donne tout et reprend tout.

« Écoute donc, Benjamin, reprit brusquement Ambroise, toi qui t’intéresses à notre vaillant Nicolas, veux-tu de ses nouvelles ? J’en ai d’avant-hier… Et c’est bien juste que je parle un peu de lui, car il est le seul de la couvée, comme dit maman, à ne pouvoir être ici. »

Aussitôt, Benjamin se passionna.

« C’est vrai, il t’a écrit ! Que dit-il ? Que fait-il ? »

Il avait gardé une émotion vive du départ de Nicolas pour le Sénégal. Il n’avait pas douze ans alors, et cela datait de neuf ans bientôt, mais la scène était restée en lui, toujours présente, avec l’adieu à jamais, le coup d’aile dans l’infini du temps et de l’espoir.

« Vous savez, se mit à conter Ambroise, que je suis en relation d’affaires avec Nicolas. Oh ! si nous avions, dans nos colonies quelques gaillards de son intelligence et de son courage, nous ramasserions vite, à coups de râteau, les richesses éparses de ces terres vierges, où elles dorment inutiles. Quant à moi, si ma fortune se décuple, c’est que j’en emplis mes granges… Notre Nicolas s’était donc installé au Sénégal, avec sa Lisbeth, une compagne taillée pour lui. Grâce aux quelques milliers de francs, qu’ils possédaient à eux deux, ils avaient établi un comptoir, leur négoce prospérait. Mais je sentais bien que le champ y était encore trop étroit, le ménage devait rêver de conquérir plus de libre espace, de défricher plus d’inconnu… Et, tout d’un coup, voilà que Nicolas m’apprend son départ pour le Soudan, pour la vallée du Niger, à peine ouverte d’hier. Il emmène sa femme, les quatre enfants qu’il a déjà, ils s’en vont tous au hasard de la conquête, en pionniers de vivante audace tourmentés du besoin de fonder un monde… J’en suis resté un peu suffoqué, car c’est une vraie folie. Mais, tout de même, il est crâne, notre Nicolas, et ça m’a enthousiasmé, moi, l’énergie active, l’admirable foi de ce brave frère, qui part ainsi pour une terre inconnue, avec la tranquille certitude qu’il la soumettra et qu’il la peuplera. »

Il y eut un silence. Un grand souffle avait passé, tout le souffle de l’infini, venu de là-bas, du mystère des plaines vierges. Et la famille suivait l’enfant, un des siens, qui s’en allait, par les déserts, porter la bonne semence humaine, sous le ciel immense.

« Ah ! murmura Benjamin, ses beaux yeux ouverts largement, fixés au loin, au bout de la terre, ah ! qu’il est heureux de voir d’autres fleuves, d’autres forêts, d’autres soleils ! »

Mais Marianne avait frissonné.

« Non, non ! petit, il n’y a pas d’autres fleuves que l’Yeuse, pas d’autres forêts que nos bois de Lillebonne, pas d’autre soleil que le soleil de Chantebled… Viens encore m’embrasser, embrassons-nous tous encore une bonne fois, et je vais guérir, et nous ne nous quitterons plus jamais, jamais ! »

Les rires recommencèrent avec les embrassades. Ce fut une grande journée, la date d’une victoire, la plus décisive que la famille eût remportée sur elle-même, en ne permettant pas à la discorde de la détruire. Désormais, elle était inexpugnable, souveraine.

Au crépuscule, le soir de ce jour, Mathieu et Marianne se retrouvèrent comme la veille, la main dans la main, près de la fenêtre d’où ils voyaient le domaine se dérouler jusqu’à l’horizon, cet horizon derrière lequel Paris soufflait sa grande haleine, la nuée fauve de sa forge géante. Mais combien peu cette soirée sereine ressemblait à l’autre, et quelle félicité les inondait, quel espoir infini de l’œuvre bonne et désormais certaine !

« Te sens-tu mieux ? Sens-tu tes forces revenir, ton cœur battre librement ?

— Oh ! mon ami, je me sens guérie, je ne mourais que de ma peine. Demain, je serai forte. »

Alors, Mathieu tomba dans une grande rêverie, en face de sa conquête, de ce domaine qui s’étendait sans fin, sous le soleil couchant. Et, de nouveau, les souvenirs s’évoquaient, il se rappelait la matinée lointaine de plus de quarante ans déjà, où il avait laissé Marianne et les enfants avec trente sous, dans le pavillon de chasse délabré, qu’ils habitaient à la lisière des bois, par économie. Ils avaient des dettes, ils étaient la gaie, la divine imprévoyance, avec ces quatre petites bouches affamées toujours, ce flot de filles et de garçons qu’ils laissaient couler librement de leur amour, de leur foi en la vie. Puis, il se rappelait encore son retour du soir, les trois cents francs de son mois, les calculs qu’il avait faits, pris d’une lâche inquiétude, troublé par l’égoïsme empoisonné dont il rapportait le frisson de Paris. Les Beauchêne, avec leur usine, avec leur petit Maurice, le fils unique qu’ils élevaient en futur prince, lui avaient prédit la misère noire, la mort sur la paille, à lui, à sa femme, à leur troupeau de mioches. Et les Séguin, leurs propriétaires d’alors, avaient étalé devant lui leurs millions, leur hôtel fastueux, empli de merveilles, l’écrasant, le prenant en dérision et en pitié, eux dont la sagesse savait se borner à un garçon et à une fille. Et ces pauvres Morange eux-mêmes lui avaient parlé de donner une royale dot à leur fille Reine, dans le rêve qu’ils faisaient alors d’une place de douze mille francs, pleins de dédain pour la misère voulue des familles nombreuses. Et il n’était pas jusqu’à ces Lepailleur, les gens du Moulin, qui ne témoignassent leur méfiance de ce bourgeois, coupable de leur devoir douze francs d’œufs et de lait, se demandant si l’on payait ses dettes, lorsqu’on gâchait sa vie, au point de faire tant d’enfants à sa femme. Ah ! c’était bien vrai, il sentait sa faute, il disait alors que jamais il n’aurait une usine, ni un hôtel, ni même un moulin, pas plus que jamais sans doute il ne gagnerait douze mille francs. Les autres avaient tout, lui n’avait rien. Les autres, les riches, étaient assez sages pour ne pas se charger de famille, et c’était lui, le pauvre, qui se mettait des enfants sur les bras, coup sur coup, sans compter. C’était fou. Et un souvenir délicieux lui revenait enfin, la folie de tendresse et d’espoir qui, après tous ces beaux raisonnements, l’avait jeté aux bras de sa Marianne, confiante, vaillante, dans la flamme du souverain désir qui voulait un enfant de plus, un être encore parmi l’éternelle création des êtres.

Puis, après quarante ans, voilà que sa folie était la sagesse. Il avait vaincu par sa divine imprévoyance, c’était le pauvre qui venait de battre les riches, le bon semeur jetant le grain à main pleine, certain de l’avenir, qui récoltait la moisson entière. Et sa journée nouvelle, la bonne journée qu’il vivait depuis le matin, recommençait, déroulait sa victoire. L’usine des Beauchêne, il l’avait aujourd’hui, par son fils Denis, il la revoyait telle qu’une ville en travail, avec le branle de ses machines, les millions accumulés, forgés sur ses enclumes. L’hôtel des Séguin, il l’avait aussi, par son fils Ambroise, plus luxueux encore, enrichi des dépouilles du négoce, aux quatre coins du globe. Le moulin des Lepailleur, il l’avait encore, par son fils Grégoire, décuplé d’importance, d’une prospérité nouvelle, comme un dernier cadeau de la fortune qui va d’elle-même au travail, à l’effort triomphant. Une punition tragique, démesurée, avait emporté les tristes Morange, en une tempête de sang et de démence. D’autres déchets sociaux passaient, étaient roulés au cloaque : Sérafine inutile, foudroyée dans sa jouissance, les Moineaud dispersés, gâtés, anéantis dans l’empoisonnement du milieu. Et lui, Mathieu, restait seul debout, vainqueur avec Marianne, en face de ce domaine de Chantebled, conquis par eux sur les Séguin, où leurs enfants Gervais et Claire régnaient maintenant, prolongeaient la dynastie de leur race. C’était leur royaume, les champs s’élargissaient à perte de vue, roulant une prodigieuse fertilité sous l’adieu du soir, disant la lutte, l’enfantement héroïque de toute leur existence. C’était leur œuvre, ce qu’ils avaient enfanté de vie, d’êtres et de choses, dans leur puissance d’aimer, dans la volonté de leur énergie, aimant, voulant, agissant, créant un monde.

« Vois donc, vois donc, murmura Mathieu, avec un grand geste, tout cela est né de nous, et il faut nous aimer encore, être heureux encore, pour que tout cela vive.

— Ah ! répondit Marianne gaiement, cela vivra toujours désormais, puisque nous venons de nous embrasser tous, dans la victoire. »

La victoire ! la victoire naturelle, nécessaire de la famille nombreuse ! Grâce à la famille nombreuse, à la poussée fatale du nombre, ils avaient fini par tout envahir, par tout posséder. La fécondité était la souveraine, l’invincible conquérante. Et cette conquête, elle s’était faite d’elle-même, ils ne l’avaient ni voulue ni organisée, ils ne la devaient, dans leur loyauté sereine, qu’au devoir rempli de leur longue tâche. Et ils étaient, la main dans la main, devant leur œuvre, tels que d’admirables héros, glorieux d’avoir été bons et forts, d’avoir beaucoup enfanté, beaucoup créé, donné au monde beaucoup de joie, de santé, d’espoir, parmi les éternelles luttes et les éternelles larmes.