Félicia/IV/17

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Félicia ou Mes Fredaines (1778)
Bibliothèque des curieux (p. 281-283).
Quatrième partie


CHAPITRE XVII


Où l’on verra des gens bien embarrassés.


Je cherchais ce qu’il y avait à répondre, quand le valet de chambre de milord Sydney parut et m’annonça que son maître, arrivé depuis un moment, se proposait de se rendre chez moi le soir ; mais j’avais besoin de le voir plus tôt ; je lui écrivis donc par son émissaire de venir sur l’heure, ayant à lui communiquer des choses de la dernière importance.

Puis, répondant à Mme de Kerlandec en deux mots, qui ne signifiaient rien, je fixais au surlendemain le rendez-vous qu’elle me demandait.

Cependant, je me trouvais dans un étrange embarras. La peine que me faisait éprouver le retour subit de milord m’apprenait trop combien le marquis m’était cher… Comment allais-je me comporter ?… que dire ?.. Quel arrangement prendre, dont l’un et l’autre de mes amants fût satisfait ? J’estimais milord Sydney, je lui devais beaucoup ; mais j’aimais le marquis de toute mon âme et je ne me sentais pas capable de le sacrifier… Je n’eus pas besoin de réfléchir longtemps pour me décider, je fus prête à rendre la terre, les bijoux, les équipages, plutôt que de renoncer à ma nouvelle conquête… Cependant, la dernière lettre de milord me rassurait un peu : retrouvant son ancienne maîtresse, il allait, sans doute, me laisser libre… Mais, alors, que devenait le pauvre comte ? me rendais-je contraire aux intérêts de son amour ? Allais-je souhaiter que Mme de Kerlandec ne lui appartînt jamais ?… Il m’intéressait ; il méritait d’être heureux, d’être dédommagé de tout ce qu’il avait souffert pour cette beauté constamment fatale à ceux qui l’avaient aimée…

Le marquis avait eu la délicatesse de ne me jamais faire de questions au sujet de l’aisance dont je jouissais. Son silence à cet égard prouvait qu’il me supposait une fortune indépendante, et qu’il ignorait que quelqu’un fît les frais de mon excessive dépense. Il n’était pas riche lui-même à proportion de sa naissance et de son état de guidon d’un corps de la maison du roi. Comment le mettre au fait de ma position et dans quelle circonstance, lorsqu’il s’agissait de lui dire : « Marquis, ta maîtresse ne peut plus disposer d’elle même : elle appartient à quelqu’un qui, dans ce moment, vient te l’enlever, ou bien je perds tout ce bien-être dont tu me voyais jouir, si je te demeure attachée ; mais je n’hésite pas : tout à l’amour, je donne la préférence à ses faveurs sur celle de la fortune. » J’étais sûre que de ces deux partis, l’un ou l’autre affligerait également mon cher marquis, sensible, généreux : s’il eût possédé tous les biens dont la noblesse de sa façon de penser le rendait digne, il eût mis son bonheur à faire pour moi les plus grands sacrifices ; mais je le savais dans l’impossibilité de me rien offrir…

Il vint justement interrompre mes cruelles réflexions. À son aspect, je ne pus retenir mes larmes. — Qu’est-ce donc, adorable Félicia ? dit-il, avec un transport mêlé d’amour et de crainte, vous pleurez ! quel malheur imprévu ?… — Le plus grand des malheurs, mon cher marquis, êtes-vous prêt à le partager ? — Vous me glacez d’effroi ! Nous allons être séparés…

À ces mots accablants, il tomba dans un fauteuil, presque sans connaissance. Le comte, qui le savait auprès de moi, accourut avec son empressement ordinaire ; il fut étonné de l’état violent où nous nous trouvions : son amitié fut vivement alarmée… Cependant, d’un regard expressif, j’appris au marquis que je souhaitais qu’il gardât le silence ; et prenant la parole, je dis au comte que je m’affligeais avec son ami d’une nouvelle fâcheuse qu’il venait de recevoir. Cette confidence équivoque fit diversion aux soupçons que le comte aurait pu former. Il plaignit le marquis et demanda d’être instruit plus en détail ; mais ce sujet fut encore éloigné par l’apparition de Sylvina, qui, informée de l’arrivée de milord, venait faire éclater dans mon appartement une indiscrète joie. Le comte frémit. Le marquis, me fixant avec des yeux pénétrants, me fit rougir. Il apprenait enfin que ce malheur, auquel je venais de le préparer, était le retour de Sydney… Nous nous taisions : le marquis s’accusant de la gêne où il nous voyait tous, sortit. Je n’osai lui faire des signes d’intelligence, de peur de trahir nos secrets ; mais j’étais sûre qu’il reviendrait à l’heure ordinaire : jamais le besoin de le revoir ne s’était fait sentir aussi vivement.