Félicia/IV/18

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Félicia ou Mes Fredaines (1778)
Bibliothèque des curieux (p. 284-286).
Quatrième partie


CHAPITRE XVIII


Comment j’appris au comte ce que nous étions convenus de lui cacher encore. — Ce qui nous arriva. — Ma première entrevue avec milord Sydney.


— Enfin donc, me dit le comte, lorsque nous ne fûmes plus que nous trois, enfin je touche au moment fatal qui va décider de ma vie ou de ma mort ! Il est de retour, ce funeste étranger, cet éternel obstacle à mon bonheur ! Je ne puis me dissimuler l’amour que Mme de Kerlandec a pour lui, et si vous-même, belle Félicia, vous, que milord Sydney devrait préférer à tout ce qui existe, si vous n’usez de tout ce pouvoir de vos charmes et de votre esprit pour le détourner de renouveler ses liaisons avec Mme de Kerlandec, je suis sûr que le seul bonheur, dont l’espérance me donnait le courage de vivre, va m’échapper une dernière fois…

Les pleurs dont cette plainte pathétique était accompagnée firent couler abondamment les nôtres. — Cher comte, lui dis-je à mon tour, avec tout l’intérêt d’un cœur qui lui était tendrement attaché, le bonheur chimérique de posséder Mme de Kerlandec ne doit pas être dans ce moment le principal objet de vos désirs : fermez votre âme aux chagrins, à la jalousie. C’est par une faveur bien préférable à la conquête d’une femme insensible que le sort veut aujourd’hui réparer toutes ses injustices à votre égard. (Il m’écoutait avec une attention avide.) — Quoi donc ? quel bonheur, dites-vous ? Madame ! ne différez plus… Mais, de quelle espérance peut-on me flatter ?… Que peut-il désormais m’arriver d’heureux à moi ? Non, chère Félicia, je ne prends point le change ; je ne puis être heureux que par… — Vous le serez, mon cher comte, par l’événement le plus avantageux pour vous, et s’il fallait choisir entre la main de l’insensible Kerlandec ou le bonheur inestimable que je puis vous prédire… — Achevez, mon impatience est au comble… hâtez-vous d’annoncer ce bonheur à celui qui n’a peut-être plus que quelques jours à vivre… — Vous vivrez. Votre digne père… — Mon père ? — Cette homme, aussi vertueux que malheureux, est justifié par l’aveu même de ceux qui l’avaient calomnié. Vous aurez la satisfaction de voir rendre à sa mémoire toute la justice qui lui est due, de jouir vous-même de votre état et de reprendre votre rang dans la société…

Ce que nous avions craint ne manqua point d’arriver. La révolution que cette ouverture fit éprouver au comte le priva subitement de l’usage de ses sens ; toute la maison était occupée à le secourir. Je le fis transporter à son appartement. Cependant je ne croyais pas avoir à me reprocher ma précipitation ; il était impossible qu’il ne vît milord Sydney, ou, du moins, qu’il ne le sût chez moi dans quelques moments. J’avais lieu de craindre les excès auxquels le comte était sujet à se laisser porter par ses passions ; il pouvait se détruire ; il pouvait attaquer milord Sydney, nous donner un spectacle tragique, attirer sur nous les plus grands malheurs. J’avais donc cru devoir verser en son âme une source d’espérances et de consolation. Son trouble était l’ouvrage du premier moment. Celui qui devait lui succéder allait être heureux. Je détournais son imagination, ses idées, des objets funestes qui commençaient à l’assaillir ; je prévenais les dangereux effets de la jalousie ; je ne fus même point désapprouvée de Sylvina. L’homme de confiance du comte accourut et lui fit une légère saignée qui fut bientôt suivie d’un sommeil assez calme.

Milord Sydney parut enfin ; il me serra dans ses bras avec les expressions de la plus vive tendresse ; mais j’y répondis d’autant plus froidement que je craignais d’avoir ensuite à rougir de ma perfidie si je faisais des efforts pour rendre mes caresses plus empressées. En un mot, je ne reçus pas milord Sydney même aussi bien que l’aurait permis, sans mes réflexions, le sincère attachement que j’avais pour lui.

Cependant il n’avait pas été maître de dissimuler la surprise que lui causait le prodigieux changement du visage de Sylvina ; le mouvement qu’il fit quand notre amie s’approcha pour l’embrasser n’échappa point à celle-ci : — Avouez, milord, dit-elle, en faisant des efforts pour paraître sereine et même assez gaie, avouez qu’ailleurs que chez moi vous ne m’auriez point reconnue ? — Puis cette naïveté qui se concilie si singulièrement chez les femmes avec leur dissimulation naturelle lui fit ajouter : — Que cette petite folle est heureuse d’avoir payé dès son enfance, et à si bon marché, le tribut fatal qui m’a tout enlevé !

Je fus un peu piquée de ce mouvement jaloux, qui me prouvait que, malgré l’amitié la plus sincère, une femme enlaidie ne pardonne point à celle qui conserve de la beauté.