Félicia/IV/25

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Félicia ou Mes Fredaines (1778)
Bibliothèque des curieux (p. 302-304).
Quatrième partie


CHAPITRE XV


Indéfinissable.


Je jouissais d’avance de la délicieuse surprise que j’allais causer au marquis en lui annonçant ce qui m’était arrivé d’heureux. Il parut enfin ; mille baisers passionnés furent le prélude des confidences intéressantes que j’avais à lui faire. La joie dont elles le transportaient ne se décrit point. Je ne risquais rien d’avancer que bientôt, sans doute, milord Sydney légitimerait ma naissance, en épousant sa chère Zéila… Quoi ! le meurtrier de son mari ! s’écrieront ici nos sentimenteurs modernes !… Mais non, ils n’auront pas lu cet ouvrage, fait pour les effrayer dès son début. De bons humains, beaucoup moins délicats, mais plus indulgents, qui auront supporté jusqu’ici la lecture de ces folies, ne seront point révoltés de ce mariage. Zéila, je l’avoue, avait manqué pour la première fois de délicatesse, et peut-être d’honnêteté, en épousant celui qui, sous ses yeux, avait noyé son amant ; mais je crois en avoir dit ailleurs assez pour la justifier, du moins autant que peut être justifié le cœur d’une esclave, telle qu’elle était quand elle connut Sydney pour la première fois, ayant perdu cet amant, qu’elle regardait plutôt comme un maître qui l’avait achetée pour ses plaisirs. Elle s’était vue forcée de choisir entre deux extrêmes, M. de Kerlandec ou la misère et la mort. Depuis ce temps, l’éducation, l’expérience, l’usage du monde avaient mis ses sentiments et ses principes à l’unisson de nos mœurs ; mais retrouvant un bien qu’on lui avait inhumainement ravi, n’ayant jamais été attachée à son époux qui l’avait voulu priver de son enfant chéri, devait-elle à la mémoire de cet homme dur, on peut dire de cet ennemi, de ne devenir jamais heureuse, quand l’occasion s’offrait de réparer toutes ses pertes, de guérir toutes les plaies de son cœur ? Il est des cas particuliers qui font naître des exceptions aux lois générales, aux principes établis. Telle était la position réciproque de Zéila et de milord Sydney. Telle était (j’en dis un mot ici pour n’en plus parler), telle était la position de Sydney à mon égard. Qui pourra me prouver que nos liaisons, effets naturels des circonstances, de la sympathie, du tempérament, fussent des crimes atroces, en accordant même que les êtres formés d’un même sang ne doivent point serrer entre eux les nouveaux nœuds qui me liaient à mon père, à mon frère ? Mais laissons cette thèse délicate ; je ne prétends pas prouver que tout était bien ; tout était du moins réparable. Il était donc inutile de se désoler, de se juger avec rigueur, de se rendre malheureuse à jamais. Quel bien en eût-il résulté ?

Le marquis pensait tout à fait de même que moi sur cet article. Il se trouvait enfin à même de me parler sans contrainte au sujet de milord Sydney. — Ma chère Félicia, me dit-il, je t’avoue que le retour de milord m’assassinait. Je ne doutais plus de vos liaisons ; je ne supportais plus l’alternative de te perdre ou de te partager. Cet homme, seulement trop âgé pour toi, puisqu’il est en effet ton père, est d’ailleurs très aimable, je le sais… Pouvais-je manquer de m’en informer ? — N’y pensons plus, mon cher. — Tu l’as aimé ? — Je ne m’en défends pas. Peut-être la force du sang prépara-t-elle un penchant que le tempérament détermina. — Et ton frère ! ce beau Monrose ? — Marquis, vous m’étonnez ! Qui peut vous en avoir tant appris ? — Toi-même ; dans les premiers temps de notre connaissance, un jour que tu m’avais permis d’écrire un billet à côté de toi, ne baisais-tu pas tendrement le portrait de ton frère et ne disais-tu pas : « Bel amour, petit fripon ! » Dieu sait combien d’infidélités tu me fais maintenant avec ces beautés d’Angleterre ! Sois sage. Si tu ne devais pas l’être là-bas plus qu’ici, ce n’aurait pas été la peine de se priver de toi. — Nigaud ! je disais cela pour m’assurer, pour vous donner un peu de jalousie. Cela voulait dire : « Marquis de glace, aimez donc un peu. Je ne suis pas d’une rigueur à désespérer les gens. — Ah, friponne ! je ne prends pas le change, je sais… — Allons, monsieur, soyez sage vous-même, interrompis-je, sentant qu’il ne l’était guère. Non, je ne le veux pas… je vous boude… vous deviez du moins faire semblant d’ignorer…

Mais ma feinte bouderie ne lui en imposait point ; il me serrait dans ses bras… Déjà les miens le pressaient avec transport… le même désir… il me faisait respirer son âme… je lui rendais la mienne. Nous n’étions plus… Nous ressuscitâmes un moment… pour mourir de nouveau… Dieux !… quelle nuit !… quel homme !… quel amour !…