Félicia/IV/26

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Félicia ou Mes Fredaines (1778)
Bibliothèque des curieux (pp. 304-306).
Quatrième partie


CHAPITRE XXVI


Comment se passa la seconde entrevue avec ma mère et comment le docteur Béatin se trouva dans un étrange embarras.


Quoique les tendres ardeurs du marquis ne m’eussent laissé que quelques heures de sommeil, je m’éveillai plus tôt qu’à l’ordinaire et me levai tout de suite. Impatiente de revoir mon aimable mère, je fis à la hâte une toilette du matin et partis sans Sylvina, pour qui dormir était devenu l’un des plus grands plaisirs de la vie. Il n’était pas encore jour chez Zéila, mais le suisse avait des ordres, je fus reçue. Qu’elle était belle dans son lit ! quel incarnat ! Qu’une de nos femmes à rouge, à blanc, à pommades, eût paru hideuse à côté de Zéila ! À mon âge, je lui disputais à peine le prix de la fraîcheur ! Quelles grâces donnait à son sourire la satisfaction dont on voyait qu’elle jouissait intérieurement ! Je prévenais son envie. Elle avait oublié, la veille, de me demander un moment d’entretien particulier ; elle était sur le point de m’envoyer chercher.

— Tout me sourit maintenant, dit-elle, en me tendant un bras d’albâtre, avec lequel elle m’attira pour me donner un baiser. — Viens, prends place sur mon lit, chère petite, et causons, non pas comme mère et fille, mais comme deux amies désormais inséparables. — Que cette familiarité me plaisait ! Cependant je ne pouvais pas me défendre de certaine timidité. Je craignais que ma mère, ayant peut-être connaissance de ma vie mondaine, ne voulût me faire des reproches, exiger le sacrifice de ma liberté, de mes habitudes. Naturellement indépendante, accoutumée à ne rien refuser, à ne penser, à n’agir que d’après moi-même, je ne me sentais pas capable de me soumettre à la gêne… Cependant je me trouvais sous puissance de père et de mère ! Qu’allaient-ils exiger de moi ? Mais cette inquiétude fut de peu de durée.

Ma mère voulait d’abord savoir d’où nous connaissions Robert, et par quel hasard il se trouvait avec nous. Je lui fis un abrégé succinct des malheurs du comte. Elle était bien éloignée, malgré les insinuations de Dupuis, de le croire d’une naissance aussi distinguée et même de lui supposer une âme honnête : toutes les apparences avaient déposé contre lui. Mon récit la désabusait. Elle donnait des larmes aux aventures tragiques, où la violence de sa passion et le désespoir avaient mis si souvent en danger les jours de l’infortuné Robert…

Un laquais vint demander s’il devait introduire un ecclésiastique qui disait avoir les plus importantes nouvelles à communiquer. — Maman, m’écriai-je, si ce pouvait être le docteur Béatin ! — Je n’en doute pas, répondit-elle. C’est un homme, ajouta le laquais, qui dit avoir remis avant-hier une lettre au portier… — Ah ! c’est lui, c’est Béatin, dîmes-nous à la fois ; qu’on le fasse entrer.

Je reconnus parfaitement mon coquin, dont le costume seulement n’était plus le même ; au lieu de l’habit ecclésiastique ordinaire qu’il avait autrefois, il portait maintenant celui de prêtre de l’Oratoire. C’est du moins ce qu’il nous apprit, quand je lui fis demander par Zéila ce que signifiaient certain collet blanc et des manches étroites. D’ailleurs le maintien du drôle était encore plus hypocrite, ses yeux plus pénitents, plus faux, ses reins plus souples, plus exercés aux courbettes. Il fut un peu surpris de trouver une femme auprès de ma mère, qu’il espérait entretenir seule. J’avais une calèche dont la gaze abaissée me cachait au cafard défiant que je voyais s’efforcer de démêler mes traits ; peut-être m’eût-il reconnue, quoiqu’il y eût déjà longtemps que nous n’eussions eu l’honneur de nous voir.

— Quelles nouveautés intéressantes m’amènent si matin, monsieur le docteur ? dit ma mère d’un ton sec, dont l’oratorien parut interdit. — Vous m’excuserez, madame… Mais, d’après ce que j’ai pris la liberté de faire savoir à madame… si les choses… que j’aurais peut-être à y ajouter y ressemblaient… madame concevrait sans doute la nécessité de ne pas différer notre entretien… — Non, non, monsieur. Je déteste tous ces mystères. Madame est ma meilleure amie ; je n’ai rien de caché pour elle. Vos secrets regardent mon fils ; madame le connaît. Expliquez-vous, et surtout ne mentez pas. (Béatin rougit.) — Ce que j’aurais à dire à madame ne regarde plus monsieur son fils… — Et de quoi s’agit-il donc ? — De milord Sydney, madame. — De milord Sydney ?… Je le vis hier, je le compte voir ce matin. Mais, voyons, monsieur, vous vous plaisez donc à nous distiller des calomnies ? Mon fils perdu, mon fils parti pour les colonies ? Il est retrouvé, ce cher fils ; je le reverrai sous peu de jours, et j’ai les plus grandes obligations aux personnes honnêtes qui ont bien voulu prendre soin de lui (le traître souriait ironiquement). — Dans ce cas, madame, je n’ai plus rien à dire… je m’y perds… Puisque madame est mieux instruite que je ne le suis moi-même, il est inutile que je demeure. — Vous resterez, monsieur, dis-je avec vivacité, me levant et le retenant par le bras, comme il faisait un mouvement pour se retirer… Ma mère sonna. — Qu’il y ait quelqu’un à ma porte, dit-elle, et qu’on reçoive tout le monde… Nous entendîmes siffler ; l’instant d’après, on annonça Madame Sylvina et milord Sydney.