Félicie

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Texte établi par Pierre DuviquetHaut Cœur et Gayet jeune (2p. 433-475).


FÉLICIE,

COMÉDIE EN UN ACTE ET EN PROSE,


Imprimée dans le Mercure de France du mois de mars 1757. Elle n’a point eté jouée.



Acteurs

FÉLICIE.
LUCIDOR.
LA FÉE, sous le nom d’Hortense.
LA MODESTIE.
DIANE.
Troupe de chasseurs.


Scène première

FÉLICIE, LA FÉE, sous le nom d’HORTENSE



FÉLICIE

Il faut avouer qu’il fait un beau jour.


HORTENSE

Aussi y a-t-il longtemps que nous nous promenons.


FÉLICIE

Aussi le plaisir d’être avec vous, qui est toujours si grand pour moi, ne m’a-t-il jamais été si sensible.


HORTENSE

Je crois, en effet, que vous m’aimez, Félicie.


FÉLICIE

Vous croyez, Madame ? Quoi ! n’est-ce que d’aujourd’hui que vous êtes bien sûre de cette vérité-là, vous, avec qui je suis dès mon enfance, vous, à qui je dois tout ce que je puis avoir d’estimable dans le cœur et dans l’esprit !


HORTENSE

Il est vrai que vous avez toujours été l’objet de mes complaisances ; et s’il vous reste encore quelque chose à désirer de mon pouvoir et de ma science, vous n’avez qu’à parler, Félicie ; je ne vous ai aujourd’hui menée ici que pour vous le dire.


FÉLICIE

Vos bontés m’ont-elles rien laissé à souhaiter ?


HORTENSE

N’y a-t-il point quelque vertu, quelque qualité dont je puisse encore vous douer ?


FÉLICIE

Il n’y en a point dont vous n’ayez voulu embellir mon âme.


HORTENSE

Vous avez bien de l’esprit, en demandez-vous encore ?


FÉLICIE

Je m’en fie à votre tendresse, elle m’en a sans doute donné tout ce qu’il m’en faut.


HORTENSE

Parcourez tous les avantages possibles, et voyez celui que je pourrais augmenter en vous, ou bien ajouter à ceux que vous avez : rêvez-y.


FÉLICIE

J’y rêve, puisque vous me l’ordonnez, et jusqu’ici je ne vois rien ; car enfin, que demanderais-je ? Attendez pourtant, Madame ; des grâces, par exemple, je n’y songeais point ; qu’en dites-vous ? il me semble que je n’en ai pas assez.


HORTENSE

Des grâces, Félicie ! je m’en garderai bien ; la nature y a suffisamment pourvu ; et si je vous en donnais encore, vous en auriez trop ; je vous nuirais.


FÉLICIE

Ah, Madame ! ce n’est assurément que par bonté que vous le dites ?


HORTENSE

Non, je vous parle sérieusement.


FÉLICIE

Je pense pourtant que je n’en serais que mieux, si j’en avais un peu plus.


HORTENSE

L’industrie de toutes vos réponses m’a fait deviner que vous en viendriez là.


FÉLICIE

Hélas, Madame ! c’est de bonne foi ; si je savais mieux, je le dirais.


HORTENSE

Songez que c’est peut-être de tous les dons le plus dangereux que vous choisissez, Félicie.


FÉLICIE

Dangereux, Madame ! oh ! que non : vous m’avez trop bien élevée ; il n’y a rien à craindre.


HORTENSE

Vous ne vous y arrêtez pourtant que par l’envie de plaire.


FÉLICIE

Mais, de plaire : non, ce n’est pas positivement cela ; c’est qu’on a l’amitié de tout le monde quand on est aimable, et l’amitié de tout le monde est utile et souhaitable.


HORTENSE

Oui, l’amitié, mais non pas l’amour de tout le monde.


FÉLICIE

Oh ! pour celui-là, je n’y songe pas, je vous assure.


HORTENSE

Vous n’y songez pas, Félicie ? Regardez-moi ; vous rougissez : êtes-vous sincère ?


FÉLICIE

Peut-être que je ne le suis pas autant que je l’ai cru.


HORTENSE

N’importe : puisque vous le voulez, soyez aimable autant qu’on le peut être.

Hortense la frappe de la main sur l’épaule.


FÉLICIE
, tressaillant de joie.

Ah !… Je vous suis bien obligée, Madame.


HORTENSE

Vous voilà pourvue de toutes les grâces imaginables.


FÉLICIE

J’en ai une reconnaissance infinie ; et apparemment qu’il y a bien du changement en moi, quoique je ne le voie pas.


HORTENSE

C’est-à-dire que vous voulez en être sûre. (Elle lui présente un petit miroir.) Tenez, regardez-vous. (Félicie se regarde. Hortense continue.) Comment vous trouvez-vous ?


FÉLICIE

Comblée de vos bontés ; vous n’y avez rien épargné.


HORTENSE

Vous vous en réjouissez ; je ne sais si vous ne devriez pas en être inquiète.


FÉLICIE

Allez, Madame, vous n’aurez pas lieu de vous en repentir.


HORTENSE

Je l’espère ; mais à ce présent que je viens de vous faire, j’y prétends joindre encore une chose. Vous allez dans le monde, je veux vous rendre heureuse ; et il faut pour cela que je connaisse parfaitement vos inclinations, afin de vous assurer le genre de bonheur qui vous sera le plus convenable. Voyez-vous cet endroit où nous sommes ? C’est le monde même.


FÉLICIE

Le monde ! et je croyais être encore auprès de notre demeure.


HORTENSE

Vous n’en êtes pas éloignée non plus ; mais ne vous embarrassez de rien : quoi qu’il en soit, votre cœur va trouver ici tout ce qui peut déterminer son goût.


Scène II

FÉLICIE, HORTENSE, LA MODESTIE



HORTENSE
, à la Modestie, qui est à quelques pas.

Vous, approchez. (Quand la Modestie est venue.) C’est une compagne que je vous laisse, Félicie ; elle porte le nom d’une de vos plus estimables qualités, la modestie, ou plutôt la pudeur.


FÉLICIE

Je ne sais tout ce que cela signifie ; mais je la trouve charmante, et je serai ravie d’être avec elle : nous ne nous quitterons donc point ?


HORTENSE

Votre union dépend de vous ; gardez toujours cette qualité dont elle porte le nom, et vous serez toujours ensemble.


FÉLICIE
, s’en allant à elle.

Oh ! vraiment ! nous serons donc inséparables.


HORTENSE

Adieu, je vous laisse ; mais je ne vous abandonne point.


FÉLICIE

Votre retraite m’afflige. Que sais-je ce qui peut m’arriver ici où je ne connais personne ?


HORTENSE

N’y craignez rien, vous dis-je ; c’est moi qui vous y protège. Adieu.


Scène III

FÉLICIE, LA MODESTIE



FÉLICIE

Sur ce pied-là, soyons donc en repos, et parcourons ces lieux. Voilà un canton qui me paraît bien riant ; ma chère compagne, allons-y ; voyons ce que c’est.


LA MODESTIE

Non, j’y entends du bruit ; tournons plutôt de l’autre côté ; je le crois plus sûr pour vous.


FÉLICIE

Qu’appelez-vous plus sûr ?


LA MODESTIE

Oui ; vous êtes extrêmement jolie, et l’endroit où vous voulez vous engager me paraît un pays trop galant.


FÉLICIE

Eh bien ! est-ce qu’on m’y fera un crime d’être jolie, dans ce pays galant ? Ne sommes-nous ici que pour y visiter des déserts ?


LA MODESTIE

Non ; mais je prévois de l’autre côté les pièges qu’on y pourra tendre à votre cœur, et franchement, j’ai peur que nous ne nous y perdions.


FÉLICIE

Eh ! comment l’entendez-vous donc, s’il vous plaît, ma chère compagne ? Quoi ! sous le prétexte qu’on est aimable, on n’osera pas se montrer ; il ne faudra rien voir, toujours s’enfuir, et ne s’occuper qu’à faire la sauvage ? La condition d’une jolie personne serait donc bien triste ! Oh ! je ne crois point cela du tout ; il vaudrait mieux être laide : je redemanderais la médiocrité des agréments que j’avais, si cela était ; et à vous entendre dire, ce serait une vraie perte pour une fille que de perdre sa laideur ; ce serait lui rendre un très mauvais service que de la rendre aimable, et on ne l’a jamais compris de cette manière-là.


LA MODESTIE

Écoutez, Félicie, ne vous y trompez pas ; les grâces et la sagesse ont toujours eu de la peine à rester ensemble.


FÉLICIE

À la bonne heure : s’il n’y avait pas un peu de peine, il n’y aurait pas grand mérite. À l’égard des pièges dont vous parlez, il me semble à moi qu’il n’est pas question de les fuir, mais d’apprendre à les mépriser ; et pourquoi ? parce qu’ils sont inutiles pour qui les méprise, et qu’en les fuyant d’un côté, on peut les trouver d’un autre. Voilà mes idées, que je crois bonnes.


LA MODESTIE

Elles sont hardies.


FÉLICIE

Toutes simples. Que peut-il m’arriver dans le canton que vous craignez tant ? Voyons ; si je plais, on m’y regardera, n’est-il pas vrai ? Supposons même qu’on m’y parle. Eh bien ! qu’on m’y regarde, qu’on m’y parle, qu’on m’y fasse des compliments, si l’on veut, quel mal cela me fera-t-il ? sont-ce là ces pièges si redoutables, qu’il faille renoncer au jour pour les éviter ? Me prenez-vous pour un enfant ?


LA MODESTIE

Vous avez trop de confiance, Félicie.


FÉLICIE

Et vous, bien des terreurs paniques, Modestie.


LA MODESTIE

Je suis timide, il est vrai ; c’est mon caractère.


FÉLICIE

Fort bien ; et moyennant ce caractère, nous voilà donc condamnées à rester là : nos relations seront curieuses !


LA MODESTIE

Je ne vous dis pas de rester là ; voyons toujours ce côté, il est plus tranquille.


FÉLICIE

Quelle antipathie avez-vous pour l’autre ?


LA MODESTIE

Quel dégoût vous prend-il pour celui-ci ?


FÉLICIE

C’est qu’il me réjouit moins la vue.


LA MODESTIE

Et moi, c’est que je fuis le danger que je soupçonne ici.


FÉLICIE

Mais pour le fuir, il faut le voir.


LA MODESTIE

Il n’est quelquefois plus temps de le fuir, quand on l’a vu.


FÉLICIE

Encore une fois, pour fuir, il faut un objet ; on ne fuit point sans avoir peur de quelque chose, et je ne vois rien qui m’épouvante.


LA MODESTIE

Disons mieux ; vous avez des charmes, et vous voulez qu’on les voie.


FÉLICIE

Et parce que j’en ai, il faut que je les cache, il faut que l’obscurité soit mon partage ! Eh ! que ne m’a-t-on dit que c’était le plus grand malheur du monde que d’être jolie, puisqu’il faut être esclave des conséquences de son visage ? Ne voyez-vous pas bien que la raison n’est point d’accord de cela ?


LA MODESTIE

Plus que vous ne croyez.


FÉLICIE

Je me suis donc étrangement trompée ; j’ai souhaité d’être aimable, afin qu’on m’aimât dès qu’on me verrait, ce qui est assurément très innocent ; et il se trouverait que, selon vos chicanes, ce serait afin qu’on ne me vît jamais : en vérité, je ne saurai goûter ce que vous me dites.


LA MODESTIE

Je n’insiste plus ; il en sera ce qui vous plaira.


FÉLICIE

Il en sera ce qui me plaira ! Ce n’est pas là répondre ; je veux que vous soyez de mon avis, dès que j’ai raison. Puisque vous êtes la Modestie, on est bien aise d’avoir votre approbation.


LA MODESTIE

Je vous ai dit ce que je pensais.


FÉLICIE

Allons, allons, je vois bien que vous vous rendez. (Ici on entend une symphonie.) Mais me trompé-je ? Entendez-vous la gaieté des sons qui partent de ce côté-là ? Nous nous y amuserons assurément ; il doit y avoir quelque agréable fête. Que cela est vif et touchant !


LA MODESTIE

Vous ne le sentez que trop.


FÉLICIE

Pourquoi trop ? Est-ce qu’il n’est pas permis d’avoir du goût ? Allez-vous encore trembler là-dessus ?


LA MODESTIE

Le goût du plaisir et de la curiosité mène bien loin.


FÉLICIE

Parlez franchement ; c’est qu’on a tort d’avoir des yeux et des oreilles, n’est-ce pas ? Ah ! que vous êtes farouche !(La symphonie recommence.) Ce que j’entends là me fait pourtant grand plaisir… Prêtons-y un peu d’attention… Que cela est tendre et animé tout ensemble !


LA MODESTIE

J’entends aussi du bruit de l’autre côté ; écoutez, je crois qu’on y chante.

On chante.

De la vertu suivez les lois,
Beautés qui de nos cœurs voulez fixer le choix.
Les attraits qu’elle éclaire en brillent davantage.
Est-il rien de plus enchanteur
Que de voir sur un beau visage
Et la jeunesse et la pudeur ?


LA MODESTIE
continue.

Ce que cette voix-là m’inspire ne m’effraie point, par exemple : elle a quelque chose de noble.


FÉLICIE

Oui, elle est belle, mais sérieuse.


Scène IV

FÉLICIE, LA MODESTIE, DIANE, dans l’éloignement.



LA MODESTIE

C’est un charme différent. Mais, que vois-je ? tenez, Félicie : voyez-vous cette dame qui nous regarde d’une façon si riante, et qui semble nous inviter à venir à elle ? Qu’elle a l’air respectable !


FÉLICIE

Cela est vrai, je lui trouve de la majesté.


LA MODESTIE

Elle sort de chez elle, apparemment ; voulez-vous l’aborder ? Je m’y rends volontiers.


FÉLICIE

N’allons pas si vite ; elle a quelque chose de grave qui m’arrête.


LA MODESTIE

Elle vous plaît pourtant ?


FÉLICIE

Oui, je l’avoue.


LA MODESTIE

Allons donc, je crois qu’elle nous attend ; elle paraît faire les avances.


FÉLICIE

J’aurais bien voulu voir ce qui se passe de l’autre côté.

Scène V

FÉLICIE, LA MODESTIE, DIANE, LUCIDOR, au fond du théâtre.



FÉLICIE

Mais voici bien autre chose ; regardez à votre tour, et voyez à gauche ce beau jeune homme qui vient de paraître, accompagné de ces jolis chasseurs, et qui nous salue ; il ne nous épargne pas non plus les avances.


LA MODESTIE

Ne le regardons point, il m’inquiète ; allons plutôt à cette dame.


FÉLICIE

Attendez.


LA MODESTIE

Elle avance.


DIANE

Voulez-vous bien que j’approche, mon aimable fille ? Peut-être ne connaissez-vous pas ces lieux, et vous voyez l’envie que j’ai de vous y servir. Ne me refusez pas d’entrer chez moi ; je chéris la vertu, et vous y serez en sûreté.


FÉLICIE
, la saluant.

Je vous rends grâces, Madame, et je verrai.


DIANE

Eh ! pourquoi voir ? Votre jeunesse et vos charmes vous exposent ici ; n’hésitez point ; croyez-moi, suivez le conseil que je vous donne. (Ici le jeun e homme la regarde, lui sourit et la salue ; elle lui rend le salut.) Voici un jeune homme qui vous distrait, et qui pourtant mérite bien moins votre attention que moi.


FÉLICIE

J’en fais beaucoup à ce que vous me dites ; mais cela ne me dispense pas de le saluer, puisqu’il me salue.

Lucidor lui fait encore des révérences, et elle les rend.


DIANE

Encore des révérences !


FÉLICIE

Vous voyez bien qu’il continue les siennes.


LA MODESTIE
, à Diane.

Emmenez-la, Madame, avant qu’il nous aborde.


FÉLICIE

Mais vous voulez donc que je sois malhonnête ?


LUCIDOR
, approchant.

Beauté céleste, je règne dans ces cantons ; j’ose assurer qu’ils sont les plus riants ; daignez les honorer de votre présence.


FÉLICIE

Je serais volontiers de cet avis-là, l’aspect m’en plaît beaucoup.


DIANE
, la prenant par la main.

Commencez par les lieux que j’habite ; plus d’irrésolution ; venez.


LUCIDOR
, la prenant par l’autre main.

Quoi ! l’on vous entraîne, et vous me rejetez !


FÉLICIE

Non, je vous l’avoue, il n’y a rien d’égal à l’embarras où vous me mettez tous deux ; car je ne saurais prendre l’un que je ne laisse l’autre ; et le moyen d’être partout !


LA MODESTIE

Trop faible Félicie !


FÉLICIE
, à la Modestie.

Oh ! vraiment, je sais bien que vous n’y feriez pas tant de façons ; vous en parlez bien à votre aise.


LUCIDOR

Vous me haïssez donc ?


FÉLICIE

Autre injustice.


DIANE

Je suis sûre qu’il vous en coûte pour me résister, et que votre cœur me regrette.


FÉLICIE

Eh ! mais sans doute ; mais mon cœur ne sait ce qu’il veut, voilà ce que c’est ; il ne choisit point ; tenez, il vous voudrait tous deux ; voyez, n’y aurait-il pas moyen de vous accorder ?


DIANE

Non, Félicie, cela ne se peut pas.


LUCIDOR

Pour moi, j’y consens : que Madame vous suive où je vais vous mener, je ne l’en empêche pas ; ma douceur et ma bonne foi me rendent de meilleure composition qu’elle.


FÉLICIE

Eh bien ! voilà un accommodement qui me paraît très raisonnable, par exemple ; ne nous quittons point, allons ensemble.


LA MODESTIE
, bas à Félicie.

Ah ! le fourbe !


FÉLICIE
, à part les premiers mots.

Vous en jugez mal, il n’a point cet air-là. Allons, Madame ; ayez cette complaisance-là pour moi, qui vous aime : considérez que je suis une jeune personne à qui l’âge donne une petite curiosité pardonnable et sans conséquence ; je vous en prie, ne me refusez pas.


DIANE

Non, Félicie ; vous ne savez pas ce que vous demandez ; son commerce et le mien sont incompatibles ; et quand je vous suivrais, j’aurais beau vous donner mes conseils, ils vous seraient inutiles.


LUCIDOR

Mille plaisirs innocents vous attendent où nous allons.


FÉLICIE

Pour innocents, j’en suis persuadée ; il serait inutile de m’en proposer d’autres.


DIANE

Il vous dit qu’ils sont innocents, mais ils cessent bientôt de l’être.


FÉLICIE

Tant pis pour eux ; sauf à les laisser là, quand ils ne le seront plus.


DIANE

Je vous en promets, moi, de plus satisfaisants, quand vous les aurez un peu goûtés, des plaisirs qui vont au profit de la vertu même.


FÉLICIE

Je n’en doute pas un instant, j’en ai la meilleure opinion du monde, assurément, et je les aime d’avance ; je vous le dis de tout mon cœur. Mais prenons toujours ceux-ci qui se présentent, et qui sont permis ; voyons ce que c’est, et puis nous irons aux vôtres : est-ce que j’y renonce ?


DIANE

Ils vous ôteront le goût des miens.


LA MODESTIE

Pour moi, je ne veux pas des siens ; prenez-y garde.


FÉLICIE

Oh ! je sais toujours votre avis, à vous, sans que vous le disiez.


LUCIDOR

Quel ridicule entêtement ! Je n’ai que vos bontés pour ressource.


DIANE

Pour la dernière fois, suivez-moi, ma fille.


FÉLICIE

Tenez, vous parlerai-je franchement ? Cette rigueur-là n’est point du tout persuasive, point du tout : austérité superflue que tout cela ; l’excès n’est point une sagesse, et je sais me conduire.


DIANE

Vous le préférez donc ? Adieu.


FÉLICIE
, impatiemment.

Ahi !


LUCIDOR
, à genoux.

Au nom de tant de charmes, ne vous rendez point ; songez qu’il ne s’agit que d’une bagatelle.


FÉLICIE
, à Lucidor.

Oui, mais levez-vous donc ; ne faites rien qui lui donne raison.


LA MODESTIE

Cette dame s’en va.


LUCIDOR

Laissez-la aller ; vous la rejoindrez.


DIANE

Adieu, trop imprudente Félicie.


FÉLICIE

Bon, imprudente ! Je ne vous dis pas adieu, moi ; j’irai vous retrouver.


DIANE

Je ne l’espère pas.


FÉLICIE

Et moi, je le sais bien ; vous le verrez.


LA MODESTIE

Que vous m’alarmez ! Elle est partie ; il ne vous reste plus que moi, Félicie, et peut-être nous séparons-nous aussi.


Scène VI

LA MODESTIE, FÉLICIE, LUCIDOR



FÉLICIE

À qui en avez-vous ? à qui en a-t-elle ? Dites-moi donc le crime que j’ai fait ; car je l’ignore ! De quoi s’est-elle fâchée ? De quoi l’êtes-vous ? Où cela va-t-il ?


LUCIDOR

Si le plaisir qu’on sent à vous voir la chagrine, sa peine est sans remède, Félicie ; mais n’y songez plus, nous nous passerons bien d’elle.


FÉLICIE

Il est pourtant vrai que, sans vous, je l’aurais suivie, Seigneur.


LUCIDOR

Vous repentez-vous déjà d’avoir bien voulu demeurer ? Que nous sommes différents l’un de l’autre ! Je ferais ma félicité d’être toujours avec vous : oui, Félicie, vous êtes les délices de mes yeux et de mon cœur.


FÉLICIE

À merveille ! voilà un langage qui vient fort à propos ! Courage ! si vous continuez sur ce ton-là, je pourrai bien avoir tort d’être ici.


LUCIDOR

Eh ! qui pourrait condamner les sentiments que j’exprime ? Jamais l’amour offrit-il d’objet aussi charmant que vous l’êtes ? Vos regards me pénètrent ; ils sont des traits de flamme.


FÉLICIE
, impatiente.

Je vous dis que ces flammes-là vont encore effaroucher ma compagne.

La Modestie paraît sombre.


LUCIDOR

Eh ! quel autre discours voulez-vous que je vous tienne ? Vous ne m’inspirez que des transports, et je vous en parle ; vous me ravissez, et je m’écrie ; vous m’embrasez du plus tendre et du plus invincible de tous les amours, et je soupire.


FÉLICIE

Ah ! que j’ai mal fait de rester !


LUCIDOR

Ô ciel ! quel discours !


LA MODESTIE

Vous voyez ce qui en est.


FÉLICIE
, à la Modestie.

Au moins, ne me quittez pas.


LA MODESTIE

Il est encore temps de vous retirer.


FÉLICIE

Oh ! toujours temps ! aussi n’y manquerai-je pas, s’il continue. Ah !


LUCIDOR

De grâce, adorable Félicie, expliquez-moi ce soupir ; à qui s’adresse-t-il ? Que signifie-t-il ?


FÉLICIE

Il signifie que je vais m’en retourner, et que vous n’êtes pas raisonnable.


LA MODESTIE

Allons donc, sauvez-vous.


LUCIDOR

Non, vous ne vous en retournerez pas sitôt ; vous n’aurez pas la cruauté de me déchirer le cœur.


FÉLICIE

En un mot, je ne veux pas que vous m’aimiez.


LUCIDOR

Donnez-moi donc la force de faire l’impossible.


FÉLICIE

L’impossible ! et toujours des expressions tendres ! Eh bien ! si vous m’aimez, ne me le dites point.


LUCIDOR

En quel endroit de la terre irez-vous, où l’on ne vous le dise pas ?


FÉLICIE
, à la Modestie.

Je n’ai point de réplique à cela ; mais je vous défie de me rien reprocher, car je me défends bien.


LUCIDOR

Content de vous voir, de vous aimer, je ne vous demande que de souffrir mes respects et ma tendresse.


FÉLICIE
, à la Modestie.

Cela ne prend rien sur mon cœur ; ainsi, ne vous inquiétez pas ; ce ne sera rien.


LA MODESTIE

Son respect vous trompe et vous séduit.


LUCIDOR
, à la Modestie.

Vous, qui l’accompagnez, d’où vient que vous vous déclarez mon ennemie ?


LA MODESTIE

C’est que je suis l’amie de la vertu.


LUCIDOR
, en baisant la main de Félicie.

Et moi, je suis l’adorateur de la sienne.


LA MODESTIE
, à Félicie.

Et vous voyez qu’il l’attaque en l’adorant. (Elle fait semblant de partir.) Je n’y tiens point non plus, Félicie.


FÉLICIE
, courant après elle.

Arrêtez, Modestie ! Seigneur, je vous déclare que je ne veux point la perdre.


LUCIDOR

Elle devrait avoir nom Férocité, et non pas Modestie. (Il va à elle.) Revenez, Madame, revenez ; je ne dirai plus rien qui vous déplaise et je me tairai. Mais, pendant mon silence, Félicie, permettez à ces jeunes chasseurs, que vous voyez épars, de vous marquer, à leur tour, la joie qu’ils ont de vous avoir rencontrée ; ils me divertissent quelquefois moi-même par leurs danses et par leurs chants : souffrez qu’ils essaient de vous amuser. La musique et la danse ne doivent effrayer personne. (À Félicie, bas.) Qu’elle est revêche et bourrue !


FÉLICIE
, tout bas aussi.

C’est ma compagne.


LUCIDOR

Asseyons-nous et écoutons.

Scène VII

Les acteurs précédents, troupe de CHASSEURS


Les instruments préludent : on danse.

AIR


UN CHASSEUR

Amis, laissons en paix les hôtes de ces bois ;
La beauté que je vois
Doit nous fixer sous cet ombrage.
Venez, venez, suivez mes pas :
Par un juste et fidèle hommage,
Méritons le bonheur d’admirer tant d’appas.


LUCIDOR

Vous intéressez tous les cœurs, Félicie.


FÉLICIE

N’interrompez point.

On danse encore.


LUCIDOR
, ensuite, dit.

Ils n’auront pas seuls l’honneur de vous amuser, et je prétends y avoir part.

Il chante un menuet.

De vos beaux yeux le charme inévitable
Me fait brûler de la plus vive ardeur :
Plus que Diane redoutable,
Sans flèches ni carquois, vous irez droit au cœur.

Les chasseurs se retirent.

Scène VIII

FÉLICIE, LUCIDOR, LA MODESTIE



FÉLICIE

Toujours de l’amour, vous ne vous corrigez point.


LUCIDOR

Et vous, toujours de nouveaux charmes ; ils ne finissent point.

Il lui prend la main.


FÉLICIE

Laissez là ma main, elle n’est pas de la conversation.


LUCIDOR

Mon cœur voudrait pourtant bien en avoir une avec elle.


FÉLICIE
, voulant retirer sa main.

Et moi, je ne veux point. (Il lui baise la main.) Eh bien, encore ! ne vous l’avais-je pas défendu ? Cela nous brouillera, vous dis-je, cela nous brouillera.


LA MODESTIE

Vous me donnez mon congé, Félicie.


FÉLICIE

Vous voyez bien que je me fâche, afin qu’il n’y revienne plus : qu’avez-vous à dire ?


LUCIDOR
, impatient.

L’insupportable fille !


FÉLICIE
, à la Modestie.

Il est vrai que vous vous scandalisez de trop peu de chose.


LUCIDOR
, avec dépit.

Ma tendresse ne vous fatiguerait pas tant sans elle.


FÉLICIE

Oh ! si votre cœur n’a pas besoin d’elle, le mien n’est pas de même, entendez-vous ?


LUCIDOR

Eh ! quel besoin le vôtre en a-t-il ? Dites-moi le moindre mot consolant.


FÉLICIE

Je suis bien heureuse qu’elle me gêne.


LUCIDOR

Achevez.


FÉLICIE
, à la Modestie, bas.

Si je lui disais, pour m’en défaire, que je suis un peu sensible, le trouveriez-vous mauvais ? il n’en sera pas plus avancé.


LA MODESTIE

Gardez-vous-en bien ; je ne soutiendrai pas ce discours-là.


FÉLICIE
, à Lucidor.

Passez-vous donc de ma réponse.


LUCIDOR

Si elle s’écartait un moment, comme elle le pourrait, sans s’éloigner, quel inconvénient y aurait-il ?


FÉLICIE
, à la Modestie.

Ce jeune homme vous impatiente : promenez-vous un instant sans me quitter ; je tâcherai d’abréger la conversation.


LA MODESTIE

Hélas ! si je m’écarte, je ne reviendrai peut-être plus.


FÉLICIE

Je ne vous propose pas de vous en aller, je ne veux pas seulement vous perdre de vue, et ce que j’en dis n’est que pour vous épargner son importunité.


LA MODESTIE

Puisque vous m’y forcez, vous voilà seule. (À part.) Je me retire, mais je ne la quitte pas.


Scène IX

LUCIDOR, FÉLICIE



LUCIDOR

Ah ! je respire.


FÉLICIE

Et moi, je suis honteuse.


LUCIDOR

Non, Félicie, ne troublez point un si doux moment par de chagrinantes réflexions ; vous voilà libre, et vous m’avez promis de vous expliquer ; je vous adore, commencez par me dire que vous le voulez bien.


FÉLICIE

Oh ! pour ce commencement-là, il n’est pas difficile : oui, j’y consens ; quand je ne le voudrais pas, il n’en serait ni plus ni moins, ainsi, il vaut autant vous le permettre.


LUCIDOR

Ce n’est pas encore assez.


FÉLICIE

Surtout, réglez vos demandes.


LUCIDOR

Je n’en ferai que de légitimes ; je vous aime, y répondez-vous ? votre compagne n’y est plus.


FÉLICIE

Oui ; mais j’y suis, moi.


LUCIDOR

Vous avez trop de bonté pour me tenir si longtemps inquiet de mon sort, et vous ne l’avez éloignée que pour m’en éclaircir.


FÉLICIE

J’avoue que, si elle y était, je n’oserais jamais vous dire le plaisir que j’ai à vous voir.


LUCIDOR

Je suis donc un peu aimé ?


FÉLICIE

Presque autant qu’aimable.


LUCIDOR
, charmé.

Vous m’aimez ?


FÉLICIE

Je vous aime, et j’avais grande envie de vous le dire ; rappelons ma compagne.


LUCIDOR

Pas encore.


FÉLICIE

Comment, pas encore ? je vous aime, mais voilà tout.


LUCIDOR

Attendez ce qui me reste à vous dire, il n’en sera que ce que vous voudrez.


FÉLICIE

Oui, oui, que ce que je voudrai ! Je n’ai pourtant fait jusqu’ici que ce que vous avez voulu.


LUCIDOR

Écoutez-moi, charmante Félicie, n’est-ce pas toujours à la personne que l’on aime qu’il faut se marier ?


FÉLICIE

Qui est-ce qui a jamais douté de cela ?


LUCIDOR

Et pour qui se marie-t-on ?


FÉLICIE

Pour soi-même, assurément.


LUCIDOR

On est donc, à cet égard-là, les maîtres de sa destinée ?


FÉLICIE

Avec l’avis de ses parents, pourtant.


LUCIDOR

Souvent ces parents, en disposant de nous, ne s’embarrassent guère de nos cœurs.


FÉLICIE

Vous avez raison.


LUCIDOR

Trouvez-vous qu’ils ont tort ?


FÉLICIE

Un très grand tort.


LUCIDOR


M’en croirez-vous ? prévenons celui que nos parents pourraient avoir avec nous. Les miens me chérissent, et seront bientôt apaisés : assurons-nous d’une union éternelle autant que légitime ; on peut nous marier ici, et quand nous serons époux, il faudra bien qu’ils y consentent.


FÉLICIE

Ah ! vous me faites frémir, et par bonheur ma compagne n’est qu’à deux pas d’ici.


LUCIDOR

Quoi ! vous frémissez de songer que je serais votre époux ?


FÉLICIE

Mon époux, Lucidor ! Voulez-vous que mon cœur soit la dupe de ce mot-là ! Vous devriez craindre vous-même de me persuader. N’est-il pas de votre intérêt que je sois estimable ? et l’estime que je mérite encore, que deviendrait-elle ? Vous permettre de m’aimer, vous l’entendre dire, vous aimer moi-même, à la bonne heure, passe pour cela ; s’il y entre de la faiblesse, elle est excusable ; on peut être tendre et pourtant vertueuse ; mais vous me proposez d’être insensée, d’être extravagante, d’être méprisable ; oh ! je suis fâchée contre vous ; je ne vous reconnais point à ce trait-là.


LUCIDOR

Vous parlez de vertu, Félicie, les dieux me sont témoins que je suis aussi jaloux de la vôtre que vous même, et que je ne songe qu’à rendre notre séparation impossible.


FÉLICIE

Et moi, je vous dis, Lucidor, que c’est la rendre immanquable : non, non, n’en parlons plus ; je ne me rendrai jamais à cela ; tout ce que je puis faire, c’est de vous pardonner de me l’avoir dit.


LUCIDOR
, à genoux.

Félicie, vous défiez-vous de moi ? ma probité vous est-elle suspecte ? ma douleur et mes larmes n’obtiendront-elles rien ?


FÉLICIE

Quel malheur que d’aimer ! qu’on me l’avait bien dit, et que je mérite bien ce qui m’arrive !


LUCIDOR

Vous me croyez donc un perfide ?


FÉLICIE

Je ne crois rien, je pleure. Adieu, trop imprudente Félicie, me disait cette dame en partant : oh ! que cela est vrai !


LUCIDOR

Pouvez-vous abandonner notre amour au hasard ?


FÉLICIE

Se marier de son chef, sans consulter qui que ce soit au monde, sans témoin de ma part, car je ne connais personne ici ; quel mariage !


LUCIDOR

Les témoins les plus sacrés ne sont-ils pas votre cœur et le mien ?


FÉLICIE

Oh ! pour nos cœurs, ne m’en parlez pas, je ne m’y fierai plus, ils m’ont trompée tous deux.


LUCIDOR

Vous ne voulez donc point m’épouser ?


FÉLICIE

Dès aujourd’hui, si on le veut ; et si on ne l’approuve pas, je l’approuverai, moi.


LUCIDOR

Eh ! pensez-vous qu’on vous en laisse la liberté ?


FÉLICIE

Par pitié pour moi, demeurons raisonnables.


LUCIDOR

Je mourrai donc, puisque vous me condamnez à mourir.


FÉLICIE

Lucidor, ce mariage-là ne réussira pas.


LUCIDOR

Notre sort n’est assuré que par là.


FÉLICIE

Hélas ! je suis donc sans secours.


LUCIDOR

Qui est-ce qui s’intéresse à vous plus que moi ?


FÉLICIE

Eh bien ! puisqu’il le faut, donnez-moi, de grâce, un quart d’heure pour me résoudre ; mon esprit est tout en désordre ; je ne sais où je suis, laissez-moi me reconnaître, n’arrachez rien au trouble où je me sens, et fiez-vous à mon amour ; il aura plus de soin de vous que de moi-même.


LUCIDOR

Ah ! je suis perdu ; votre compagne reviendra, vous la rappellerez.


FÉLICIE

Non, cher Lucidor ; je vous promets de n’avoir à faire qu’à mon cœur, et vous n’aurez que lui pour juge. Laissez-moi, vous reviendrez me trouver.


LUCIDOR

J’obéis ; mais sauvez-moi la vie, voilà tout ce que je puis vous dire.


Scène X

FÉLICIE, LA MODESTIE, qui paraît et se tient loin.



FÉLICIE
, se croyant seule.

Ah ! que suis-je devenue ?


LA MODESTIE
, de loin.

Me voilà, Félicie. (Félicie la regarde tristement. La Modestie continue.) Ne m’appelez-vous pas ?


FÉLICIE

Je n’en sais rien.


LA MODESTIE

Voulez-vous que je vienne ?


FÉLICIE

Je n’en sais rien non plus.


LA MODESTIE

Que vous êtes à plaindre !


FÉLICIE

Infiniment.


LA MODESTIE

Je vous parle de trop loin ; si je me rapprochais, vous seriez plus forte.


FÉLICIE

Plus forte ! Je n’ai pas le courage de vouloir l’être.


LA MODESTIE

Tâchez d’ouvrir les yeux sur votre état.


FÉLICIE

Je ne saurais ; je soupire de mon état, et je l’aime ; de peur d’en sortir, je ne veux pas le connaître.


LA MODESTIE

Servez-vous de votre raison.


FÉLICIE

Elle me guérirait de mon amour.


LA MODESTIE

Ah ! tant mieux, Félicie.


FÉLICIE

Et mon amour m’est cher.

Scène XI

DIANE paraît, LA MODESTIE, FÉLICIE



LA MODESTIE

Voici cette dame qui vous sollicitait tantôt de la suivre, et qui paraît ; vous vous détournez pour ne la point voir.


FÉLICIE

Je l’estime, mais je n’ai rien à lui dire, et je crains qu’elle ne me parle.


LA MODESTIE
, à Diane.

Pressez-la, Madame ; vos discours la ramèneront peut-être.


DIANE

Non, dès qu’elle ne veut pas de vous, qui devez être sa plus intime amie, elle n’est pas en état de m’entendre.


LA MODESTIE

Cependant elle nous regrette.


DIANE

L’infortunée n’a pas moins résolu de se perdre.


FÉLICIE

Non, je ne risque rien : Lucidor est plein d’honneur, il m’aime ; je sens que je ne vivrais pas sans lui ; on me le refuserait peut-être, je l’épouse ; il est question d’un mariage qu’il me propose avec toute la tendresse imaginable, et sans lequel je sens que je ne puis être heureuse : ai-je tort de vouloir l’être ?


DIANE
, toujours de loin.

Fille infortunée, croyez-en nos conseils et nos alarmes. (Apercevant Lucidor.) Fuyez, le voici qui revient ; mais rien ne la touche. Adieu encore une fois, Félicie. (Elles se retirent.)


FÉLICIE

Quelle obstination ! Est-ce qu’il est défendu, dans le monde, de faire son bonheur ?


Scène XII

LUCIDOR, FÉLICIE



LUCIDOR

Je vous revois donc, délices de mon cœur ! Eh bien ! le vôtre me rend-il justice ? En est-ce fait ? Notre union sera-t-elle éternelle ? (Il lui prend la main qu’il baise.) Vous pleurez, ce me semble ? Est-ce mon retour qui cause vos pleurs ?


FÉLICIE
, pleurant.

Hélas ! elles me quittent, elles disparaissent toujours à votre aspect, et je ne sais pourquoi.


LUCIDOR

Qui ? cette sombre compagne appelée Modestie ? cette autre dame qui désapprouve que vous veniez dans nos cantons, quand j’offre d’aller avec vous dans les siens ? Et ce sont deux aussi revêches, deux aussi impraticables personnes que celles-là, deux sauvages d’une défiance aussi ridicule, que vous regrettez ! Ce sont elles dont le départ excite vos pleurs au moment où j’arrive, pénétré de l’amour le plus tendre et le plus inviolable, avec l’espérance de l’hymen le plus fortuné qui sera jamais ! Ah ciel ! est-ce ainsi que vous traitez, que vous recevez un amant qui vous adore, un époux qui va faire sa félicité de la vôtre, et qui ne veut respirer que par vous et pour vous ? Allons, Félicie, n’hésitez plus ; venez, tout est prêt pour nous unir ; la chaîne du plaisir et du bonheur nous attend. (Une symphonie douce commence ici.) Venez me donner une main chérie, que je ne puis toucher sans ravissement.


FÉLICIE

De grâce, Lucidor, du moins rappelons-les, et qu’elles nous suivent.

LUCIDOR

Eh ! de qui parlez-vous encore ?


FÉLICIE

Hélas ! de ma compagne et de l’autre dame.

LUCIDOR

Elles haïssent notre amour, vous ne l’ignorez pas ; venez, vous dis-je ; votre injuste résistance me désespère ; partons.

Il l’entraîne un peu.


FÉLICIE

Ô ciel ! vous m’entraînez ! Où suis-je ? Que vais-je devenir ? Mon trouble, leur absence et mon amour m’épouvantent : rappelons-les, qu’elles reviennent. (Elle crie haut.) Ah ! chère Modestie, chère compagne, où êtes-vous ? Où sont-elles ?

Alors la Modestie, Diane et la Fée reparaissent.


Scène XIII

Tous les acteurs précédents.



LA FÉE

Amant dangereux et trompeur, ennemi de la vertu, perfides impressions de l’amour, effacez-vous de son cœur, et disparaissez.

Lucidor fuit ; la symphonie finit ; la Modestie, la Vertu et la Fée vont à Félicie qui tombe dans leurs bras, et qui, à la fin, ouvrant les yeux, embrasse la Fée, caresse la Modestie et Diane, et dit à la Fée :


FÉLICIE

Ah ! Madame, ah ! ma protectrice ! que je vous ai d’obligation. Vous me pardonnez donc ? Je vous retrouve ; que je suis heureuse ! et qu’il est doux de me revoir entre vos bras !


LA FÉE

Félicie, vous êtes instruite ; je ne vous ai pas perdue de vue, et vous avez mérité notre secours, dès que vous avez eu la force de l’implorer.