Félicien Rops, l’homme et l’artiste/XVIII

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XVIII

Félicien Rops, l’homme et l’artiste 105.png

Mais le voilà qui, un matin, s’imagine entendre le bruit jaseur d’une flûte à son oreille. C’est le souffle léger du vent à travers la fenêtre entr’ouverte et il pense aux chemins qui partent faire leur tour du monde. Toute la petite famille de naïades et d’oréades qu’il porte dans le cerveau alors s’anime. Il entend s’éveiller la symphonie de la forêt, de la montagne et des eaux. Et la vie lui fait signe : rien ne peut plus le retenir et il part, il va devant lui, joyeux pèlerin de la nature et de la vie. Affaire de se dégourdir les jambes, le cœur et l’esprit. Quelquefois, ce n’est qu’une randonnée suburbaine, selon l’état de la bourse et du travail : il roule, le sac au dos, dans la grande banlieue de Paris, la banlieue extrême où il découvre des trésors de paysanneries : la forêt d’Armainvilliers, Grosbois, Ermenonville, les étangs de Chanlis, la forêt de Traconne, etc. « Je loge dans les vieilles auberges de la Brie, du Valois, des hôtelleries du « Soleil d’Or », pleines de rires et de voix joyeuses, où l’on paie trois francs par jour et où l’on boit six litres de vin, des petits vins rouges réjouissants. »

Ou bien, il va « vacher » dans le Bocage en Vendée, pour de là rôder en Basse-Bretagne avec l’ami, le joyeux camarade, Armand Gouzien, toujours si empressé, aux heures de balade, à oublier ses graves fonctions d’inspecteur des Beaux-Arts.

Une fois que la petite folie de l’espace les avait pris, ils ne s’arrêtaient plus, et cela finissait souvent par un retour au pays laissé en arrière et jamais oublié. En 1879, c’est la mer flamande qui lui dit de douces choses au cœur : il va à Nieuport, à Heyst, à Blankenberghe : il s’y sent dans une bonne veine de travail et y fait des études. Bruxelles n’est qu’à un tour de roue : on le presse d’y passer quelques jours. Mais la ville est en fête. « J’ai horreur de toutes les réjouissances officielles, je n’aime que les gaietés improvisées. »

En janvier 1879, toujours avec Gouzien, il est à Brest : il a vu venir l’hiver à la baie des Trépassés ; il y a peint deux études féroces. « Manet, qui en a vu une, a dit à Cadart que c’était de « toute première force ». C’est bon d’entendre dire cela par Manet qui ne flatte pas les gens. »

Il rentre à Paris, juste pour y rencontrer une belle fille « aux bas de soie noire à fleurs rouges », et qu’il met nue comme une déesse, après l’avoir gantée de longs gants noirs et l’avoir coiffée « d’un de ces grands gainsboroughs en velours noir, orné d’or, qui donnent aux filles de notre époque la dignité insolente des femmes du XVIIe siècle… » Et voilà faite sa fameuse Pornocratès. Il en donne lui-même le commentaire dans une lettre


LE PLUS BEL AMOUR DE DON JUAN.



à Liesse : « Ce dessin me ravit. Je voudrais te faire voir cette belle fille nue, chaussée, gantée et coiffée de noir, soie, peau et velours, et, les yeux bandés, se promenant sur une frise de marbre rose, conduite par un cochon à queue d’or, à travers un ciel bleu. C’est presque aussi grand comme dimensions que la Tentation. J’ai fait cela en quatre jours : deux en salon de satin bleu, deux en appartement surchauffé, plein d’odeurs ; l’opopanax et le cyclamen me donnaient une petite fièvre salutaire pour la production… Je ne sais pas à qui je vendrai cela, mais cela m’est bien égal. » Il devait trouver un amateur en Belgique, après le petit scandale effarouché des Vingt où l’œuvre avait été exposée.

Ah ! les jolis relais aussi à Fontainebleau : « La mare aux Fées est toujours à sa belle place ; seulement les trois chênes s’appellent Troyon, Corot, Rousseau ; et la mère Antony est toujours à Marlotte. Elle a vu passer six générations de peintres. Elle ne prenait presque rien et elle donnait beaucoup ; elle prend tout aux derniers et elle ne donne presque rien. Toujours souriante d’ailleurs comme au bon temps où Daubigny payait un fricandeau d’un « bois de hêtres ». Elle continue à laisser tomber la même suie dans les mêmes œufs sur le plat et à mettre consciencieusement le même nombre de cheveux dans le fricot de fondation, « la fristouillade ! Un bon plat, un plat qui faisait faire à Rousseau les cinq lieues qui séparent Marlotte de Barbizon… »

Il aime prendre les airs d’un globe-trotter. Les billets qu’il envoie de ses relais, réels ou imaginés, ont la fièvre et galopent comme lui. Il lui arrive de les signer « Steeple Chase. » Mais en 1880, c’est vraiment le grand départ.

« J’ai fait des voyages fous de Paris aux frontières russes, à travers la Hongrie, de Belgrade à Vienne. Passé à Bellagio. La Suisse est un pays grotesque. Les Vénitiennes sont laides. Si tu voyais les Hongroises ! Les femmes à cinquante ans ont des poitrines bronzéennes. Admirable, Venise, mais la Pusta, la steppe hongroise ! J’ai fait cent soixante lieues à cheval là dedans. » Il en rapportera cette fameuse Dans la Pusta, étrange comme une apparition de sorcière, antidatée août 1879, par une malice qui lui est familière, et pour laquelle il écrit cette légende : « Grisés d’air et de lumière, nous courions dans cette infinité de la steppe. Souvent presque sous le sabot de nos chevaux se dressaient des figures noires, à l’aspect fatidique qui, pareilles aux anciennes « Sagas des champs brûlés », semblaient garder cette terre étrange, mère et confidente de leurs secrets. »

Cent soixante lieues ne comptent pas pour lui : son imagination est un hippogriffe ailé qui l’emporte à travers les distances. Du moins il voit la Hongrie, sa « chère Hongrie », et les tziganes font tressaillir en lui la race. En tous sens ses courriers emportent des billets commentés de dessins et guillochés comme des pointes sèches, avec ce jeu de mots pour étiquette : Ropsodies hongroises.

Il écrit à Picard : « Mon cher ami, voici encore une page des « 


Femme au masque.



Ropsodies » avec des croquis autour, des portraits. En haut, c’est Boross, un tzigane de Izeged ; en dessous le vieux Bouké, le rival de Racz Palh, le meilleur musicien tzigane de Hongrie ; puis Szabady, un compositeur de génie tout simplement, l’auteur de la marche de Szabady que Massenet a fait connaître à la France en l’orchestrant et la faisant exécuter à l’Opéra. En dessous Zorok Mizoly, un « tschinbaloumiste » merveilleux. Nous devons être cousins, car nous nous ressemblons beaucoup. C’est un Rops idéal ! Il est du reste originaire de Sambov et mon arrière-grand-père venait de la Baïska qui est une province du Sud dont Sambov fait partie. Vous ne pouvez vous imaginer, mon cher Picard, combien pour la première fois de ma vie je me suis senti bien « chez moi » là-bas. C’est l’ancêtre Boleslaw qui revient. »

Puis ce sont les départs pour Monte-Carlo. Avec ses orangers, ses caroubiers, ses lentisques et ses lauriers, la Côte d’azur éternise pour lui une vision de beauté édénique et païenne. « Palmiers, oliviers, roulette et rouleuses, je ne touche ni à l’une, ni aux autres. » Il lui suffit de se griser d’images charmées de femmes et de passages.

Dans l’olivier, le grand arbre sacré de la contrée, presque humain par la forme et voisin des mythes latins, avec ses étreintes de bras et ses attitudes de torses sous lesquels palpitent captifs le rire et le sanglot des fables, il retrouve un peu des métempsychoses de son art, celui-ci non moins fabuleux, empli de conjectures et de transfigurations, comme un mélange de l’ange et de la bête. Il en fait des dessins légers et aériens, où passe l’âme du monde antique.

À petits traits subtils de plume, comme en la plus fine pointe sèche, il les fond au brouillard clair des flots. Et voici, par contre, les sombres pinèdes où le chant d’un pipeau de pâtre rythme les mélodieux appels des sirènes. Voici les belles filles courbées et qui ouvrent leurs mannes à la pluie des olives. « Les grandes filles brunes d’Ezzia de la Turbie, ramassant les olives violettes dans les touffes d’arums-arum italicum (Aroïdées, Linn.). » De Cannes, il nous envoyait ses asters à la plume, les asters bleus, fleuris sur les bords de l’Estérel… Il avait rêvé réunir les strophes d’un vaste poème qu’il eût appelé « L’Olivierade ». Cependant à peine son œuvre gravé en reçoit-il la confidence ; elle est tout entière dans ses lettres. Coffret d’or et d’ébène de toutes ses pensées dispersées, cimetière où il met dormir toutes les petites mortes auxquelles il ne peut donner durablement la vie.

Au retour, il retrouvait sa petite maison de Bièvre, avec le grand jardin au milieu duquel une mignonne fontaine jaillissait, toute claire : « Devant la maison, dit Eugène Demolder dans une page charmante, coulait la Bièvre, bordée de saules mutilés. Ce voisinage d’ondes incita Rops à cultiver des plantes aquatiques. Il en acheta beaucoup, fit une digue, s’arrangea un étang. Les nénuphars germèrent ; mais quel déplorable sol pour le pauvre « mimosa nemu ». Il ne mourut pas, mais il s’attrista dans la terre « maigre, maigre », comme disait le jardinier : fossoyeur à ses moments perdus et habitué aux terres grasses des riches paroissiens, il ne savait rien faire pousser dans ce jardin de « semeur d’ivraie. »

« Cependant Rops adorait Bièvre, à cause de cette belle vallée où le soir les étoiles se reflètent dans l’eau en scintillant au bout des joncs flexibles. On foulait aux pieds la lune, en même temps que la caltha des marais, la parnassie, les menthes, les myosotis et les plantains d’eau. Là, Rops assouvit, deux étés durant, son amour de campagne, que plusieurs années de Paris forcé avaient développé au point de lui faire envier le sort d’un éclusier de Paris : proche voisin de la Morgue, il possède un vignoble aux bords de la Seine et du canal Saint-Martin et il y récolte son vin. »

En 1885, Félicien Rops fait sa première traversée d’Amérique. Sa verve, au retour, fut étourdissante : tandis qu’il débobinait ses souvenirs, il semblait avoir vécu le songe nomade de la savane, la fièvre des placers, la vie brûlée des millionnaires des grandes villes. Il racontait que des capitalistes avaient payé le poids des trésors de Golconde ses dessins. Il laissait entendre qu’il était parti implanter là-bas les modes d’un Worth et d’un Paquin. Ce fut une de ses coquetteries de dessiner, sur les feuillets qu’il adressait aux femmes, des croquis de robes et de chapeaux qu’il prétendait avoir inventés pour les belles dames du Nouveau-Monde. On cherche vainement, toutefois, de son séjour chez les Yankees une composition d’art. Rien ne filtra : mais, à défaut de crayons, ce fut le chef-d’œuvre comique de sa lettre à la Jeune Belgique, où il s’égala au plus extraordinaire humour américain. La voici, avec ses encres alternées, telle que la donna la batailleuse petite revue, en mai 1885.

Buffalo — sur les bords du lac Érié — seul avec les flots,
sous le regard de Dieu.


« Ah ! ça, on ne peut donc même pas pêcher des blue fishes sur le lac Érié sans être dérangé par ses amis ? Mais, je ne suis plus aquafortiste, mon cher W…, je me suis fait tatoueur, vous avez bien lu : Tatoueur sur les bords du lac Érié, bords déjà embêtés par Chateaubriand. J’habite une cabane en sapin de Californie (Wellingtonia Gigantea : Conifère) et au-dessus se balance en lettres rouges comme Célestin Demblon, l’enseigne suivante, ornée de dessins qui feraient pâlir les Vingt eux-mêmes.

Look !   Look !!   Look !!!
Félicien  Rops
Belgian Academy & French Institute
Scholar and Pupil of the celebraled Artist
Emile Wauters
Tatouinger  !
Emblems  —  Devices  —  Poem’s  —  Pictures  —  Designs
Drawings &c &c &c
À  L’INSTAR  DE  PARIS
in three Colours :
RED  —  BLUE  —  YELLOW !!
Instantaneously !!!!

« Voilà !

« J’ai rencontré à Syracuse — pas l’ancienne ! la New Syracusa ! — le dernier des indiens lowas. Il est prêtre swedenborgien de la New-Jerusalem, porte un complet du Bon Marché et un pince-nez bleu ! Un bison mal peint sur la joue gauche. Il « fait évêque » à Savatoga et est amoureux de Sarah Bernhardt.

« Ce bison mal peint me suggéra l’idée d’appliquer au tatouage les formules de l’École impressionniste.

« J’avais trouvé ma voie !

« Je me suis converti au swedenborgisme et sa Grandeur, dans un moment d’épanchement, m’a autorisé à orner le nombril de Sa dame des portraits de François Coppée et du général Boulanger, ses grands hommes préférés. C’est fait ! en trois couleurs (red, blue and yellow).

« Mme l’évêque compte aller à l’exposition de Paris en 1889). Cette prélate manquant tout à fait de tenue. — l’Académie sera f…ue et déshonorée.

« Voilà, mon cher W… ce que c’est de voyager trop jeune et les désagréments qui s’ensuivent.

« Je faisais des frontispices, je fais des culispices (mettons des culispipis… pour dames !)

« Bien des amitiés à tous nos amis de la Jeune Belgique.

« N’empêche pas que je vais vous envoyer pour elle un joli tatouage,

  « FÉLICIEN ROPS,
« Tatouinger de S. G. l’évêque (New Jérusalem)
de Chatanoga City. »

Le caprice funambulesque de cette épître reparaît dans celle qu’il envoie, lors de son second voyage, au bon Frantz (Taelemans). Il l’écrit d’ « un coin perdu de l’Amérique, sur les grands lacs du Nord », sous le


Modernité.



couvert d’une enveloppe datée très authentiquement de Buffalo (24 octobre 1887). « Je fais un voyage fantomatique, entraîné comme dans un rêve par un cornac métis espagnol-indien, et éditeur malgré cela, qui veut absolument faire avec moi un livre intitulé Strange America… » Cet éditeur avait été longtemps « bandit aux montagnes Rocheuses, banquier « mobile » dans le Far West, fabricant de faux dollars-paper en bon graveur sur bois qu’il avait été à Boston, fabricant d’élections aussi, ce qui rapportait plus, et député au Dominion à Torento, au demeurant le meilleur fils du monde ».

À en croire l’hilarant humoriste, il y avait dans la « band » d’artistes et de littérateurs que trimbalait ce singulier manager, quelques assassins de l’amabilité desquels il n’eut personnellement qu’à se louer. On ne s’ennuyait jamais avec ces gens-là. On dînait même fort gaiement et au dessert, les revolvers sur la table, on faisait une partie de pocker, une sorte de trente-et-quarante américain, où, explique-t-il, on peut tricher sans parfaire à l’honneur ; seulement le partner, s’il vous pinçait, avait le droit de vous faire sauter la tête. On savait donc à quoi s’en tenir.

Il finit par un trait à la Marck Twaine : « Je pars tout à l’heure sur le The Mammouth qui m’emporte au lac supérieur à 300 lieues d’ici. Et je suis déjà à 200 lieues de New-York. Que la terre est petite ! Avec l’aimable compagnie qui est la mienne, j’espère bien que l’on pillera le bateau et que nous mangerons le capitaine. »