F. Chopin/4

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Breitkopf et Haertel (p. 111-158).


IV.

Après avoir parlé du compositeur et de ses œuvres, où tant de sentimens immortels résonnent, où son génie, aux prises avec la douleur, lutta, parfois vainqueur, parfois vaincu, contre cet élément terrible de la réalité qu’une des missions de l’art est de réconcilier avec le ciel ; de ses œuvres où se sont épanchés, comme des pleurs dans un lacrymatoire, tous les souvenirs de sa jeunesse, toutes les fascinations de son cœur, tous les transports de ses aspirations et de ses emportemens inexprimés ; de ses œuvres où, dépassant les bornes de nos sensations trop obtuses pour sa guise, de nos perceptions trop ternes à son gré, il fait incursion dans le monde des Dryades, des Oréades, des Nymphes et des Océanides, — il nous resterait à parler de l’exécution de Chopin, si nous en avions le triste courage ; si nous pouvions exhumer des émotions entrelacées à nos plus intimes souvenirs personnels, pour parer leurs linceuls des couleurs dont il faudrait les peindre. Nous ne nous en sentons pas l’inutile force, car quel résultat pourraient obtenir nos efforts ? Réussirait-on à faire connaître à ceux qui ne l’ont pas entendue, le charme d une ineffable poésie ? Charme subtil et pénétrant comme un de ces légers parfums exotiques, celui de la verveine ou de la calla éthiopica, qui ne s’exhalent que dans les appartenons peu fréquentés et se dissipent, comme effarouchés, dans les foules compactes, au milieu desquelles l’air épaissi ne garde plus que les senteurs vivaces des tubéreuses en pleines fleurs ou des résines en pleines flammes.

Chopin avait dans son imagination et son talent quelquechose qui, par la pureté de sa diction, par ses accointances avec la Fée aux miettes et le Lutin d’Argail, par ses rencontres de Séraphine et de Diane, murmurant à son oreille leurs plus confidentielles plaintes, leurs rêves les plus innommés, rappelait le style de Nodier, dont on rencontrait maintes fois les volumes sur les tables de son salon. Dans la plupart de ses Yalses, Ballades, Selierzos, gît embaumée la mémoire de quelque fugitive poésie inspirée par une de ces fugitiv es apparitions. Il l’idéalise quelquefois jusqu’à en rendre les fibres si ténues et si friables qu’elles ne paraissent plus appartenir à notre nature, mais se rapprocher du monde féerique et nous dévoiler les indiscrètes confidences des Ondines, des Titanias, des Ariels, des reines Mab, des Obérons puissans et capricieux, de tous les génies des airs, des eaux et des flammes, sujets, eux aussi, aux plus amers mécomptes et aux plus insupportables ennuis.

Quand ce genre d’inspiration saississait Chopin, son jeu prenait un caractère particulier, quelque fut du reste le genre de musique qu’il exécutait ; musique de danse ou musique rêveuse, mazoures ou nocturnes, préludes ou scherzos, valses ou tarentelles, études ou ballades. Il leur imprimait à toutes on ne sait quelle couleur sans nom, quelle apparence indéterminée, quelles pulsations tenant de la vibration, qui n’avaient presque plus rien de matériel et, comme les impondérables, semblaient agir sur l’être sans passer par les sens. Tantôt on croyait entendre les joyeux trépignemens de quelque péri amoureusement taquine ; tantôt, c’étaient des modulations veloutées et chatoyantes comme la robe d’une salamandre ; tantôt, ou saisissait des accens profondément découragés, comme si des âmes en peine ne trouvaint pas les charitables prières nécessaires à leur délivrance fmale. D’autres fois, il s’exhalait de ses doigts une désespérance si morne, si inconsolable, qu’on croyait voir revivre le Jacopo Foscari de Byron, contempler l’abattement suprême de celui qui, mourant d’amour pour sa patrie, préférait la mort à l’exil, ne pouvant supporter de quitter Venezia la bella.n)

1) Le Nocturne en mi mineur (œuvre 72), nous rend quelque chose des impressions subtiles, raffinées, alambiquées, que Chopin reproduisait avec une sorte de prédilection passionnée. Nous ne nous refusons pas le plaisir de faire connaître à celles qui les comprendront, les vers que ce morceau inspira à la belle C"e Cielecka, née Ct8e Bninska :

Kotysze z wolna, jakby Fais, morza,
Nôty dzwieczncmi, pelnemi uroku.


Chopin se livrait aussi à des fantaisies burlesques ; il évoquait volontiers parfois quelque scène à la Jacques Callot, pour faire rire, grimacer, gambader des figures fontastiques, spirituelles et narquoises, pleines de saillies musicales, pétillantes d’esprit et de humour anglais, comme un feu de fagots verds, L’Etude V nous a conservé une de ces improvisations piquantes, où les touches noires du clavier sont exclusivement attaquées, comme l’enjouement de Chopin n’attaquait que les touches supérieures de l’esprit, amoureux d’atticisme qu’il était, reculant devant la jovialité vulgaire, le rire grossier, la gaieté commune, comme devant ces animaux plus abjects encore que venimeux, dont la vue cause les plus nauséabonds éloignemens à certaines natures sensitives et douillettes.

Rozjaśnia blaskiem jakby życia zorza,
Którą witamy, czasem ze Izą w oku.
Dalej, uderza nas walki przeczucie ;
Ton, coraz glośniej rozlega się w góre.
Pelen, ponury, objawia w swój nócie
Swiatłoś ukrylą, za posepną, chmurę.
Stróny tak silne, jakby kute w stali,
Zalośnym jękiem, w duszy naszej dzwonią :
Mówią o bolu, co nam scrce pali,
Lecz co zostawia duszę nieskażoną !…
Pozniej, podobny do woni wspomnienia
Znów zakołysać czasem nas powraca.
Z urokicm igra ; kołysząc cierpienia,
Swoim promykiem jeszcze nas ozłaca.
Nareszcie, jako cicha na dnie woda,
Spokój glęboki znót toni się wznosi,
Jak serce, które o nie już nie prosi.
Lecz kwiatów życia, szkoda… mówi… szkoda!..


Dans son jeu, le grand artiste rendait ravissament cette sorte de trépidation émue, timide ou haletante, qui vient au cœur quand on se croit dans le voisinage des êtres surnaturels, en présence de ceux qu’on ne sait ni comment deviner, ni comment saisir, ni comment embrasser, ni comment enchanter. Il faisait toujours onduler la mélodie, comme un esquif porté sur le sein de la vague puissante ; ou bien, il la faisait mouvoir indécise, comme une apparition aérienne, surgie à l’improviste en ce monde tangible et palpable. Dans ses écrits, il indiqua d’abord cette manière, qui donnait un cachet si particulier à sa virtuosité, par le mot de Tempo rubato : temps dérobé, entrecoupé, mesure souple, abrupte et languissante à la fois, vacillante comme la flamme sous le souffle qui l’agite, comme les épis d’un champ ondulés par les molles pressions d’un air chaud, comme le sommet des arbres inclinés de çi et de là par les versatilités d’une brise piquante.

Mais, le mot qui n’apprenait rien à qui savait, ne disant rien à qui ne savait pas, ne comprenait pas, ne sentait pas, Chopin cessa plus tard d’ajouter cette explication à sa musique, persuadé que si on en avait l’intelligence, il était impossible de ne pas deviner cette règle d’irrégularité. Aussi, toutes ses compositions doivent-elles être jouées avec cette sorte de balancement accentué et prosodié, cette morbidezza, dont il était difficile de saisir le secret quand on ne l’avait pas souvent entendu lui-même. Il semblait désireux d’enseigner cette manière à ses nombreux élèves, surtout à ses compatriotes auxquels il voulait, plus qu’à d’autres, communiquer le souffle de son inspiration. Ceux-ci, ou plutôt celles-là, la saisissaient avec cette aptitude qu’elles ont pour toutes les choses de sentiment et de poésie. Une compréhension innée de sa pensée, leur permettait de suivre toutes les fluctuations de son vague azuré.

Chopin savait , il le savait même trop, qu’il n’agissait pas sur la multitude et ne pouvait frapper les masses, car pareils à une mer de plomb, leurs flots, malléables à tous les feux, n’en sont pas moins lourds à remuer. Ils nécessitent le bras puissant de l’ouvrier athlète pour être versés dans un moule, où le métal en fusion devient tout d’un coup une idée et un sentiment sous la forme qu’on lui impose. Chopin avait conscience de n’être parfaitement goûté que dans ces réunions, malheureusement trop peu nombreuses, dont tous les esprits étaient préparés à le suivre partout où il lui plaisait de les conduire ; à se transporter avec lui dans ces sphères où les anciens ne faisaient entrer que par la porte d’ivoire des songes heureux, entourée de pilastres diamantés aux mille feux irisés. Il prenait plaisir à surmonter cette porte, dont les génies gardent les secrètes serrures, d’une coupole dans laquelle tous les rayons du prisme se jouent, sur une de ces transparences fauves comme celle des opales du Mexique, dont les foyers kaléïdoscopiques sont cachés dans une brume olivâtre qui les efface et les dévoile tour à tour. Par cette porte merveilleuse, il faisait entrer dans un monde où tout est miracle charmant, surprise folle, songe réalisé ! Mais, il fallait être des initiés pour savoir comment on en franchit le seuil !

Chopin se réfugiait et se complaisait volontiers en ces régions imaginées, où il n’emmenait que de rares amis. Il professait de les estimer, et les prisait effectivement, plus que celles des rudes champs de bataille de l’art musical, où l’on tombe quelquefois aux mains d’un vainqueur improvisé, conquérant stupide et fanfaron, qui n’a qu’un jour, mais auquel un jour suffit pour faucher un parterre de lys et d’asphodèles, pour intercepter l’entrée du bois sacré d’Apollon ! Pendant ce jour, le « soldat heureux » se sent bien l’égal des rois ; mais seulement des rois de la terre, ce qui est trop peu vraiment pour l’imagination qui hante les divinités des airs et les esprits peuplant les cîmes.

Sur ce terrain d’ailleurs, l’on est à la merci des caprices d’une Mode de boutiques, de réclames, d’annonces, de camaraderies, Mode équivoque et de naissance douteuse. Or, si la Mode bien née, la Mode personne de qualité, est toujours une sotte déesse, que doit-ce être d’une Mode sans parens avouables ! Les natures d’artiste finement trempées, éprouveraient sûrement une répugnance bien naturelle à se mesurer corps à corps avec un de ces Hercule de foire, déguisé en prince de l’art, qui guettent le virtuose de race sur son chemin, comme un manant prêt à assaillir de ses coups de bâton le chevalier armé de la veille, en quête de nobles aventures. Mais elles souffriraient moins peut-être d’avoir à lutter contre un si piètre adversaire, que de se voir réduites à recevoir des coups d’épingle qui simulent des coups de poignard, d’une Mode vénale, d’une Mode commerçante, d’une Mode industrielle, insolente courtisane qui prétend en remontrer à l’Olympe des grands salons du beau-monde ! Elle voudrait même, l’insensée, s’abreuver à la coupe de Hébé qui, rougissant à son approche, implore pour la foudroyer, tantôt l’aide de Vénus, tantôt celle de Minerve ! Vainement ! Ni la beauté suprême ne parvient à éclipser son fard de marchande d’orviétan, ni la sagesse armée de toutes pièces ne peut lui arracher sa marotte, dont elle se fait un sceptre de paille goudronnée ! En cette détresse, il ne reste à la déesse de l’immortalité d’autre ressource que de se détourner indignée de cette intruse de bas-étage. C’est-ce qui ne manque pas d’arriver ! L’on voit alors les cosmétiques s’écailler sur ses joues bouffies et vulgaires, les rides se montrer, et la vieille édentée chassée, avant d’avoir eu le temps d’être délaisée.

Chopin avait presque quotidiennement le spectacle, peu dramatique, parfois plaisant jusqu’à la bouffonnerie, des mésaventures de quelque protégé de cette Mode interlope, quoique de son temps l’effronterie des « entrepreneurs de réputations artistiques », des cornacs de bêtes plus ou moins curieuses, plus ou moins artificielles, « produit unique de la carpe et du lapin », était loin d’avoir atteint les impudentes audaces et les proportions millionaires qu’elle a prise depuis. Toutefois, quoique dans l’enfance de l’art, la spéculation pouvait déjà faire assez d’excursions sur le terrain réservé aux Muses pour que celui qui les hantait exclusivement, qui après sa patrie perdue n’aimait qu’elles, qui ne se consolait de sa patrie perdue qu’avec elles, fût comme épouvanté devant cette grande diablesse ! Sous l’impression terrifiée du dégoût qu’elle lui inspirait, le musicien-poëte disait un jour à un artiste de ses amis, qu’on a beaucoup entendu depuis : « Je ne suis point propre à donner « des concerts ; la foule m’intimide, je me sens asphyxié « par ses haleines précipitées, paralysé par ses regards « curieux, muet devant ses visages étrangers ; mais toi, « tu y es destiné, car quand tu ne gagnes pas ton public, « tu as de quoi l’assommer ».

Cependant, mettant à part la concurrence des artistes qui n’en sont pas, des virtuoses qui dansent sur la corde de leur violon, de leur harpe ou de leur piano, il est certain que Chopin se sentait mal-à-l’aise devant un « grand public », ce public d’inconnus, dont on ne sait jamais dix minutes à l’avance s’il faut le gagner ou l’assommer : l’entrainer par l’irrésistible aimant de l’art vers les hauteurs dont l’air raréfié dilate les poumons sains et purs, ou bien, stupéfier par ses révélations gigantesques et exultantes, des auditeurs venus pour chicaner sur des vétilles. Il est hors de doute que les concerts fatiguaient moins la constitution physique de Chopin, qu’ils ne provoquaient son irritabilité de poète. Sa volontaire abnégation des bruyans succès cachait, à qui savait le discerner, un froissement intérieur. Ayant un sentiment très-distinct de sa supériorité native, (comme tous ceux qui ont su la cultiver au point de lui faire rendre cent pour cent), le pianiste polonais n’en recevait pas du dehors assez d’échos intelligens, pour gagner la tranquille certitude d’être réellement apprécié à toute sa valeur. Il avait vu d’assez près l’acclamation populaire pour connaître cette bête, parfois intuitive, parfois ingénuement et noblement passionnée, plus souvent fantasque, capricieuse, rétive, déraisonnable, ayant encore en elle du sauvage : sottement engouée, sottement encolérée, car elle s’engoue des verroteries qu’on lui jette et laisse passer inaperçus les plus nobles joyaux ; elle se fâche pour des bagatelles et se laisse enjôler par les plus fades flagorneries. Mais, chose étrange, Chopin qui la savait par cœur, en avait horreur et s’en faisait besoin. Il oubliait en elle le sauvage, pour regretter ses naïves émotions d’enfant, qui pleure, qui souffre, qui s’exalte de toute son âme, au récit de toutes les fictions, de toutes les souffrances et de toutes les extases !

Plus « ce délicat », cet épicurien du spiritualisme, perdait l’habitude de dompter et de braver le « grand public », et plus il lui en imposait. Pour rien au monde il n’eut voulu qu’une mauvaise étoile lui donne le dessous en sa présence, dans un de ces combats singuliers où l’artiste, comme un valeureux combattant dans un tournoi, jette son défi et son gant à quiconque lui conteste la beauté et la primauté de sa dame ; c’est-à-dire, de son art ! Il se disait probablement, certes avec raison, que lui, vainqueur au dehors, n’aurait pu être ni plus aimé, ni plus goûté, qu’il ne Tétait déjà par le groupe spécial qui composait son « petit public ». Il se demandait peut-être, non à tort, hélas ! tant sont incertaines les humaines opinions, tant sont ondoyantes les humaines affections, si lui, vaincu au dehors, ne serait pas moins aimé, moins apprécié, par ses plus fervens admirateurs ? La Fontaine l’a bien dit : « les délicats sont malheureux ! »

Ayant ainsi conscience des exigences qu’entraînait la nature de son talent, il ne jouait que rarement pour tout le monde. Hormis quelques concerts de début, en 183I , dans lesquels il se fit entendre à Vienne et à Munich, il n’en donna plus que peu à Paris et à Londres et ne put guère voyager à cause de sa santé. Elle lui fit subir des crises quelquefois fort dangereuses, restant toujours débile, exigeant toujours de grandes précautions ; néanmoins, elle lui laissait de belles saisons de répit, de belles années d’un équilibre qui lui donnait une force relative. Elle ne lui eût point permis de se faire connaître dans toutes les cours et toutes les capitales d’Europe, de Lisbonne à Saint-Pétersbourg, en s’arrêtant aux villes d’université et aux cités manufacturières, comme un de ses amis dont le nom monosyllabique aperçu un jour sur les affiches des murs de Teschen par l’Impératrice de Russie, la fit sourire en s’écriant : « Comment ! Une si grande réputation dans un si petit endroit ! » Néanmoins, la santé de Chopin ne l’eut point empêché de se faire plus souvent entendre là, où il se trouvait ; sa constitution délicate était donc moins une raison, qu’un prétexte d’abstention, pour éviter d’être mis et remis en question.

Pourquoi ne pas l’avouer ? Si Chopin souffrait de ne point prendre part à ces joùtes publiques et solennelles, où l’acclamation populaire salue le triomphateur ; s’il se sentait déprimé en s’en voyant exclu, c’est qu’il ne comptait pas assez sur ce qu’il avait, pour se passer gaiement de ce qu’il n’avait pas. Quoiqu’effarouché par le « grand public », il voyait bien que celui-ci, en prenant au sérieux son propre verdict, forçait aussi les autres à le prendre pour tel ; tandis que le « petit public », le monde des salons, est un juge qui commence par ne pas se reconnaître d’autorité à lui-même : qui aujourd’hui encense, demain renie ses dieux. Il a peur des excentricités du génie, il recule devant les hardiesses d’une grande supériorité, d’une grande individualité, d’une grande âme, d’un grand esprit, ne se sentant pas assez sûr de lui-même pour reconnaître celles qui sont justifiées par les exigences intérieures d’une inspiration qui cherche sa voie, en repoussant sans hésitation celles qui ne correspondent qu’à de petites passions, n’ayant rien d’exceptionnel ; à des « poses » d’un but fort ordinaire, se formulant en un désir d’éblouir un peu, pour gagner beaucoup d’argent dans un métier lucratif, au bout duquel on aperçoit une bonne retraite de rentier bourgeoisement casé.

Le monde des salons ne distingue pas ces personnalités si différentes qu’on pourrait les appeler les antipodes l’une de l’autre, parcequ’il n’a point encore pris à cœur de penser par lui-même, en dehors de la tutelle du feuilletoniste qui dirige les opinions artistiques, comme le directeur de conscience dirige les opinions religieuses. Il ne sait donc pas distinguer les grands mouvemens, les aspirations tumultueuses des sentimens jettant Ossia sur Pélion pour escalader les astres, d’avec les mouvemens emphatiques de sentimens d’un amour-propre mesquin, d’une égoïste suffisance, joints à une vile courtisanerie des passions du jour, des vices élégans, de l’immoralité à la mode, de la démoralisation régnante ! Il ne distingue pas davantage la simplesse des grandes pensées, se traduisant sans aucun « effet » cherché, d’avec les conventionalités surannées d’un style qui a fait son temps et dont les vieilles douairières deviennent les gardiennes attitrées, faute de savoir suivre d’un œil intelligent les incessantes transformations de l’art. Pour s’épargner le soin d’apprécier en connaissance de cause, l’intégrité des sentimens du poèteartiste dont l’étoile semble monter sur le firmament de l’art ; pour s’éviter la peine de prendre l’art au sérieux, afin d’être à mème de préjuger avec quelque divination des promesses que les jeunes hommes apportent et des qualités qui leur permettront de les réaliser, le monde des salons ne soutient avec constance, pour mieux dire, il ne protège avec obstination, que les médiocrités adulatrices, dont il n’a à redouter aucune nouveauté embarassante, [keine Genialitàt) ; qui se laissent traiter de haut en bas et que l’on maltraite à son aise, n’ayant jamais à en craindre ni un défaut gênant, ni un lustre ineffaçable !

Ce « petit public » tant vanté peut bien mettre au jour une vogue ; mais cette vogue, d’un prestige enivrant si l’on veut, n’a pas plus de réalité qu’une heure d’ivresse charmante, produite par le vin mousseux qu’on extrait, dans le pays de Cachemire, des pétales de roses et d’œillets légèrement fermentées. Cette vogue est une chose éphémère, chétive, sans consistance, sans vie réelle, toujours prête à s’évaporer, parcequ’elle ignore sa raison d’être et souvent n’en a aucune à donner. Pendant que le gros public, qui ignore souvent aussi pourquoi et comment il s’est senti saisi, frémissant, électrisé, « empoigné » dit le plébéien ravi, renferme du moins ces « gens du métier » qui savent ce qu’ils disent et pourquoi ils le disent, — tant que la tarantule de l’envie ne les a point piqués et ne leur fait point cracher à chaque discours, comme à la fée malfaisante des contes de Perrault, les vipères et les crapauds du mensonge, au lieu des perles fines et des fleurs odorantes de la vérité, comme le commanderaient les erremens de bonne dame Justice !

Chopin semblait se demander maintes fois, non sans un secret déplaisir, jusqu’à quel point les salons d’élite remplaçaient par leurs applaudissemens discrets les foules et les masses qu’il abandonnait , faisant par là acte d’abdication involontaire ? Quinconque savait lire sur sa physionomie pouvait deviner combien de fois il s’était aperçu, qu’entre ces beaux messieurs si bien frisés et pommadés, entre ces belles dames si décolletées et si parfumées, tous ne le comprenaient pas. Après quoi, il était bien moins sûr encore si ce peu qui le comprenait, le comprenait bien ? Il en résultait un mécontentement, assez indéfini peut-être pour lui-même, du moins quant à sa véritable source, mais qui le minait sourdement. On le voyait choqué presque par des éloges qui sonnaient creux ou sonnaient faux à son oreille. Tous ceux auxquels il avait droit de prétendre ne lui parvenant pas en larges bouffées, il était porté à trouver fâcheuses les louanges isolées quand elles portaient à côté, ne visant presque jamais juste, ne touchant le point sensible que par un pur hasard, que le fin regard de l’artiste savait distinguer sous les dentelles des mouchoirs humides et sous le mouvement rhythmé des éventails coquets battant des ailes !

A travers les phrases polies par lesquelles il secouait souvent, ainsi qu’une poussière dorée, mais importune, des complimens qui lui semblaient montés sur des fils-d’archal, comme les fleurs des bouquets qui encombraient les jolies mains et les empêchaient de se tendre vers lui, on pouvait, avec un peu de pénétration, découvrir qu’il se jugeait non seulement peu applaudi, mais mal applaudi. Il préférait alors n’être pas troublé dans la placide solitude de ses contemplations intérieures, de ses fantaisies, de ses rêves, de ses évocations de poète et d’artiste. Beaucoup trop fin connaisseur en raillerie, trop ingénieux moqueur lui-même, pour prêter le flanc au sarcasme, il ne se drapa point en génie méconnu. Sous une apparente satisfaction, pleine de bon-goût et de bonne-grâce, il dissimula si complètement la blessure de son légitime orgueil qu’on n’en remarqua presque pas l’existence. Mais, ce n’est pas sans raison qu’on attribuerait la rareté graduellement croissante des occasions dans lesquelles on pouvait obtenir de lui qu’il s’approche du piano, plus encore au désir qu’il éprouvait de fuir les hommages qui ne lui apportaient pas le genre de tribut qu’il se croyait dû, qu’à l’augmentation de sa faiblesse, mise à de tout aussi rudes épreuves par les longues heures qu’il passait à jouer chez lui, aussi bien que par les leçons qu’il n’a jamais cessé de donner.

il est à regretter que les indubitables avantages qui devraient résulter pour l’artiste à ne cultiver que des auditeurs choisis, se trouvent ainsi diminués par la parcimonieuse expression de leurs sympathies et par l’absence complète d’une véritable entente de ce qui détermine le Beau en soi, comme des moyens qui le révèlent et qui constituent l’Art. Les appréciations de salon ne sont que d’éternels à-peu-prés, comme les appelait Sainte-Beuve, dans une boutade mignonne d’un de ces feuilletons saupoudrés et pailletés de fms aperçus qui, chaque Lundi, charmaient ses lecteurs. Le beaumonde ne recherche que des impressions superficielles, n’ayant aucune racine dans des connaissances préalables, aucune portée et aucun avenir dans un intérêt sincère et soutenu ; impressions si passagères, qu’on peut les appeler plutôt physiques que morales. — Trop préoccupé des petits intérêts du jour, des incidens de la politique, des succès de jolies femmes, des bons-mots de ministres « à pied » ou de désœuvrés mécontens, du mariage ou des relevailles de quelque élégante du moment, des maladies d’enfans ou des liaisons peu édifiantes, de médisances qu’on traite de calomnies ou de calomnies qu’on traite de médisances, le grand-monde ne veut en fait de poésie, ne supporte en fait d’art, que des émotions qui s’inhalent en quelques minutes, s’épuisent en une soirée, s’oublient le lendemain !

Le grand-monde finit ainsi par n’avoir pour constans commensaux que des artistes vains et obséquieux, faute de savoir être fiers et patiens. Puis, en s’affadissant le goût avec eux. il perd la virginité, l’originalité, la spontanéité primitive de ses sensations ; ensuite de quoi, il ne saurait plus saisir, ni ce qu’un artiste de grand calibre, un poète de grande lignée, veulent dire, ni s’ils le disent de la bonne manière. Par là, si haut qu’il soit, la grande poésie, le grand art surtout, demeurent au dessus de lui ! L’Art, le grand art, a froid dans les appartemens tendus de damas rouge ; il s’évanonit dans les salons jaune paille ou bleu nacré. Tout véritable artiste Ta senti, quoique tous n’ont pas su s’en rendre compte. Un virtuose de quelque renommée, plus familiarisé que d’autres avec les variations du thermomètre intellectuel selon les divers milieux sociaux, connaissant bien ces températures toujours fraiches, parfois glaciales et glaçantes, répéta souvent : « A la cour, il faut être court ! » Et il ajoutait entre amis : « Il ne s’agit donc pas de nous « entendre, mais de nous avoir entendu !… Ce que « nous disons importe peu, pourvu que le rhythme « arrive jusqu’au bout des pieds et fasse penser à une « valse passée ou future ! »

D’ailleurs, le glacé conventionnel du grand-monde qui recouvre la grâce de ses approbations, comme les fruits de ses desserts ; l’affectation, l’afféterie, les minauderies des femmes ; l’empressement hypocrite etenvieux des jeunes-gens, qui voudraient de fait étrangler celui dont la présence détourne d’eux le regard de quelque belle, l’attention de quelque oracle de salon, sont des élémens trop peu intelligens, trop peu sincères, trop factices en définitive, pour que le poète s’en contente. Lorsque des hommes qui se rengorgent, se croient « sérieux » et dansent, eux aussi, sur la corde roide des affaires, daignent laisser tomber un mot du bout de leurs lèvres fanées et sceptiques pour applaudir l’artiste qu’ils pensent honorer, cette condescendance fastueuse ne l’honore pas du tout s’ils l’applaudissent à contre-sens, en louant ce qu’il prise le moins dans son art et estime le moins en lui-même.

Il y trouve plutôt occasion de se convaincre que là, personne n’est admis à l’auguste fréquentation des Muses. Les femmes qui se pâment parceque leurs nerfs sont excités, sans rien saisir de l’idéal que l’artiste chante, de l’idée qu’il a voulu exprimer sous les formes du beau ; les hommes qui se morfondent dans leurs cravattes blanches parceque les femmes ne s’occupent pas d’eux, ne sont certes, ni les unes, ni les autres, préparés et disposés à voir en lui autre chose qu’un acrobate de bonne compagnie. Que peuvent-ils savoir du beau langage des filles de Mnémosyne, des révélations d’Apollon Musagète, ces hommes et ces femmes habitués dès leur enfance à ne goûter que des plaisirs intellectuels qui frisent la platitude, cachée sous les formes mignardes d’une distinction niaise ? En fait d’arts plastiques, tous tant qu’ils sont s’affollent du bric-à-brac devenu le cauchemar des salons où l’on / se pique d’avoir le goût, ne possédant pas le sentiment des arts ; on s’y éprend de l’insipide quidam qui se laisse surnommer « le dieu de la porcelaine et de la verrerie » ; on s’y arrache le fade dessinateur des vues de château, de vignettes maniérées et de madonnes guindées ! En fait de musique, on raffole des romances faciles à roucouler et des « pensées fugitives » faciles à épeler !

Une fois arraché à son inspiration solitaire, l’artiste ne peut la retrouver que dans l’intérêt de son auditoire, plus qu’attentif, vivant et animé, pour ce qu’il a de meilleur en lui ; pour ce qu’il sent de plus noble, pour ce qu’il pressent de plus élevé, pour ce qu’il veut de plus dévoué, pour ce qu’il rêve de plus sublime, pour ce qu’il dit de plus divin. Tout cela est aussi incompris qu’ignoré de nos salons actuels, où la Muse ne descend guère que par mégarde, pour aussitôt s’envoler vers d’autres régions. Une fois partie, emportant avec elle l’inspiration, l’artiste ne retrouve plus celle-ci dans les airs provoquans et les sourires sémillans qui ne demandent qu’à être désennuyés, dans les froids regards d’un aréopage de vieux diplomates blasés, sans foi et sans entrailles, qu’on dirait rassemblés pour juger des mérites d’un traité de commerce ou des expériences qui donnent droit à un brévet d’inventiou. Pour que l’artiste soit véritablement à sa propre hauteur, pour qu’il s’élève au dessus de lui-même, pour qu’il transporte son auditoire en étant hors de lui, enlevé et illuminé par le feu divin, l’esiro poetico, il lui faut sentir qu’il ébranle, qu’il émeut ceux qui Pécoutent, que ses sentimens trouvent en eux l’accord des mêmes instincts, qu’il les entraîne enfin à sa suite dans sa migration vers l’infini, comme le chef des troupes ailées, lorsqu’il donne le signal du départ, est suivi par tous les siens vers de plus beaux rivages.

En thèse générale, l’artiste aurait tout à gagner de ne fréquenter qu’une société de « patriciens éclairés », car ce n’est pas sans un certain fond de raison que le Ce Joseph de.Maistre, voulant une fois improviser une définition du Beau, s’écria : « le Beau, c’est ce qui plait au patricien éclairé ! » — Sans doute, le patricien devant être par sa position sociale au dessus de toutes les considérations intéressées et des prédilections communes qui en découlent, appelées bourgeoises, parceque la bourgeoisie tient en ses mains les intérêts matériels d’une nation ; le patricien est précisément désigné, non seulement pour comprendre, mais pour stimuler, aiguillonner, acclamer et encourager, l’expression et l’élan de tous les sentimens rares, héroïques, délicats, désintéressés, voués aux grandes choses et aux grandes ’idées, que l’art a pour mission de faire briller de tout leur éclat dans les créations bénies de ses formes visibles ou audibles ; que seul il peut révéler, dépeindre et décrire, avec une intensité surhumaine ; que seul il peut glorifier, auquel seul il peut départir l’apothéose d’une immortalité terrestre ! Telle serait la thèse. — Mais, si nous envisageons l’antithèse, il faudra malheureusement avouer que, sauf des cas exceptionnels, l’artiste a quelquefois moins à gagner qu’à perdre lorsqu’il prend gont à la société de la noblesse contemporaine. Il s’y effémine, H s’y rapetisse, il s’y réduit au rôle d’un amuseur charmant, d’un passe-temps comme-il-faut et coûteux ; à moins qu’on ne l’exploite adroitement, ce qui se voit au sommet et à la base de l’échelle aristocratique.

Dans les cours, depuis des temps immémoriaux, l’on éreinte le poète et l’artiste en laissant à d’autres Mécènes le soin de les récompenser véritablement et dignement, parce qu’on se figure qu’un sourire impérial, une approbation royale, une faveur souveraine, une épingle ou des boutons de diamans suffisent, — et au délà ! — pour compenser toutes les pertes de temps, de facultés ardentes et d’énergies vitales, auxquelles ils s’exposent en approchant de ces centres solaires incandescens. Firdousi, le Homère persan, recevait en monnaie de cuivre, les mille pièces effigiées que son sultan lui avait promis en monnaie d’or ; KrylofF, le fabuliste, raconte dans un apologue digne d’Esope, comment l’écureuil qui avait diverti le roi-lion vingt ans durant, lui renvoyait le sac de noisettes reçu lorsqu’il n’avait plus de dents pour les croquer.

En revanche, chez les rois et les princes de la finance, où l’on contrefait plus qu’on n’imite les manières des vrais grands-seigneurs, où tout se paie argent comptant, — même la visite d’un potentat tel que Charles-Quint, auquel on offre ses propres lettres-dechange pour allumer son feu de cheminée quand il daigne se faire héberger par son banquier, — le poète et l’artiste n’en sont pas à attendre un honoraire qui mette leur vieillesse à l’abri du besoin. M. de Rothschild, pour n’en citer qu’un seul, fit participer Rossini à d’excellentes affaires qui le gorgèrent de richesses. Cet exemple, qui eut ses nombreux précédens, fut suivi par plus d’un Rothschild et d’un Rossini au petit pied quand l’artiste préférait, (non sans un soupir peut-être), acquérir à bon marché un pot-au-feu toujours fumant, en renonçant à se nourrir de l’ambroisie des dieux qui laisse l’estomac vide, l’habit râpé, la mansarde sans soleil et sans feu !..

Qu’arrive-t-il de ce contraste ? Les cours épuisent le génie et le talent de l’artiste, l’inspiration et l’imagination du poète, comme la beauté des femmes éclatantes épuise par l’admiration incessante qu’elle provoque, les forces courageuses et viriles de l’homme. —Le monde bourgeois des enrichis étouffe l’artiste et le poète dans la gloutonnerie du matérialisme ; là, femmes et hommes ne savent mieux faire que de les engraisser, comme on engraisse les King-Charles des sofas de boudoirs, jusqu’à les faire crever d’embonpoint devant leur assiette en porcelaine du Japon. — De cette façon, les splendeurs des premiers et des derniers gradins de la puissance et de la richesse, sont également funestes à ces êtres marqués par le sort du signe « fatal et beau » ; à ces privilégiés de la nature, dont les Grecs disaient que le maître des cieux les ayant oubliés dans la répartition des biens de la terre, leur donna en compensation le privilége de monter jusqu’à lui chaque fois qu’ils en éprouvent le beau désir. Mais, ces êtres n’étant pas moins accessibles que d’autres aux mauvaises tentations, le grand-monde et le beau-monde portent la responsabilité de celles qui les dévorent ou les suffoquent derrière les lourdes portières capitonnées. Quand donc ces privilégiés de la nature oublient leur droit de monter jusque chez le maître des cieux, il est juste qu’on ne les condamne pas toujours sans condamner aussi ceux qui, ne sachant point les écouter quand ils font entendre les voix d’un monde meilleur, se contentent d’exploiter leur talent sans respect pour leur inspiration !

A la cour on est trop distrait pour toujours suivre la pensée de l’artiste et le vol du poète ; trop occupé pour se souvenir de leur bien-être et des besoins de leur position sociale, (chose pardonnable après tout et qui se conçoit) ; on les exploite donc sans merci ni remords, au profit du plaisir, de l’ostentation, de la gloire. Cependant, il vient un moment, on ne sait quand, où la distraction cessant, l’occupation cédant, chacun y comprend le poète et l’artiste comme nul ne le comprend ailleurs ; où le souverain le récompense comme nul ne pourrait le faire ailleurs, et cet instant, qui a lui pour quelques-uns, brille désormais aux yeux de tous comme un phare, une étoile polaire, que chacun croit devoir luire pour lui aussi ! Ce qui n’est pas. Chez les parvenus qui s’empressent de payer leurs vanités satisfaites, ne se sentant grands que par l’argent qu’ils dépensent, on a beau écouter de toutes ses oreilles, on a beau regarder de tous ses yeux, on ne comprend ni la haute poésie, ni le grand art. Les intérêts, dits positifs, exercent là un empire trop absorbant et trop fascinant, pour permettre qu’on s’initie aux austères voluptés du renoncement, aux saintes indignations de la vertu luttant contre l’adversité, aux sacrifices que l’honneur commande et que l’enthousiasme embellit, aux nobles mépris des faveurs de la fortune, aux défis audacieux lancés à un destin cruel, à tous ces sentimens enfin qui alimentent la haute poésie et le grand art, alors qu’ils ne se souviennent même plus de l’existence des craintes, des prudences, des précautions, qui se puisent dans les livres de comptabilité en partie double. En ces parages, le poète et l’artiste sont exloités au profit de la vulgarité qui l’abaisse et parfois le dégrade.

Mais, comme le rayon solaire qui se dégage d’un trône peut ne jamais venir, comme la pluie d’or que distillent les billets de banque ne manque jamais d’endormir la Muse, qu’y aurait-il d’étonnant si dans cette alternative, plutôt que de chanter leurs plus beaux chants, de dire leurs plus beaux secrets à qui les éconte sans les entendre, l’artiste et le poète préféraient maintes fois avoir faim, avoir froid, au moral ou au physique, rester dans une solitude stérile, contraire à leur nature qui a besoin de chaleur, d’écho, de reflets, d’expansion, pour prendre foi en elle-même ? Qu’y aurait-il d’étonnant s’ils choisissaient le sort de Shakespeare ou de Camoëns, plutôt que d’être toujours dupes d’espérances trop tardives à se réaliser, d’une admiration trop souvent mal placée et par là indifférente ; plutôt que d’être si bien repus, qu’ils en soient réduits à l’impuissance des bêtes de basse-cour ? Si quelque chose doit surprendre, c’est que beaucoup de ces êtres privilégiés ne fassent point ainsi ! C’est qu’il y en ait tant qui condescendent à préférer l’éclat des bougies et les revenant-bons d’un métier d’histrion, à une vie et à une mort solitaires ! Si l’on voit si rarement un tel spectacle, il faut l’attribuer à la faiblesse de caractère de ces infortunés ! Etant poètes et artistes grâces à leurs facultés imaginatives, ils se laissent leurrer par l’imagination qui, tantôt les ravit jusqu’aux cieux, tantôt les attarde entre les pompes de la cour ou le luxe de la hautebanque, en les détournant de leur vraie vocation.

Le Ce Joseph de Maistre avait un juste pressentiment lorsqu’il parlait du « patricien éclairé », comme d’un vrai juge du Beau ; il laissa seulement sa pensée incomplète. Car l’aristocratie, en tant que telle, n’a point pour mission sociale de faire, à l’anglaise, des gloses sur Homère, des monographies sur tel poète arabe oublié et tel trouvère retrouvé ; des études approfondies sur Phidias, Apelles, Michel-Ange, Raphaël, des recherches curieuses sur Josquin-des-Près, Orlando-di-Lasso, Monteverde, Féo, etc. etc. Sa supériorité consiste à conserver dans ses mains la direction des enthousiasmes de son temps ; des aspirations, des attendrisseraens, des compassions propres à la génération contemporaine, qui trouvent leur expression la plus pénétrante, la plus contagieuse si l’on ose dire, dans les accens du musicien ou du dramaturge, dans les visions du peintre et du sculpteur ! Or, l’aristocratie ne peut conserver cette direction qu’en devenant la vraie providence de la poésie et de l’art. Mais pour cela, il faudrait que le patriciat n’abandonne pas au hasard du gortt de chacun, la protection qu’il doit à l’artiste et au poète ! Il faudrait qu’il ait dans son sein des hommes qui sachent, non moins bien que l’histoire de leur pays, de leur famille, de certaines sciences, l’histoire des beaux-arts ; celle de leurs grandes époques, de leurs grands styles, de leurs transformations dernières, des vraies causes et des vrais effets de leurs rivalités et de leurs luttes contemporaines, afin que le grand-seigneur ne fasse point une demie douzaine de fautes d’orthographe artistique, ne laisse point échapper une douzaine de réllexions d’une ignorance naïve, privées de syntaxe et parfois de grammaire, dans la moindre de ses conversations quelque peu suivie avec un artiste ou un poète ; danger auquel il n’échappe d’ordinaire, qu’en se retranchant derrière une insignifiance qui agace encore plus l’artiste et irrite le poète.

Il faudrait aussi qu’une tradition sacrée commande au patriciat de dédaigner ces menues manifestations de l’art à bon-marché, qui sous forme de chansons banales, de pianotement facile, de photographies coloriées, de mauvaise peinture, d’infâme sculpture, de hochets peints, pétris, chantes, joués, que les artistes ont honte de fabriquer, devraient être reléguées plus bas, défrayer les plaisirs de plus modestes demeures que celles dont les portes sont surmontées d’un blason séculaire. — Il faudrait qu’une tradition intelligente commande au patriciat, de ne se complaire que dans la haute poésie et dans le grand art ; de ne protéger que les poètes qui chantent les plus nobles sentimens, les artistes qui expriment les plus audacieux héroïsmes, les plus parfaites délicatesses, les plus idéales tendresses, l’amour le plus pur, le pardon le plus généreux, le dévouement le plus désintéressé, l’immolation volontaire, tout ce qui transporte l’âme humaine dans ces régions d’une haute spiritualité, dont l’atmosphère l’élève et la fait vivre au dessus des préoccupations égoïstes et épicuriennes, que la poursuite des intérêts matériels ou spéciaux réveillent et nourrissent dans les autres classes de la société. Même dans celles de la science, où les passions ne répudient pas toujours assez les injustices de l’irritabilité et les convoitises d’une vanité effrenée, pour atteindre aux sphères supérieures et sereines de la haute poésie et du grand art !

Il faudrait encore que le patriciat s’affranchisse du joug qu’il a eu le tort d’accepter ; le joug d’une mode venue d’en bas, dont il feint d’ignorer les ignobles origines, dont il subit sans sourciller, que dis-je ? avec empressement, le despotisme factice et malsain, dans ses « costumes » d’une coupe extravagante, dans ses divertissemens d’une allure triviale, dans ses manières qui, ayant perdu toute distinction, ne laissent plus apercevoir aucune différence avec celle des « bons bourgeois de Paris ! » Il faudrait enfin que le patriciat, se relevant à sa juste hauteur, reprenne son droit inné de « donner le ton », pour imposer effectivement le « bon-ton » ; — le bon-ton dont la vraie caractéristique est d’inspirer le respect et l’estime de ceux qui pensent, réfléchissent, motivent leurs jugemens, en même temps qu’il impose sa mode à cet innombrable troupeau de moutons de Panurge que composent les ravissantes nullités de salons, disposant d’un auditoire exquis et de rentes héréditaires à bien employer.

Mais, en eût-il été pour Chopin autrement qu’il n’a effectivement été ; eût-il recueilli toute la part d’hommages et d’admirations exaltées qu’il méritait si bien, dans ces salons renommés où le bon-goût semble être seul appelé à régner, dans ce monde superlatif dont les indigènes se figurent bien être d’une autre pâte que le reste des mortels ; Chopin eût-il été entendu, comme tant d’autres, par toutes les nations et dans tous les climats ; eût-il obtenu ces triomphes éclatans qui créent un capitole partout où les populations saluent l’honneur et le génie ; eût-il été connu et reconnu par des milliers au lieu de ne l’être que par des centaines d’auditoires émus, nous ne nous arrêterions pourtant point à cette partie de sa carrière pour en énumérer les succès.

Que sont les bouquets à ceux dont le Iront appella d’immortels lauriers ? Les éphémères sympathies, les louanges de passage, ne se mentionnent qu’à peine en présence d’une tombe que réclament de plus entières gloires. Les créations de Chopin sont destinées à porter dans des nations et des années lointaines, ces joies, ces consolations, ces bienfaisantes émotions, que les œuvres de l’art réveillent dans les âmes souffrantes, altérées et défaillantes, persévérantes et croyantes, auxquelles elles sont dédiées, établissant ainsi un lien continu entre les natures élevées, sur quelque coin de terre, dans quelque période des temps qu’elles aient vécu, mal devinées de leurs contemporains quand elles ont gardé le silence, souvent mal comprises quand elles ont parlé !

« Il est diverses couronnes, disait Goethe ; il en est même qu’on peut commodément cueillir durant une promenade. » Celles-ci charment quelques instans par leur fraîcheur embaumée, mais nous ne saurions les placer à côté de celles que Chopin s’est laborieusement acquises par un travail constant et exemplaire, par un amour sérieux de l’art, par un douloureux ressentiment des émotions qu’il a si bien exprimées. Puisqu’il n’a point cherché avec une mesquine avidité ces couronnes faciles, dont plus d’un de nous a la modestie de s’enorgueillir ; puisqu’il vécut homme pur, généreux, bon et compatissant, rempli d’un seul sentiment, le plus noble des sentimens terrestres, celui de la patrie ; puisqu’il a passé parmi nous comme un fantôme consacré de tout ce que la Pologne récèle de poésie, — prenons garde de manquer de révérence à sa mémoire. Ne lui tressons pas des guirlandes de fleurs artificielles ! Ne lui jetons pas des couronnes faciles et légères ! Elevons nos sentimens en face de ce cercueil !

Nous tous qui, par la grâce de Dieu, avons le suprême honneur d’être artistes, interprètes choisis par la nature elle-même du Beau éternel ; nous tous qui le sommes devenus, par droit de conquéte aussi bien que par droit de naissance, soit que notre main assouplisse le marbre ou le bronze, soit qu’elle manie un pinceau irradiant ou le noir burin qui grave lentement ses lignes pour la postérité, soit qu’elle court sur le clavier ou saisisse la baguette qui le soir commande aux fougueuses phalanges d’un orchestre, soit qu’elle tienne le compas de l’architecte emprunté à Uranie ou la plume de Melpomène trempée dans le sang, le rouleau de Polhymnie que mouillent les larmes ou la lyre de Clio accordée par la vérité et la justice, apprenons de celui que nous venons de perdre, à repousser tout ce qui ne tient pas à l’élite des ambitions de l’Art ; à concentrer nos soucis sur les efforts qui tracent un sillon plus profond que la vogue du jour ! Renonçons aussi pour nous-mêmes, aux tristes temps de futilité et de corruption artistique où nous vivons, à tout ce qui n’est pas digne de l’art, à tout ce qui ne renferme pas des conditions de durée, à tout ce qui ne contient pas en soi quelque parcelle de l’éternelle et immatérielle beauté, qu’il est enjoint à l’art de faire resplendir pour resplendir lui-même !

Ressouvenons-nous de l’antique prière des doriens, dont la simple formule était d’une si pieuse poésie lorsqu’ils demandaient aux dieux de leur donner, le Bien par le Beau ! Au lieu de tant nous mettre en travail pour attirer les foules et leur plaire à tout prix, appliquons-nous plutôt, comme Chopin, à laisser un céleste écho de ce que nous avons ressenti, aimé et souffert ! Apprenons enfin de lui et de l’exemple qu’il nous a légué, à exiger de nous-mêmes ce qui donne rang dans la cité mystique de l’art, plutôt que de demander au présent, sans respect de l’avenir, ces couronnes faciles qui, à peine entassées, sont incontinent fanées et oubliées !…

En leur place, les plus belles palmes que l’artiste puisse recevoir de son vivant ont été remises aux mains de Chopin par d’illustres égaux. Une admiration enthousiaste lui était vouée par un public, plus reserré encore que l’aristocratie musicale dont il fréquentait les salons. Il était formé par un groupe de noms célèbres qui s’inclinaient devant lui, comme des rois de divers empires rassemblés pour fêter un des leurs, pour être initié aux secrets de son pouvoir, pour contempler les magnificences de ses trésors, les merveilles de son royaume, les grandeurs de sa puissance, les œuvres de sa création. Ceux-là, lui payaient intégralement le tribut qui lui était du. Il n’eût pu en être autrement dans cette France, dont l’hospitalité sait discerner avec tant de goût le rang de ses hôtes.

Les esprits les plus éminens de Paris se sont maintes fois rencontrés dans le salon de Chopin. Non pas, il est vrai, dans ces réunions d’artistes d’une périodicité fantastique, telle que se les figure l’oisive imagination de quelques cercles cérémonieusement ennuyés ; telles qu’elles n’ont jamais été, car la gaieté, la verve, l’entrain, n’arrivent pour personne à heure fixe, peut-être moins qu’à personne aux véritables artistes. Tous, plus ou moins atteints de la maladie sacrée, orgueil blessé ou défaillance mortelle, il leur faut secouer ses engourdissemens et ses paralysies, oublier ses froides douleurs, pour s’étourdir et s’amuser à ces jeux pyrotechniques auxquels ils excellent ; émerveillement des passans ébahis, qui aperçoivent de loin en loin quelque chandelle romaine, quelque feu de bengale tout rose, quelque cascade aux eaux de flamme, quelque affreux et innocent dragon, sans rien comprendre aux fêtes de l’esprit qui en furent l’occasion.

Malheureusement, la gaieté et la verve ne sont aussi pour les poëtes et les artistes que choses de rencontre et de hasard ! Quelques-uns d’entre eux, plus privilégiés que d’autres, ont il est vrai l’heureux don de surmonter assez leur malaise intérieur, soit pour toujours porter lestement leur fardeau et se rire avec leurs compagnons de voyage des embarras de la route, soit pour conserver une sérénité bienveillante et douce, qui comme un gage de tacite espoir et de consolation, ranime les plus sombres, relève les plus taciturnes, encourage les plus découragés, leur rendant, tant qu’ils restent dans cette atmosphère tiède et légère, une liberté d’esprit dont l’animation peut d’autant mieu\ mousser qu’elle fait plus contraste avec leur ennui, leur préoccupation ou leur maussaderie habituelles. Mais, les natures toujours rebondissantes ou toujours sereines sont exceptionnelles ; elles ne composent qu’une bien faible minorité. La grande majorité des êtres d’imagination, d’émotions subites et vives, d’impressions rapidement traduites en formes adéquates, échappent à la périodicité en toutes choses, surtout en fait de gaieté.

Chopin n’appartenait précisément, ni à ceux dont la verve est toujours en train, ni à ceux dont la placidité bienveillante met toujours en train celle des autres. Mais, il possédait cette grâce innée de la bienvenue polonaise qui, non contente d’asservir celui qu’on visite aux lois et devoirs de l’hospitalité, lui t’ont encore abdiquer toute considération personnelle pour l’astreindre aux désirs et aux plaisirs de ceux qu’il reçoit. On aimait à venir chez lui, parce qu’on y était charmé et parce qu’on y était à l’aise. On y était bien parce qu’il faisait ses hôtes maîtres de toute chose, se mettant luimême et ce qu’il possédait à leurs ordres et services. Munificence sans réserve, dont le simple laboureur de race slave ne se départ point en faisant les honneurs de sa cabane, plus joyeusement empressé que l’arabe sous sa tente, compensant tout ce qui manque à la splendeur de sa réception par un adage qu’il ne néglige pas de répéter, que répète aussi le grand seigneur après un repas d’une abondance homérique, servi sous des lambris dorés : Czym bohat, tym rad ! Quatre mots qu’on paraphrase ainsi aux étrangers : « Toute mon humble richesse est à vous ! »’). Cette formule est débitée avec une grâce et une dignité toutes nationales à ses convives, par tout maître de maison qui conserve les minutieuses et pittoresques coutumes des anciennes mœurs de la Pologne.

Après avoir été à même de connaître les usages de l’hospitalité dans son pays, on se rend mieux compte de ce qui donnait à nos réunions chez Chopin tant d’expansion , de laisser aller, de cet entrain de bon aloi dont on ne conserve aucun arrière-goût fade ou amer et qui ne provoque aucune réaction d’humeur noire. Quoique peu facile à attirer dans le monde et encore moins enclin à recevoir, il devenait chez lui d’une prévenance charmante lorsqu’on faisait invasion dans son

I) Le polonais conserve dans son formulaire de politeess une forte empreinte des habitudes hyperboliques du langage oriental. Les titres de très-puissant et très-éclairé Seigneur, Jasnie Wielmoiny, Jasnie Oswiecony Pan,j sont encore de rigueur. On se donne constamment dans la conversation celui de Bienfaiteur [Dobrodzij], et le salut d’usage entre hommes ou d’homme à femme est : je tombe à vos pieds.padam do nôg). Celui du peuple est d’une solennité et d’une simplicité antiques : Gloire à Dieu Stawa Bohu). salon où, tout en ne paraissant s’occuper de personne, il réussissait à occuper chacun de ce qui lui était le plus agréable, à faire envers chacun preuve de courtoisie et de dévotieux empressement.

Ce n’est assurément pas sans avoir des répugnances légèrement misanthropiques à vaincre, qu’on décidait Chopin à ouvrir sa porte et son piano pour ceux auxquels une amitié aussi respectueuse que loyale, permettait de le lui demander avec instance. Plus d’un de nous, sans doute, se souvient encore de cette première soirée improvisée chez lui en dépit de ses refus, alors qu’il demeurait à la Chaussée-d’Antin. Son appartement, envahi par surprise, n’était éclairé que de quelques bougies réunies autour d’un de ces pianos de Pleyel qu’il affectionnait particulièrement, à cause de leur sonorité argentine un peu voilée et de leur facile toucher. Il en tirait des sons qu’on eût cru appartenir à une de ces harmonicas que les anciens maîtres construisaient si ingénieusement, en mariant le cristal et l’eau, et dont la romanesque Allemagne conserva le monopole poétique.

Des coins laissés dans l’obscurité semblaient ôter toute borne à cette chambre et l’adosser aux ténèbres de l’espace. Dans quelque clair-obscur on entrevoyait un meuble revêtu de sa housse blanchatre, forme indistincte, se dressant comme un spectre venu pour écouter les accens qui l’avaient appelé. La lumière, concentrée autour du piano, tombait sur le parquet. Elle glissait dessus comme une onde épandue, rejoignant les clartés incohérentes du toyer où surgissaient de temps à autre des flammes orangées, courtes et épaisses, comme des gnomes curieux attirés par des mots de leur langue. Un seul portrait, celui d’un pianiste et d’un ami sympathique et admiratif, présent lui-même cette fois, semblait invité à être le constant auditeur du flux et reflux de tons qui venaient chanter, rêver, gémir, gronder, murmurer et mourir, sur les plages de l’instrument près duquel il était placé. Par un spirituel hasard, la nappe réverbérante de la glace ne reflétait, pour le doubler à nos yeux, que le bel ovale et les soyeuses boucles blondes de la Csse d’Agoult, que tant de pinceaux ont copiés, que la gravure vient de reproduire pour ceux que charme une plume élégante.

Rassemblées dans la zone lumineuse, plusieurs têtes d’éclatante renommée étaient groupées autour du piano. Heine, ce plus triste des humoristes, écoutant avec l’intérêt d’un compatriote les narrations que lui faisait Chopin sur le mystérieux pays que sa fantaisie éthérée hantait aussi, dont il avait aussi exploré les plus délicieux parages. Chopin et lui s’entendaient à demi-mot et à demi-son. Le musicien répondait par de surprenans récits aux questions que le poète lui faisait tout bas, sur ces régions inconnues dont il lui demandait des nouvelles ; sur cette « nymphe rieuse« ’) dont il voulait savoir « si elle continuait à

1) Heine, Solon. Chopin. « draper son voile d’argent sur sa verte chevelure avec « la même agaçante coquetterie ? » Au courant des jaseries et de la chronique galante de ces lieux, il s’informait : « si le Dieu marin à la longue barbe blanche, poursuivait toujours une certaine naïade espiègle et mutine de son lisible amour ? » Bien instruit de toutes les glorieuses féeries qu’on voit là-bas. là-bas, il demandait : « si les roses y brillaient d’une flamme tbu« jours aussi fière ? si au clair de la lune les arbres y « chantaient toujours aussi harmonieusement ? »

Chopin répondait. Tous deux après s’être longtemps et familièrement entretenus des charmes de cette patrie aérienne se taisaient tristement, pris de ce mal du pays dont Heine était si atteint alors qu’il se comparait à ce capitaine hollandais du Vaisseau fantôme, éternellement roulé avec son équipage sur les froides vagues, « soupirant en vain après les épices, les tulipes, les jacinthes, les pipes en écume de mer, les tasses en porcelaine de Chine !.. Amsterdam.’ Amsterdam ! quand reverrom-nom Amsterdam ! » s’écriait-il, pendant que la tempête mugissait dans les cordages et le ballottait de çi et de là sur son aqueux enfer. — « Je comprends, ajoute Heine, la rage avec laquelle un jour l’infortuné capitaine s’exclamait : Oh ! si je reviens à Amsterdam, je préférerai devenir borne au coin d’une de ses rues que de jamais les quitter ! Pauvre Van der Deken !… Pour lui, Amsterdam, c’était l’Idéal ! »…

Heine croyait savoir, à un cheveu près, tout ce qu’avait souffert et tout ce qu’avait éprouvé le « pauvre Van der Deken », dans sa terrible et incessante course à travers l’Océan qui avait enfoncé ses grilles dans l’incorruptible bois de son vaisseau, le tenant enraciné à son sol mouvant par une ancre invisible dont l’audacieux marin ne pouvait jamais trouver la chaîne pour la briser. Quand le satirique poète le voulait bien, il nous racontait les douleurs, les espérances, les désespoirs, les tortures, les abattemens des infortunés peuplant ce malheureux navire, car il était monté sur ses planches maudites, guidé et ramené par la main de quelque ondine amoureuse qui, les jours où l’hôte de sa forêt de corail et de son palais de nacre se levait plus morose, plus amer, plus mordant encore que de coutume, lui offrait entre deux repas, pour égayer son spleen, quelque spectacle digne de cet amant qui savait rêver plus de prodiges que son royaume n’en renfermait.

Sur cette impérissable carène, Heine et Chopin parcouraient ensemble les pôles où l’aurore boréale, brillante visiteuse de leurs longues nuits, mire sa large écharpe dans les gigantesques stalactites des glaces éternelles ; les tropiques où le triangle zodiacal remplace de sa lumière ineffable, durant leurs courtes obscurités, les flammes calcinantes qu’y distille un soleil douloureux. Us traversaient dans une course rapide, et les latitudes où la vie est opprimée et celles où elle est dévorée, apprenant à connaître chemin faisant toutes les merveilles célestes qui marquent la route de ces matelots que n’attend aucun port. Appuyés sur cette poupe sans gouvernail, ils contemplaient depuis les deux Ourses qui surplombent majestueusement le Nord, jusqu’à l’éclatante Croix du Sud, après laquelle le désert antarctique commence à s’étendre sur les têtes comme sous les pieds, ne laissant à l’œil éperdu rien à contempler sur un ciel vide et sans phare, étendu au dessus d une mer sans rives. II leur arrivait de suivre longtemps, et les fugaces sillages que laissent sur l’azur les étoiles filantes, lucioles d’en haut… et ces comètes aux incalculables orbites redoutées pour leur étrange splendeur, tandis que leurs vagabondes et solitaires courses ne sont (pie tristes et inotlensives… et Aldébaran, cet astre distant qui, comme la sinistre étincelle d’un regard ennemi, semble guetter notre globe sans oser l’approcher… et ces radieuses Pléiades versant à l’œil errant qui les cherche une lueur amie et consolatrice, comme une énigmatique promesse !

Heine avait vu toutes ces choses sous les différentes apparences qu’elles prennent à chaque méridien ! Il en avait vu bien d’autres encore dont il nous entretenait par vagues similitudes, ayant assisté à la cavalcade furieuse d’Hérodiade, ayant aussi ses entrées à la cour du Roi des Aulnes, ayant cueilli plus d’une pomme d’or au jardin des Hespérides, étant un des familiers de tous ces lieux inaccessibles à des mortels qui n’ont pas ou pour marraine quelque fée, prenant à tâche leur vie durant de tenir en échec les mauvaises fortunes en prodiguant les joyaux de leurs écrins aux étranges scintillemens. Comme il entretenait souvent Chopin de ses vagabondes excursions dans le pays du surnaturel poétique, Chopin nous répétait ses discours, nous racontait ses descriptions, nous révélait ses récits, et Heine le laissait faire, oubliant notre présence lorsqu’il l’écoutait.

Au soir dont nous parlons, à côté de Heine était assis Meyerbeer, pour lequel sont épuisées depuis longtemps toutes les interjections admiratives. Lui, harmoniste aux constructions cyclopéennes, il passait de longs instants à savourer le délectable plaisir de suivre le détail des arabesques qui enveloppaient les improvisations de Chopin, comme d’une blonde diaphane.

Plus loin, Adolphe Nourrit ; c’était un noble artiste, passionné et austère à la fois. Catholique sincère et presque ascétique, il rêvait pour l’art, avec toute la ferveur d’un maître du moyen-âge, un avenir régénérateur du Beau pur, glorificateur du Beau immacul.1 ! Dans les dernières années de sa vie, il refusait son talent à toutes les scènes d’un ordre de sentimens peu élevés ou superficiels, pour servir l’art avec un chaste et enthousiaste respect, ne l’acceptant dans ses diverses manifestations, ne le considérant à toutes les heures du jour, que comme un saint tabernacle dont la beauté forme la splendeur du vrai. Sourdement miné par une mélancolique passion pour le beau, son front semblait déjà se marbrer de cette ombre fatale que l’éclat du désespoir n’explique toujours que trop tard aux hommes, si curieux des secrets du cœur et si inoptes pour les deviner.

Hiller y était aussi ; son talent s’apparentait à celui des novateurs d’alors, en particulier à Mendelssohn. Nous nous rassemblions fréquemment chez lui et en attendant les grandes compositions qu’il publia dans la suite, dont la première fut son remarquable oratorio, La Destruction de. Jérusalem, il écrivait des morceaux de piano : les Fantômes, les Réveries, ses vingt-quatre Etudes dédiées à Meyerbeer. Esquisses vigoureuses et d’un dessin achevé, rappellant ces études de feuillages où les paysagistes retracent d’aventure tout un petit poëme d’ombre et de lumière, avec un seul arbre, une seule bruyère, une seule touffe de fleurs des bois ou de mousses aquatiques, un seul motif heureusement et largement traité.

Eugène Delacroix, le Rubens du romantisme d’alors, restait étonné et absorbé devant les apparitions qui remplissaient l’air et dont on croyait entendre les frôlemens. Se demandait-il quelle palette, quels pinceaux, quelle toile il aurait eu à prendre, pour leur donner la vie de son art ? Se demandait-il si c’est une toile filée par Arachné, un pinceau fait des cils d’une fée, une palette couverte des vapeurs de l’arc-en-ciel, qu’il lui eût fallu découvrir ? Se plaisait-il à sourire en lui-même de ces suppositions et à se livrer tout entier à l’impression qui les faisait naître, par l’attrait qu’éprouvent quelques grands talens pour ceux qui leur font contraste ?…

D’entre nous, celui qui paraissait le plus près de la tombe, le vieux Niemcevicz, écoutait avec une gravité morne, un silence et une immobilité marmoréennes, ses propres Chant* historiques, que Chopin transformait en dramatiques exécutions pour ce survivant des temps qui n’étaient plus. Sous les textes si populaires du barde polonais, on retrouvait le choc des armes, le chant des vainqueurs, les hymnes de fêtes, les complaintes des illustres prisonniers, les ballades sur les héros morts !.. Ils remémoraient ensemble cette longue suite de gloires, de victoires, de rois, de reines, de hetmans… et le v ieillard, prenant le présent pour une illusion, les croyait ressuscités, tant ces fantômes avaient de vie en apparaissant au dessus du clavier de Chopin ! — Séparé de tous les autres, sombre et muet, Mickiewicz dessinait sa silhouette inflexible. Dante du Nord, il paraissait toujours trouver— « amer le sel de l’étranger et son escalier dur à monter… » Chopin avait beau lui parler de Grazyna et de Wallenrod, ce Conrad demeurait comme sourd à ces beaux accens ; sa présence seule témoignait qu’il les comprenait. Il lui semblait, à juste titre, que nul n’avait droit d’en exiger plus de lui !.. Enfoncée dans un fauteuil, accoudée sur la console, Mme Sand était curieusement attentive, gracieusement subjuguée. Elle donnait à cette audition toute la réverbération de son génie ardent, qu’elle croyait doué de la rare faculté réservée à quelques élus, d’apercevoir le beau sous toutes les formes de l’Art et de la Nature. Ne pourrait-elle pas être cette seconde vue, dont toutes les nations ont reconnu chez les femmes inspirées les dons supérieurs ? Magie du regard qui fait tomber devant elles l’écorce, la larvé, l’enveloppe grossière du contour, pour leur faire contempler dans son essence invisible l’âme du poète qui s’y est incarnée, l’idéal que l’artiste a conjuré sous le torrent des notes ou les voiles du coloris, sous les inflexions du marbre ou les alignemens de la pierre, sous les rhythmes mystérieux des strophes ou les furieuses interjections du drame ! Cette faculté n’est que vaguement ressentie par la plupart de celles qui en sont douées ; sa manifestation suprême se révéle dans une sorte d’oracle divinatoire, conscient du passé, prophétique de l’avenir ! De beaucoup moins commune qu’on ne se plaît à le supposer, elle dispense les organisations étranges qu’elle illumine du lourd bagage d’expressions techniques, avec lequel on roule pesamment vers les régions esotériques qu’elles atteignent de prime-saut. Cette faculté prend son essor, bien moins dans l’étude des arcanes de la science qui analyse, que dans une frequente familiarité avec les merveilleuses synthèses de la nature et de l’art.

C’est dans l’accoutumance de ces tête-à-tête avec la création qui font l’attrait et la grandeur de la vie de campagne, qu’on ravit à la Nature, en même temps à l’Art, le mot caché dans les harmonies infinies de lignes, de sins, de lumières, de fracas et de gazouillemens, d’épouvantes et de voluptés ! Assemblage écrasant qui, affronté et sondé avec un courage que n’abat aucun mystère, que ne lasse aucune lenteur, laisse quelquefois apercevoir la clef des analogies, des conformités, des rapports de nos sens à nos sentimens et nous permet de simultanément connaître les ligamens occultes, qui relient des dissemblances apparentes, des oppositions identiques, des antithèses équivalentes, ainsi que les abîmes qui séparent, d’un étroit mais infranchissable espace, ce qui est destiné à se rapprocher sans se confondre, à se ressembler sans se mélanger. Avoir écouté de bonne heure les chuchotemens par lesquels la nature initie ses privilégiés à ses rites mystiques, est un des apanages du poète. Avoir appris d’elle à pénétrer ce que l’homme rêve lorsqu’il crée à son tour et que, dans ses œuvres de toutes sortes, il manie comme elle les fracas et les gazouillemens, les épouvantes et les voluptés, est un don plus subtil encore, que la femmepoëte, possède à un double droit : de par l’intuition de son cœur et de son génie.

Après avoir nommé celle dont l’énergique personnalité et l’impérieuse fascination inspirèrent à la frêle et délicate nature de Chopin, une admiration qui le consumait comme un vin trop capiteux détruit des vases trop fragiles, nous ne saurions faire sortir d’autres noms de ces limbes du passé dans lequel flottent tant d’indécises images, d’indécises sympathies, de projets incertains, d’incertaines croyances ; dans lequel chacun de nous pourrait revoir le profil de quelque sentiment né inviable ! Hélas ! De tant d’intérêts, de tendances et de désirs, d’affections et de passions, qui ont rempli une époque durant laquelle ont été fortuitement rassemblées quelques hautes âmes et lumineuses intelligences, combien en est-il qui aient possédé un principe de vitalité suffisante pour les faire survivre à toutes les causes de mort qui entourent à son berceau chaque idée, chaque sentiment, comme chaque individu ?… Combien en est-il dont, à quelque instant de leur existence, plus ou moins courte, on n’ait pas dit ce mot d’une tristesse suprême : Heureux s’il était mort ! Plus heureux s’il n’était pas né ! De tant de sentimens qui ont fait battre si fort de nobles cœurs, combien en est-il qui n’aient jamais encouru cette malédiction suprême ? Il n’en est peut-être pas un seul qui, s’il était rallumé de sa cendre et sorti de son tombeau, comme l’amant suicidé qui dans le poëme de Mickiewicz revient au jour des morts pour revivre sa vie et ressouffrir ses douleurs, pourrait apparaître sans les meurtrissures, les stigmates, les mutilations, qui défigurèrent sa primitive beauté et souillèrent sa candeur ?

D’entre ces lugubres revenans, combien s’en trouveraient-il en qui cette beauté et cette candeur aient eu des enchantement assez puissans et assez de céleste radiance durant sa vie, pour n’avoir pas à craindre, après qu’il eût défailli et expiré, d’être désavoué par ceux dont il avait fait la joie et le tourment ? Quel sépulcral dénombrement ne faudrait-il pas commencer pour les évoquer un à un, en leur demandant compte de ce qu’ils ont produit de bon et de mauvais, dans ce monde des cœurs où il leur fut donné si libéralement accès et dans le monde où régnaient ces cœurs, qu’ils ont embelli, bouleversé, illuminé, dévasté, au gré de leurs hasards ?…

Mais, si parmi les hommes qui ont formé ces groupes, dont chaque membre a attiré sur lui l’attention de bien des âmes et porté dans sa conscience l’aiguillon de bien des responsabilités, il en est un qui n’a point permis à ce qu’il y avait de plus pur dans le charme naturel qui les rassemblait en un faisceau rayonnant de s’exhaler dans l’oubli ; qui, élaguant de son souvenir les fermentations dont ne sont point exempts les plus suaves parfums, n’a légué à l’art que le patrimoine intact de ses élévations les plus recueillies et de ses plus divins ravissemens, reconnaissons en lui un de ces prédestinés dont la poésie populaire constatait l’existence par sa foi dans les bons génies. En attribuant à ces êtres, qu’elle supposait bienfaisans aux hommes, une nature supérieure à celle du vulgaire, n’a-t-elle pas été magnifiquement confirmée par un grand poète italien qui définissait le génie une empreinte plus forte de la Divinité ? (Manzoni.) Inclinons nous devant tous ceux qui ont été ainsi plus profondément marqués du sceau mystique ; mais vénérons surtout d’une intime tendresse ceux qui, comme Chopin, n’ont employé cette suprématie que pour donner vie et expression aux plus beaux sentimens.