Fables (Phèdre, Panckoucke)/Livre premier

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Traduction par Panckoucke, Levasseur, J. Chenu.
Texte établi par E. Pessonneaux, Garnier Frères (p. 3-27).

LIVRE PREMIER


PROLOGUE

C’est Ésope qui, le premier, a trouvé ces matériaux : moi, je les ai façonnés en vers ïambiques. Ce petit livre a un double mérite : il fait rire et il donne de sages conseils pour la conduite de la vie. À celui qui viendrait me reprocher injustement de faire parler non-seulement les animaux, mais même les arbres, je rappellerai que je m’amuse ici à de pures fictions.

FABLE PREMIÈRE
LE LOUP ET L’AGNEAU

Un Loup et un Agneau, pressés par la soif, étaient venus au même ruisseau. Le Loup se désaltérait dans le haut du courant, l’agneau se trouvait plus bas ; mais, excité par son appétit glouton, le brigand lui chercha querelle. « Pourquoi, lui dit-il, viens-tu troubler mon breuvage ? » L’Agneau répondit tout tremblant : « Comment, je vous prie, puis-je faire ce dont vous vous plaignez ? cette eau descend de vous à moi. » Battu par la force de la vérité, le Loup reprit : « Tu médis de nous, il y a six mois. — Mais je n’étais pas né, » répliqua l’Agneau. « Par Hercule ! ce fut donc ton père, » ajouta le Loup. Et, dans sa rage, il le saisit et le met en pièces injustement.

Cette fable est pour ceux qui, sous de faux prétextes, oppriment les innocents.

FABLE II
LES GRENOUILLES QUI DEMANDENT UN ROI

Lorsque Athènes florissait sous de justes lois, la liberté, dans ses excès, bouleversa le gouvernement, et la licence rompit ses vieilles entraves. Alors les partis factieux conspirèrent, et Pisistrate, usurpa le pouvoir et la citadelle. Les Athéniens déploraient leur triste esclavage, non que Pisistrate fût cruel, mais parce qu’un joug auquel on n’est pas accoutumé parait toujours pesant. Comme ils se plaignaient, Ésope leur raconta cette fable :

Les Grenouilles, errant en liberté dans leurs marais, prièrent à grands cris Jupiter de leur envoyer un roi dont l’énergie réprimât leurs mœurs déréglées. Le père des dieux se mit à rire, et leur jeta un soliveau qui, en tombant tout à coup et bruyamment dans leur étang, épouvanta tout ce peuple timide. Comme il restait longtemps enfoncé dans la vase, une Grenouille lève doucement la tête hors de l’eau, examine le monarque, puis appelle ses compagnes. Bientôt elles déposent toute crainte ; et toutes de nager à l’envi, et la troupe peu respectueuse de sauter sur le bois immobile. Après l’avoir souillé par tous les outrages, elles députèrent vers Jupin, pour lui demander un autre roi, puisque celui qu’il leur avait donné était inutile. Il leur envoya une hydre, qui, d’une dent cruelle, les dévora les unes après les autres. C’est en vain qu’elles cherchent à se soustraire à la mort ; elles sont sans force, la frayeur étouffe leurs cris. Alors elles chargèrent secrètement Mercure de prier Jupiter d’avoir pitié d’elles ; mais le dieu répondit : « Puisque vous n’avez pas voulu garder votre bon roi, il faut maintenant en souffrir un méchant. »

Et vous aussi, ô mes concitoyens, ajouta Ésope, supportez vos maux, de peur qu’il ne vous en arrive de pires.

FABLE III
LE GEAI ORGUEILLEUX ET LE PAON

Ne vous glorifiez pas des avantages d’autrui, mais vivez plutôt content de votre état, d’après cet exemple qu’Ésope nous a laissé.

Enflé d’un vain orgueil, un Geai ramassa les plumes d’un Paon, et s’en fit une parure ; puis, méprisant ses pareils, il va se mêler à une troupe de superbes Paons : mais ils arrachent le plumage à l’oiseau imprudent, et le chassent à coups de bec. Tout maltraité, le Geai revenait tout confus vers les oiseaux de son espèce : repoussé par eux, il eut encore à supporter cette honte. Un de ceux qu’il avait autrefois regardés avec mépris, lui dit alors : « Si tu avais su vivre parmi nous, et te contenter de ce que t’avait donné la nature, tu n’aurais pas d’abord essuyé un affront, et, dans ton malheur, tu ne te verrais point chassé par nous. »

FABLE IV
LE CHIEN NAGEANT

On perd justement son bien, quand on convoite celui d’autrui.

Un chien traversait un fleuve avec un morceau de chair dans sa gueule : il aperçoit son image dans le miroir des eaux, et, croyant voir un autre chien portant une autre proie, il veut la lui ravir. Mais son avidité fut trompée : il lâcha la proie qu’il tenait, et ne put néanmoins atteindre celle qu’il avait convoitée.

FABLE V
LA GÉNISSE, LA CHÈVRE, LA BREBIS ET LE LION

S’associer avec un puissant n’est jamais sûr ; cette fable va prouver ce que j’avance.

La Génisse, la Chèvre et la patiente Brebis firent dans les bois société avec le Lion. Ils prirent un cerf d’une grosseur prodigieuse ; les parts faites, le Lion parla ainsi : « Je prends la première, parce que je m’appelle Lion ; la seconde, vous me la céderez, parce que je suis vaillant ; la troisième m’appartient, parce que je suis le plus fort ; quant à la quatrième, malheur à qui la touche ! » C’est ainsi que, par sa mauvaise foi, il resta seul maître du butin.

FABLE VI
LE SOLEIL ET LES GRENOUILLES

Ésope voyait les noces magnifiques d’un voleur, son voisin : il se mit aussitôt à raconter cette fable :
Le Soleil voulut un jour prendre femme : les Grenouilles poussèrent de grands cris jusqu’au ciel. Jupiter, assourdi de leurs clameurs, en demanda la cause. « Un Soleil, dit alors une habitante des étangs, suffit maintenant pour tarir nos marais, et nous faire périr misérablement dans nos demeures desséchées : que sera-ce s’il lui vient des enfants ? »

FABLE VII
LE RENARD ET LE MASQUE DE THÉÂTRE

Un Renard vit par hasard un masque de théâtre : « Belle tête ! dit-il ; mais de cervelle point. »

Ceci s’applique aux hommes que la fortune a comblés d’honneurs et de gloire, mais privés de sens commun.

FABLE VIII
LE LOUP ET LA GRUE

Attendre des méchants la récompense d’un bienfait, c’est double faute : d’abord, on a obligé des indignes ; ensuite, on risque de ne pas s’en tirer sain et sauf.

Un Loup avala un os qui lui resta dans le gosier. Vaincu par la douleur, il demandait secours, promettant une récompense à qui le délivrerait de son mal. La Grue se laisse enfin persuader par ses serments ; elle hasarde la longueur de son cou dans la gueule du Loup, et fait cette dangereuse opération. Comme ensuite elle réclamait son salaire : « Ingrate, lui dit-il, tu as retiré ta tête saine et sauve de mon gosier, et tu demandes une récompense ! »

FABLE IX
LE LIÈVRE ET LE PASSEREAU

Ne pas prendre garde à soi, et donner des conseils aux autres, c’est folie. Nous allons le montrer en peu de mots.

Déchiré par les serres d’un Aigle, un Lièvre poussait de longs gémissements. Un Passereau l’insultait : « Qu’est devenue, lui disait-il, cette vitesse si vantée ? où sont donc tes pieds agiles ? » Il parlait encore, lorsque soudain un épervier le saisit et le tue malgré ses plaintes et ses cris. Le Lièvre eut, en mourant, la consolation de lui dire : « Toi qui naguère te croyais en sûreté, et riais de mon malheur, tu déplores aussi ta triste destinée. »

FABLE X
LE LOUP ET LE RENARD JUGÉS PAR LE SINGE

Quiconque s’est fait connaître par de honteux mensonges perd toute créance lors même qu’il dit la vérité. Ésope le prouve dans cette petite fable.

Un Loup accusait un Renard de l’avoir volé ; le Renard soutenait qu’il était étranger à une aussi méchante action : le Singe alors fut appelé pour juger leur querelle. Lorsque chacun eut plaidé sa cause, on rapporte que le Singe prononça cette sentence : « Toi, tu ne me parais pas avoir perdu ce que tu réclames ; toi, je te crois coupable du vol que tu nies si bien. »

FABLE XI
LE LION ET L’ÂNE CHASSANT

Le lâche qui se vante de hauts faits peut abuser qui ne le connaît pas, mais il est la risée de ceux qui le connaissent.

Le Lion, voulant chasser en compagnie de l’Ane, le couvrit de feuillage, et lui recommanda de braire à épouvanter les animaux, plus que de coutume, tandis que lui les saisirait au passage. Le chasseur aux longues oreilles se met à crier de toutes ses forces, et, par ce nouveau prodige, effraye les animaux. Tremblants, ils cherchent à gagner les issues connues du bois ; mais le Lion d’un bond impétueux les terrasse. Las de carnage, il appelle l’Âne et lui ordonne de se taire. Alors celui-ci lui dit avec arrogance : « Comment trouvez-vous les effets de ma voix ? — Merveilleux, dit le Lion, et tellement, que, si je n’avais connu ton courage et ta race, j’aurais fui de peur comme les autres. »

FABLE XII
LE CERF PRÈS D’UNE FONTAINE

Ce qu’on méprise est souvent plus utile que ce que l’on vante ; cette fable le fait voir.

Un cerf buvait à une fontaine : il s’arrête, et voit son image dans le miroir des eaux. Là, tandis qu’il admire la beauté de sa haute ramure, et déplore l’exiguïté de ses jambes, épouvanté tout à coup par les cris des chasseurs, il fuit à travers les champs, et par sa course rapide met les chiens en défaut. Alors il se jette à travers la forêt ; mais, arrêté par ses cornes qui s’embarrassent dans le taillis, il est déchiré par la dent cruelle des chiens. On dit qu’en expirant il prononça ces mots : « Malheureux que je suis ! je comprends maintenant l’utilité de ce que je méprisais, et combien ce que j’admirais m’a été funeste. »

FABLE XIII
LE CORBEAU ET LE RENARD

Ceux qui aiment les artificieux en sont punis plus tard par un amer repentir.

Un Corbeau avait pris un fromage sur une fenêtre, et allait le manger sur le haut d’un arbre, lorsqu’un Renard l’aperçut et lui tint ce discours : « De quel éclat, ô Corbeau, brille votre plumage ! que de grâces dans votre air et votre personne ! Si vous chantiez, vous seriez le premier des oiseaux. » Notre sot voulut montrer sa voix ; mais il laissa tomber le fromage, et le rusé Renard s’en saisit aussitôt avec avidité. Le Corbeau honteux gémit alors de sa sottise.

Cette fable prouve la puissance de l’esprit : l’adresse l’emporte toujours sur la force.

FABLE XIV
LE CORDONNIER MÉDECIN

Un mauvais Cordonnier, perdu de misère, mourant de faim, alla exercer la médecine dans un pays où il n’était pas connu. Il vendait un faux antidote, et son verbiage lui eut bientôt fait un renom. Le roi de la ville, qu’une grave maladie retenait au lit, voulut mettre son savoir à l’épreuve. Il demanda une coupe, y versa de l’eau, et feignit de mêler du poison à l’antidote du prétendu médecin ; puis, il lui ordonna de boire, lui promettant une récompense. La peur de la mort fit alors avouer à notre homme que ce n’était pas à ses talents en médecine, mais à la sottise du vulgaire, qu’il devait sa réputation. Le roi assemble les habitants, et leur dit : « Voyez la folie qui vous aveugle ; vous allez confier vos têtes à celui à qui personne n’a voulu donner ses pieds à chausser. »

Ceci regarde, à mon avis, ceux qui, par leur sottise, enrichissent l’impudence.

FABLE XV
L’ÂNE ET LE VIEUX PÂTRE

Dans un changement de gouvernement, rien ne change pour la pauvre que le nom du maître. C’est une vérité que prouve cette petite fable.

Un vieillard craintif faisait paître son âne dans une prairie. Effrayé tout à coup par les cris des ennemis, il conseille à son Âne de fuir, pour éviter d’être pris tous deux. Mais celui-ci sans bouger : « Le vainqueur, dites-moi, me fera-t-il porter double bât ? — Non, repartit le Vieillard. — Alors que me fait à moi qui je serve, puisque je dois toujours porter mon bât ? »

FABLE XVI
LE CERF ET LA BREBIS

Le fourbe qui présente une mauvaise caution ne cherche pas à s’acquitter, mais à nuire.

Le Cerf demandait à la Brebis une mesure de blé ; le Loup devait être sa caution. Mais la Brebis sentant le piège : « Le Loup, lui dit-elle, a coutume de prendre, et de se sauver ; quant à toi, tes pieds légers te dérobent promptement aux regards. Où vous chercherai-je le jour du payement ? »

FABLE XVII
LA BREBIS, LE CHIEN ET LE LOUP

Les menteurs n’évitent guère la punition de leurs méfaits.

Un Chien de mauvaise foi demandait à la Brebis un pain qu’il soutenait lui avoir laissé en dépôt. Le Loup, cité comme témoin, affirma qu’elle en devait non pas un, mais dix. La Brebis, condamnée sur ce faux témoignage, paya ce qu’elle ne devait pas. Peu de jours après elle vit le Loup pris dans une fosse : « Voilà, dit-elle, comme les dieux récompensent le mensonge ! »

FABLE XVIII
LA FEMME PRÈS D’ACCOUCHER

On ne retourne pas de bon cœur où l’on s’est trouvé mal.

Une femme sur le point d’accoucher, et pressée par le moment de sa délivrance, était par terre et poussait des cris déchirants. Son mari lui conseilla de se mettre sur le lit, pour s’y délivrer plus facilement de son fardeau. « Je n’espère pas, lui dit-elle, que mon mal puisse finir là même où il a pris naissance. »

FABLE XIX
LA CHIENNE QUI MET BAS

Les caresses d’un méchant cachent quelque piège : la fable suivante nous avertit de les éviter.

Une Chienne, près de mettre bas, demanda à une de ses compagnes de lui prêter sa cabane pour y faire ses petits ; elle l’obtint facilement. Puis, l’autre réclamant son asile, notre Chienne la supplia de lui accorder un court délai, jusqu’à ce qu’elle pût emmener ses petits, devenus plus forts. Ce temps encore écoulé, l’autre redemande son lit avec plus d’instance. « Si tu peux, lui dit-elle, tenir tête à moi et à toute ma bande, je te céderai la place. »

FABLE XX
LES CHIENS AFFAMÉS

Un projet insensé non-seulement ne réussit pas, mais pousse les mortels à leur perte.

Des Chiens aperçurent un morceau de cuir au fond d’une rivière : pour le retirer et le manger plus à leur aise, ils voulurent boire toute l’eau ; mais ils crevèrent avant d’atteindre ce qu’ils désiraient.

FABLE XXI
LE LION DEVENU VIEUX, LE SANGLIER, LE TAUREAU ET L’ÂNE

Quiconque a perdu son ancienne puissance devient dans le malheur, le jouet même du lâche.
Abattu par les années, abandonné de ses forces, le Lion, gisant à terre, allait rendre le dernier soupir. Le Sanglier fond brusquement sur lui, et, d’un coup de ses terribles défenses, venge une vieille injure : bientôt après, de ses cornes impitoyables, le Taureau perça le corps de son ennemi. L’Âne, voyant l’impunité de ces outrages, lui brise la tête d’une ruade. Le Lion lui dit en expirant : « J’ai supporté avec indignation les insultes des braves ; mais souffrir tes atteintes, opprobre de la nature, il me semble que c’est mourir deux fois. »

FABLE XXII
L’HOMME ET LA BELETTE

Une Belette, prise par un homme, cherchait à éviter la mort qui la menaçait : « Grâce, je vous prie, lui disait-elle, pour celle qui détruit les rats dont votre maison est infestée. » L’Homme lui répondit : « Si tu le faisais pour moi, je t’en saurais gré, et je céderais à ta prière ; mais, comme tu ne travailles que pour jouir, en dévorant les rats eux-mêmes, des restes qu’ils devaient ronger, veuille bien ne pas te glorifier et cesse de me vanter tes vains services. » Il dit, et tua la méchante bête.

Ici doivent se reconnaître ceux qui n’agissent que dans leur propre intérêt, et qui citent impudemment des bienfaits imaginaires.

FABLE XXIII
LE CHIEN FIDÈLE

Une libéralité soudaine peut séduire ; mais elle tend d’inutiles embûches aux gens d’expérience.

Un Voleur de nuit jetait du pain à un Chien, et cherchait à le séduire par cet appât. « Tu voudrais me lier la langue, dit le Chien, et m’empêcher d’aboyer pour le bien de mon maître : tu te trompes fort ; car ta bonté subite m’avertit de veiller à ce que tu ne voles rien ici par ma faute. »

FABLE XXI
LA GRENOUILLE ET LE BŒUF

Le petit se perd à vouloir imiter les grands.

Une Grenouille vit un Bœuf dans une prairie. Jalouse d’une taille si belle, elle gonfle sa peau ridée ; puis demande à ses petits si elle n’est pas plus grosse que le Bœuf. Ils lui disent que non. De nouveau elle s’enfle, fait plus d’efforts, et demande encore qui est le plus gros. Ils répondent : « C’est le Bœuf. » Enfin, de dépit, elle veut se gonfler encore, mais son corps crève, et elle périt.

FABLE XXV
LE CHIEN ET LE CROCODILE

Ceux qui donnent de mauvais conseils aux gens sages perdent leur temps, et font rire d’eux.

On dit que les chiens ne boivent l’eau du Nil qu’en courant, de peur d’être saisis par les Crocodiles. Un Chien donc courait, et commençait à boire, lorsqu’un Crocodile lui dit : « Bois à loisir, et ne crains rien. — Certes je le ferais, repartit le Chien, si je ne te savais très-friand de ma chair. »

FABLE XXVI
LE RENARD ET LA CIGOGNE

Il ne faut nuire à personne. Mais si on vous offense, rendez la pareille, comme le montre cette fable.

Le Renard dit-on, invita le premier la Cigogne à souper, et lui servit sur une assiette un breuvage qu’elle ne put goûter, malgré tout son appétit. La Cigogne, à son tour, invita le Renard, et lui offrit une bouteille pleine de viande hachée. Elle se rassasie à loisir, en y introduisant son long bec, et torture son convive affamé. Comme il léchait en vain le col de la bouteille, l’oiseau voyageur, parait-il, lui tint ce langage : « Il faut souffrir, sans se plaindre, ce dont on a donné l’exemple. »

FABLE XXVII
LE CHIEN, LE TRÉSOR ET LE VAUTOUR

Cette fable peut convenir aux avares et à ceux qui, sortis de très-bas, veulent passer pour riches.

En déterrant des ossements humains, un Chien trouva un trésor : comme il avait outragé les dieux Mânes, la passion des richesses s’empara soudainement de lui, pour le punir de son sacrilège envers la religion des tombeaux. Tout occupé à garder son or, il oublia de manger, et mourut de faim. On dit qu’un Vautour, en déchirant son cadavre, prononça ces paroles : « Tu as mérité ton sort, pour avoir convoité tout à coup des richesses royales, misérable, né dans un carrefour et élevé sur le fumier ! »

FABLE XXVIII
LE RENARD ET L’AIGLE

Si haut que vous soyez, craignez les plus humbles ; car la ruse sert merveilleusement la vengeance.
Un jour l’Aigle déroba les petits du Renard, et les déposa dans son aire, pour servir de nourriture à ses aiglons. La pauvre mère suivit l’oiseau en le conjurant de lui épargner une douleur aussi cruelle. Mais l’Aigle méprisa ses prières, se croyant bien en sûreté où il était. Le Renard alors saisit sur un autel un tison ardent, environna de flammes l’arbre de l’Aigle, s’exposant à sacrifier sa progéniture avec son ennemi. L’Aigle, voulant sauver les siens du péril qui les menaçait, vint en suppliant rendre au Renard ses petits sains et saufs.

FABLE XXIX
L’ANE SE MOQUANT DU SANGLIER

La plupart des sots, lorsqu’ils cherchent à plaisanter, blessent par des propos outrageants, et s’attirent de fâcheuses affaires.

L’Âne rencontra le Sanglier : « Bonjour, frère, » lui dit-il. Celui-ci aussitôt, rejetant avec indignation cette civilité, lui demanda pourquoi ce mensonge. L’Âne releva le pied, et lui dit : « Si tu nies que je te ressemble, ceci, du moins, ressemble à ton museau. » Le Sanglier voulait le terrasser d’un bond impétueux, mais il se retint, et lui dit : « La vengeance m’est facile, mais je ne veux point me souiller du sang d’un lâche. »

FABLE XXX
LES GRENOUILLES REDOUTANT UN COMBAT DE TAUREAUX

Les petits pâtissent toujours des discordes des grands.

Une Grenouille, en regardant de son marais un combat de Taureaux, s’écria : « Hélas ! quel malheur nous menace ! » Une de ses compagnes lui demanda pourquoi ces plaintes, puisqu’ils se battaient pour l’empire du troupeau, et que, d’ailleurs, ils vivaient si loin d’elles. « Oui, répondit la Grenouille, ils ont d’autrès demeures, ils sont d’une autre espèce ; mais le vaincu, chassé du royaume des bois, viendra dans les endroits les plus cachés de nos marais, et nous écrasera impitoyablement sous ses pieds. Ainsi notre sort dépend de leur fureur. »

FABLE XXXI
LE MILAN ET LES COLOMBES

En cherchant refuge auprès d’un méchant, on ne trouve qu’une perte certaine.

Les Colombes fuyaient le Milan, et souvent, par leur vol rapide, avaient évité la mort. L’oiseau de proie, cherchant alors quelque stratagème, s’y prit ainsi pour tromper cette race timide : « Pourquoi, leur dit-il, vivre toujours inquiètes, plutôt que de faire une alliance et de me créer votre roi ? je vous défendrai de toutes les injures. » Les Colombes le crurent et se livrèrent à lui. Mais, à peine leur maître, il les dévora l’une après l’autre, et ses serres cruelles leur firent sentir son pouvoir. « Nous l’avons mérité, » dit alors une des dernières.