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Faire route à l'Ouest

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Faire route à l'Ouest
La Revue de Paris24e année, Tome 1 (p. 196-204).

FAIRE ROUTE A L’OUEST !


Quoi qu’il arrive, faire route à l’Ouest !
Faire route à l’Ouest !
(Instructions marines pour le cap Horn.)


Depuis sept semaines la Mary-Rogers se trouvait entre 50 degrés sud dans l’Atlantique, et 50 degrés sud dans le Pacifique, — ce qui signifie que, depuis sept semaines, elle s’était efforcée vainement de doubler le cap Horn. Pendant tout ce temps, elle n’avait pas cessé d’être dans la tempête, ou approchant, à part une seule fois et, cette fois-là, après six jours de bourrasque terrible, passés par la Mary-Rogers sous l’abri de la côte redoutable de la Terre-de-Feu, elle était presque venue à la côte, par une grosse houle, dans le calme plat descendu soudain. Pendant sept semaines, elle avait livré bataille aux gris embruns du cap Horn, et ceux-ci l’avaient rudement secouée et durement meurtrie. C’était un navire en bois, et cet effort sans trêve avait ouvert ses joints ; aussi, deux fois par jour, les bordées se remplaçaient aux pompes.

La Mary-Rogers était à bout, son équipage aussi, et de même le gros Dan Cullen, le capitaine. Et peut-être de tous, c’était ce dernier qui l’était davantage, car sur lui pesait la responsabilité de cette lutte de titans. Il ne dormait que rarement, et presque toujours tout habillé. La nuit, il hantait le tillac, grand fantôme, corpulent et robuste, noirci par le hâle de trente années de mer, et velu comme un orang-outang. Il n’avait plus dans la tête qu’une seule idée, un commandement, une instruction marine pour le cap Horn : « Quoi qu’il arrive, faire route à l’Ouest ! faire route à l’Ouest ! » C’était une obsession. Il ne pensait à rien d’autre, sauf, parfois, à blasphémer Dieu, le dispensateur responsable de cet épouvantable temps.


Faire route à l’Ouest ! Il serrait le Horn, et à dix reprises il mit à la cape, avec l’intangible Cap à une vingtaine de milles dans l’Est-Nord, ou le Nord-Nord-Est. Et chaque fois, l’éternel vent d’Ouest le refoula en l’arrière, et il fit route à l’Est. II essuya tourmente sur tourmente, au sud du 64e degré, dans les premières glaces antarctiques, et voua son âme immortelle aux Puissances des ténèbres pour un bout de vent d’Est, juste de quoi doubler. Et il fit route à l’Est. En désespoir de cause, il avait essayé de passer par le détroit de Le Maire. Mais à mi-route, le vent passa au Nord-Nord-Ouest, et le baromètre tomba à 28.88 ; il dut faire demi-tour et s’enfuir devant un ouragan, furieux comme un cyclone, et il s’en fallut d’un cheveu que la Mary-Rogers ne vînt se défoncer sur les récifs aux dents noires. Deux fois, il avait fait Ouest jusqu’aux rochers de Diego Ramirez, et à l’une d’entre elles, il n’avait échappé qu’en entrevoyant, entre deux tourmentes de neige, les fameuses tombes des navires, à un quart de mille devant.

Sale vent ! Le capitaine Dan Cullen évoquait ses trente années de mer pour démontrer que jamais n’avait existé son pareil. La Mary-Rogers était à la cape au moment où il portait ce témoignage ; et, pour le confirmer, moins d’une demi-heure après, le navire était submergé jusqu’aux écoutilles. Son grand hunier neuf, et celui de misaine tout frais neuf aussi, furent emportés comme du papier de soie ; cinq voiles ferlées et amarrées sous doubles garcettes, mises en pièces et arrachées des vergues. Au cours de la nuit, la Mary-Rogers fut, à deux reprises encore, couverte par la mer, et l’on dut percer des trous dans les bastingages, pour soulager le pont du poids de la masse d’eau qui entraînait au fond le malheureux navire.

Une fois par semaine en moyenne, le capitaine Dan Cullen entrevoyait un soupçon de soleil. Un jour, à midi, le soleil brilla dix minutes, et dix minutes après rugissait un nouvel ouragan, les deux quarts diminuaient la toile, et la tourmente de neige recouvrait toutes choses de son obscurité. Pendant une quinzaine entière, le capitaine Dan Cullen ne put ni relever le méridien, ni vérifier son chronomètre. Et il ne connaissait guère sa position qu’à un demi-degré près, sauf quand la terre était en vue ; car soleil et étoiles restaient cachés derrière les nuages, et il faisait si sombre, qu’aux plus beaux moments même l’horizon indistinct ne se prêtait guère à des observations précises. Un linceul gris couvrait le monde. Les nuages étaient gris ; les grandes lames qui couraient rapides, d’un gris de plomb ; leurs crêtes fumantes, une écume grise ; les rares albatros eux-mêmes étaient gris, comme le semblaient aussi les flocons de neige, qui perdaient leur blancheur sous le sombre voile des cieux.

La vie, à bord de la Mary-Rogers, était elle aussi grise, — grise et lugubre. Les faces des matelots étaient d’un gris sinistre ; ils étaient affligés de plaies et de furoncles de mer, et souffraient énormément. Ce n’étaient plus que des ombres humaines. Pendant sept semaines, dans le gaillard d’avant ou sur le tillac, ils n’avaient pas su ce que c’est que d’être secs. Ils avaient oublié la façon dont on dort quand on n’est pas de bordée à tous les quarts, c’était toujours « Tout le monde sur le pont ! » Ils n’attrapaient par-ci par-là que des bribes de sommeil angoissé, et ils dormaient dans leurs suroîts, prêts pour l’éternel appel. Telle était leur faiblesse et leur épuisement, qu’il fallait les deux bordées pour faire le travail d’une seule. Et aucun de ces fantômes d’hommes ne pouvait se dérober à sa tâche. Sans une jambe cassée pour le moins, impossible à l’un d’eux de cesser son travail : il y en avait deux dans ce cas-là, que des lames déferlant par-dessus bord avaient roulés et terrassés.

Un autre qui n’était non plus qu’une ombre d’homme, c’était Georges Dorety, le seul passager du bord, un ami des armateurs qui faisait le voyage pour sa santé. Mais sept semaines de cap Horn ne lui avaient guère fait de bien. Il haletait, tout pantelant, dans son coffre, aux secousses incessantes des longues nuits, et ne paraissait sur le pont que si emmitouflé pour se protéger du froid, qu’on eût dit une échoppe ambulante de vieux habits. Au repas de midi, à la table de la cabine plongée dans une obscurité si profonde que les lampes oscillantes brûlaient toujours sur leurs pivots, il avait le visage aussi gris, aussi sombre que le plus malade et le plus abattu des hommes de l’avant. Et la contemplation, par-dessus la table, du capitaine Dan Cullen ne pouvait lui apporter aucun réconfort. Le capitaine Cullen mastiquait, fronçait le sourcil, et gardait le silence. Les regards farouches étaient pour Dieu, et, à chaque bouchée, il se remémorait la seule pensée qui subsistât dans son esprit : « faire route à l’Ouest ». C’était une grosse brute velue, et son apparence n’était pas de nature à stimuler l’appétit de son vis-à-vis. Il regardait Georges Dorety comme un Jonas, et le lui montrait, après chaque repas, transférant de Dieu à son passager son froncement de sourcil féroce, et ainsi de suite.

Le second n’était pas non plus d’un grand secours pour un appétit languissant. Joshua Higgins, marin par profession et par nécessité, n’était qu’un comparse poltron et sans cœur. Il avait du capitaine une peur affreuse, mais pour les matelots, c’était un vrai tyran, et l’équipage savait que, derrière le second, il y avait le capitaine Cullen, le législateur et l’exécuteur de la loi, le maître redoutable, qui valait à lui seul douze seconds au moins. Par ce temps farouche, à l’extrémité Sud du globe, Joshua Higgins avait cessé toute ablution. Aussi sa face barbouillée dérobait d’ordinaire à George Dorety le peu d’appétit qu’il était parvenu à mettre en réserve.

En temps normal, cette négligence fâcheuse aurait frappé l’œil du capitaine Cullen et déclenché son vocabulaire mais, pour le moment, «faire route à l’Ouest » était sa seule pensée. Que le visage du second fût propre ou bien noirâtre, cela n’avait point d’influence sur une avance à l’Ouest. Plus tard, une fois passé le 50e degré sud dans le Pacifique, Joshua Higgins devrait se laver le visage, et pas pour rire. En attendant, George Dorety s’asseyait à la table de la cabine, où le gris crépuscule alternait avec la lueur des lampes, lorsque celles-ci se trouvaient vides, entre ces deux hommes, l’un tigre et l’autre hyène, et se demandait pourquoi le Créateur avait bien pu les mettre au monde. Quant au premier maître, Mathieu Turner, c’était, lui, un vrai marin et un homme ; mais George Dorety n’avait pas le soulagement de sa compagnie, car il mangeait tout seul, lorsque les autres avaient fini.

Le matin du samedi 24 juillet, George Dorety s’éveilla avec une sensation de vie et de mouvement impétueux, et lorsqu’il monta sur le pont, il trouva la Mary-Rogers qui fuyait devant un vent mugissant du Sud-Est. Il n’y avait dessus que les bas huniers et la misaine. C’était tout ce que le bateau pouvait porter, et il filait pourtant quatorze nœuds, comme M. Turner le cria dans l’oreille de Dorety, lorsque celui-ci déboucha sur le tillac. Et c’était plein Ouest. On allait doubler le cap Horn à la fin… si le vent tenait. M. Turner semblait dans la joie. On apercevait le terme de la lutte. Mais le capitaine Cullen n’avait pas l’air content. Il jeta en passant à Dorety un regard farouche. Le capitaine Cullen n’avait point besoin de faire savoir à Dieu que ce vent le satisfaisait. Il avait une conception d’un Dieu malicieux, et il croyait, tout au fond de son âme, que si Dieu venait à apprendre que c’était là un vent favorable, il y mettrait bien vite un terme, et le remplacerait par un ronfleur de l’Ouest. Aussi le capitaine filait-il doux devant Dieu, cachant sa joie sous des sourcils froncés et de sourdes malédictions, pour tromper ainsi Dieu, Dieu, le seul être au monde que craignît Dan Cullen.

Toute la journée et toute la nuit du samedi, la Mary-Rogers courut sa route à l’Ouest, faisant au loch ses quatorze nœuds sans défaillance. Aussi, le dimanche matin, elle avait couvert trois cent cinquante milles. Si le vent tenait, elle doublerait le Horn. S’il tombait, s’il cédait la place à un ronfleur quelconque d’entre Sud-Ouest et Nord, la Mary-Rogers serait rejetée en arrière, et pas plus avancée que sept semaines auparavant. Et, ce dimanche matin, le vent « tombait ». La grosse mer diminuait de hauteur, et s’apaisait. Les deux bordées au travail établissaient voile sur voile, tout ce que pouvait supporter le navire. Et le capitaine Cullen, arpentant le tillac, offrait maintenant à Dieu un front d’airain, fumant un gros cigare avec un sourire de jubilation comme si la tombée du vent le ravissait, tandis qu’en son for intérieur il rageait contre Dieu qui prenait la vie de ce vent béni. « Faire route à l’Ouest ! » II le ferait, si seulement Dieu consentait à le laisser tranquille. Et en secret, il se vouait de nouveau aux Puissances des Ténèbres, si elles le laissaient courir encore à l’Ouest. La chose ne lui coûtait guère, car ces sombres Puissances, au fond il n’y croyait pas. En réalité, sans le savoir lui-même, il ne croyait qu’en Dieu. Et, dans sa théologie à l’envers, Dieu était vraiment le Prince des Ténèbres. Le capitaine Cullen était un adorateur du diable, qu’il appelait seulement d’un autre nom, et voilà tout.

A midi, après huit coups de cloche, le capitaine Cullen commanda : « Les cacatois en haut. » Les hommes grimpèrent à la pointe des mâts plus vite qu’ils ne l’avaient fait depuis des semaines. Ce n’était pas seulement la route actuelle à l’Ouest qui leur donnait cette agilité, mais aussi le bienfaisant soleil qui venait réchauffer et assouplir leurs corps raidis. George Dorety debout à l’arrière près du capitaine Cullen, et moins emmitouflé que d’habitude, se baignait lui aussi dans la douce chaleur, en observant la scène. Soudain, rapide et brusque, survint l’incident. De la vergue du cacatois de misaine, partit le cri « Un homme à la mer ! » Quelqu’un lança par-dessus bord une bouée de sauvetage, et au même instant, parvint à l’arrière la voix du premier maître, éclatante et péremptoire :

— La barre dessous, toute !

Mais l’homme de barre ne fit pas tourner sa roue d’un seul rayon. Il savait ce qu’il avait à faire, car le capitaine Dan Cullen était debout à côté de lui. Il désirait faire tourner un rayon, tous les rayons, bloquer sa roue, la bloquer à fond, pour son camarade en train de se noyer là-bas. Il fixa le capitaine Dan Cullen, et le capitaine Dan Cullen ne sourcilla pas.

— Dessous ! Dessous toute ! — rugit le second maître, bondissant à l’arrière.

Mais il s’arrêta court, se tut, et resta pétrifié lorsqu’il vit Dan Cullen près de la barre. Et le gros Dan Cullen tira sur son cigare, et ne dit pas un mot. En arrière, s’éloignant rapidement, on apercevait encore le matelot. Il avait saisi la bouée de sauvetage, et s’y cramponnait. Tous, à bord, se taisaient, immobiles comme des statues, et là haut, les hommes, sur les vergues de cacatois regardaient avec des visages terrifiés. Et la Mary-Rogers poursuivit sa course, tenant sa route à l’Ouest. Une longue minute de silence passa.

— Qui était-ce ? demanda le capitaine Cullen.

— Mops, monsieur, — répondit l’homme de barre à la hâte.

Mops s’éleva en arrière au sommet d’une vague, pour disparaître ensuite un instant dans le creux qui suivait. La mer était grosse, mais pas démontée. Un petit bateau pouvait tenir facilement dans une mer semblable, comme aussi la Mary-Rogers venir au vent sans difficulté. Mais impossible de virer et de faire en même temps route à l’Ouest.

Pour la première fois de toute sa vie, George Dorety voyait un vrai drame de vie et de mort, un petit drame sordide, où les plateaux de la balance opposaient un matelot inconnu nommé Mops à quelques milles de longitude. Il avait d’abord regardé l’homme, là-bas derrière, mais maintenant celui qu’il contemplait, c’était le gros Dan Cullen, velu et noir, investi du pouvoir de vie et de mort, et qui continuait à fumer son cigare.

Le capitaine Dan Cullen fuma en silence une autre longue minute. Puis il tira son cigare de sa bouche, regarda au-dessus de lui la mâture de la Mary-Rogers, et puis la mer, par-dessus le bastingage.

— Bordez les cacatois, — cria-t-il.

Un quart d’heure après les trois hommes étaient assis dans la cabine, devant la table servie. D’un côté de George Dorety, Dan Cullen, le tigre, et de l’autre, Joshua Higgins, la hyène. Ils gardaient le silence. Sur le pont les hommes bordaient les cacatois. George Dorety les entendait crier, tandis que le hantait la vision persistante d’un homme appelé Mops, vivant et plein de force, cramponné à une bouée de sauvetage, à des milles en arrière dans le désert de cet océan. Il regarda le capitaine Cullen, et eut une sorte de nausée, à voir l’homme avaler son repas avec délices, presque comme s’il le dégustait.

— Capitaine Cullen, — dit Dorety, vous avez le commandement de ce navire, et il ne m’appartient pas d’apprécier en ce moment votre façon d’agir. Mais je désire vous dire une chose. Il y a une vie future, et la vôtre sera chaude.

Le capitaine Cullen ne broncha pas. Et il y avait une nuance de regret dans sa voix, comme il répondit :

— Il soufflait une vraie tempête. Il était impossible de sauver l’homme.

— Il tomba de la vergue de cacatois, — cria Dorety avec violence. — Vous faisiez mettre les cacatois à ce moment. Un quart d’heure plus tard, vous établissiez les perroquets.

— C’était une vraie tempête, n’est-ce pas, monsieur Higgins ? — dit le capitaine Cullen, en se tournant vers le second.

— Si vous étiez venu au vent, toute la mâture filait en bas, — répondit celui-ci. — Vous fîtes la vraie chose, capitaine Cullen. L’homme n’avait pas l’ombre d’une chance.

George Dorety ne répondit pas, et jusqu’à la fin du repas pas un mot ne fut prononcé. Ensuite, on servit Dorety dans sa chambre. Le capitaine Cullen cessa de le regarder noir, bien que tous deux s’abstinssent de se parler, tandis que la Mary-Rogers s’élevait rapidement au Nord vers des latitudes plus chaudes. A la fin de la semaine, Dan Cullen accula Dorety dans un coin du tillac.

— Qu’allez-vous faire à notre arrivée à Frisco ? — demanda-t-il carrément.

— Demander sous serment un mandat d’arrêt contre vous, – répondit tranquillement Dorety. — Vous accuser de meurtre, et vous voir pendre.

— Vous êtes rudement sûr de vous, — ricana le capitaine Cullen, en pirouettant sur ses talons.

Une seconde semaine passa, et un beau matin trouva George Dorety debout dans le capot de l’échelle de dunette, à l’extrême avant de la longue poupe, en train de jeter sur le pont son premier coup d’œil. La Mary-Rogers filait son maximum, par une fraîche brise. Tout était dessus, et tout portait, même les voiles d’étais. Le capitaine Cullen flânait sur l’avant de la poupe. Il se promenait nonchalamment, en regardant son passager du coin de l’œil. Dorety lui tournait le dos, debout dans le capot, la tête et les épaules seules à dépasser, et l’on n’apercevait que sa nuque. Le capitaine Cullen embrassa, d’un coup d’œil rapide la tête de son passager et la poulie de la grand’voile d’étai, et mesura la distance. Il regarda autour de lui. Personne ne pouvait voir. Joshua Higgins qui faisait les cent pas, venait de tourner le dos, et s’éloignait vers l’arrière. Le capitaine Cullen se penchant tout à coup, arracha de sa cheville la poulie de la voile. Le bloc pesant tournoya dans l’espace, écrasa en passant la tête de Dorety, comme une coquille d’œuf, et s’en alla rebondir de-ci, de-là, pendant que la voile fouettait et claquait au vent. Joshua Higgins se retourna pour voir ce qui venait d’être emporté, et essuya la bordée complète du vocabulaire le plus grossier du capitaine.

— J’avais amarré l’écoute moi-même, pleurnicha le second à la première accalmie, — et avec un tour supplémentaire de précaution pour être encore plus sûr. Je me le rappelle parfaitement.

— Amarré ? gronda le capitaine en se détournant, au bénéfice des hommes de quart qui s’efforçaient de maîtriser la voile battante, avant qu’elle ne se déchirât en lambeaux. Vous ne seriez pas capable d’amarrer votre grand’maman, espèce de marmiton d’enfer bon à rien. Si vous aviez amarré cette écoute avec un tour supplémentaire, pourquoi, par le diable, n’aurait-elle pas tenu ? Voilà ce que je voudrais savoir. Par le diable, pourquoi n’a-t-elle pas tenu ?

Le second marmotta quelque chose d’inintelligible.

— Oh, fermez ça ! — tel fut le dernier mot du capitaine Cullen.

Une demi-heure après, il fut aussi surpris que personne lorsqu’on trouva sur le plancher, au bas de l’échelle de dunette, le corps de George Dorety. Et dans l’après-midi, une fois seul dans sa chambre, il truqua savamment le livre du bord.

« Un simple matelot nommé Karl Brun, écrivit-il, tomba par-dessus bord de la vergue du cacatois de misaine, dans un coup de tourmente. Le navire fuyait alors vent arrière, et, pour sa sécurité, je n’osai pas venir debout au vent. Aucun canot d’ailleurs n’aurait pu tenir dans la mer qu’il y avait. »

Sur la page suivante, il reprit :

« J’avais souvent averti M. Dorety du danger qu’il courait par son inattention sur le pont. Je lui avais dit une fois qu’un jour ou l’autre il aurait la tête écrasée par une poulie d’écoute. Ce fut le mauvais amarrage de l’écoute de la grand’voile d’étai qui causa l’accident, profondément regretté, car M. Dorety était notre favori à tous. »

Le capitaine Dan Cullen relut avec admiration son effort de littérature, tira un trait sur le bas de la page, et ferma le livre. Il alluma un cigare, et regarda fixement devant lui. Il sentait la Mary-Rogers se soulever, toucher le fond, dans l’entre-deux des lames, et puis se relever encore, et il savait qu’elle faisait ses neuf nœuds. Un sourire de satisfaction se fit jour lentement sur sa face noire et velue. Eh bien, malgré tout, il avait fait sa route à l’Ouest, et dupé Dieu.

Jack London
Traduit de l'anglais par P. Reneaume