Faits curieux de l’histoire de Montréal/6

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

LE CHÂTIMENT D’UN CHANSONNIER À MONTRÉAL AU XVIIIe SIÈCLE


Les autorités de Montréal, sous le régime français, ne paraissent pas avoir voulu encourager la chanson, — du moins celle que l’on qualifiait alors de diffamatoire — si l’on en juge par la punition humiliante infligée à Jean Berger, en 1709. Le procédé réussit si bien que le cas que nous allons citer est le seul, à notre connaissance, qui se soit produit dans notre coin du Canada.

Racontons d’abord les événements qui donnent naissance à la précieuse pièce de littérature que nous allons reproduire.

Claude Le Boiteux de Saint-Olive, apothicaire (il est le premier qui prend ce titre) sortait de chez le célèbre coureur de bois et explorateur, Daniel Greysolon, sieur Dulhut, rue Saint-Paul, près de la rue Saint-Charles (aujourd’hui place Jacques-Cartier), un dimanche soir, vers 10 heures, le vingt-quatre février 1709. En route, il voit émerger de la cour du cabaretier Picard deux hommes qui le suivent et le rejoignent entre les maisons des sieurs Chabert de Joncaire [1] et Bissot de Vincennes.

Là, sans rien dire, les deux individus chargent, renversent et frappent le sieur de Saint-Olive, pendant qu’il crie à plein poumon : « au meurtre, on m’assassine ! »

Plusieurs personnes entendirent les cris, quelques-unes même regardèrent par les fenêtres, mais aucune n’osa porter secours à la victime.

Finalement, tout en sang, le malheureux Saint-Olive put se rendre chez lui et s’aliter.

Le lendemain, il porta plainte contre Lambert Thuret, caporal de la compagnie du capitaine Mariauchau d’Esglys, demeurant chez Pierre Picard, cabaretier, et contre Jean Berger, peintre, âgé de 27 ans, domicilié rue Saint-Philippe (aujourd’hui cette partie de la rue Saint-Jacques, à l’ouest de la rue Saint-Pierre).

Berger prouva qu’il n’était pas présent et les officiers de justice arrêtèrent le vrai compagnon de Thuret, un soldat nommé Latour.

Toutefois, Berger ne fut pas libéré, car, durant sa détention, il avait eu la mauvaise idée de composer une chanson dans laquelle se trouvaient quelques piètres rimes et très peu d’idées. Le tout semblerait, aujourd’hui, aussi inoffensif qu’insipide, mais les autorités d’alors ne pensaient pas ainsi, et Berger fut traité avec autant de sévérité que s’il eut été un pamphlétaire séditieux de haute envolée.

Et puisqu’on nous a conservé le corps du délit, relisons à plus de 200 ans de distance, et simplement à titre de curiosité, la prose du pauvre Berger :


Approchés tous petits et grands
Gens de Villemarie,
On va réciter à présent
Cette chanson jolie
Que l’on a fait sur ce ton-là,
Afin de vous mieux réjouir.

Le beau jour de la St-Mathias
Le pauvre St-Olive
Rencontra devant l’hôpital
Deux inconnus boudrilles
Qui chacun avec un bâton
L’on fait danser bien malgré luy.

À chaque coup qu’on luy donnait
Ce monstre de nature
Criait messieurs épargné moy
Car il fait grand’froidure
Et je vous demande pardon
De moy messieurs faites mercy.

Après qu’on l’eut bien bâtonné
Ils l’ont laissé par terre
Et luy à peine s’est-il retiré
Chez luy bien en colère
Criant d’un pitoyable ton
On m’a mis le dos en charpy.
Sur leur bonne conscience
Nous étions tous dans nos maisons
Comme l’on battait ce chetty.

Il envoya quérir soudain
Messieurs de la justice
Donnant l’argent à pleine main
Pour que l’on les punisse
Les messieurs ont dit sans façon
Dans la prison ils seront mis.

Le lendemain, du grand matin
On voit agir sans teste
Tous les huissiers la plume en main
Pour faire des requettes
Donnant forces assignations,
À gens qui étaient dans leur lit.

Aussy tost tous les assignés
S’en vont tous à l’audience,
C’était pour être interroger
Sur leur bonne conscience
Nous étions tous dans nos maisons
Comme l’on battait ce chetty.

Ceux qui auront plus profité
De ce plaisant affaire
Messieurs les juges et les greffiers
Les huissiers et notaires
Ils iront boire chés Lafont
Chacun en se moquant de luy.

Et toi, mon pauvre Dauphiné [2]
Que je pleure ta misère
De t’aitre laisser battonner
Sans pouvoir les reconnaître.
Il t’en coutra de tes testons [3]
Sans le mal que tu peux souffrir.

Pour moy je déclare et conclus
Que sy l’on me demande
Que si non content d’être battue
Il y payera l’amende
Par ses fausses accusations ;
Le tout pour lui apprendre à mentir.


« Par nous paraphé « ne varietur » et joincts au procez fait à Villemarie ce neufe de mars 1709.

Deschambault (juge)
Adhémar (greffier).


Les accusés Thuret et Latour avaient, apparemment, plusieurs amis dans la ville, car on parvint à les faire évader, en sciant la porte de la prison, et en leur fournissant des costumes féminins. Et quand vint le jour du jugement, Thuret et Latour étaient loin.

Toutefois, la justice suivit son cours, Thuret et Latour furent condamnés à payer 200 livres et à être pendus et étranglés. Mais comme les misérables s’étaient sauvés, il fut convenu, que la sentence serait exécutée en effigie, sur un tableau !

Quant au chansonnier Berger on « le condamna à être appliqué au carcan de la place publique… le jour du marché et y demeurer attaché par le col, l’espace d’une heure, avec un écriteau devant et derrière où il sera écrit : « Autheur de Chansons » ; luy faisant deffences de rescidives sous peynes de punition corporelle, comme aussy déclarons le dit Berger suffisamment attaint et convaincu des autres cas mentionnés au procès, pour réparation… l’avons banny à perpétuité de cette ville et du district et lui avons enjoint de garder son ban, à peine de la hart (corde) et le condamnons aussy à 20 livres de dommage envers Saint-Olive et à 10 livres envers le roi. »

Reçoivent aussi leurs sentences, les

dames et les messieurs qui ont aidé les prisonniers à prendre la poudre d’escampette.

Jean Berger qui avait épousé une jeune Anglaise appelée Stover, à Québec, en 1706, demeurait à Montréal depuis 1707. Il semble disparaître du pays après le procès. Peut-être alla-t-il vivre dans la Nouvelle-Angleterre.

L’apothicaire de Saint-Olive eut d’autres aventures analogues dans la suite. Au mois de novembre 1712, il se plaint que le nommé Jacques Héry-Duplanty, tonnelier, et sa femme « se sont portés à des excès et des violences sur lui ». Un jour, raconte-t-il, le sieur Duplanty l’empoigna et commanda à sa femme : « frappe-le le bougre ! », ce qu’elle fit en conscience. Pour cela Duplanty fut condamné à 50 livres d’amendes.

En décembre 1718, M. de Lusignan donna des coups de canne au même apothicaire qui encore cette fois put faire condamner son agresseur.

Inutile d’insister, M. de Saint-Olive fut un malcommode auquel, néanmoins, les tribunaux donnèrent toujours raison.

  1. À cette époque la maison de M. de Joncaire était sur le côté sud de la rue Saint-Paul, près de la rue Saint-Dizier.
  2. De Saint-Olive était originaire de la province du Dauphiné.
  3. Ancienne monnaie d’argent ayant cours en France.