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Faust (Goethe, trad. Nerval, 1877)/Second Faust/Examen analytique

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Traduction par Gérard de Nerval.
Garnier frères (p. 189-211).
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EXAMEN ANALYTIQUE


Après ce prologue où l’auteur vient de retremper son héros dans l’atmosphère romanesque et féerique du Songe d’une nuit d’été, déjà évoquée pour l’intermède du sabbat, l’action se transporte au milieu d’une cour impériale du moyen âge. Les personnages qui paraissent n’ont pas d’autre nom que l’empereur, le chancelier, le maréchal, etc. L’empereur, assis au milieu des conseillers, demande où est son fou. Un page vient lui apprendre que ce pauvre homme s’est laissé choir en descendant un escalier. Est-il mort ? est-il ivre ? On ne le sait pas. Il ne remue plus.

Un second page annonce aussitôt qu’un autre fou vient de se présenter à sa place, qu’il est fort bien vêtu, mais que les hallebardiers ne veulent pas le laisser entrer. L’empereur donne un ordre, et Méphistophélès vient s’agenouiller devant le trône. Son compliment est gracieusement accueilli, et il prend la place de son prédécesseur à droite du prince.

Le conseil se met à discuter les affaires de l’État. Le chancelier parle longtemps contre la corruption du siècle, et, passant en revue toutes les classes de la société, y signale partout un esprit d’immoralité et de révolte auquel il faut chercher remède. Les juges eux-mêmes et les possesseurs de charges publiques ne sont pas exceptés de sa censure.

Le général se plaint des troupes et des officiers qui réclament un arriéré de solde, et menacent la tranquillité du pays. Le trésorier lui répond que les caisses sont vides, que tout le monde vit pour soi, et que la richesse de l’empire a été tarie par les guerres et les divisions des partis politiques.

Le maréchal énumère les provisions de bouche que la cour dévore chaque jour, et se plaint de la cherté des subsistances, qu’on gaspille à l’envi. Tous ces conseillers inquiets et maussades semblent être les mêmes dont nous avons entendu déjà les lamentations dans la nuit du sabbat[1] du premier Faust. Au reste, toute l’action désormais se passe dans un monde vague, où il devient difficile de distinguer les fantômes des personnages réels.

L’empereur, étourdi de toutes ces plaintes, se tourne vers son nouveau fou, et lui demande s’il n’a pas, à son tour, une plainte à faire. Méphistophélès s’étonne, au contraire, des jérémiades qu’il vient d’entendre. Il commence par flatter l’empereur, qui peut tout, et qui n’a qu’à souffler pour abattre ses ennemis. Avec un peu de courage et de bonne volonté, tous ces embarras disparaîtront, et l’astre de l’empire recouvrera tout son éclat.

Les courtisans murmurent à ces paroles :

— Cela est aisé à dire ! Mais que faut-il faire ? Les gens à projets trouvent tout facile…

— Qu’est-ce qui vous manque ? dit Méphistophélès. De l’argent ? Voyez la grande difficulté ! Le sol même de l’empire en est rempli. C’est de l’or brut dans les veines des monts ; c’est de l’or monnayé dans les trous des murailles, où l’ont caché les citoyens, effrayés depuis longues années des guerres et des révolutions. Il ne s’agit que de faire paraître ces richesses à la face du soleil, au moyen des forces données à l’homme par la nature et par l’esprit.

— La nature et l’esprit ! s’écrie le chancelier ; ce ne sont pas des mots à dire à des chrétiens ! C’est pour de telles paroles qu’on brûle les athées. La nature est le péché ; l’esprit est le diable en personne, et le doute est le produit de leur accouplement monstrueux !…

— Je reconnais bien là, dit Méphistophélès, votre savante circonspection. Ce que vous ne touchez pas, vous le croyez à mille lieues ! Ce que vous ne chiffrez pas vous semble faux ! Ce que vous ne sauriez peser n’a pour vous aucun poids ! Ce que vous ne pouvez monnayer vous paraît sans valeur.

— Mais, dit l’empereur, à quoi bon tant de paroles ? Nous manquons d’argent, trouvez-en.

Méphistophélès promet encore une fois tous les trésors enfouis sous la terre, et est soutenu dans ses assertions par l’astrologue de la cour, qui offre l’aide de la divination et des charmes pour trouver les mines inconnues et les trésors enfouis.

Ces deux personnages s’accordent à faire un si brillant tableau de ces finances impériales à recouvrer sous la terre, que le souverain veut se mettre tout de suite en besogne et prendre en main la pioche et la pelle. L’astrologue fait observer que le carnaval va s’ouvrir, et qu’il convient de le passer dans la joie. Il suffit d’avoir foi dans l’avenir, et de faire un dernier étalage de luxe et d’abondance publique.

— À partir du mercredi des Cendres, dit l’empereur, nous commencerons donc nos nouveaux travaux. Jusque-là, vivons en gaieté.

Les fanfares résonnent, le conseil se sépare, et Méphistophélès rit à part soi de la façon dont il vient de jouer son rôle de fou.

Ici commence un intermède bouffon et satirique dont il est difficile de fixer les vagues allusions. Il ressemble en cela à celui de la première partie, intitulé : les Noces d’or d’Obéron et de Titania.

La scène représente une vaste salle entourée de galeries et parée pour le carnaval. Là se presse une foule de personnages de tout temps, dont on ne peut trop dire si ce sont des masques ou des fantômes. Un héraut est chargé du récitatif de cette longue scène, où mille acteurs divers chantent ou dissertent, selon leur rôle. Des jardiniers et des jardinières, des bûcherons, des oiseleurs, des pêcheurs. forment une sorte d’entrée de ballet. Une mère et sa fille cherchent l’épouseur, rare à fixer ; Polichinelle raille la foule affairée ; des parasites se promettent les joies du festin, et des chœurs dominent par leurs chants le tumulte de l’assemblée. Le héraut donne aussi passage à un groupe de poètes didactiques, satyriques et romanesques ; quelques-uns d’entre eux chantent la nuit et les tombeaux, et se pressent autour d’un vampire nouvellement ressuscité, pour en tirer des inspirations. Le héraut fait entrer derrière eux une mascarade selon la mythologie grecque, composée des Grâces et des Parques, qui chantent leurs diverses fonctions humaines et divines. Les personnages symboliques, la Crainte, l’Espérance, la Sagesse, prennent part à leur tour à ce concert, où Zoïle-Thersite élève sa voix discordante.

Bientôt Plutus arrive, entouré d’un brillant cortège, et la foule émerveillée fait cercle autour de lui. Le jeune homme qui conduit le char de ce dieu sème sur son passage des bijoux, des perles et des pierreries qui, recueillis par les assistants, se transforment en insectes, en papillons, en feux follets. On sent déjà que Méphistophélès n’est pas étranger à ces prodiges, et joue encore, dans un monde plus relevé, son rôle de physicien de la taverne d’Auerbach[2]. Plutus, à son tour, descend du char, et ouvre un coffre-fort où brille l’or fondu, mesuré dans des vases d’airain. La foule se presse avidement vers ces sources nouvelles de prospérité. Mais Plutus, plongeant son sceptre dans le métal bouillonnant, en asperge l’assemblée, qui pousse des cris de douleur et de colère.

Une entrée de faunes, de satyres et de nymphes amène, en chantant un chœur, le dieu Pan, qu’une députation de gnomes vient complimenter, et auquel ils promettent les trésors renfermés dans la terre. On commence à voir ici que le dieu Pan n’est que l’empereur lui-même, déguisé. Les gnomes le conduisent vers le merveilleux trésor de Plutus ; mais, au moment où il se penche pour regarder dans le coffre, sa barbe et son costume prennent feu, et les courtisans, qui se précipitent pour éteindre les flammes, sont incendiés à leur tour. Le héraut, qui raconte toute cette scène au moment où elle se passe, appelle au secours de l’empereur, et maudit la mascarade imprudente. Méphistophélès, ou peut-être Faust, car l’auteur ne le nomme pas, caché sous les habits de Plutus, apaise les flammes, raille l’assemblée de sa frayeur et déclare que tout cela n’était qu’un tour de magie blanche.

Après cet intermède, l’action précédente recommence, et la cour, réunie dans des jardins, s’entretient des événements merveilleux de la fête qui vient de se passer. Ici, pour la première fois, nous voyons reparaître Faust, qui demande à l’empereur s’il est content de la mascarade. Ce dernier est enthousiasmé de ses nouveaux hôtes, et approuve fort l’idée du divertissement, qui l’avait un peu effrayé d’abord, mais qui s’est dénoué si heureusement.

— J’avais l’air de Pluton dans toutes ces flammes ! dit-il avec orgueil, et, au milieu de la foule embrasée, il me semblait régner sur le peuple des salamandres.

Méphistophélès le flatte en lui jurant qu’il s’en faut de bien peu qu’il ne règne en effet sur tous les éléments.

Soudain, le maréchal entre tout en joie, annonçant que tout va le mieux du monde ; le général vient dire aussi que les troupes ont été payées ; le trésorier s’écrie que ses coffres regorgent de richesses. Tout l’or qui roulait et ruisselait dans l’intermède semble être allé se condenser et se refroidir dans les caisses publiques.

— C’est donc un prodige ? dit l’empereur.

— Nullement, dit le trésorier. Pendant que, cette nuit, vous présidiez à la fête sous le costume du grand Pan, votre chancelier nous a dit : « Je gage que, pour faire le bonheur général, il me suffirait de quelques traits de plume. » Alors, pendant le reste de la nuit, mille artistes ont rapidement reproduit quelques mots écrits de sa main, indiquant seulement : ce papier vaut dix ; cet autre vaut cent ; cet autre, mille, ainsi de suite. Votre signature est apposée, en outre, sur tous ces papiers. Depuis ce moment, tout le peuple se livre à la joie, l’or circule et afflue partout ; l’empire est sauvé.

— Quoi ! dit l’empereur, mes sujets prennent cela pour argent comptant ? L’armée et la cour se contentent d’être payées ainsi ? C’est un miracle que je ne puis trop admirer.

Ici, Méphistophélès, qui vient de jouer ce rôle de Law dans une cour du moyen âge, en inspirant ces idées au chancelier, développe la théorie des banques et du papier-monnaie ; et l’empereur, pour reconnaître le service que le docteur et lui viennent de lui rendre, les crée à tout jamais surintendants des finances et directeurs des mines dans toute l’étendue de ses possessions. Le fou qu’on avait cru mort, et que Méphistophélès avait remplacé, reparaît à la fin de cette scène. On lui apprend tout ce qui s’est passé, et l’empereur, joyeux de le retrouver vivant, le comble de richesses en papier. Le fou, seul de toute la cour, ne fait pas grand cas de ces billets de banque, et les veut faire servir à quelque usage inférieur. Un se moque de lui, et on le laisse seul avec Méphistophélès, qui lui jure que ce papier vaut de l’or.

— Mais, dit le fou, me le changera-t-on bien contre de l’or ?

— Sans doute, tout de suite, dit Méphistophélès.

— Je vais le changer, dit le fou. Mais, avec de l’or puis-je acquérir comme autrefois une terre, une maison, un bois autour de la maison ?

— Sans nul doute.

— Je vais vite changer le papier contre l’or, et l’or contre la maison et la terre. Dès ce soir, je vivrai tranquillement dans ma propriété !

— Pas si fou ! dit Méphistophélès seul, en quittant la scène ; pas si fou !

Dans toutes ces scènes épisodiques, Faust a été presque oublié. Il reparaît dans la suivante avec ses désirs, son activité et ses poétiques aspirations de la première partie ; c’est pourquoi nous donnerons cette scène dans son entier.

Une galerie sombre.


FAUST, MÉPHISTOPHÉLÈS.


MÉPHISTOPHÉLÈS.

Pourquoi m’amènes-tu dans ce passage écarté ? Il n’y a ici nul plaisir ; il nous faut retourner dans cette foule bigarrée de la cour, où notre magie a tant de succès.

FAUST.

Ne me parle pas ainsi ; tu as dans tes vieux jours usé tout cela à tes semelles ; cependant, ta manière d’agir à présent ne tend qu’à me manquer de parole. Moi, au contraire, je suis tourmenté ; le maréchal et le chambellan me poussent, l’empereur veut que cela se fasse sur-le-champ… Il veut voir Hélène et Pâris, le modèle des hommes et celui des femmes ; il veut les voir en figures humaines. Vite donc à l’œuvre, je ne saurais manquer à ma parole.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ta légèreté à promettre était imprudence.

FAUST.

Tu n’as pas, compagnon, réfléchi non plus jusqu’où ces artifices nous conduiront. Nous avons commencé par le rendre riche ; maintenant, il veut que nous l’amusions.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Tu crois que tout se fait si vite !… Nous touchons ici à des obstacles plus rudes : tu vas mettre la main sur un domaine étranger, et te faire inconsidérément de nouvelles obligations. Tu comptes évoquer aisément Hélène, comme le fantôme du papier-monnaie, avec des sorcelleries empruntées, avec des fantasmagories postiches… J’appelle aisément à mon service les sorcières, les nains et les monstres ; mais de telles héroïnes ne servent point aux amourettes du diable.

FAUST.

Voilà toujours ta vieille chanson. On est, avec toi, dans une incertitude continuelle ; tu es le père des obstacles, et, pour chaque remède, tu demandes un salaire à part. Cependant, cela finit par se faire, avec un peu de murmure, je le sais, et à peine on a pensé à la chose, que tu l’apportes déjà.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Le peuple des ombres païennes est en dehors de ma sphère d’activité ; il habite un enfer à lui. Pourtant il existe un moyen.

FAUST.

Parle, et sans retard.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je te découvre à regret un des plus grands mystères. Il est des déesses puissantes, qui trônent dans la solitude. Autour d’elles n’existent ni le lieu, ni moins encore le temps. L’on se seul ému rien que de parler d’elles. Ce sont les Mères.

FAUST, effrayé.

Les Mères !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ce mot t’épouvante ?

FAUST.

Les Mères ! les Mères ! cela résonne d’une façon si étrange !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Cela l’est aussi. Des déesses inconnues à vous mortels, et dont le nom nous est pénible à prononcer, à nous-mêmes. Il faut chercher leur demeure dans les profondeurs du vide. C’est par ta faute que nous avons besoin d’elles.

FAUST.

Où est le chemin ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Il n’y en a pas. À travers des sentiers non foulés encore et qu’on ne peut fouler,… un chemin vers l’inaccessible, vers l’impénétrable… Es-tu prêt ? — Il n’y a ni serrures ni verrous à forcer ; tu seras poussé parmi les solitudes. — As-tu une idée du vide et de la solitude ?

FAUST.

De tels discours sont inutiles ; cela rappelle la caverne de la sorcière, cela reporte ma pensée vers un temps qui n’est plus ! N’ai-je pas dû me frotter au monde, apprendre la définition du vide et la donner ? — Si je parlais raisonnablement, selon ma pensée, la contradiction redoublait de violence. N’ai-je pas dû, contre ces absurdes résistances, chercher la solitude et le désert, et, pour pouvoir à mon gré vivre seul, sans être entièrement oublié, m’abandonner enfin à la compagnie du diable ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Si tu traversais l’Océan, perdu dans son horizon sans rivages, tu verrais du moins la vague venir sur la vague, et même, quand tu serais saisi par l’épouvante de l’abîme, tu apercevrais encore quelque chose. Tu verrais les dauphins qui fendent les flots verts et silencieux, tu verrais les nuages qui filent, et le soleil, la lune et les étoiles qui tournent lentement. Mais, dans le vide éternel de ces profondeurs, tu ne verras plus rien, tu n’entendras point le mouvement de tes pieds, et tu ne trouveras rien de solide où te reposer par instants.

FAUST.

Tu parles comme le premier de tous les mystagogues qui ait jamais trompé de fervents néophytes. Mais c’est au rebours. Tu m’envoies dans le vide, afin que j’y accroisse mon art, ainsi que mes forces ; tu me traites comme ce chat auquel on faisait retirer du feu les châtaignes. N’importe ! je veux approfondir tout cela, et, dans ton néant, j’espère, moi, trouver le grand tout.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Je te rends justice avant que tu t’éloignes de moi, et je vois bien que tu connais le diable. Prends cette clef.

FAUST.

Ce petit objet !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Touche-la, et tu apprécieras ce qu’elle vaut.

FAUST.

Elle croît dans ma main ! elle s’enflamme ! elle éclaire !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

T’aperçois-tu de ce qu’on possède en elle ? Cette clef sentira pour toi la place que tu cherches. Laisse-toi guider par elle, et tu parviendras près des Mères.

FAUST, frémissant.

Des Mères ! cela me frappe toujours comme une commotion électrique. Quel est donc ce mot que je ne puis entendre ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Ton esprit est-il si borné qu’un mot nouveau te trouble ? Veux-tu n’entendre rien toujours que ce que tu as entendu ? Tu es maintenant assez accoutumé aux prodiges pour ne point t’étonner de ce que je puis dire au delà de ta portée.

FAUST.

Je ne cherche point à m’aider de l’indifférence ; la meilleure partie de l’homme est ce qui tressaille et vibre en lui. Si cher que le monde lui vende le droit de sentir, il a besoin de s’émouvoir et de sentir profondément l’immensité.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Descends donc ! je pourrais dire aussi bien : monte ; c’est la même chose. Échappe à ce qui est, en te lançant dans les vagues régions des images. Réjouis-toi au spectacle du monde qui depuis longtemps n’est plus. Le mouvement de la terre entraîne les nuages ; agite la clef et tiens-la loin de ton corps.

FAUST, transporté.

Dieu ! je trouve en la serrant de nouvelles forces, et pour cette grande entreprise déjà ma poitrine s’élargit.

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Un trépied ardent te fera reconnaître que tu es arrivé à la plus profonde des profondeurs. Aux lueurs qu’il projette, tu verras les Mères, les unes assises, les autres allant et venant, comme cela est. Forme, transformation, éternel entretien de l’esprit éternel, entouré des images de toutes choses créées. Elle ne te verront pas, car elles ne voient que les êtres qui ne sont pas nés. Là, point de faiblesse ; car le danger sera grand. Va droit où tu verras le trépied et touche-le avec la clef. (Faust élève la clef avec l’attitude de la résolution.) C’est bien. Alors, le trépied s’y attache et te suit en esclave. Tu remontes tranquillement ; le bonheur t’élève, et, avant qu’elles t’aient vu, te voilà de retour avec lui ; et, dès que tu l’auras posé sur le sol, tu pourras évoquer de la nuit éternelle héros et héroïnes, toi, le premier qui ait osé cette action. Elle sera accomplie, et par toi seul, et tu verras durant l’opération magique se transformer en dieu les vapeurs de l’encens.

FAUST.

Et que faut-il faire maintenant ?

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Maintenant, que tout ton être tende en bas ; trépigne pour descendre ; tu trépigneras pour remonter.

Faust trépigne sur le sol et disparaît.


MÉPHISTOPHÉLÈS.

Puisse sa clef le mener à bonne fin ! Je suis curieux de savoir s’il reviendra.




Une salle du palais.


Faust a disparu dans l’abîme du vide. Méphistophélès, qui vient de lui donner les moyens d’accomplir courageusement son épreuve, retourne près de l’empereur, qui, dans une salle richement éclairée, attend le résultat de cette fantasmagorie. Le chambellan exprime à Méphistophélès l’impatience du souverain. Réduit à un rôle secondaire, le diable semble ici chargé d’amuser le tapis en attendant le retour de l’illustre magicien. On l’accable de questions, de prières ; on lui demande des secrets de physique, de médecine, et même de toilette. Une jeune blonde se plaint des rougeurs qui tachent sa blanche peau dans la saison d’été. Méphistophélès lui donne la formule d’un onguent de frai de grenouilles et de langues de crapauds. Une brune expose piteusement son pied frappé d’un rhumatisme, qui ne peut ni danser ni courir. Le diable applique seulement son pied fourchu sur le pied de cette belle, qui s’enfuit en criant, mais guérie. Bientôt, ne sachant plus auquel entendre, le diable se dérobe à cette cohue.

Dans la salle des chevaliers, l’empereur, assis, continue d’attendre ; le héraut exprime les vœux de l’assemblée, préparée aux plus étranges apparitions. L’astrologue, qui, jusque-là, a toujours sondé l’espace, de son œil et de sa pensée, annonce enfin ce qu’aperçoit sa clairvoyance surnaturelle.




Dans le vide.


FAUST, d’un ton solennel.

J’invoque votre nom, ô Mères qui régnez dans l’espace sans bornes, éternellement solitaires, sociables pourtant, la tête environnée des images de la vie active, mais sans vie ! Ce qui a une fois été se meut là-bas dans son apparence et dans son éclat, car toute chose créée se dérobe tant qu’elle peut au néant ; et vous, forces toutes-puissantes, vous savez répartir toutes choses pour la tente des jours ou la voûte des nuits. Les unes sont emportées dans le cours heureux de la vie ; l’enchanteur hardi s’empare des autres, et, se confiant dans son art, il prodigue noblement les miracles à la foule émerveillée.

L’ASTROLOGUE, sur le théâtre.

La clef ardente touche à peine le vase du trépied, qu’une vapeur épaisse s’en exhale et remplit l’espace. Elle roule, partage, dissipe et ramasse tour à tour les flocons nébuleux. Et maintenant, écoutez le sublime chœur des esprits ; leur marche répand l’harmonie autour d’eux, et quelque chose d’inexprimable s’exhale de ces sons aériens. Les sons qui s’éloignent se déroulent en mélodies ; la colonnade et le triglyphe résonnent, et il semble que le temple chante tout entier. La vapeur s’affaisse ; du sein de ses plus légers nuages, s’avance un beau jeune homme dont les mouvements sont réglés par l’harmonie. Ici s’arrête ma tâche, et je n’ai nul besoin de le nommer. Qui ne reconnaîtrait le gracieux Pâris ?

UNE DAME.

Oh ! quel éclat de forte et brillante jeunesse !

UNE AUTRE.

Frais et plein de sève comme une pêche nouvelle.

UNE AUTRE.

J’admire le doux contour de ses lèvres finement coupées.

UNE AUTRE.

C’est une coupe où tu t’abreuverais volontiers.

UNE AUTRE.

Il est charmant ; mais il a peu d’élégance.

UNE AUTRE.

Ses membres n’ont pas toute la souplesse qu’il faut.

UN CHEVALIER.

C’est le pâtre qui se trahit dans toute sa personne. Rien de la dignité du prince ni des manières de la cour.

UN AUTRE.

Eh ! c’est un beau jeune homme dans sa demi-nudité ; mais je voudrais bien voir la figure qu’il ferait sous le harnais.

UNE DAME.

Il s’assied à terre mollement, gracieusement.

UN CHEVALIER.

Sur son sein… vous vous trouveriez bien, n’est-ce pas ?

UNE AUTRE DAME.

Il courbe son bras si gracieusement sur sa tête !

LE CHAMBELLAN.

Un homme sans usage. J’en suis révolté…

UNE DAME.

Vous autres seigneurs, vous trouvez à redire à tout.

LE CHAMBELLAN.

En présence de l’empereur, s’étendre ainsi !

LA DAME.

C’est une pose qu’il prend ; il se croit seul.

LE CHAMBELLAN.

L’acteur même doit ici suivre l’étiquette.

LA DAME.

L’aimable jeune homme est plongé dans un doux sommeil.

LE CHAMBELLAN.

Le voilà qui ronfle à présent ; c’est naturel ! c’est parfait !

UNE JEUNE DAME, ravie.

Quel est ce parfum mêlé d’encens et de rose… qui, en le rafraîchissant descend jusqu’au fond du cœur ?

UNE AUTRE PLUS VIEILLE.

Il est vrai, un souffle divin répand dans l’air une odeur douce et pénétrante. C’est son haleine !

UNE PLUS VIEILLE.

C’est le sang frais de la croissance… qui circule comme ambroisie par tout le corps de ce jeune homme et s’exhale dans l’atmosphère autour de lui !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

C’est donc elle enfin !… Eh bien, je ne sens pas mon repos compromis. Elle est parfaite ; mais sa beauté ne me dit rien !

L’ASTROLOGUE.

Pour moi, je n’ai, cette fois, rien à faire davantage. Je l’avoue en honneur et le reconnais. La beauté vient là en personne ; et, quand j’aurais une langue de flamme… On a beaucoup chanté de tout temps la beauté. Celui à qui elle apparaît se sent saisi, hors de lui-même. Celui à qui elle appartient possède le suprême bien !

FAUST.

Ai-je encore mes yeux ? Il semble qu’à travers mon âme s’échappe à flots la source de la beauté pure ! Ma course de terreur aura-t-elle cette heureuse récompense ? Combien le monde m’était nul et fermé ! Qu’il me semble changé depuis mon sacerdoce ? Le voilà désirable enfin ! solide, durable !… Meure le souffle de mon être si je vais jamais habiter loin de toi ! L’image adorée qui me charma jadis dans le miroir magique[3] n’était que le reflet vague d’une telle beauté ! Tu deviens désormais le mobile de toute ma force, l’aliment de ma passion ! À toi désir, amour, adoration, délire !…

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Contenez-vous ! Ne sortez pas de votre rôle.

UNE VIEILLE DAME.

Grande, bien taillée ; seulement, la tête trop petite !

UNE PLUS JEUNE.

Regardez donc le pied… Comment ferait-il pour être plus lourd ?

UN DIPLOMATE.

J’ai vu des princesses de cette beauté. Des pieds à la tête, elle me paraît accomplie !

UN COURTISAN.

Elle s’approche doucement du jeune homme endormi.

UNE DAME.

Qu’elle est laide encore près de cette pure image de la jeunesse !

UN POËTE.

Il est éclairé de sa beauté.

UNE DAME.

Endymion et la Lune. C’est un vrai tableau !

LE POËTE.

C’est juste. La déesse semble descendre et se pencher sur lui pour boire son haleine. Ô sort digne d’envie !… Un baiser ! La mesure est pleine.

UNE DUÈGNE.

Quoi ! devant tout le monde ? C’est trop d’extravagance.

FAUST.

Redoutable faveur pour le jeune homme !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Silence ! Laisse l’image accomplir sa volonté.

LE COURTISAN.

Elle s’éloigne en glissant légèrement. Il s’éveille.

UNE DAME.

Elle regarde tout à l’entour. Je l’avais bien pensé.

LE COURTISAN.

Et s’étonne ! C’est un prodige que ce qui lui arrive.

UNE DAME.

Mais, pour elle, il n’y a là nul prodige, croyez-moi.

LE COURTISAN.

Elle revient vers lui avec une attitude pleine de pudeur.

UNE DAME.

Je remarque qu’elle semble lui apprendre quelque chose. En pareil cas, les hommes sont bien sots. Il croit vraiment qu’il est le premier

UN CHEVALIER.

Laissez-moi l’admirer… Délicate avec majesté !

UNE DAME.

L’impudique ! Cela est de la dernière inconvenance.

UN PAGE.

Je voudrais bien me trouver à sa place.

UN COURTISAN.

Qui ne se prendrait en une telle nasse !

UNE DAME.

C’est un bijou qui a passé par toutes les mains ! Aussi la dorure en est bien usée.

UNE AUTRE DAME.

Depuis sa dixième année, elle n’a plus rien valu.

UN CHEVALIER.

Chacun choisit ce qui lui plaît le mieux. Je me contenterais bien de ce beau reste.

UN SAVANT.

Je la vois clairement ici ; cependant, j’avoue que je doute si c’est bien là véritablement Hélène ; la réalité mène à l’absurde… Je me tiens avant tout à la lettre des textes. Je lis donc qu’elle a, en effet, séduit par sa beauté toutes les barbes grises de Troie. Et, comme il me semble, le fait s’accomplit même ici. Je ne suis pas jeune, et cependant elle me plaît.

L’ASTROLOGUE.

Ce n’est plus un jeune homme, c’est maintenant un hardi héros, qui la saisit sans lui laisser la force de se défendre ; il la soulève de son bras puissant. Serait-ce qu’il veut l’enlever ?

FAUST, s’élançant.

Fou ! téméraire ! que fais-tu ? Tu ne m’entends pas ! Arrête ! c’est trop !

MÉPHISTOPHÉLÈS.

Cette fantasmagorie est cependant ton ouvrage.

L’ASTROLOGUE.

Un mot seulement. D’après tout ce que j’ai vu, j’appellerais cette scène : l’Enlèvement d’Hélène.

FAUST.

Quel enlèvement ? Suis-je pour rien à cette place ? N’ai-je point dans la main cette clef ? Elle m’a guidé à travers l’épouvante, et le flot et la vague des espaces solitaires, et m’a ramené sur ce terrain solide. Ici, je prends pied ! ici est le domaine du réel, et, d’ici, l’Esprit peut lutter avec les Esprits, et se promettre l’empire du double univers !… Elle était si loin ; comment la vois-je maintenant si près ? Je la sauve, et elle est doublement à moi. Courage ! ô Mères ! Mères, exaucez-moi ! Celui qui l’a connue ne peut plus se détacher d’elle !

L’ASTROLOGUE.

Que fais-tu ? Faust ! Faust ! — De force il la saisit ; déjà l’image s’est troublée. Il attaque le jeune homme avec la clef ; il le touche. Malheur à nous ! malheur !… Hélas ! hélas !


Explosion. Faust tombe à terre. Les Esprits se fondent en vapeur.


MÉPHISTOPHÉLÈS, relevant Faust et le chargeant sur ses épaules.

Voilà ce que c’est ; se charger d’un tel fou, c’est de quoi arriver à mal, fût-on le diable lui-même !

Ténèbres, tumulte.




La chambre d’étude du docteur Faust.


Méphistophélès a reporté le docteur Faut dans son ancienne demeure, il l’a couché sur le lit de ses pères ; et, pendant que son corps endormi repose, le diable retrouve tout en place, tel qu’ils l’ont laissé, jusqu’à la plume même qui a servi au pacte, et où brille encore le reste de la goutte de sang tirée aux veines du docteur.

— C’est une pièce rare, et qui se vendra cher aux antiquaires, dit Méphistophélès.

Un chœur d’insectes salue le maître, et court, bourdonne et danse autour de lui ; la vieille fourrure de la robe doctorale bruit de ces chants légers. Méphistophélès revêt encore une fois ce costume, et voit la cloche pour appeler les gens de la maison. Un serviteur arrive, et s’effraye de voir cet hôte inattendu. — Méphistophélès le reconnaît.

— Vous vous appelez Nicomède ? lui dit-il.

— Vous me connaissez ?

— Je vous reconnais ; vous avez vieilli beaucoup, et vous êtes étudiant encore, respectable sire !…

Le vieil étudiant a passé au service du docteur Vagner, qui se livre à de graves expériences de chimie transcendante. Un bachelier entre à son tour la tête haute et fier de son nouveau grade. Il parle et raisonne sur tout, et prétend argumenter contre le diable lui-même, qu’il trouve arriéré, suranné et sentant la vieille école. On reconnaît dans ce fier personnage l’humble étudiant de la première partie.

La scène se passe ensuite au laboratoire de Vagner, qui, las de la chimie et de la physique expérimentale, a imaginé de dérober le secret de la Création. À force de combiner les gaz, les fluides et les plus purs éléments de la matière, il est parvenu à concentrer dans une fiole le mélange précis où doit éclore le genre humain. De ce moment, la femme devient inutile ; la science est maîtresse du monde… Mais, au moment où déjà la flamme reluit au fond de la fiole, Méphistophélès entre brusquement.

— Silence ! arrêtez-vous, dit Vagner.

— Qu’y a-t-il ?

— Un homme va se faire.

— Un homme ? Vous avez donc enfermé des amants quelque part ?

— Bon ! dit Vagner : une femme et un homme, n’est-ce pas ? C’était là l’ancienne méthode ; mais nous avons trouvé mieux. Le point délicat d’où jaillissait la vie, la douce puissance qui s’élançait de l’intérieur des êtres confondus, qui prenait et donnait, destinée à se former d’elle-même, s’alimentant des substances voisines d’abord, et ensuite des substances étrangères, tout ce système est vaincu, dépassé ; et, si la brute s’y plonge encore avec délices, l’homme doué de plus nobles facultés doit rêver une plus noble et plus pure origine…

En effet, cela monte et bouillonne ; la lueur devient plus vive, la fiole tinte et vibre, un petit être se dessine et se forme dans la liqueur épaisse et blanchâtre ; ce qui tintait prend une voix. Homonculus, dans sa fiole, salue son père scientifique. Il se réjouit de vivre, et craint seulement que le père, en l’embrassant, ne brise trop tôt son enveloppe de cristal : c’est là la loi des choses. Ce qui est naturel s’étend dans toute la nature ; mais le produit de l’art n’occupe qu’un espace borné.

Homonculus salue aussi le diable, qu’il appelle son cousin, et lui demande sa protection pour vivre dans le monde. Le diable lui conseille de donner tout de suite une preuve de sa vitalité. Homonculus s’échappe des mains de Vagner, et s’en va voltiger sur le front de Faust, endormi. Là, il semble prendre part au rêve que fait le docteur dans ses aspirations vers la beauté antique ; il assiste avec lui à l’image de la naissance d’Hélène. Léda se baigne sous de frais ombrages, dans les eaux pures de l’Eurotas. Un bruit se fait entendre dans la feuillée ; des femmes s’échappent à demi nues, et la reine, restée seule, reçoit dans ses bras le cygne divin.

Ce rêve donne à Faust l’idée d’où sortiront les scènes étranges qui se préparent. L’apparition fantastique qui a eu lieu dans le palais lui a laissé, comme on l’a vu, une impression extraordinaire. S’il a saisi la clef magique dans la scène que nous avons rapportée, c’était pour attaquer le spectre de Pâris, qu’il n’a pu voir sans jalousie tenter d’enlever Hélène. Mêlant tout à coup les idées du monde réel et celles du monde fantastique, il s’est épris profondément de la beauté d’Hélène, qu’on ne pouvait voir sans l’aimer. Où est-elle ? elle existe quelque part dans le monde, puisque l’art magique a pu la faire apparaître. Fantôme pour tout autre, elle représente un objet réel pour cette vaste intelligence qui conçoit à la fois le connu et l’inconnu.

C’est par ce dénoûment que la scène se lie à l’intermède qui va suivre. Il semble que, dans cette partie, l’auteur ait voulu donner un pendant à la nuit de sabbat de la première partie, en créant, cette fois, une sorte de sabbat du Tartare antique. Erichto ouvre la scène, et décrit les terreurs de cette nuit orageuse, qui se passe aux champs de Pharsale. Faust et Méphistophélès passent bientôt, portés sur le manteau magique, et guidés par Homonculus, qui voltige dans l’air en les éclairant, comme le follet du premier sabbat. Les sages de la Grèce, les sphinx et les sirènes, rêvent leurs pensées et chantent leurs chants. Méphistophélès les interroge curieusement, et discute avec eux sur des points d’histoire et de philosophie.

Pendant ce temps, Faust se transporte aux rives du Pénéios et se plonge dans ses flots en interrogeant les nymphes qui l’habitent. Il rencontre Chiron, qui l’invite à sauter sur son dos et lui fait traverser le fleuve ; ce centaure l’emporte aux champs de Cynocéphale, où Rome vainquit la Grèce.

Chiron parle à Faust avec enthousiasme des héros de son temps, de Jason, d’Orphée et d’Achille, son élève. Mais Faust ne veut entendre parler que d’Hélène, la belle des belles, le type le plus pur de l’antique beauté.

Mais la beauté n’est rien selon Chiron, la grâce seule est irrésistible. Telle était Hélène quand elle s’assit sur son dos de coursier.

— Tu l’as portée ?

— Elle ? dit Chiron ? Oui, sur ce dos même où tu es assis. Elle se tenait comme toi à ma chevelure, où elle plongeait ses blanches mains, rayonnante de charmes, jeune, délices du vieillard.

— Elle avait à peine sept ans alors, n’est-ce pas ? dit Faust.

— Prends garde, observe Chiron, les philologues se trompent souvent et trompent les autres. C’est un être à part que la femme mythologique ; le poëte la crée selon sa fantaisie. Elle ne sera jamais majeure, jamais vieille ; elle a toujours l’aspect séduisant qui éveille les désirs. On l’enleva jeune, et, vieille, on la désire encore. En un mot, pour le poëte, le temps n’existe pas.

— Ainsi, dit Faust, le temps n’eut sur elle aucun empire ! Achille la rencontra bien à Phéra, en dehors de tout espace de temps. Quel étrange bonheur ! cet amour fut conquis sur le destin. Et ne puis-je, moi, par la seule force du désir, rappeler à la vie les formes abstraites et uniques, la créature éternelle et divine, aussi grande que tendre, aussi sublime qu’aimable ? Tu la vis jadis, et, moi, aujourd’hui, je l’ai vue, aussi belle que charmante, aussi belle que désirée ; maintenant, tout mon esprit, tout mon être en sont possédés. Je ne vis point si je ne puis l’atteindre.

Ici, Chiron juge que Faust a perdu la raison, il le renvoie à Manto, la fille d’Esculape, qui, moins sévère que Chiron, admire ce noble esprit humain possédé de la soif de l’impossible. Elle promet à Faust son aide puissante, et le guide vers l’antre obscur de Perséphone, creusé dans le pied du mont Olympe.

Méphistophélès parcourt d’un autre côté les vagues régions du monde des ombres ; de l’entretien des sages, il passe à celui des lamies, qui tentent de le séduire on lui offrant des charmes analogues à sa nature diabolique. Il en veut saisir une petite qui lui glisse dans les mains comme une couleuvre ; et une grasse plus appétissante, qui, au toucher, tombe en morceaux comme un champignon.

Le chœur des ombres antiques finit par reconnaître Méphistophélès pour un fils de sorcière, fille elle-même de sibylle, et Méphistophélès, humilié, se met à railler l’antiquité comme le temps présent. Il quitte enfin le séjour des ombres et retourne prendre pied sur la matière, formulée par un roc nommé Oréas, qui se prévaut de sa qualité pour mépriser les rêves des poëtes et les fantômes des âges évanouis.


  1. Voyez page 151.
  2. Voyez pages 84 et suiv.
  3. Voyez page 99.