Femmes et gosses héroïques/03

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MOTS DE GUERRE DES GOSSES


Comme celle de leurs mamans, de leurs grandes sœurs, la mentalité des petits est guerrière. Mars inspire leurs jeux, leurs gestes, leurs actes. Dans leur premier contact avec la vie passe un éclair belliqueux. Écoutez-les :

Mlle Lili et M. Nono (dix-huit ans à eux deux) échangent ces répliques au square de la Trinité :

— Dis, Lili, jouons au petit mari. On se donnera le bras ; on fera des visites à chaque fauteuil.

Aussi gravement que pourrait parler Mme sa mère, Lili gémit :

— Impossible, j’ai la migraine.

— Tu ne l’aurais pas si c’était mon cousin Albert, gronde jalousement le garçonnet.

— Naturellement… Albert est boy scout.

M. Bob, dix ans, reçoit un visiteur au salon.

— Maman vous prie de l’attendre un instant. Je vais rester avec vous d’ailleurs… Mais j’aurais dû commencer par vous demander des nouvelles de votre santé.

— Merci, Bob, elle est excellente.

— Et madame ?

— Je la crois bien portante… Je la crois ; car elle n’est pas à Paris.

Alors, Bob, d’un air entendu :

— Je comprends, elle est mobilisée.

Autre mot du même à un sexagénaire qui s’est astreint au pénible service des gares d’évacuation :

— Alors, vous voyez des Prussiens ?

— Blessés ou prisonniers, mon petit ami. C’est en ces seules qualités qu’ils viennent aux gares d’Aubervilliers et de Noisy-le-Sec…

— Je vois, je vois, interrompt Bob, vous faites la guerre de la petite banlieue ; papa a plus de chance, il fait la guerre à la vraie campagne.

Un groupe d’enfants, boulevard du Montparnasse. Je perçois ces deux phrases au passage :

— À quoi jouons-nous ? Tu as le drapeau ?

— Oui, mais pour le saluer… pas pour jouer.

Avenue des Gobelins, un soldat blessé s’est assis sur un banc. Il fait signe à un apprenti qui le considère avec intérêt.

— Petit, veux-tu aller me prendre du tabac en face. Voilà dix sous.

Le gamin prend la pièce, disparaît à l’intérieur du débit, revient en courant et remet au fantassin le paquet de caporal demandé.

— Mais tu me rapportes les dix sous avec ?

— Je vais te dire. Dans les tranchées d’Argonne, mon père a reçu un paquet de perlot d’une petite gonzesse inconnue… eh ben, c’paquet, j’te l’rends à toi, tu veux bien ?

Julot, jeune chasseur de la maison, m’apporte une lettre dont j’extrais ces lignes lapidaires :

Tous les journalistes, dont le métier se résume à exciter les Français contre les Allemands, sont bien à l’abri pour continuer leur néfaste besogne.

Il existe donc un homme qui croit que les Français ont besoin d’être excités… ; un homme qui ignore sans doute les crimes teutons de Louvain, Malines, Reims, Arras, etc., etc. C’est un phénomène, un mouton à cinq pattes. Ça n’est jamais bien joli les phénomènes. Cette fois, l’anonyme, dans son horreur de la signature, préfère se déclarer :

Un embusqué, qui n’est pas sur le front, mais qui ne se charge pas d’y envoyer les autres, et ne fait pas de patriotisme dans un bureau bien chauffé.

Ni là, ni ailleurs, j’en suis certain.

Mais Julot m’honore de son amitié. Il a lu par-dessus mon épaule.

— Ne vous bilez pas, me conseille-t-il. Le client s’est trompé d’adresse. Son papier, c’est pour lire entre Boches.

Dans une ferme, près d’Arras, un sergent lit cet ordre à des soldats d’infanterie :

Arrêter les enfants isolés. Les Allemands les contraignent à espionner à leur profit, sous la menace de fusiller les parents.

Il s’interrompt, un des auditeurs a bondi par une brèche du mur. Il reparaît, traînant un petit paysan qui se débat. Le sous-officier commande

— Enfermez-le à la cave.

— Non, non, supplie le gars. Si je ne reviens pas, ils tueront la mère, et je n’ai qu’elle.

La maman ! Une émotion étreint les soldats. Le sergent les consulte du regard, et d’une voix quelque peu tremblante :

— Pour ta mère, va-t’en… ; si tu trahis, tant pis pour nous.

Mais le gamin secoue la tête avec énergie.

— Je dirai que je n’ai vu personne, je vous le jure. S’ils fusillent la mé, on sera ensemble pour finir.

Deux bambines sortent d’un lycée de jeunes filles. On leur a fait un cours sur l’amour de la patrie.

— Voyons, dit l’une avec une gravité presque pédagogique, si tu étais Allemande, qu’est-ce que tu ferais ?

L’autre riposte, rageuse :

— Eh toi, si t’étais crocodile ?