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Femmes slaves (RDDM)/Le Banc vivant

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Femmes slaves (RDDM)
Revue des Deux Mondes, 3e périodetome 93 (p. 934-942).
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II.
LE BANC VIVANT (LA GALICIE)

Lorsque la jeune fille du paysan Olechno entra comme bonne d’enfans chez Mme Zénobie Michalowska, à Malichow, personne ne fit attention à cette villageoise qui se présentait, les yeux timidement baissés, vêtue d’une chemise de toile grossière et d’une jupe toute rapiécée, la chevelure mal peignée, en broussaille. Mais, le jour qu’elle se montra sous le joli costume que sa maîtresse lui avait tout de suite fait confectionner, d’après son goût et d’étoffes assez coûteuses, à la mode des belles villageoises galiciennes, la gentille Matrina attira tous les regards. Avec sa taille svelte et souple, ses bottes de maroquin jaune, son jupon de percale chamarrée, son corsage rouge, sa pelisse de peau d’agneau brodée, sa chemise fine et blanche, bouffant gracieusement sous la fourrure noire, et ses longues tresses sombres qui se balançaient avec coquetterie jusque sur ses hanches rondes, la jeune paysanne avait une désinvolture pleine de charme et de voluptés asiatiques. Sur sa figure, éblouissante de fraicheur, l’air timide et craintif faisait place, de plus en plus, à une aimable assurance ; et deux semaines ne s’étaient pas écoulées qu’elle portait la tête fièrement, comme une princesse, et que ses yeux noirs et étincelans semblaient n’avoir été créés que pour ordonner et menacer.

Bientôt, tous les cœurs mâles à Maluchiw brûlèrent pour la belle Matrina. Le cocher et le cosaque rivalisaient avec le valet de chambre. Le secrétaire du seigneur prit feu à son tour, et l’incendie finit par gagner jusqu’au mandatar (administrateur), le noblement né M. Boguslav Michalowski, lequel ne put résister au besoin de déposer ses hommages aux pieds de cette beauté superbe.

Dans l’Orient slave, ces petits romans intimes ne sont pas rares, de même que dans les pays aux contes bleus de l’Orient mahométan. Une simple juive, la belle Esterka, ne fit-elle pas, un jour, de la tête sacrée de Casimir, roi de Pologne, un escabeau pour ses pieds ? Plus d’une Vénus rustique a ainsi transformé son noble et fier seigneur en un aveugle esclave de ses caprices de sultane. C’est de la même façon que la belle fille d’un paysan de Zloczow devint comtesse Komareizka.

M. le mandatar était un homme dans la fleur de l’âge, possédant un cœur très aimant, que son épouse acariâtre et impérieuse n’avait jamais pu captiver entièrement. Il y avait toujours place dans ce cœur hospitalier, pour quelque beauté à la recherche de l’âme sœur. Ce fut d’abord une charmante propriétaire des environs qui l’occupa, ensuite la femme d’un cabaretier juif, laquelle fut remplacée par une institutrice suisse. Le trône réservé était encore une fois vacant, et la belle Matrina semblait avoir été créée tout exprès pour y monter.

M. Michalowski ne tarda pas à constater qu’il avait de nombreux concurrens et qu’il devait se hâter, s’il ne voulait pas être battu dans cette chasse à courre amoureuse par son secrétaire ou par son cosaque. Il résolut donc de se déclarer à la belle sans plus tarder. Sachant, par expérience, que les petits cadeaux n’ont pas moins d’influence en amour qu’en amitié, il se fit conduire à la ville voisine, d’où il revint avec des coraux, un foulard en soie bigarrée, et une paire de boucles d’oreilles en argent. Au moment où il rentra armé de ces moyens de séduction, un heureux hasard voulut que Mme Michalowska fut sortie en visite dans un château du voisinage. Il se glissa, comme un voleur, dans la chambre retirée où Matrina, assise sur un divan très bas, était en train de jouer avec le petit enfant, et il commença sa cour en lui offrant le foulard qui se mit à chatoyer de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. La friponne comprit tout de suite de quoi il s’agissait, et ne répondit qu’en montrant ses dents blanches, d’un air rusé. Le mandatar lui adressa force complimens sur sa bonne mine, sur sa chevelure admirable, et les boucles d’oreilles apparurent. Matrina rougit de joie, et ne fit aucun mouvement quand son maître voulut les lui attacher de sa propre main. De plus en plus épris, le séducteur montra les coraux rutilans. Matrina paraissait vaincue. Elle obéit, sans hésitation, ouvrant elle-même sa pelisse, et se laissa passer au cou le riche collier.

— Oh ! que tu es belle ! murmura Michalowski, en faisant tous les signes de la plus vive admiration. Comme Eve, tu as été créée pour séduire un homme, et en être follement aimée. Cet homme, belle Matrina, c’est moi !

Complètement subjugué, et ne pouvant plus résister, il enlaça de son bras la jeune Eve rusée, qui n’essaya que faiblement de se dégager. Il la serrait, maintenant, plus fort contre sa poitrine, et couvrait sa nuque d’ardens baisers. Elle pensa ne pas trop lui manquer de respect en le repoussant, d’un très léger coup de coude. Mais, le mandatar multipliant ses caresses, et menaçant de pousser un peu loin ses audaces, elle se décida à crier au secours.

Au même instant, Mme Zénobia apparut à l’entrée de la chambre. Le diable, ayant peut-être à se venger du trop heureux mandatar, s’en était mêlé ; Mme Michalowska avait manqué sa visite, et était rentrée beaucoup plus tôt qu’elle n’aurait dû. Comprenant aussitôt la situation, elle se précipita sur son mari avec la fureur d’une tigresse. Mais celui-ci n’avait pas un instant perdu son sang-froid.

— Ne dis pas non ! cria-t-il sur le ton d’un juge sévère, à la pauvre fille effrayée : conviens que tu as pris l’argent, que c’est toi qui es la voleuse ! — Quoi ! dit Zénobia, avec un peu de méfiance, Matrina aurait volé ?

— J’en suis certain, je l’ai prise sur le fait.

— Ne le croyez pas, madame, je suis innocente ; c’est monsieur qui a,.. c’est monsieur qui voulait… balbutiait la malheureuse.

— Te punir, oui, certainement, interrompit le mandatar.

— Alors, c’est mon affaire, s’écria Mme Michalowska ; où est mon kantchouk ?

Tandis qu’elle se tournait vers l’endroit où était appendu l’instrument de sa souveraineté, à un clou, tout à côté du bénitier, Matrina lança un si vigoureux coup de poing au mandatar qu’il recula de plusieurs pas en chancelant. Puis, elle ouvrit brusquement la fenêtre, la franchit d’un bond, sauta sur le cheval de sa maîtresse, que le cosaque promenait dans la cour, et partit au galop.

Stupéfaits, tous la regardaient faire sans songer à l’arrêter. Quand ils furent un peu remis de leur étonnement et qu’ils s’apprêtèrent à la poursuivre, Matrina avait disparu.

Sans s’arrêter un seul moment, sans regarder derrière elle, elle avait traversé le village, plus la plaine et avait atteint la forêt. Maintenant, elle suivait, avec la même vitesse, un étroit sentier au milieu de hautes herbes, avec l’intention de gagner les montagnes.

Une mortelle angoisse s’était emparée d’elle ; faussement accusée d’abord, elle se jugeait vraiment coupable à présent, puisqu’elle avait enlevé le cheval de Mme Michalowska.

Elle parvint heureusement jusqu’aux sommets boisés et continua sa route au pas, par un sentier bordé de roches granitiques, dont les parois à pic s’élevaient à des hauteurs vertigineuses. Au flanc de ces rochers couraient de sombres ravins au fond desquels des torrens dégringolaient, on mugissant, de cascades en cascades et d’où s’élevait continuellement une poussière d’eau dont les gouttelettes s’irisaient de mille nuances sous les rayons du soleil.

Matrina monta ainsi toujours plus haut, jusqu’à ce qu’elle atteignit la cime sauvage et protectrice des Carpathes. Là, elle commença à respirer plus librement.

Où allait-elle ? Elle n’aurait pu le dire. Elle savait seulement que, jusqu’à ce jour, nul gendarme n’avait osé pénétrer dans ces régions ; que là étaient donc la sécurité et la liberté.

Aussi, Matrina fut-elle saisie d’étonnement lorsqu’on tournant l’angle saillant d’une roche, elle aperçut soudain un jeune homme dans le costume national des montagnards belliqueux, étendu sur la pente couverte d’une herbe maigre et de plus rabougris, son long fusil entre les bras. Il se redressa vivement, et tous deux se regardèrent avec stupéfaction.

— Qui es-tu ? demanda le jeune homme.

— Et toi ? répliqua Matrina sans s’émouvoir, et en arrêtant son cheval.

— Je suis Methud Jerdasb, répondit le jeune montagnard avec hauteur. Mon nom est connu et redouté partout. Cent vigoureux haydamaks (brigands) obéissent à mes ordres.

— Moi, dit Matrina d’un air astucieux, je ne suis qu’une pauvre fille, heureuse de te rencontrer, si tu veux bien lui accorder aide et protection.

Puis, elle lui raconta en quelques mots ce qui lui était arrivé.

— Alors, reste avec nous, s’écria Methud, nous te respecterons et t’honorerons comme notre reine.

Matrina prit tout de suite une résolution. Elle n’avait pas le choix. Les deux jeunes gens se tendirent la main, et se remirent en route de compagnie.

À l’entrée de la nuit, ils se trouvèrent au bord d’une petite clairière ; un grand feu y flambait et une vingtaine d’hommes, armés jusqu’aux dents, campaient tout autour. L’un d’eux se leva brusquement et vint à la rencontre de Methud. C’était son frère, et il s’appelait Symphorian. Ces deux hommes commandaient la troupe. Ils échangèrent quelques mots, puis ils brandirent en même temps leurs topors (une sorte de hache, arme des haydamaks). Matrina comprit qu’une lutte à outrance allait s’engager, et elle crut devoir intervenir. — Qu’allez-vous faire ? s’écria-t-elle. Vous êtes donc fous ?

— Elle est à moi, dit Methud d’un air de défi.

— Il me faut cette belle proie ! répliqua Symphorian du même air provocateur.

— Ni à l’un, ni à l’autre, tant que mon cœur sera libre ! dit Matrina avec calme. Que l’un de vous s’efforce de le gagner ; je suivrai chez le pope celui qui triomphera.

— C’est bien ! firent les deux frères en même temps.

— Il n’est pas bon, dit la jeune fille debout entre les deux hommes, que deux têtes décident et que deux voix commandent. Mais je connais un moyen de vous mettre d’accord, c’est de vous soumettre à mes ordres. Le voulez-vous ? Voulez-vous me jurer obéissance ?

— Pourquoi non ? dit Methud en souriant, il est plus agréable d’obéir à une belle femme qu’à un homme.

— Eh bien ! soit. J’aime autant cela, ajouta Symphorian. Tu seras donc notre reine. Au son strident et sinistre du trombite (cor des Carpathes), toute la bande sauvage accourut se rallier autour de ses chefs. Puis, à la suite d’un bref conseil, tous ces hommes, habitués à une obéissance aveugle, reconnurent pour leur reine et chef suprême la belle et rusée Matrina, et lui offrirent leurs hommages avec enthousiasme.


C’était par une belle matinée, peu de temps après la fuite de Matrina. Le mandatar, une serviette nouée autour du cou, la figure badigeonnée d’un savon mousseux, parfumé, était assis devant une glace, en train de se faire la barbe. Tout à coup il entendit une voix féminine l’appeler par son nom. Croyant reconnaître la voix de sa femme, il se leva, ouvrit la fenêtre et regarda dans la cour. Il n’eut pas plus tôt mis la tête dehors qu’il se sentit le cou pris par un nœud coulant que venait de lui jeter, à la manière des Cosaques, une belle jeune femme, vêtue d’une pelisse de peau d’agneau brodée, chaussée de bottes de maroquin et montée à cheval comme un homme. C’était la fugitive Matrina, qui se disposait à repartir en entraînant sa prise après elle. Pour ne pas être tout de suite étranglé, le pauvre mandatar dut sauter immédiatement par la fenêtre, tel qu’il se trouvait, la serviette au cou, et suivre le cheval de Matrina, qui s’éloigna au grand trot.

Tout cela avait été l’affaire d’un instant. Avant que Michalowski eût pu se remettre un peu de son saisissement, ils étaient déjà hors du village. Personne au château ne s’était aperçu de cet enlèvement grotesque. La première personne qui en fut informée, ce fut Mme Michalowska à qui des paysans vinrent dire : « Nous venons de voir Matrina passant à cheval, au grand trot, et monsieur le mandatar courant après elle comme un possédé. »

Zénobia, qui rentrait de promenade, s’arrêta et fit tourner bride à son cheval. Elle crut d’abord que son mari était devenu fou ; mais un gamin dit tout haut en riant : « Elle l’emmène au bout d’une corde comme un petit veau. » Mme Michalowska comprit alors ce qui venait de se passer ; mais quand elle songea à expédier ses domestiques à la poursuite de Matrina, il était trop tard ; celle-ci avait disparu avec son prisonnier dans la forêt ; là, elle approchait du refuge dont elle s’était fait un petit royaume. L’audacieuse amazone, se jugeant maintenant en sûreté, mit sa monture au pas. Ce fut alors seulement qu’elle vit d’une manière bien nette dans quel état ridicule l’infortuné mandatar l’avait suivie malgré lui, et elle éclata de rire follement.

— Matrina ! supplia le malheureux, que veux-tu faire de moi ? Est-ce que tu voudrais me tuer ? Je t’en conjure, épargne ma vie, je te donnerai de l’argent, beaucoup d’argent, tout ce qu’il te plaira de me demander.

Il tenait toujours son rasoir à la main ; son attitude était à la fois si piteuse et si comique que Matrina partit d’un nouvel éclat de rire.

— Allons ! dit-elle, jette ce rasoir. Michalowski obéit.

Dès qu’ils furent arrivés au camp des brigands, Michalowski, tremblant de peur, se jeta à genoux aux pieds de Matrina, et lui demanda grâce de nouveau.

— Je ne veux pas te faire mourir, dit-elle avec un sourire railleur ; mais je te punirai comme tu le mérites, faux amoureux, lâche que tu es ! Je ne veux pas te traiter en homme, mais en brute, comme il te convient. Pis que cela, je ne veux voir en toi qu’un vil objet, dont je me servirai selon mon bon plaisir.

— Eh bien ! punis-moi, s’écria Michalowski, je l’ai mérité ; mais. je t’en supplie encore, fais-moi grâce de la vie !

Matrina lui enleva le nœud coulant.

— Maintenant, dit-elle, n’oublie pas une chose : c’est que, si tu tentes seulement de t’enfuir, je te ferai pendre sans pitié à la première branche.


Michalowski était donc condamné à vivre parmi les brigands. Chaque fois qu’ils changeaient de campement, c’était lui que Matrina chargeait de porter les bagages. Elle le faisait trotter devant elle, comme une bête de somme, l’appelant son âne et le traitant comme tel, à coups de Kantchouk. Quand ils faisaient halte, Michalowski se mettait à quatre pattes, et Matrina s’asseyait sur son dos comme sur un divan. Quand elle avait besoin de s’asseoir, elle n’avait qu’à dire : « Où est mon banc ? » Et, aussitôt, le pauvre mandatar accourait s’offrir à Matrina avec le même empressement qu’il lui aurait approché un fauteuil.

Il arrivait souvent que les paysans venaient solliciter la protection et l’assistance des haydamaks contre leurs tyrans, contre les nobles, leurs mandatars, contre des prêtres ou des juifs trop avides. Matrina, pour écouter leurs plaintes, et rendre en quelque sorte la justice, s’asseyait sur le mandatar recouvert d’une peau d’ours, et se servait de son dos comme d’un trône.

Lorsque les brigands annonçaient leur visite à un village voisin des Carpathes, personne ne songeait à leur faire mauvais accueil, bien au contraire. Tout était préparé à l’avance pour recevoir le mieux possible ces hôtes quelquefois utiles, toujours redoutés. Les tables étaient chargées de victuailles, l’eau-de-vie coulait à flots, et les musiciens juifs, qui sont les tziganes de la Galicie, taisaient tourner les haydamaks avec les belles filles du village, aux rythmes mélancoliques de la kolomeïka, tandis que Matrina contemplait ces fêtes joyeuses en trônant majestueusement sur son banc vivant, recouvert de sa peau d’ours. De temps en temps, elle le touchait légèrement de son talon.

— Eh bien ! ajoutait-elle, tu es toujours amoureux de moi ?

Un jour, un petit homme à la barbe rousse, vêtu d’un kaftan vert clair et crasseux, vint trouver les haydamaks, et remit à Matrina une lettre de la part de la très noblement née Mme Zénobia Michalowska.

Malheureusement, personne n’était capable de déchiffrer la missive, ni aucun des haydamaks, ni Matrina, ni le messager vert clair. Il fallut avoir recours au mandatar.

— Ma femme te demande ma liberté, dit-il après avoir parcouru la lettre, et elle est prête à te payer une rançon de cent ducats.

Matrina éclata de rire.

— Dis à Mme Michalowska, fit-elle, que son gredin de mari ne vaut pas tant que cela, et que je suis prête à le lui rendre, à une condition pourtant, c’est qu’elle viendra le chercher elle-même.

Dès le lendemain. Mme Zénobia arriva à cheval au camp des brigands, accompagnée d’un guide. Matrina la reçut assise sur son banc vivant, recouvert de sa peau d’ours.

— Voici l’argent, dit Mme Michalowska en le déposant sur les genoux de Matrina ; maintenant, rends-moi mon mari.

— Je te le rendrai tout à l’heure, mais je veux que tu saches auparavant ce qu’est ce mari, qui m’a lâchement calomniée après avoir essayé de me corrompre. Il faut que tu saches aussi de quelle façon je me suis vengée.

— Je t’en prie, tais-toi ! fit une voix qui semblait sortir des profondeurs de la terre.

— J’étais une honnête fille. Ton mari, ce lâche corrupteur de femmes, m’a accusée de l’avoir volé ; c’est faux ; je n’ai jamais rien dérobé, pas même un ruban.

— Pour l’amour de Dieu ! tais-toi ! implora de nouveau la voix souterraine.

— Le jour que tu le surpris avec moi, il venait de me faire une déclaration d’amour. Pour commencer, il m’avait offert plusieurs jolis cadeaux, un foulard de soie, un collier de coraux et des boucles d’oreilles en argent. Je ne pensais nullement à mal ; je ne compris mon imprudence d’avoir accepté ces choses que lorsque je vis M. le mandatar hors de lui, fou et prêt à me manquer tout à fait de respect ; alors, je criai au secours, et, au même instant, tu apparus à l’entrée de la chambre. Tu sais le reste. Pour faire tomber ta colère, il m’accusa de l’avoir volé, et tu l’as cru bêtement. Il faut que tu sois bien naïve et bien aveugle !

— Seigneur Jésus ! Marie ! Joseph ! protégez-moi ! fit plaintivement la voix de l’abîme.

— Quelle est cette voix ? demanda Zénobia.

— Cette voix, c’est celle de mon ancien maître, de ton mari qui, depuis qu’il est ici, me sert tour à tour de baudet et de divan.

Tout en parlant, Matrina s’était levée brusquement, avait fait sauter la peau d’ours, et Michalowski apparut, dans sa posture ordinaire, confondu, atterré, aux yeux de sa femme, humiliée et pâle de colère.

— Voilà du joli ! dit-elle. Eh bien ! maintenant que je te connais, je vais te traiter comme tu le mérites.

— Je t’en prie, Zénobia…

— Allons ! partons, traître ! vieux don Juan ! Et puisqu’il te va si bien de faire l’âne, prépare-toi ; désormais, tu seras aussi ma bête de somme, à moi !

Tout honteux, la tête basse, le mandatar se mit en route aux côtés de sa femme, longtemps poursuivi par les moqueries et les éclats de rire de Matrina.


L. DE SACHER-MASOCH.