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Festons et astragales/À Pradier

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Festons et astragalesAlphonse Lemerre, éditeur (p. 50-52).

À Pradier


 





I

Pradier, ta tombe est close, et la foule écoulée
A quitté le gazon des morts silencieux ;
La muse maintenant de sa douleur voilée,
Va commencer pour toi l’hymne religieux !

D’autres ont mis leur nom sur la strophe légère,
D’autres ont la couleur, ou la note au son pur,
Mais ta pensée, ô maître, est de bronze ou de pierre,
Et, comme un corps vivant, jette son ombre au mur.

Le bloc âpre et rugueux, sous ta main souveraine,
Ondulait comme un dos de léopard dompté ;
Et la forme, à ta voix, touchant le socle à peine,
S’élançait dans sa grâce et sa virginité.


Quand les marteaux sonnaient en cadence rapide,
Quand l’atelier vivait, fourmillant et joyeux,
Et que, couvrant les murs de sa neige solide,
La poussière du marbre étincelait aux yeux,

C’était ton heure à toi ! ta passion ! ta vie !
À ton front élargi le sang battait plus fort,
Et ton âme flottait, dans l’idéal ravie,
Comme un vaisseau qui chante en s’éloignant du port.

Tu t’exilais du monde au milieu des déesses,
Chœur immobile et blanc qui souriait toujours,
Bacchantes au sein nu, Dianes chasseresses,
Et nymphes dans le bain tordant leurs cheveux lourds.

La beauté qui périt, le sentiment qui passe,
S’arrêtaient dans ton œuvre immortels, radieux ;…
Car tu sors, ô Pradier ! de cette forte race
Qui peupla le ciel vide et nous tailla des dieux !


II

Amis, ne pleurons pas ! au pays bleu des âmes,
Il est, il est peut-être un asile écarté
Où les maîtres divins qu’ici-bas nous aimâmes
Vivent pleins de jeunesse et de sérénité.


Leur front calme est orné de guirlandes fleuries,
Le soleil de l’idée inonde leur regard.
Ils suivent lentement de longues galeries,
Et vont causant entre eux, de la forme et de l’art.

Sculpteurs, musiciens, et peintres et poètes,
Ils sont là tous, rêvant au passé glorieux ;
L’œuvre de leur génie a peuplé ces retraites,
Et leurs créations s’agitent autour d’eux.

Polyclète y sourit près de Junon la belle ;
À tes pieds, ô Vénus ! Cléomène est assis ;
Le satyre, échappé des mains de Praxitèle,
Ouvre sa bouche avide aux raisins de Zeuxis ;

Stasicrate, en sueur, sculpte au loin sa montagne,
Miron suit, dans les prés, ses génisses d’airain,
Et le vieil Amphion, chantant par la campagne,
Fait danser les rochers sur le mode thébain.

C’est là qu’il est monté parmi les statuaires ;
Il habite un beau temple, aux murs étincelants,
Et, timides encor, près des déesses fières,
Nissia, puis Sapho, s’avancent à pas lents.

Entrez !… vous qui mêlez aux lignes solennelles
Les langueurs du contour et le pli gracieux,
Filles des temps nouveaux, vous êtes immortelles,
À côté des Vénus, Pradier vous place aux cieux !