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Feuillets épars/La Croix

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Imprimerie Bénard (p. 9--).


LA CROIX


À M. et Mme S. M.


Lundi 11 octobre 19…

Ce matin, grand vent…

L’ouragan siffle par les rues désertes. Il fait grincer les vieilles enseignes. Il va, rapide, ferme les portes, ouvre les volets fermés… Et toujours ce long cri d’angoisse de la bise qui passe, tourbillonne, monte, puis arrache une tuile au toit rouge. Une pluie fine me fouette le visage, me glace. J’entends sonner mon pas aux dalles du trottoir et ce bruit répété en un lointain écho me fait peur en sa solitude. Le ciel gris m’inquiète et je songe aux marins qui vont partir…

Enfin, voici le petit port de pêche ! Une plaintive houle l’envahit et clapote à mes pieds. Les pêcheurs réunis interrogent les eaux. Je m’approche de leur groupe… leurs rudes faces ont ce matin je ne sais quoi d’hésitant et d’inquiet.

Tous ne partiront pas, car la mer est mauvaise. Et je ne vois qu’une seule barque appareiller.

Bientôt la marée sera haute…

Les cordages qui glissent aux gorges des poulies mêlent leur sifflement au craquement des mâts. Les voiles montent, lentes, se déplient et s’ouvrent enfin.

Justement je connais le pêcheur qui va partir. Il est là sur la rive et commande la manœuvre. C’est un fort gaillard. Une sorte d’Hercule aux rudes traits, aux rides profondes et creusées par l’effort. Une barbe grise encadre son mâle visage à la façon hollandaise.

Je l’aborde et nous causons.

— Vous n’avez donc pas peur de partir aujourd’hui ?

— Bah ! me dit-il en souriant, je m’en suis tiré tant de fois…

— Mais vos camarades préfèrent rester.

— C’est vrai. Mais que répondre aux enfants qui vous demandent leur pain quand l’armoire est vide ? Et puis… Et puis, ce n’est pas une tempête. Quoi ! pour un peu de vent je resterais ici à ne rien faire ? Je verrais ma barque se balancer sans cesse ? Quoi ? j’entendrais les amarres faire sonner leurs anneaux ? Non ! Non ! Si je ne partais pas j’en aurais du remords. D’ailleurs, la mer me connaît et je connais la mer… depuis vingt-cinq ans que nous nous fréquentons.

Tranquillement il se met à rire, découvrant une rangée de dents noircies par le tabac, puis il continue à envoyer dans l’air de grosses bouffées bleues que le vent disperse. Je le contemple sans rien dire. J’admire ce courage qui le pousse vers le danger, vers la mort peut-être… mais il y va, car c’est son devoir et ses enfants ont faim.

Sa barque est prête. Elle n’attend plus que la marée haute. On dénoue les amarres et quatre forts marins, s’attelant à la dernière, tirent le bateau vers le chenal. Le bruit rythmé de leurs sabots heurtant la pierre met un peu de variété aux lugubres pleurs de la mer et du vent. Je suis des yeux ceux qui s’en vont. Le patron me fait un signe d’adieu de sa lourde main.

Tout à coup le mousse se met à grimper le long des cordages. Étonné, je le regarde… Il a bientôt dépassé la dernière échelle et, se cramponnant à l’extrémité du grand mât, il redresse la petite croix hissée là-haut et qui allait tomber. Puis, leste, il redescend à la manœuvre qui l’attend sur le pont. Les hommes, un instant, ont cessé leurs rudes travaux. Silencieux, ils ont regardé faire cet enfant, puis, sans un mot, ils se sont remis à la tâche… et tout cela m’a vivement ému.

Voici les estacades. Les voiles s’arrondissent sous le vent, la barque se penche et vogue là-bas vers l’horizon brumeux. On la voit escalader les hautes lames, puis disparaître dans un précipice creusé par elles, puis remonter encore. Rapide comme une mouette, elle avance et bientôt ses voiles sont comme des ailes tendues vers le lointain. Puis le brouillard, qui flotte sur les eaux, la dérobe à mes yeux.

Le vent souffle avec plus de rage encore, la mer se moutonne et l’on voit au large de grosses masses d’écume lancer vers le ciel comme un suprême affront. Les lames vont à l’assaut de la jetée. Elles se tordent, s’entrelacent et s’écroulent en un formidable fracas.

Un jour lugubre passe et fait place à la nuit plus horrible encore…

Je suis sorti. Immobile près du phare, j’écoute ce tonnerre né de l’Océan en rage. L’extrémité de la jetée est submergée. D’immenses paquets d’eau franchissent les parapets. Le falot rouge, allumé les soirs de tempête, clignote et met d’infernales lueurs à l’obscurité de la mer. La lumière blanche du phare éclaire les panaches des vagues. Près de moi, des sauveteurs attendent et leur silence anxieux me serre la gorge. Ces civières alignées pour ceux que la mer rendra peut-être, cette barque prête à arracher à la mort un pauvre matelot, ont je ne sais quoi de glacial qui me fait frissonner.

Lentement je retourne sous la pluie. Et je songe aux malheureux cramponnés à quelque épave et prolongeant ainsi leur terrible agonie… et je rêve surtout à ceux que j’ai vus partir le matin : au patron, au mousse, à cette petite croix qu’ils emportaient pour la regarder aux moments de détresse. Où sont-ils maintenant ? Sont-ils déjà des cadavres livides qui vont, flottant, heurter de leur tête lourde le sable des bas-fonds ? Et toute la nuit d’affreux cauchemars me hantent…

Ah ! que c’est triste le cri des eaux dans l’obscurité !


Mardi 12 octobre 19…

La tempête gronde toujours.

Un ciel obscur met comme un dais de deuil à la grande glauque. Ici, tout près de la digue, les vagues bouillonnent. Un fin embrun flotte par-dessus les eaux, et les tourbillons de sable, que le vent soulève, m’étouffent.

C’est la grande colère de l’élément qui s’achève. On voit à l’horizon les flots se mêler aux nuages… Pas une voile… pas un peu de fumée qui nous dise qu’il y a là des gens qui passent et qui peut-être ont besoin de nous… La pluie fine et énervante, à la fin, n’a pas cessé. On a cette sensation que plus jamais ces nuages ne se fondront, que plus jamais l’on ne verra l’azur. Tout semble noir et gris. Rien de réconfortant dans ce paysage funèbre.

Des groupes de marins se forment La fumée de leurs pipes m’arrive. Devant cette grande fureur, ils restent muets. La pluie fouette leurs faces brunes.

— Eh bien, pas de nouvelles du Godsgoedheid qui est parti hier ?

Celui que j’interroge hoche la tête et répond avec un soupir :

— Oh ! ceux-là…

Sa main a un geste vague qui me laisse peu d’espoir.

— Quand devaient-ils rentrer ?

— Maintenant, avec la marée montante.

— Alors, vous croyez…

Je n’ose pas achever ma phrase, je n’ose pas prononcer l’horrible chose.

— Oui, monsieur ; jamais plus ils ne reviendront vivants !

— C’est effroyable ! Et leurs femmes ? Et leurs petits, que vont-ils faire ?

— Les femmes feront ce que les autres veuves font : travailler et pleurer beaucoup. Quant aux enfants, dès qu’ils en auront l’âge, ils s’en iront comme leurs pères, comme leurs frères !

Je m’éloigne pensif. Pauvres marins que la mort ravit une nuit de tempête !

Et pourtant, en moi-même, je ne veux pas désespérer de les revoir ! Peut-être le gros temps les retient-il au large ? Peut-être rentreront-ils demain ? Je revois ce départ matinal, ce patron gouailleur malgré le danger, ce mousse et cette petite croix grossièrement taillée.

Et la journée se passe en une vaine attente. Le soir, je vais écouter les propos des pêcheurs dans un vieux cabaret flamand où les buveurs devisent des choses de la pêche. L’on parle du Godsgoedheid qui n’est pas encore revenu, l’on parle des femmes que la crainte affole.

— La tempête va se calmer, me dit mon voisin. Le vent changera sûrement cette nuit et, demain, je crois qu’il fera beau. S’ils ont pu tenir bon pendant la bourrasque, rien n’est encore perdu.

Et je reprends espoir…

La salle est bleue de fumée. Une vieille lampe éclaire mal l’assemblée. Je vois pourtant, cloués au mur, des calendriers aux images naïves, un portrait inhabile de notre roi défunt, et là-bas, au-dessus du comptoir, une madone nous tend les bras du haut de sa niche. Les pêcheurs parlent haut. Sous la lampe, des joueurs semblent absorbés, parfois une discussion éclate, l’on frappe sur la table, puis le calme renaît…

Quand je sors, il me semble que la rafale passe moins vite par les rues et que les hurlements du large se sont presque tus…


Mercredi 13 octobre 19…

Quel étonnement, à mon réveil, de voir le soleil inonder ma chambre ! Ce n’est pas un soleil d’automne, jaloux d’un sourire, non, c’est un gai soleil de printemps !

Dehors, il flotte dans l’air comme un souffle de joie, on voudrait chanter… Plus de vent, plus qu’une légère brise tiède qui vous caresse les joues. Un grand rayon me réchauffe le dos. Le ciel est tout bleu et de grandes mouettes passent et crient.

La mer vient mourir sur la plage comme un lac. Pas une vague. L’estacade, toute blanche, resplendit sous les feux du jour. Une bonne odeur marine emplit l’atmosphère. Elle vient du large en grosses bouffées.

Vite, courons au port prendre des nouvelles du Godsgoedheid. Je cherche vainement son nom sur chacune des poupes. Le port est plein de bruit. Tous vont s’en aller. L’on entend les poulies grincer sous l’effort des voiles. Les mâts craquent, les rames battent l’eau. L’on roule de gros tonneaux sur le rivage. L’on s’agite, l’on se prépare. Une à une, elles s’en vont les barques, tirées par des hommes jusque près de la mer.

Le port est bientôt vide.

Et le Godsgoedheid ?…

Hélas ! serait-ce donc vrai ? L’Océan aurait-il pris ces pêcheurs à leurs femmes ? cet enfant à sa mère ? Je n’ose y penser…

Lentement, comme à regret, je m’en vais, sans espoir…


Jeudi 14 octobre 19…

Ce matin, sur la plage, j’ai ramassé une petite croix de bois…

Ils sont morts !