Feuillets épars/Il y a longtemps de cela

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Imprimerie Bénard (p. 17-20).

IL Y A LONGTEMPS DE CELA


À M. et Mme J. Fro.

Nous étions là, quatre ou cinq, assemblés dans ce cabaret flamand. Au dehors, la tempête faisait rage et le vent passait en longues rafales.

On eût dit des gémissements venus du large. Pas une barque n’était partie…

Nous écoutions en silence devant nos grands pots de bière sûre. Moi, je songeais en regardant la madone qui, de sa niche, nous tendait les bras :

— Bougre de temps ! grommela Pierre.

Personne ne répondit. Je demandai :

— Avez-vous déjà fait naufrage ?

— Oui, monsieur, trois fois. La première, j’avais quatorze ans. Mes deux frères périrent, hein ! papa ?

Le père fit signe que oui. Pierre s’apprêtait à raconter ses malheurs, quand la porte s’ouvrit et une vieille entra avec le vent qui souleva le calendrier cloué au mur.

Cette femme, véritable ruine, cassée, se soutenait à peine sur un bâton noueux.

Misérablement vêtue, tout son être exprimait la souffrance et l’attente de la mort. Je l’avais déjà vue plusieurs fois se traînant sur la digue et fixant son œil terne sur l’horizon comme si elle pouvait voir encore…

Elle disparut dans la cuisine et revint bientôt avec un paquet. Lorsqu’elle fut sortie, le père frappa le fourneau de sa pipe contre la paume de sa main. Puis il but à grands traits et commença :

— Vous venez de voir cette vieille. Est-elle assez sale, repoussante ! Eh bien, lorsque j’avais dix-huit ans, cette femme était la plus jolie fille d’ici !

C’était en 1845 ; son père, riche patron, ambitionnait pour sa fille un beau parti. Oh ! ce n’était pas que les prétendants lui manquassent, mais ce vieil avare espérait-il un comte ou un marquis ? Netke n’avait pas attendu aussi longtemps le prince charmant. Elle aimait, elle adorait un pêcheur, Hans, oh ! pas bien riche, mais honnête, un de ces hommes comme la mer sait en faire. Lui avait voué à Netke un amour sans bornes.

Ici, tout le monde désirait leur bonheur.

Le père, hélas ! ne l’entendait pas ainsi, ce n’était pas ce qu’il avait rêvé.

Et le temps passait ainsi en cruelles déceptions pour nos deux amoureux. Netke dépérissait. Cela faisait peine à la voir passer, pâle et triste. Jamais on ne la voyait danser le dimanche et ses yeux semblaient vouloir pleurer toujours.

Un soir pourtant, Hans décida qu’il irait le lendemain demander la main de Netke à son père. Enfin, le rouge de l’espérance revint aux joues de la fille du patron. Cette nuit-là, elle fit les plus beaux rêves.

Hans, dès le matin, se rendit chez le riche capitaine. Celui-ci le reçut comme il recevait tout le monde, poli, mais froid.

— Ah ! te voilà, Hans. Viens-tu prendre un engagement ?

— Non, Monsieur, je…

— Viens-tu acheter un panier de soles ?

— Non, mais je…

— Allons ! Qu’as-tu ? Pourquoi pâlis-tu ?

— C’est que, Monsieur, je viens vous demander… oh ! très respectueusement… la main de Netke… votre fille.

— Ah ! Mais cela est fort bien ! Aurais-tu fait un héritage, par hasard ? Tu sais que, pour épouser ma fille, il faut avoir deux barques à soi !

— Hélas ! Monsieur, je ne suis qu’un pauvre matelot !

— As-tu tes barques, oui ou non ?

— Non !

— En ce cas, mon garçon, tu n’auras pas ma fille !

— Monsieur, je vous prie !

— En voilà assez, travaille, épargne, que sais-je, moi ! Achète deux barques et tu auras Netke !

Hans restait là, les bras ballants, les yeux pleins de larmes.

— Eh bien, qu’attends-tu ?

Hans sortit. Deux barques ! Autant lui demander le Pérou !

Le soir, il revit Netke. C’était fini ! Plus d’espoir ! Plus de beaux rêves !

Une semaine s’écoula.

Un beau soir, Hans vint au lieu de rendez-vous tout joyeux.

— Sauvés !… Sauvés !… s’écria-t-il, et il exhiba un journal.

Mais elle ne savait pas lire. Il lui expliqua qu’un armateur d’Ostende demandait des matelots pour partir dans les îles de l’Amérique du Sud chercher du guano. Le matelot serait très bien payé et aurait un pour cent dans la vente. Avec cet argent, il y aurait moyen d’acheter deux barques.

— Eh bien, Netke, comprends-tu ?… Je pars, je reviens, nous nous marions !

— Le voyage dure-t-il longtemps ?

— Mais, avec le chargement, cinq ou six mois !

— Oh ! que c’est long ! Mais, puisque le hasard nous envoie cette espérance, profitons-en ! Et dès demain pars à Ostende pour t’inscrire !


* * *


Le trois-mâts partit et les jours passèrent. Des jours et des jours firent des mois. Des mois et des mois firent des ans. Le père et la mère de Netke moururent. Elle resta orpheline, sans défense. On la vola, elle devint pauvre.

Cinq longues années elle attendit. Puis, comme on n’avait plus de nouvelles du voilier, elle fut comme une idiote, sans une parole, sans larmes.

Tous les jours, elle alla fixer ses yeux sur l’horizon…

Elle vécut et, à présent, rien n’a changé en elle. Elle attend toujours Hans, qui ne revient pas…

Le père se tut, le vent siffla. La mer sembla rire : « Attendre soixante-cinq ans ! »