Feuillets de l’album d’un jeune Rapin

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La Peau de tigre (recueil, partiellement original)Michel Lévy frères (p. 223-242).




FEUILLETS DE L’ALBUM D’UN JEUNE RAPIN




I

vocation


Je ne répéterai pas cette charge trop connue qui fait commencer ainsi la biographie d’un grand homme : « Il naquit à l’âge de trois ans, de parents pauvres mais malhonnêtes. » Je dois le jour (le leur rendrai-je ?) à des parents cossus mais bourgeois, qui m’ont infligé un nom de famille ridicule, auquel un parrain et une marraine, non moins stupides, ont ajouté un nom de baptême tout aussi désagréable. N’est-ce pas une chose absurde que d’être obligé de répondre à un certain assemblage de syllabes qui vous déplaisent ? Soyez donc un grand maître en vous appelant Lamerluche, Tartempion ou Gobillard ? À vingt ans, on devrait se choisir un nom selon son goût et sa vocation. On signerait (à la manière des femmes mariées, Anafesto (né Falempin), Florizel (né Barbochu), ainsi qu’on l’entendrait ; de cette façon, des gens noirs comme des Abyssins ne s’appelleraient pas Leblanc ,et ainsi de suite.

Mes père et mère, six semaines après que j’eus été sevré, prirent cette résolution commune à tous les parents de faire de moi un avocat, ou un médecin, ou un notaire. Ce dessein ne fit que se fortifier avec le temps. Il est évident que j’avais les plus belles dispositions pour l’un de ces trois états : j’étais bavard, je médicamentais les hannetons, et je ne cassais qu’au jour voulu les tirelires où je mettais mes sous ; ce qui faisait pressentir la faconde de l’avocat, la hardiesse anatomique du médecin, et la fidélité du notaire à garder les dépôts. En conséquence, on me mit au collège, où j’appris peu de latin et encore moins de grec ; il est vrai que j’y devins un parfait éleveur de vers à soie, et que mes cochons d’Inde dépassaient pour l’instruction et la grâce du maintien ceux du Savoyard le plus habile. Dès la troisième, ayant reconnu la vanité des études classiques, je m’adonnai au bel art de la natation, et j’acquis, après deux saisons de chair de poule et de coups de soleil, le grade éminent de caleçon rouge. Je piquais une tête sans faire jaillir une goutte d’eau ; je tirais la coupe marinière et la coupe sèche d’une façon très-brillante ; les maîtres de nage me faisaient l’honneur de m’admettre à leur payer des petits verres et des cigares ; je commençai même un poème didactique en quatre chants, en vers latins, intitulé : Ars natandi. Malheureusement, la nage est un art d’été ; et, l’hiver, pour me distraire des thèmes et des versions, j’illustrais de dessins h la plume les marges de mes cahiers et de mes livres ; je ne puis évaluer à moins de six cent mille le nombre de vers à copier que cette passion m’attira ; j’avais du premier coup atteint les hauteurs de l’art primitif ; j’étais byzantin, gothique, et même, j’en ai peur, un peu chinois : je mettais des yeux de face dans des têtes de profil ; je méprisais la perspective et je faisais des poules aussi grosses que des chevaux ; si mes compositions eussent été sculptées dans la pierre au lieu d’être griffonnées sur des chiffons de papier, nul doute que quelque savant ne leur eût trouvé les sens symboliques les plus curieux et les plus profonds. Je ne me rappelle pas sans plaisir une certaine chaumière avec une cheminée dont la fumée sortait en tire-bouchon, et trois peupliers pareils à des arêtes de sole frite, qui aujourd’hui obtiendraient le plus grand succès auprès des admirateurs de l’air naïf. À coup sûr, rien n’était moins maniéré. De là, je passai à de plus nobles exercices : je copiai les Quatre Saisons au crayon noir, et les Quatre Parties du monde au crayon rouge. Je faisais des hachures carrées, en losange, avec un point au milieu. Ce qui me donna beaucoup de peine dans les commencements, c’est de réserver le point lumineux au milieu de la prunelle ; enfin j’en vins à bout, et je pus offrir à mes parents, le jour de leur fête, un soldat romain qui, à quelque distance, pouvait produire reflet d’une gravure au pointillé ; la beauté du cadre les toucha, et je les vis près de s’attendrir ; mais mon père, après quelques minutes de rêverie profonde, au lieu de la phrase que j’attendais : Tu Marcellus eris ! me dit, avec un accent qui me sembla horriblement ironique : « Tu seras avocat ! »

Il me fit prendre des inscriptions de droit qui servirent à motiver mes sorties, et me permirent d’aller assez régulièrement dans un atelier de peinture. Mon père, ayant découvert mon affreuse conduite, me lança un gros regard de menace, et me dit ces foudroyantes paroles, qui retentissent encore à mon oreille comme les trompettes du jugement dernier : « Tu périras sur l’échafaud ! » C’est ainsi que se décida ma vocation.



II

d’après la bosse


Hélas ! voici bien longtemps que je reproduis à l’estompe le torse de Germanicus, le nez du Jupiter Olympien, et autres plâtras plus ou moins antiques : à la longue, la bosse et l’estompe engendrent la mélancolie ; les yeux blancs des dieux grecs n’ont pas grande expression ; la sauce est peu variée en elle-même. Si ce n’était l’idée de contrarier mes parents, qui me soutient, je quitterais à l’instant cet affreux métier! Cela n’est guère amusant, d’aller chercher des cerises à l’eau-de-vie, du tabac à fumer et des cervelas pour ces messieurs, et de s’entendre appeler toute la journée rapin et rat huppé !



III

d’après nature


La semaine prochaine, je peindrai d’après nature. Enfin j’ai une boite, un chevalet et des couleurs ! Comment prendrai-je ma palette, ronde ou carrée ? Carrée, c’est plus sévère, plus primitif, plus ingresque ; la palette d’Apelles devait être carrée ! Oh ! les belles vessies, pleines, fermes, luisantes ! avec quel plaisir vais-je donner dedans le coup d’épingle qui doit faire jaillir la couleur !… Aïe ! ouf ! quel mauvais augure ! le globule, trop fortement pressé entre les doigts, a éclaté comme une bombe, et m’a lancé à la figure une longue fusée jaune : il faudra que je me lave le nez avec du savon noir et de la cendre. Si j’étais supertitieux, je me ferais avocat. Je vais donc peindre, non plus d’après des gravats insipides, mais d’après la belle nature vivante ! Dieux ! si c’était une femme ! ô mon cœur, contiens-toi, réprime tes battements impétueux, ou je serai forcé de te faire cercler de fer comme le cœur du prince Henri. Ce n’est pas une femme ; au contraire, c’est un vieux Page:Gautier - La Peau de tigre 1866.djvu/237 Page:Gautier - La Peau de tigre 1866.djvu/238 Page:Gautier - La Peau de tigre 1866.djvu/239 Page:Gautier - La Peau de tigre 1866.djvu/240 Page:Gautier - La Peau de tigre 1866.djvu/241 Page:Gautier - La Peau de tigre 1866.djvu/242 Page:Gautier - La Peau de tigre 1866.djvu/243 Page:Gautier - La Peau de tigre 1866.djvu/244 Page:Gautier - La Peau de tigre 1866.djvu/245 Page:Gautier - La Peau de tigre 1866.djvu/246 Page:Gautier - La Peau de tigre 1866.djvu/247 fusion sur la modeste planchette de citronnier pâle. J’avoue que je fus d’abord assez embarrassé de toutes ces richesses, et que, contrairement au proverbe, l’abondance de biens me nuisait. Pourtant, au bout de quelques jours, j’avais assez avancé un petit tableau qui ne ressemblait pas mal à une racine de buis ou à un kaléidoscope ; j’y travaillais avec acharnement, et je ne paraissais plus à l’atelier.

Un jour que j’étais penché sur mon appui-main, frottant un bout de draperie d’un scandaleux glacis de laque, mon maître, inquiet de ma disparition, entra dans ma chambre, dont j’avais imprudemment laissé la clef sur la porte ; il se tint quelque temps debout derrière moi, les doigts écarquillés, les bras ouverts au-dessus de sa tête comme ceux du Saint Symphorien, et, après quelques minutes de contemplation désespérée, il laissa tomber ce mot, qui traversa mon âme comme une goutte de plomb fondu :

— Rubens !

Je compris alors l’énormité de ma faute ; je tombai à genoux et je baisai la poussière des bottes magistrales ; je répandis un sac de cendre sur ma tête, et par la sincérité de mon repentir, ayant obtenu le pardon du grand homme, j’envoyai au Salon une peinture à l’eau d’œuf représentant une madone lilas tendre et un Enfant Jésus faisant une galiote en papier.

Mon succès fut immense ; mon maître, plein de confiance dans mes talents, me fit dès lors peindre dans tous ses tableaux, c’est-à-dire donner la première couche aux ciels et aux fonds. Il m’a procuré une commande magnifique dans une cathédrale qu’on restaure. C’est moi qui colorie avec les teintes symboliques les nervures des chapelles qu’on a débarrassées de leur odieux badigeon; nul travail ne saurait convenir da- vantage à ma manière simple, dénuée de chic et de ficelles; les maîtres du Campo-Santo eux-mêmes n’auraient peut-être pas été assez primitifs pour une pareille besogne. Grâce à l’excellente éducation pittoresque que j’ai reçue, je suis venu à bout de m’acquitter de cette tâche délicate à la satisfaction générale, et mon père, rassuré sur mon avenir, ne me criera plus désormais : « Tu seras avocat ! »