Fierté de race/12

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Edouard Garand (p. 36-39).

XII

Le Médecin


Le docteur Crevier, en robe de chambre et en pantoufles, examinait les travaux de réparation faits à l’intérieur de sa maison. Le cabinet de consultations, la salle de réception ou parloir et la salle à manger étaient depuis deux jours aux mains du tapissier, du peintre et du menuisier. L’étage supérieur était également en voie de transformation.

À cette heure de la soirée — huit heures et demie environ — un commerçant de meubles prenait des mesures, calculait, faisait un estimé du mobilier et décorations nécessaires. En même temps que ce commerçant, un vieux juif prisait les vieux meubles et en débattait assez aigrement le prix d’achat avec leur vieux maître. Mais le docteur n’était pas à ce point stupide de laisser aller ses biens pour la petite somme.

Le téléphone vibra longuement.

Le docteur y courut.

M. Renaud, d’une voix pleine d’angoisse, appelait le médecin auprès de Lucienne. Ce nom produisit un choc violent sur le docteur : il pâlit affreusement. Ce fut d’une voix inquiète qu’il promit de se rendre à l’instant.

En effet, il oublia ce qui l’intéressait tant l’instant passé, il oublia le commerçant, il oublia le vieux regrattier juif, et ordonna à Annette de préparer ses habits.

En quelques bonds il eut gagné salle de toilette où il s’ablutionna d’eau froide, se parfuma, se poudra… Ce fut avec un sourire satisfait qu’il put contempler sa personne dans une glace.

— Allons, se dit-il, je rajeunis ! Un quart d’heure après, le docteur Crevier, alerte, mais un peu troublé par l’émotion étrange qui le tenaillait, sortit de chez lui, canne d’une main, sacoche de médecin de l’autre.

Avec les premiers soins reçus de Mme Renaud et de Mme Hartley, Lucienne avait repris sa connaissance.

Elle était très faible. Elle sourit difficilement à Mme Hartley qui ne cessait de répéter « Pauvre fille » !, et au jeune M. Hartley qui, fort gêné, cherchait à dissimuler sa présence dans un coin d’ombre.

Une fois qu’ils furent assurés que tout danger immédiat était écarté, Mme Hartley et son fils se retirèrent, mais non sans un fort désappointement. Au fond ils croyaient Lucienne plus malade qu’elle ne l’était en vérité. La crainte de voir leur projets rouler en poussière les inquiétait fort. Mais il en était bien autrement de Mme Renaud… elle avait envie, cette bonne tante, de s’arracher les cheveux tant son désespoir était grand. Déjà elle croyait tout perdu.

Il était neuf heures lorsque le docteur Crevier pénétra dans la chambre de Lucienne. Son premier regard avait été pour la jeune fille qui lui avait souri comme à une personne en laquelle on a mis toute sa confiance, et de laquelle on semble attendre le salut dans les passées graves. Ce sourire de la jeune fille avait paru créer chez le médecin une émotion violente.

Mais il s’était vite raidi pour incliner ensuite sa tête grise en guise de salutation à Mme Renaud, et pour serrer la main que lui tendait M. Renaud.

Il s’approcha du lit de la malade, s’informa de sa santé d’une voix tremblante, et d’une main plus tremblante encore il prit le poignet de Lucienne tout en consultant sa montre. Déjà le docteur avait retrouvé toute l’assurance de l’homme médical. Quand il eut constaté le pouls de la jeune fille, il se tourna vers les époux Renaud et dit :

— Un peu de fièvre seulement… ce ne sera rien.

Regardant l’orpheline, il ajouta :

— Mademoiselle, permettez-moi un conseil : il faut éviter les émotions trop fortes. Ce qui vous sera nécessaire pour un certain temps, ce sera le repos absolu de l’esprit, mais en même temps beaucoup d’exercices physiques. Mettons par exemple, quelques bonnes marches chaque jour, à des heures fixes, mais sans vous épuiser. Aussi, quelques sorties en voiture à la campagne, du grand air, du soleil, c’est ce qu’il vous faut…

— Docteur, interrompit M. Renaud, ne pensez-vous pas que quelques bons remèdes, comme vous pourriez bien lui en prescrire, seraient bien à propos ?

Le docteur se tourna vers M. Renaud.

— Qu’entendez-vous par remèdes ? demanda-t-il brusquement, comme s’il eût été choqué de voir un profane intervenir dans la matière. Il y a, reprit-il sur un ton sévère, remèdes et remèdes ! Sont-ce les drogues que vous voulez dire ? Non je les défends à mademoiselle ; elle n’a pas besoin de ces choses si elle désire vivre encore. Les apothicaires, ce sont les agents de destruction auxquels ont recours les lâches qui ne savent pas résister aux luttes de la vie !

Plus gravement il ajouta, en dardant ses regards gris dans l’œil troublé de M. Renaud.

— Monsieur, si vous aimez votre nièce, ne lui conseillez pas le suicide !

M. Renaud baissa la tête, confus, et garda le silence.

Et toujours très grave, le médecin s’adressa encore à la jeune fille.

— Mademoiselle, je vous ai conseillé le meilleur traitement ; chasser les soucis et les chagrins, prendre des distractions, fatiguer un peu le corps. Je pense que rien ne vaudrait mieux qu’une promenade, un séjour de quelques semaines à la campagne.

Il importe de changer d’air…

— Il ne dépend que d’elle de faire une belle promenade, insinua Mme Renaud toujours avec son sourire jaune.

— Vraiment, madame ? fit le docteur un peu surpris.

— Oui, docteur… si cette enfant voulait seulement m’écouter !

— Une longue promenade ?

— Un voyage d’Europe, peut-être !

Le docteur tressaillit. Il devinait quelque chose qui lui causait un émoi singulier. Car il avait, en venant chez les Renaud, croisé sur sa route Mme Hartley et son fils. Il garda le silence durant une demi-minute.

Puis il secoua sa tête grise avec un air de doute et dit :

— Madame Renaud, je ne conseillerais pas ce voyage à votre nièce, pas pour le moment du moins. Car ce voyage, dans les conditions de santé où se trouve mademoiselle, pourrait lui être fatal.

— Je ne dis pas, docteur, que ce voyage se ferait tout de suite demain… ou même la semaine prochaine… non. Mais dans un mois, disons ; et d’ici ce temps-là la santé de Lucienne pourrait fort bien s’améliorer.

Cette fois, le docteur ne sut que répondre. Il reprit le poignet de la jeune fille et parut réfléchir.

M. Renaud et Mme Renaud l’observaient avec un peu d’inquiétude. Lucienne paraissait sommeiller doucement depuis quelques minutes.

Au bout d’un moment le docteur murmura :

— Je pense que ça va mieux !

Lucienne releva ses paupières et dit d’une voix faible et avec un pâle sourire :

— Oui, je me sens un peu mieux.

— Oh ! ce ne sera pas grand chose, reprit le docteur, pourvu que vous suiviez bien mes conseils. Toutefois, afin de mieux m’assurer de votre état de santé, je vais vous poser quelques questions indispensables auxquelles il vous importe de répondre en toute franchise.

Se tournant vers les époux Renaud, il ajouta :

— Je vous prie de me laisser seul avec la malade pour un moment. Si j’ai besoin de l’un de vous, j’appellerai.

Les deux époux se retirèrent.

Le docteur alla refermer lui-même la porte et revint vers le lit de la malade.

Mais, alors, une transformation s’était tout à coup opérée dans toute sa personne.

Il avait perdu sa gravité professionnelle ; mais une autre gravité, si l’on peut dire, s’était posée sur les traits de son visage. Et ce visage était très pâle, il était blême. Ses lèvres, serrées l’une sur l’autre, avaient des remuements étranges, de même que ses prunelles grises laissaient échapper des lueurs singulières.

Un sourire malaisément comprimé, ou mieux un rictus tiraillait sa bouche. Il n’ avait pas l’air terrible pourtant ; car au fur et à mesure que le docteur approchait de la malade, sa physionomie prenait des accents de douceur et de tendresse que la jeune fille ne pouvait s’expliquer.

Elle s’étonna beaucoup de cette attitude nouvelle et très curieuse du médecin. Elle le regardait s’approcher et dans ses yeux cette interrogation se posait :

— Suis-je plus malade qu’il ne l’a laissé entendre tout à l’heure ?

Le docteur s’était arrêté à deux pas du lit.

— Mademoiselle, prononça-t-il sur un ton timide qui offrait un contraste frappant avec la parole grave et assurée qu’il avait auparavant, c’est un petit mensonge que j’ai dit à monsieur et à madame Renaud… parce que … je voulais être seul avec vous.

La voix tremblante du médecin, son attitude gênée, la confusion de ses gestes, tout cela surprit grandement la jeune fille. Elle le regarda d’un œil fixe, d’un œil qui, peu à peu, reflétait de la crainte. Car le docteur s’étant approché de deux ou trois pas encore, se penchait maintenant vers la malade. El cet homme, à crinière grise, avec son visage gras et glabre qui devenait livide de minute en minute à cause de certaine émotion violente que la jeune fille ne pouvait définir ; cet homme, dont le sourire contracté semblait devenir méchant ; oui, cet homme-là tout à coup lui fit peur. Instinctivement Lucienne ferma les yeux comme devant la vision d’un spectre.

Et la voix du docteur vibra étrangement à ses oreilles. Elle tressaillit, comme au sortir d’un rêve mauvais, elle releva ses paupières et fixa sur celui qui parlait des regards très ouverts. Et dans ces regards on aurait pu lire, peu à peu et tour à tour des sentiments de stupeur, d’espoir, de joie… d’amour !

— Mademoiselle, disait le docteur, qui s’était penché davantage et dont la voix était plutôt chuchotante, comme s’il eût craint d’être entendu par des oreilles étrangères, vous êtes malheureuse… vous n’êtes pas malade ! On veut vous contraindre à un mariage que vous redoutez. Je sais tout cela. Je sais encore que vous n’aimez pas l’homme auquel on veut vous attacher de force. Vous n’aimez pas cet homme et ne voulez pas vous unir à lui parce que sa race et sa religion sont étrangères à votre religion, à votre race. Vous prévoyez avec raison une existence de dissentiments, de discoïdes, de misères, et vous avez peur. Vos craintes, mademoiselle, sont fondées, elles sont vraies, je ne puis vous le taire. Je ne peux vous taire non plus que ce mariage serait le pire malheur pour vous ce serait un malheur éternel.

Un gémissement passa entre les lèvres de Lucienne.

— Cependant, mademoiselle, malgré les circonstances et les forces qui vous poussent vers l’abîme que vous redoutez tant, je puis vous assurer, moi qui vous parle, que l’abîme n’est pas encore sous vos pas et que jamais vous n’y tomberez, parce que, croyez-moi, on veille sur vous… parce que ce mariage ne se fera pas ! Cet homme, auquel vous ne voulez pas appartenir, ne vous aura pas, je vous le jure. Car le bon Dieu ne peut pas permettre cette monstruosité qu’une jeune fille belle, bonne et pure… non, il ne permettra pas que cet ange se donne en un inutile sacrifice. Parce que, mademoiselle, je vous prie de me croire fortement (et à cet instant la voix du docteur avait des accents de tendresse indéfinissables) je vous conjure de me croire, vous êtes aimée ! Que dis-je ? vous êtes adorée ! Ah ! tenez…. il est un homme que je connais bien, un homme de très honorable situation, un homme de votre foi, de votre race, et un homme de bien, mademoiselle, en dépit de certaines médisances ou de basses calomnies, oui, un homme qui vous a voué toute sa vie, toutes ses forces… un homme prêt à faire tous les sacrifices pour assurer votre bonheur ! Et cet homme, mademoiselle, depuis, qu’il a appris à vous aimer, depuis qu’il vous adore — oh ! je le sais bien, allez — cet homme ne pourra plus vivre sans vous ! Car vous êtes devenue nécessaire à son existence ; car cet homme, aujourd’hui, est le chêne dont vous êtes la sève ! Votre âme, votre esprit, votre cœur, c’est son âme à lui, son esprit, son cœur ! Enfin, je vous le jure devant Dieu, cette homme consacrera sa vie à vous procurer toutes les joies, toutes les délices, tous les bonheurs ! Ah ! mademoiselle, c’est un homme qui se prosterne aux pieds d’une divinité, et vous êtes….

Le médecin se tut tout à coup. Une lividité de mort couvrit son visage, ses mains tremblèrent, et ses yeux hagards jetèrent des lueurs de folie. Il recula de deux pas en chancelant, comme s’il eût fui devant une apparition terrible. Il recula encore vers la porte. Ses lèvres se tordirent dans un rictus de douleur. Une contorsion atroce se joua sur les traits de sa figure. Tout son être trembla violemment, comme un vieux chêne que secoue le vent d’orage et dont la cime penche vers l’écroulement fatal. Le docteur ne tomba, cependant pas mais il recula jusqu’à ce que ses mains touchassent la porte qu’il ouvrit lentement, fébrilement.

Que s’était-il donc passe ? Presque rien !

Lucienne avait simplement fermé les yeux, un sourire angélique s’était dessiné sur ses lèvres d’enfant, et ces lèvres avaient murmuré un nom avec toute l’ardeur, tout l’amour, toute la ferveur d’une âme qui aime jusqu’à l’ivresse. Et ce nom murmuré par Lucienne avait été :

— Georges !

Et cela avait suffi pour frapper le docteur jusqu’au tréfonds de l’âme.

Pâle, farouche, la démarche saccadée, la voix brève, le geste violent, le docteur Crevier dit à Mme Renaud, qu’il trouva renversée dans une bergère de son salon :

— Madame, cette enfant a besoin de repos… un repos absolu. Qu’on ne pénètre chez elle que si elle appelle ! J’enverrai les médicaments nécessaires demain matin.

Et il partit.

M. Renaud, allongé sur un divan, murmura :

— A-t-il l’air drôle un peu !

Mme Renaud soupira seulement.