Fin de roman/06

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Édition privée (p. 60-93).


LE BIENHEUREUX
MONSIEUR FRIGON


À l’âge de quarante-deux ans, Mme Lionel Lafond, d’un petit village des Cantons de l’Est devint veuve avec quatre grandes filles, un garçon et une police d’assurance de cinq mille piastres.

Depuis longtemps elle s’attendait à cela, car son mari était tuberculeux et le médecin lui avait prédit que le malade ne pourrait durer. L’huile dans la lampe achève de brûler, avait-il déclaré.

Bien qu’elle eût été avertie d’avance de ce qui devait arriver, Mme Lafond qui avait pourtant eu le temps de se préparer à cette éventualité se trouva un peu désemparée et embarrassée lorsque l’événement se produisit. Désormais, elle avait la charge complète de la famille et c’était une lourde responsabilité, une tâche difficile à assumer avec les ressources dont elle disposait. Philibert, le garçon, âgé de vingt-deux ans, employé à petit salaire dans la banque de l’endroit, songeait déjà à se marier. Bien sûr qu’il ne fallait pas compter sur lui pour aider la famille. Quatre grandes filles qui ne travaillent pas, du moins qui n’ont jamais travaillé, qui sont sans expérience, cela coûte de l’argent à faire vivre. Mais Mme Lafond était une femme de ressources, une femme d’initiative et à décisions rapides. Avec cela, très sociable, la parole facile et d’un commerce agréable.

Comme l’on était au commencement du printemps, elle annonça : À l’été, j’ouvrirai une pension. Nous n’aurons pas de difficultés à trouver des gens de la ville qui viendront passer ici une semaine ou quinze jours de vacances. Puis, d’un ton plus bas, elle ajouta en jetant un regard circulaire sur ses quatre filles : Et qui sait ? Vous trouverez peut-être à vous marier.

Et les quatre jeunesses se trouvèrent gagnées à l’idée de leur mère. Élise, la plus vieille avait vingt et un ans, Estelle, vingt ans, Simone, dix-neuf et Lilliane, dix-huit.

Tel que décidé, la pension Lafond ouvrit ses portes au commencement de l’été après avoir été annoncée dans les journaux. De divers côtés il vint des pensionnaires, mais Mme Lafond constata bientôt qu’elle ne ferait pas fortune avec cette industrie. Simplement, elle faisait à peu près ses frais. Elle persista, mais à la fin de la saison, elle n’avait fait que quelques piastres de bénéfice et n’avait pas marié une seule de ses filles. Alors, pendant tout l’automne et tout l’hiver, elle rumina des plans. Au printemps, elle changea de tactiques. Nous allons risquer le tout pour le tout, annonça-t-elle à ses filles. La pension ne nous a pas réussi. Alors, nous allons faire le contraire. Nous allons nous-même nous mettre en pension dans une place de villégiature à la mode. Si les garçons n’ont pas été tentés par des filles de table, par des serveuses, ils le seront peut-être par des demoiselles. Ce qu’il faut, c’est vous placer, vous marier.

Alors, elle leur acheta quelques jolies toilettes pour leur donner un cachet d’élégance et, au mois de juin, elle et ses quatre filles, quatre grandes blondes minces et maigres, s’installèrent dans une pension fashionable, une pension renommée à Pointe Claire, sur le lac Saint-Louis. Tout de suite, Mme Lafond se mit à l’œuvre. Elle voulait trouver des maris pour ses filles et pour accomplir cette tâche, il lui fallait se démener. Comme nous l’avons dit, elle avait des manières engageantes, réellement plaisantes qui lui gagnaient la sympathie dès qu’on la rencontrait. C’était une courte femme brune, ronde de partout et débordante de santé. Jamais on n’aurait cru qu’elle était la mère de ces grandes et minces filles blondes. Il en était pourtant ainsi. Les filles tenaient de leur père ; elles lui ressemblaient non seulement au physique mais par le caractère. Elles étaient sages, tranquilles, réservées, nullement expansives, tandis que la mère au contraire, était toujours gaie, de bonne humeur, vite familière et n’arrêtait jamais de parler. Cela, c’était bien commode pour l’entreprise qu’elle projetait. Sans tarder, elle se créa des relations, fit des connaissances parmi les dames de la place, leur confia son problème et les pria de lui faire connaître des jeunes gens disponibles si elles en connaissaient. Bien des femmes adorent se mêler à des aventures matrimoniales, aussi plusieurs se mirent-elles immédiatement à la recherche de partis convenables pour les demoiselles Lafond.

Un après-midi que la veuve aux quatre jeunes filles à marier et quelques unes de ses nouvelles connaissances étaient à prendre une limonade sur la véranda de la pension, Mme Langlois, jeune femme de trente ans qui avait réussi à se faire épouser par son ami après une liaison de trois ans, annonça : Je crois bien que j’ai un sujet pour vous, Mme Lafond. C’est le jeune Boisvert que vous avez dû entrevoir. Je le connais depuis assez longtemps. C’est un excellent garçon et je suis certaine que c’est le bon moment pour l’accrocher. Il fréquentait depuis environ un an une fille assez jolie mais plutôt frivole. Elle le croyait très épris et trop sûre d’elle-même, elle s’amusait à l’inquiéter. Il y a quelque temps, il arriva chez elle un samedi soir, comptant bien la voir, mais on lui répondit qu’elle était absente. Or, quelques jours plus tard, il apprenait qu’en compagnie d’une de ses amies et de deux jeunes gens elle était partie en automobile pour aller passer la fin de semaine dans les Laurentides. Furieux, il a rompu avec l’infidèle. La fille a tenté de le ramener à elle, mais en vain. Dans le moment, il est libre et je crois que dépité comme il l’est, s’il rencontrait une personne charmante et sérieuse, il ne tarderait pas à faire la demande afin de prouver à son ancienne amie qu’elle n’est pas la seule jeune fille au monde. Seulement, ajouta-t-elle, il ne faudrait pas lui présenter vos quatre filles. Qu’il en connaisse deux et qu’il fasse son choix rapidement. Cela vaudrait mieux que de le laisser indécis entre quatre.

— Excellente idée, reconnut aussitôt Mme Lafond. Alors, amenez-nous le jeune homme. Mais, à propos, que fait-il ce garçon ?

— Il est employé dans un grand magasin de Montréal, et est en mesure de faire vivre une femme.

Six semaines plus tard, grâce à la diplomatie de Mme Lafond et à la complicité de Mme Langlois, M. Léopold Boisvert, épousait Estelle, la cadette de la famille. Une fille de casée.

Entre temps, une idylle s’était ébauchée entre Lilliane, la plus jeune des quatre sœurs et M. Léon Dubuc, instituteur dans une école de la métropole. Dans ce cas, également, les affaires furent menées en vitesse et un second mariage fut célébré.

Mme Lafond était enthousiasmée. Son idée avait du succès.

Simone causa ensuite une surprise. Un soir, elle annonça que M. Léon Fanel, rentier de quarante ans, lui avait proposé le mariage et qu’elle avait accepté. Après leur lune de miel à New-York, ils allèrent s’installer à la ville.

Maintenant, Mme Lafond n’avait plus que l’aînée de ses filles avec elle. Depuis le commencement de l’été, elle s’était donné bien du mal, elle s’était démenée avec ardeur pour placer les trois autres et maintenant, elle se sentait lasse et aurait aimé se reposer sans soucis, sans aucune responsabilité. Auparavant cependant, il lui fallait terminer la tâche qu’elle avait entreprise. Mais où trouver un mari pour Élise, son aînée ? Les dames qui s’étaient intéressées à elle avaient beau tourner les yeux de tous côtés, elles ne voyaient plus aucun candidat possible. Avec cela, les jours s’écoulaient. Déjà, l’on était rendu à la première semaine de septembre et bientôt, il faudrait partir, car presque tous les citadins étaient retournés à la ville.

Mme Demers qui demeurait toute l’année à Pointe Claire avec son fils, avocat dans la trentaine, déclara un jour :

— Pour moi, je ne vois qu’un garçon dans la place qu’on pourrait peut-être décider à se marier. Mais l’entreprise sera difficile, si toutefois on y réussit. Puis, ce n’est pas le mari dont rêve une jeune fille. Ce n’est pas un homme comme les autres. C’est un original, un vrai sauvage.

— Comment le nommez-vous ? demanda Mme Lafond.

— Évariste Frigon. Il a au moins quarante ans et gagne un gros salaire. On m’a assuré qu’il est l’un des premiers dans une grande maison de courtiers.

— Mais c’est justement l’homme qu’il nous faut.

— Oui, mais comme je vous l’ai dit, c’est un sauvage et il s’agit de le rejoindre, de l’amener à lui faire rencontrer votre fille.

— Est-ce donc si difficile ?

— Ce sera un vrai miracle si nous réussissons. À ma connaissance, il n’a jamais fréquenté une jeune fille. On dirait qu’il a peur d’elles. Il vit avec sa vieille mère qui a charge de la maison. L’été, il ne sort que pour faire du canotage. Est-ce que vous n’avez pas vu sa propriété, une étrange et bizarre habitation en briques qu’il a fait construire d’après ses propres plans et qui est toute entourée d’arbres, tellement qu’elle donne l’impression d’être construite au milieu d’un bois.

Mme Lafond écoutait ces détails d’une oreille distraite. Tout son intérêt reposait sur le « gros salaire » que recevait M. Frigon. Un gros salaire, c’est important et c’est bien commode. Oui, il fallait harponner M. Frigon. Ce serait là le digne couronnement de son œuvre. Élise une fois mariée avec ce garçon, la mère pourrait vivre en paix et satisfaite.

— Écoutez, fit Mme Demers après une pause d’un moment, je vais parler de la chose à mon fils. Il connaît un peu M. Frigon qu’il rencontre en faisant du canotage et avec lequel il cause parfois dans le train en se rendant à la ville. Je lui demanderai de l’inviter à venir faire un tour à la maison, une invitation très simple, juste comme on fait par politesse. S’il acceptait, vous seriez chez moi comme par hasard et je pourrais vous présenter. Et qui sait ? Le plan réussit. Le samedi soir, M. Frigon se rendait chez l’avocat Demers pour y fumer une pipe et causer un peu. Il y rencontra toutefois Mme Lafond et sa fille Élise qui s’étaient rendues avant lui et avaient grande hâte de voir quelle physionomie il possédait. Pour dire la vérité, elles ne furent guère impressionnées, même un peu désappointées. M. Frigon était un petit homme aux cheveux bruns commençant à grisonner, une figure régulière, complètement rasée, des yeux gris et une mine plutôt insignifiante. Mais il gagne un gros salaire, songeait Mme Lafond.

M. Frigon parla de sa mère qui était souffrante depuis quelque temps, ce qui l’inquiétait. Elle n’était pas vieille, à peine soixante-cinq ans, mais sa santé était loin d’être bonne.

— Alors, vous ne passez pas souvent vos soirées en ville ? demanda Mme Lafond.

— Jamais, répondit M. Frigon d’un ton énergique. Lorsque je sors du bureau, je prends immédiatement le train pour Pointe-Claire. J’ai assez de gagner ma vie à la ville sans y traîner le soir. Je ne voudrais pas vivre là à aucun prix. J’ai besoin du calme et de la paix et je les trouve ici. Les gens me fatiguent et je les fuis. Lorsque j’arrive chez moi, lorsque je me sens seul, je suis heureux. Il parlait avec conviction.

— Et vous ne vous ennuyez jamais ? interrogea Mme Lafond.

— Pas cinq minutes. Pas une minute.

Élise qui assistait à l’entretien avait une figure calme, un air rassis. Pour tout dire, elle paraissait terne. Ah, non, ce n’était pas une fille en l’air, une de ces évaporées comme il y en a tant ! Et elle n’était nullement coquette, nullement aguichante, provocante.

L’on causa pendant une heure sur des sujets indifférents, puis M. Frigon partit, disant qu’il ne voulait pas laisser sa mère trop longtemps seule, le soir.

— Ah oui, ce n’est pas un homme comme les autres, déclara Mme Lafond, répétant le jugement exprimé précédemment par Mme Demers. C’est sûrement un original. Mais s’il retire un gros salaire…

Le salaire, c’était le point important.

— Vrai, tu ne t’es pas beaucoup poussée ce soir, remarqua aigrement Mme Lafond à sa fille en retournant à la pension après avoir quitté la maison de Mme Demers. Je te pressais le pied avec mon soulier pour te réveiller, mais tu n’as pas dit un mot de la soirée.

— Que vouliez-vous que je lui dise ? maman. Je ne trouvais rien à lui raconter.

— Ce n’est pas ainsi que tu accrocheras un mari.

Mais malgré cela ou plutôt à cause de cela, M. Frigon l’avait remarquée et s’était dit en lui-même que ce n’était pas là une personne fatigante, l’une de ces pies qui jacassent continuellement sans jamais exprimer une idée et qui vous étourdissent de leur bavardage.

Des jours s’écoulèrent, puis Mme Demers apprit un matin que la mère de M. Frigon était tombée paralysée. Et le fils était à la recherche d’une garde-malade pour prendre soin d’elle.

Deux jours plus tard, M. Frigon arrêta en passant et annonça à Mme Demers le malheur qui le frappait. En même temps, il demanda des nouvelles de Mme Lafond et de sa fille. Ceci était tellement en dehors des habitudes de M. Frigon que Mme Demers en fut toute surprise et alla immédiatement faire une visite à Mme Lafond pour lui raconter la chose.

— Vrai, je crois que votre fille a fait de l’impression sur lui, affirma-t-elle.

Grâce à l’obligeance de Mme Demers, Élise Lafond, sa mère et M. Frigon se rencontrèrent de nouveau deux ou trois autres fois et, comme ce dernier avait besoin d’une personne tranquille pour prendre soin de sa maison et pour s’occuper de sa mère malade, il l’épousa sans bruit dans la plus stricte intimité et l’amena vivre dans sa maison qu’on aurait dite bâtie au milieu d’un bois. En effet, toute la propriété était entourée de vieux saules difformes et penchés, de gros saules crochus, branchus, feuillus qui isolaient la demeure. Celle-ci était sur un très beau site, mais la forêt qui l’encadrait cachait la vue du lac qui aurait été le charme de la place. Juste devant la façade de l’habitation, il y avait une éclaircie, un espace libre pour entrer sur le terrain, une route conduisant à la pelouse.

Les quatre filles de Mme Lafond étaient maintenant mariées. La mère avait rempli la tâche qu’elle s’était imposée en partant de son petit village des Cantons de l’Est. Dès lors, elle décida de retourner chez elle, mais juste à ce moment, elle apprit que Lilliane, la plus jeune de la famille, mariée à M. Léon Dubuc, était tombée malade. Immédiatement, elle se rendit auprès d’elle. Le médecin qui la soignait était un veuf. Tout de suite, il fut charmé et conquis par le physique agréable et les manières engageantes de Mme Lafond et, sans lui faire une cour inutile et sans faire traîner les choses en longueur, il la conduisit devant le curé et l’épousa.

Lilliane était malade, très malade. Elle souffrait de tuberculose, de consomption galopante comme l’on disait alors. C’était le mal qui avait emporté le père. Et elle n’était mariée que depuis trois mois !

Mme Lafond avait agi comme un rusé maquignon qui vend à un acheteur de bonne foi un cheval souffrant de quelque défaut caché. Ses quatre filles étaient tuberculeuses comme leur père avec qui elles avaient une ressemblance parfaite. La plus jeune souffrait déjà du mal qui l’avait conduit au tombeau. Mais l’important pour Mme Lafond avait été de les marier au plus tôt. Ce serait désormais à leurs maris de s’en occuper.

Pour elle, elle avait fait sa part.

Monsieur Evariste Frigon était maintenant complètement installé dans la vie. Il occupait un emploi lucratif, possédait une maison qui lui convenait et était marié. Tout ce à quoi il pouvait aspirer, il l’avait.

Cependant, comme l’avait déclaré Mme Demers, ce n’était pas un homme comme un autre. C’était un caractère flegmatique, ne riant jamais, ne se fâchant jamais, ne s’excitant jamais, toujours de la même humeur égale. On ne lui connaissait aucun vice, aucune passion. Tout ce qui d’ordinaire intéresse les humains lui était indifférent. Ainsi, il ne prenait jamais un verre d’alcool, ne lisait jamais un journal, n’écoutait jamais un programme de radio, ne faisait jamais un voyage, n’allait jamais voir un spectacle sportif, ne rendait jamais visite à personne, n’allait jamais à l’église ni au cinéma, ne faisait partie d’aucun club, d’aucun groupement, d’aucune société. En tout temps, il aimait à être seul chez lui, avec sa femme et sa mère.

Les grands élans charnels qui enfièvrent le corps humain, font bouillir le sang dans les artères, lui étaient inconnus. Il était de tempérament froid et n’avait pas à lutter avec ses instincts, à les dompter. Ceux qui le connaissaient déclaraient qu’il semblait fait pour la vie monastique.

C’était un homme simple, extrêmement simple.

Ah non ! ce n’était pas un homme comme les autres.

Sûrement, ce n’était pas un mari qui aurait convenu à toutes les jeunes épouses, mais Élise était une personne calme, placide, qui ne s’emballait jamais, satisfaite de la routine, du même traintrain. Avec cela, pas bavards ni l’un ni l’autre. Parfois, des heures s’écoulaient sans qu’ils échangeassent un mot. Leur seule présence à l’un et à l’autre leur suffisait, était tout ce dont ils avaient besoin. D’être près l’un de l’autre les rendait satisfaits. Ils étaient comme ces vieux époux qui ont vécu un demi-siècle côte à côte, qui n’ont plus rien à se dire, qui savent que les paroles sont vaines, inutiles.

Si M. Frigon n’avait pas de passions, il avait une manie. Chaque soir, l’été après son souper, il enlevait ses vêtements de ville et revêtu d’une vieille culotte et d’une chemise négligée, il prenait sa tondeuse et, sans hâte, sans se presser, en fumant sa pipe, il rasait le gazon de la pelouse devant sa maison. Les voisins entendaient le bruit monotone de l’instrument et savaient que M. Frigon se livrait à son passe-temps favori, prenait son exercice quotidien. Ils ne l’apercevaient que faiblement, car les arbres et les arbustes entourant sa propriété le cachaient presque complètement aux regards. Non seulement, il aimait à être seul, il voulait être seul, mais il voulait être à l’abri des regards indiscrets.

Autrefois, M. Frigon faisait du canotage, mais depuis son mariage, il avait renoncé à cette distraction. Et pour manifester sa décision, il avait monté sur la côte son fidèle canot rouge amarré au bord du lac et l’avait couché à l’envers, le long de la clôture.

La maladie de Lilliane affligeait fort sa sœur Élise et à une couple de reprises, elle accompagna le matin son mari à la ville afin d’aller la voir. Elle revenait le soir fort déprimée, car elle comprenait qu’il n’y avait rien à faire, que l’issue était fatale. En effet, en dépit de toutes les attentions qu’elle recevait de sa mère et du médecin, Lilliane dépérissait chaque jour et s’acheminait rapidement vers la tombe. Son destin était de mourir jeune. Elle s’éteignit à dix-neuf ans, moins de quatre mois après son mariage.

Cette mort si rapide plongea M. Frigon dans une cruelle inquiétude. Il se demandait si sa femme n’était pas atteinte du même mal qui avait emporté sa sœur et son père. Alors, il consulta un médecin qui, après une entrevue, conseilla un examen aux rayon X. L’appareil révéla des lésions au poumon gauche. L’homme de l’art déclara alors que la maternité serait probablement fatale à la jeune femme et qu’il importait de l’éviter. Il recommanda un repos presque complet, un régime alimentaire substantiel et, autant que possible, la vie au grand air, au soleil. Malheureusement, l’on était à la fin de l’automne, à l’époque où il faut s’enfermer. De plus, l’état de la mère de M. Frigon nécessitait des soins continuels. En dépit de son désir de la garder chez lui, de la voir chaque jour, M. Frigon se décida à regret de l’envoyer à l’hôpital car il se rendait compte que sa femme s’épuiserait vite à la soigner. M. Frigon était très attaché à sa mère et ce fut un moment très pénible pour lui que celui où l’ambulance vint la chercher et l’emporta. L’état de la vieille malade était plus grave qu’on le supposait et elle mourut un mois plus tard. Elle fut inhumée à Montréal à côté de son mari. Ce deuil, bien que prévu depuis quelque temps, affecta douloureusement M. Frigon. Désormais, il se trouvait seul avec sa femme, elle-même tuberculeuse.

Si le vent faisait tomber une branche morte sur le sol, M. Frigon la ramassait et la sciait pour son poêle, mais de lui-même, jamais il n’aurait coupé ni enlevé le plus petit rameau. Les arbres poussaient où ils voulaient et comme ils voulaient. Il n’intervenait pas. La nature était libre de suivre son cours.

Alors qu’il avait acheté l’emplacement sur lequel il avait fait construire sa maison, il existait sur cette pièce de terre une vieille habitation en bois plus que centenaire. Au lieu de la démolir, de la faire disparaître pour rendre sa propriété plus propre, M. Frigon qui, pourtant, n’en avait nullement besoin, l’avait restaurée et chaque été, il y faisait quelque réparation. Une année, il lui posait un nouveau toit afin de remplacer l’ancien qui était crevé ; une autre, c’était le solage qu’il refaisait à neuf, plus tard, c’était une nouvelle cheminée qu’il construisait. Presque chaque été, il exécutait des travaux importants. À travers les branches des saules entourant la propriété, les voisins le voyaient un dimanche matin dresser son échelle à côté de la vieille maison et, en salopettes brunes et en chemise négligée, monter sur le toit pour remplacer la cheminée. Lentement, posément, il plaçait ses briques, les reliait avec le mortier qu’il avait préparé et, pendant que la population assistait aux offices religieux à l’église, M. Frigon, lui, érigeait une nouvelle cheminée sur sa vieille maison. Apparemment, il connaissait tous les métiers. Chez lui, il était charpentier, maçon, briqueteur. Et cette vieille demeure, il la louait une piastre par année à un peintre infirme, un manchot, âgé de près de soixante ans qui vivait là seul. C’était un caprice de M. Frigon, une charité qu’il faisait à un pauvre diable. Mais jamais les deux hommes ne se parlaient si ce n’est lorsque le peintre payait son loyer au propriétaire.

C’était là son caractère. C’était un silencieux. En quinze ans, il avait, à trois reprises, échangé quelques phrases avec son voisin de droite ; jamais il n’avait adressé la parole à celui de gauche. À faire sa petite vie casanière, solitaire et tranquille, M. Frigon ne dépensait pas par année le quart de son salaire. Ainsi, il réalisait de fortes économies, faisait des placements avantageux, sans risques, et possédait maintenant un montant imposant, se sentait indépendant. Néanmoins, il continuait de demeurer dans son ermitage, de se rendre chaque jour à son bureau, de tondre pendant la belle saison le gazon de sa pelouse, de réparer la vieille maison en bois dont il n’avait aucun besoin et de scier son bois à l’automne. C’était là son existence.

Il vivait la vie quotidienne, terre à terre, sans caprices, sans rêve, sans désirs, une vie uniforme, terne, monotone, de laquelle toute fantaisie, tout imprévu étaient exclus. En arrivant chez lui le soir à six heures, il enlevait ses vêtements de ville, revêtait une vieille culotte et une chemise négligée, soupait en face de sa compagne tuberculeuse et, le repas fini, allumait sa pipe, prenait sa tondeuse et rasait l’herbe en fumant. Lorsqu’il faisait sombre, il entrait. Assis chacun sur sa chaise, les deux époux se faisaient face en silence, comme deux portraits accrochés au mur. L’horloge égrenait son interminable et monotone tic tac. Dans cette maison, elle donnait l’impression d’être le seul être vivant. Lorsqu’il se couchait, M. Frigon s’endormait en se mettant la tête sur l’oreiller, pour ainsi dire, mais sa femme restait très longtemps sans pouvoir plonger au repos. Elle songeait à sa maladie, à la tuberculose, dont elle était atteinte, à la tuberculose qui avait emporté son père et sa sœur Lilliane. Avec effroi, elle sentait la menace qui planait sur elle. La mort lui inspirait une peur irraisonnée, lui faisait horreur. Alors, elle restait là, étendue dans son lit, agitée de pensées lugubres et ne pouvant réussir à s’endormir. Souvent, à ces moments, elle aurait désiré prendre un somnifère, mais le jour arrivé, elle ne pouvait se décider à s’en procurer, car elle redoutait ces drogues. Lorsqu’elle s’éveillait dans la nuit, elle ne pouvait presque pas réussir à se rendormir et elle se levait le matin fatiguée, épuisée. Si les nuits étaient pénibles, que dire des interminables journées de pluie alors qu’elle était forcée de rester enfermée dans sa maison ? Il lui semblait alors qu’elle avait le cœur recroquevillé et se sentait infiniment malheureuse. Dans ces longues heures, elle ne pensait qu’à la mort et les images de son père et de sa sœur disparus semblaient lui tenir compagnie dans la maison silencieuse.

L’hiver s’écoula lentement. Suivant la recommandation du médecin, Mme Frigon passait la plus grande partie de sa journée étendue dans une chaise longue dans son living-room. Toutefois, elle négligeait son régime et au lieu de viandes riches et saignantes, se nourrissait de conserves. Et son mari devait faire de même. Ensuite, après son frugal souper, il allumait sa pipe et fumait en silence toute la soirée en pensant à des choses…

Ah ! ce n’était pas une vie excitante, mais elle convenait à ces deux êtres.

Au printemps, lorsque le chaud et vivifiant soleil eut commencé à faire sortir les bourgeons, à faire naître la végétation, Mme Frigon installa sa chaise longue sur la pelouse en avant de la maison et elle passait presque toute sa journée là, sans remuer, ne se levant que pour se préparer un léger repas. Elle savait qu’il lui fallait ménager ses forces, limiter ses activités au minimum et alors, elle restait de longues heures dans sa chaise, sans bouger. Lorsque son mari arrivait par le train de six heures, l’homme et la femme soupaient de conserves que celle-ci apprêtait en cinq minutes. Le repas terminé, M. Frigon prenait sa tondeuse et se mettait à raser le gazon de la pelouse. Il travaillait posément, lentement, sans jamais se hâter. Le bruit monotone de sa mécanique informait les voisins qu’il prenait son exercice quotidien. Son petit canot rouge qu’il avait monté sur la côte l’automne précédent et avait mis à l’envers à côté de la clôture était encore au même endroit. M. Frigon paraissait avoir renoncé au canotage.

Chaque jour, après le départ de son mari, Mme Frigon s’installait au soleil dans sa chaise longue et elle passait là les longues heures de la journée. Elle était malade, elle était tuberculeuse et elle savait que si elle voulait vivre, il lui fallait éviter toute besogne, tout effort. Alors, elle se rattachait désespérément à la vie et elle demeurait étendue dans sa chaise longue.

Certes, il y a des vies plus mouvementées, plus excitantes que celle-là, mais il faut prendre ce que l’on a et elle subissait patiemment sa destinée. À certaines heures, elle se disait qu’elle aurait aimé à avoir des enfants, mais le médecin l’avait prévenue que la maternité lui serait fatale. Alors, elle en avait fait son sacrifice.

Il y avait maintenant près de huit ans que M. et Mme Frigon étaient mariés. Il n’y avait jamais eu de grand amour ni d’ardente passion dans leur vie. Tout simplement, ils étaient deux compagnons qui faisaient ensemble le voyage terrestre. Certes, ce n’était pas une aventure excitante, mais ils ne voulaient pas d’une existence comme celles que nous montrent les cinémas. Eux étaient satisfaits de leur vie tranquille et n’aspiraient à rien de plus, si ce n’est à la santé.

La seule distraction que s’accordait Mme Frigon était une petite réception qu’elle donnait une fois par été, dans son jardin, pour quatre ou cinq voisines. Vêtue d’une petite robe bleue très simple — car le bleu convenait admirablement à son teint de blonde — elle servait alors des gâteaux, de la crème glacée et une tasse de thé à ses invitées. Lorsque celles-ci retournaient chez elles, il s’écoulait douze mois avant qu’elles reviennent.

Deux ou trois fois par été, M. et Mme Frigon sortaient de leur ermitage et faisaient une courte promenade d’une vingtaine de minutes sur la route, en face du lac. Et alors, l’épouse s’appuyait au bras de son mari, son fidèle soutien. C’était là ses seules sorties de l’année.

À la fin du printemps de cette année-là, Estelle qui avait épousé M. Léopold Boisvert vint un dimanche passer la journée chez sa sœur en compagnie de son mari. Sa figure, sa démarche, ses attitudes laissaient clairement voir qu’elle était loin d’être bien. Comme question de fait, elle était extrêmement faible, minée par la maladie de la famille, la tuberculose. Ce qu’il y avait de plus triste dans son cas, c’est qu’elle avait deux enfants, deux fillettes de six et sept ans, et qu’elle risquait fort de les contaminer, de leur donner le germe de son mal en demeurant avec elles. Le médecin lui avait donné un sévère avertissement. Lui parlant gravement, il lui avait déclaré qu’il serait infiniment préférable de se séparer pour quelque temps des petites. Avec insistance, il lui avait conseillé d’aller faire un séjour dans un sanatorium, d’aller tenter une cure possible à Sainte-Agathe, dans les Laurentides. Elle n’avait pu accepter cette idée, se résoudre à cette mesure. Pour sûr, qu’elle s’ennuierait à la mort loin de sa famille, au milieu d’étrangers. Alors, elle et son mari avaient songé à ce qu’elle aille passer l’été chez Mme Frigon.

— Mais oui, viens-t en ici. Tu te reposeras, je te soignerai et ton mari pourra venir te rendre visite chaque dimanche, déclara sa sœur.

M. Frigon approuva d’un signe de tête.

Et c’est ainsi que Mme Boisvert vint s’installer pour l’été dans l’ermitage de M. et Mme Frigon.

Tous les jours, à travers les branches touffues des saules entourant la propriété, les voisins apercevaient les deux sœurs, deux têtes blondes, étendues sur des chaises longues, au soleil, en avant de la maison. Elles passaient là des heures entières sans bouger.

Estelle était malade, bien malade. Elle s’en rendait compte et elle avait perdu tout courage, tout espoir de revenir à la santé. Lorsqu’elle reposait silencieuse, elle songeait à ses enfants dont elle était séparée. Qu’allait-il arriver ? L’avenir lui paraissait bien sombre. Toutefois, son mari venait chaque dimanche passer la journée près d’elle.

Les semaines s’écoulaient et Estelle devenait de plus en plus faible. Sa sœur s’efforçait de l’encourager, de lui remonter le moral. Le médecin qui venait de temps à autre paraissait cependant pessimiste.

Vers le milieu de l’été, Estelle reçut un jour une lettre. C’était une note anonyme l’informant de la trahison de son mari. À sa lecture, sa figure prit une expression infiniment douloureuse. L’auteur de cette nouvelle — une femme à n’en pas douter — lui mandait qu’on rencontrait chaque soir M. Boisvert en compagnie d’une jeune fille employée au même magasin que lui. La malade gardait le feuillet dans sa main tremblante et c’était comme si elle eût tenu un objet qui lui aurait brûlé les doigts. Après quelques minutes, elle l’enfonça dans la poche de son manteau, mais elle le reprit un moment après et le relut de nouveau. C’était comme une gorgée de poison qu’elle avalait. Dans sa chambre, le soir après le souper, elle relisait encore la lettre, et c’était comme une autre dose de poison qu’elle ingurgitait. Cette lecture lui faisait du mal, mais néanmoins, elle reprenait la note voulant se faire souffrir davantage, se torturer encore. Elle était comme un tortionnaire qui s’acharne après sa victime. Et pendant ce temps, elle entendait par sa fenêtre le bruit monotone de la tondeuse que poussait lentement son beau-frère en fumant sa pipe. Celui-là, elle le savait, n’avait pas de soucis ni d’ennuis ; il ne connaissait ni les drames ni les tragédies qui remplissent les existences humaines. Lui, il vivait dans la paix et la tranquillité. Chaque matin il se rendait à sa maison d’affaires et, le soir, après son souper, en vêtements négligés, il tondait lentement le gazon de sa pelouse en fumant la pipe. Les émotions étaient rares dans sa vie. Son petit canot rouge était toujours couché à l’envers le long de la clôture. Il l’avait oublié.

Le dimanche, lorsque M. Boisvert fit son apparition, sa femme lui demanda :

— Comment t’arranges-tu à la maison ?

— Pas trop mal. Évidemment, ce n’est pas comme lorsque tu es là, répondit le mari d’un ton dégagé.

— Puis, penses-tu à moi quelques fois ? ajouta-t-elle d’une voix qui voulait paraître enjouée.

— Tu sais bien que je pense à toi chaque matin et que j’appelle de tous mes vœux le jour bienheureux où tu reviendras à la maison.

— Vrai ? Bien vrai ?

Et ce disant, elle mit la main dans sa poche de manteau.

— Tiens, lis donc ça, dit-elle en lui tendant la lettre.

Intrigué, il se mit à lire pendant qu’elle l’observait afin de voir la répercussion sur sa figure. Il paraissait tout surpris, tout troublé. Une minute, il garda le silence, se demandant ce qu’il allait dire, quelle explication il pourrait fournir.

Alors, comme pour attester de la véracité de la lettre, la jeune femme, d’un faible geste, indiqua un cheveu noir qui se détachait sur le revers du veston gris pâle de l’homme.

Puis, comme le mari paraissait maintenant tout stupide :

Tu aurais bien pu attendre que je sois morte pour agir ainsi, fit l’épouse trahie.

D’un geste rageur, l’homme saisit le cheveu accusateur et le jeta sur le sol. Quelques minutes plus tard, après un bref adieu, il retournait à la ville. Il ne devait pas la revoir vivante.

En quelques jours, elle avait glissé dans la mort.

Sans revolver, sans couteau, ni poison, l’auteur de la lettre anonyme — sûrement une femme — avait, sans danger pour lui, tué de loin une pauvre malade, mère de deux enfants.

Cette fin si triste affecta péniblement Mme Frigon. Déjà, deux de ses sœurs avaient payé leur tribut à la fatalité qui pesait sur la famille, la redoutable tuberculose dont elle était atteinte elle-même, qui la menaçait. Consulté, le médecin, après un sérieux examen, déclara qu’il n’y avait pas de danger immédiat mais qu’il fallait être très prudente, éviter tout effort, toute fatigue, profiter du grand air, du soleil. Mais lorsqu’elle s’étendait dans sa chaise longue en avant de la maison, Mme Frigon avait toujours devant les yeux la vision de sa sœur Estelle, qui avait vécu trois mois avec elle et qui était partie si vite. Certes, être malade, se voir mourir, c’est triste, mais de se savoir trahie par son mari, c’est atroce, et Mme Frigon éprouvait maintenant un dégoût sans nom pour son beau-frère.

L’été s’acheva lentement. Tous les soirs, suivant son habitude, M. Frigon après son souper endossait ses vieux vêtements, allumait sa pipe, prenait sa tondeuse, et lentement, sans hâte, rasait le gazon de sa pelouse. Souvent même, il faisait sombre et les voisins entendaient le bruit monotone de sa mécanique.

Au commencement de l’automne, il avait toujours quelques réparations à faire à sa vieille maison en bois. Une année les cadres des fenêtres étaient pourris et il fallait les remplacer. Il exécutait tous les travaux lui-même et sans aide. Invariablement, il se mettait à l’œuvre le dimanche matin et fournissait une bonne journée de travail. Cette besogne manuelle chassait l’ennui. Son canot rouge gisait toujours à l’envers le long de la clôture.

À vivre modestement dans son ermitage, sans jamais faire une extravagance, M. Frigon était maintenant, pour le reste de ses jours, à l’abri de toute éventualité. La guerre, la dépression pouvaient venir, elles ne lui inspiraient aucune appréhension. Évidemment, il n’était pas millionnaire, mais il avait acquis une aisance très confortable. À sa place, un autre aurait dételé, aurait abandonné sa besogne et se serait installé pour la vie dans un grand hôtel où il aurait eu tout le confort voulu, tout le service nécessaire ; ou encore, il serait allé passer les hivers en Floride et les étés dans les montagnes. Même, il serait parti pour un voyage, une série de voyages qui lui auraient fait voir tous les pays du globe et qui n’auraient pris fin qu’à sa mort. Non, ce n’était pas cela qui leur convenait à ces deux êtres sédentaires. Ils voulaient rester chez eux.

Le printemps qui suivit la mort d’Estelle l’on apprit que Simone qui avait épousé M. Léon Fanel paraissait à son tour terrassée par la maladie. Sur les conseils du médecin, elle était partie pour Saranac Lake, dans les montagnes Adirondacks, où se rendaient une multitude de malades, espérant trouver là la guérison. On lui avait recommandé une pension, Mount Pleasant Farm, établissement dirigé par un fermier. M. Fanel avait écrit pour demander des informations. On lui avait répondu disant que les malades prenaient leurs repas à la ferme et couchaient dans des cabines individuelles possédant toutes les commodités possibles. La pension, disait-on, était simple et saine : la viande fraîche, des œufs, des légumes, du lait chaud, etc. Simone fut donc dirigée vers Mount Pleasant Farm. À son arrivée, le patron lui assigna une étroite cabine renfermant à peine le nécessaire et lui remit un feuillet imprimé, espèce de prospectus qui renfermait les règlements de l’établissement. L’un de ceux-ci était que la pension était strictement payable d’avance.

Dès le premier jour, Simone fut déçue. La nourriture était médiocre. La viande était de seconde qualité, les légumes que, d’après le feuillet de publicité, on aurait supposé avoir été cultivés sur la ferme, étaient des conserves achetées au village tous les deux jours ainsi que les œufs. Quant au lait, il était réellement chaud, non de la vache qu’on venait de traire, mais parce qu’on l’avait mis dans un récipient sur le poêle après le passage du laitier.

Néanmoins, la nouveauté du décor, le charme de la campagne et les connaissances que fit Simone lui firent accepter pendant quelque temps les odieuses tromperies, la répugnante exploitation du patron. À ce moment, il y avait une quinzaine de malades âgés de vingt à trente-cinq ans, qui occupaient de petites cabines presque contiguës les unes aux autres. Après le déjeuner, la plupart des malades faisaient la sieste au soleil dans la chaise longue qu’on leur louait une piastre par semaine. L’après-midi, l’on faisait généralement une promenade en groupe, mais quelques pensionnaires plus faibles que les autres, restaient assis devant leur cabine, enveloppés dans une couverture bigarrée, immobiles comme des momies et paraissant déjà figés dans la mort. D’autres jetaient parfois un regard indifférent, détaché, sur la route qui ne mènerait qu’à leur tombeau.

Dans cette triste pension, véritable antichambre de la mort, des idylles se nouaient assez fréquemment entre de pauvres êtres qui n’avaient pas plus de six mois à vivre. Le dénouement ne tenait jamais du roman. Tantôt, l’un des amoureux retournait dans sa famille parce qu’il n’avait pas les ressources voulues pour rester plus longtemps dans cette infirmerie ; d’autres, désespérant de trouver la guérison à cet endroit, partaient avec l’idée de la chercher ailleurs ; quelques-uns laissaient la pension dans leur cercueil.

Dans le moment, c’était un architecte de Boston qui s’était épris d’une jolie brune qui avait été employée pendant cinq ans dans les bureaux d’une compagnie d’assurance de New-York. On les voyait toujours ensemble ; ils ébauchaient des projets pour plus tard. Ils s’étaient promis de s’épouser aussitôt qu’ils seraient guéris. Ils avaient cet espoir, cette illusion.

Quelques jours après l’arrivée de Simone, un nouveau pensionnaire s’enregistra au Mount Pleasant Farm. C’était un photographe de vingt-quatre à vingt-cinq ans qui venait d’une petite ville du Vermont. Dès qu’il aperçut la jeune femme, il fut charmé, conquis. Tout de suite, il s’attacha à elle, marchant à son côté dans les promenades à travers la campagne, se plaçant près d’elle à table, faisant la sieste en sa compagnie dans la matinée. La sympathie et l’admiration qu’il témoignait à la blonde malade lui étaient fort agréables et elle prenait un grand plaisir à l’entendre causer. En quelques jours, cet étranger avait mis dans sa vie une joie comme elle n’en avait jamais éprouvé jusque là, qui la faisait presque défaillir.

Un soir, après le souper, il lui demanda si elle ne ferait pas une courte promenade. Tout de suite, elle mit son chapeau et ils s’éloignèrent sur la route sablonneuse, bordée de pins. Bientôt, cependant, elle se sentit lasse et ils s’assirent sur une grosse pierre. Longtemps, ils causèrent, éprouvant une joie profonde à être ainsi l’un près de l’autre dans la nuit tombante.

— Il faut retourner, dit-elle.

Ils se levèrent et, lentement, en se tenant par la main, revinrent sur la route de sable. L’obscurité avait envahi la contrée. À cette heure trouble, le jeune homme paraissait exalté et Simone était émue. Avant de se quitter, ils s’arrêtèrent un moment, ne pouvant se décider à se séparer. Levant sa tête vers sa compagne, et la regardant avec une espèce d’adoration, l’homme parla :

« Lorsque je vous ai aperçue, avec votre tête blonde », dit-il, « c’était comme une bonne nouvelle qui m’arrivait. J’ai éprouvé une joie, un bonheur difficiles à exprimer. Je sentais que je venais de rencontrer quelqu’un avec qui je pourrais parler, sympathiser, à qui je pourrais confier mes pensées intimes. C’était comme la première fleur du printemps qui m’apparaissait, comme une étoile que je voyais s’allumer au ciel. Impossible de vous dire tous les sentiments qui ont surgi en moi pendant les premières minutes que je vous ai vue. Jamais je n’avais ressenti quelque chose de semblable. »

Simone était faible, malade, mais elle écoutait avec ravissement ces paroles qui étaient pour elle comme un dictame merveilleux, qui faisaient disparaître son mal, qui étaient comme une caresse infiniment douce. De toute sa vie elle n’avait entendu rien de si délicieux, de si troublant. Son mari était déjà vieux lorsqu’il l’avait épousée ; il avait plus du double de son âge et il avait oublié les mots d’amour que l’on prononce au beau temps de la jeunesse, lorsque l’on a vingt ans. C’était un langage nouveau pour elle qu’elle entendait.

Le jeune homme s’était tu et avait pris la main de Simone mais ses paroles résonnaient encore dans tout son être, la faisaient vibrer d’un frisson voluptueux. Il pressait sa main dans la sienne en regardant ses yeux bleus, sa tête blonde. À cette heure unique dans sa vie, il oubliait presque qu’il était malade, que cette jeune femme l’était elle-même, que la rangée de cabines devant lui était remplie de tuberculeux venus de tous les points de la contrée, il vivait des minutes de fièvre, d’ivresse amoureuse. La nuit tiède, le silence les enveloppaient, les ténèbres couvraient la campagne. Le jeune homme pressait toujours la main de Simone, puis soudain, il l’attira à lui et ses lèvres ardentes se posèrent longuement sur les siennes. Embrasée, elle frémit de la tête aux pieds. Doucement, il l’entraîna vers la porte de sa cabine qu’il ouvrit et referma ensuite derrière eux. Dans cette chambre étroite, ils goûtaient un bonheur fabuleux, ils vivaient des minutes d’une félicité sans nom, ils étaient ravis dans une extase qui les emportait hors de la terre pendant que, dans les cases voisines, leurs compagnons lourdement appesantis sur leurs minces matelas étaient comme des condamnés à mort attendant leur dernière heure dans leur cellule.

Le beau rêve d’amour dura une semaine, puis une nuit, Simone se sentit si mal qu’elle crut qu’elle ne se rendrait pas jusqu’au matin, qu’on la trouverait morte dans sa cabine. Alors, elle fut prise d’une frayeur incontrôlable et elle ne put se rendormir. Les heures lui parurent interminables. Lorsque le jour parut, elle était d’une faiblesse extrême, mais tout de même, elle put se rendre à la pension tout près et demanda au patron de la conduire à la gare afin de prendre le train du matin pour retourner chez elle, car elle ne voulait pas mourir dans cette triste cabine, dans ce pays étranger. À sept heures, sans avoir eu ni le temps, ni le courage, ni la force de dire adieu à son ami, elle prenait place dans un wagon et trois heures plus tard, elle arrivait à Montréal.

— Conduis-moi chez Élise, dit-elle à son mari en entrant chez elle. Immédiatement, il fit venir une voiture.

— Je viens te demander l’hospitalité pour quelque temps, dit-elle à sa sœur lorsque le taxi la déposa devant l’ermitage de M. et Mme Frigon.

Épuisée, à bout de forces, elle se laissa choir sur une chaise longue placée sur la pelouse. Sa sœur s’empressa, lui apporta une tasse de bouillon pour la réconforter. À cette heure, elle était une vraie loque.

Le soir, lorsque M. Frigon arriva, il ne marqua aucune surprise, aucune joie, aucune contrariété de voir sa belle-sœur. Simone était très faible et le repas fut silencieux.

Étendue dans son lit après le souper, Simone entendait le bruit monotone de la tondeuse que poussait lentement son beau-frère en fumant sa pipe.

C’est ainsi qu’il prenait la vie.

De nouveau à travers les branches feuillues des vieux saules entourant la propriété de M. Frigon, les voisins apercevaient deux têtes blondes reposant sur des chaises longues installées sur la pelouse.

Chaque matin après le déjeuner et le départ de M. Frigon, les deux sœurs s’installaient au soleil et passaient des heures sans bouger, tels des mannequins.

Simone faiblissait toujours graduellement.

Vers la fin de septembre de grandes volées d’oiseaux migrateurs passaient au-dessus de la maison, au-dessus des malades, exécutaient de rapides évolutions dans le ciel bleu et disparaissaient dans le lointain. Chaque jour, des centaines et des centaines d’oiseaux traversaient ainsi la campagne et s’en allaient vers des climats plus tempérés. Simone regardait leur vol, les suivait en imagination, mais au fond, elle savait que lorsqu’elle partirait elle-même, ce serait pour aller dans la terre. Ces oiseaux, elle ne les reverrait pas la saison prochaine.

Parfois, elle songeait au jeune ami qu’elle avait laissé à Saranac Lake et se demandait ce qu’il devenait. Près d’elle, il avait repris confiance, mais après son départ, après l’avoir perdue, peut-être s’était-il laissé aller au découragement et avait-il déjà trouvé la fin de ses maux. Elle-même devenait de plus en plus faible.

Lorsque la nuit, l’horloge sonne lente et grave dans la maison silencieuse et que quelqu’un est très malade dans une chambre, on se demande si ce n’est pas la voix qui annonce la fin, la dernière heure, le dernier moment. Chaque coup du timbre résonne jusque dans les entrailles. On sent que quelque chose d’inexorable, d’inéluctable, de fatal va se produire.

Cette voix de l’horloge, Mme Frigon l’entendait souvent tinter alors qu’elle s’éveillait et, à chaque fois, elle était prise d’une terreur, d’un affolement sans nom, se demandant si sa sœur ne venait pas de mourir. Puis, elle entendait sa toux dans la chambre à côté. Alors, elle reprenait un peu de calme, sachant que le terme de cette existence était encore à venir.

Les derniers oiseaux migrateurs étaient partis, avaient cessé de survoler la campagne. Les arbres étaient nus et, après avoir jonché le sol de leurs feuilles mises en tas dans les jardins ou au bord du lac, elles brûlaient en répandant une odeur qui était comme le parfum de l’automne et qui soulevaient dans l’air de lentes volutes de fumée bleuâtre.

Et après avoir langui pendant des semaines et des jours, Simone s’éteignit et s’en alla au cimetière.

Mme Frigon était maintenant la seule survivante des quatre filles de la famille. Tour à tour, elle avait vu partir Lilliane, Estelle et Simone, toutes emportées par l’impitoyable tuberculose. Elle-même souffrait du même mal. Quand viendrait son tour ?

Quelque temps après la mort de Simone, il survint un incident à l’ermitage de M. Frigon. Intrigué de ce qu’il n’avait pas aperçu depuis quelque temps le vieux peintre qui occupait l’antique maison en bois qu’il réparait chaque année, le propriétaire s’avisa d’aller voir ce qui en était. En entrant dans la maison, il respira une forte odeur de corruption et de pourriture. Dans une chambre, il trouva le vieil homme étendu tout vêtu sur son lit. Il devait être mort depuis des jours, car son cadavre était dans un état de décomposition avancée et la figure ressemblait à un fromage à la crème bien mûr qui coule et se répand dans l’assiette.

Comme il n’avait pas de parents, la municipalité le fit enterrer à ses frais.

Pendant des mois le souvenir de Simone hanta l’imagination de Mme Frigon. À toute heure, elle la revoyait étendue, faible, lasse et découragée dans sa chaise longue sur la pelouse. Cette vision était entrée dans son cerveau et était devenue une véritable obsession. La nuit, lorsque l’horloge sonnait lentement les heures dans la maison silencieuse, elle revoyait Simone et il lui semblait qu’elle allait l’entendre tousser. Souvent, elle restait plus d’une heure sans pouvoir se rendormir.

M. Frigon, lui, ne manifestait aucun trouble. Le matin, il partait pour la ville et le soir, il fumait silencieusement sa pipe pendant que sa femme lui tricotait une paire de chaussettes. Parfois, elle lui demandait si la couleur lui plaisait. Elle lui plaisait toujours.

Cet hiver-là parut très long, mais comme toutes les saisons, les jours succédant aux jours, il prit fin. Le printemps revint. Avec le beau soleil, Mme Frigon installa de nouveau sa chaise longue sur la pelouse. La mort de ses trois sœurs l’avait fort impressionnée et elle se demandait chaque jour si ce ne serait pas là son dernier été. Sa vie était faite de craintes et d’angoisses.

M. Frigon s’était remis à tondre le gazon de la pelouse. Chaque soir, après le souper, les voisins regardant entre les branches feuillues des vieux saules, l’apercevaient, vêtu d’une vieille culotte et d’une chemise négligée poussant son instrument en fumant sa pipe. Pendant longtemps ils entendaient le bruit monotone de sa mécanique. Son petit canot rouge achevait de pourrir à côté de la clôture. Les jours, les semaines, les mois passaient, s’écoulant lentement, toujours monotones. Chaque jour ressemblait à celui de la veille. Les saisons se succédaient. Aucun événement ne se produisait. Il y avait maintenant deux ans, puis trois, que Simone était morte et Mme Frigon était toujours vivante. Certes, elle prenait bien soin d’elle, évitait toute fatigue, passant de longues heures étendue dans sa chaise longue. Il lui semblait que ces jours qu’elle vivait ainsi étaient un répit avant l’issue fatale, inéluctable. Parfois, elle avait l’impression que c’était du temps qu’elle volait à la mort.

Comme depuis leur mariage, son mari partait chaque matin pour la ville et il revenait le soir. Et suivant son habitude, suivant le rite établi depuis longtemps, il continuait de tondre le gazon de sa pelouse, poussant lentement sa mécanique dont on entendait le bruit monotone. Bien que sa vieille maison en bois fût maintenant inhabitée, il l’avait néanmoins, par un beau dimanche, blanchie à la chaux.

Il y avait environ vingt ans que M. et Mme Frigon étaient mariés. Ils avaient vieilli aux côtés l’un de l’autre. La destinée de Mme Frigon n’était pas d’être emportée par la tuberculose comme ses sœurs. Un jour que le soleil était très ardent, elle eut l’idée de sortir son linge de lit : oreillers, draps, couvertures, afin de les faire aérer. Elle les étendit donc sur la corde en arrière de sa maison. Ensuite, comme chaque après-midi, elle s’étendit dans sa chaise et s’endormit comme la chose lui arrivait souvent. La chaleur était telle que, sans s’en rendre compte, elle transpira fortement. Pendant son sommeil, le temps changea brusquement. Lorsqu’elle s’éveilla, il tombait de larges gouttes de pluie. En un rien de temps, ce fut une averse torrentielle. Mme Frigon entra dans la maison à la course, puis, tout à coup, elle pensa à son linge de lit. Voulant éviter qu’il ne fût tout trempé, particulièrement les oreillers, elle se précipita à l’arrière de sa maison pour les rentrer. Mais il pleuvait si fort qu’elle fut elle-même toute pénétrée par ce déluge. De plus, la hâte qu’elle avait apportée à mettre sa literie à l’abri et l’effort qu’elle avait dû faire, effort auquel elle n’était pas habituée et surtout le mécontentement qu’elle éprouvait du fait de cet incident, l’avaient laissée comme écrasée de fatigue. Elle s’affaissa sur un canapé afin de se remettre un peu de sa lassitude. Soudain, elle se sentit glacée. Elle se leva alors pour changer de vêtements. Le soir, elle avait un peu de fièvre. Alors, elle crut que le remède serait une tasse de thé. Le lendemain, elle était plus mal et ne put se lever pour préparer le déjeuner de son mari. Lorsque ce dernier revint le soir, sa femme était consumée par la fièvre. En toute hâte, il alla chercher le médecin qui prescrivit un calmant et annonça qu’il reviendrait le lendemain. Cette fois, il constata qu’il s’agissait d’une pneumonie. La faible constitution de la malade fut cause que son état empira rapidement et qu’elle mourut au bout de huit jours. M. Frigon voulut qu’elle fût enterrée à Montréal, là où reposaient son père et sa mère, là où il dormirait un jour avec eux son dernier sommeil.

En revenant du cimetière et avant de se rendre à la gare pour retourner chez lui. M. Frigon qui se sentait très las arrêta à une pharmacie avec l’intention d’y acheter un flacon de sel dont il prenait une dose lorsqu’il avait la tête fatiguée. Il entra donc dans l’établissement et, en se dirigeant vers le comptoir, aperçut à côté de lui un petit homme à cheveux blancs coiffé d’un chapeau melon et vêtu d’un lugubre et ridicule complet noir. Surpris, il se tourna légèrement pour mieux voir le singulier personnage. Il s’arrêta stupéfait, car c’était sa propre image qu’il voyait dans la grande glace du magasin. Tout troublé, il avait peine à se reconnaître car jamais il ne s’était vu ainsi ; jamais il ne s’était vu si vieux, si chétif, si pitoyable. Alors, dans une brève et soudaine éclaircie de son jugement, il eut la terrifiante révélation de la misère, du vide, du néant de sa vie. Ce fut comme si un voile qui obscurcissait son cerveau s’était brusquement déchiré et que, pour la première fois, il voyait les choses telles qu’elles sont. Devant cette lamentable vision de lui-même, il réalisa que toute son existence s’était écoulée sans une joie, sans un contentement, sans un plaisir et il eut la certitude qu’il en serait toujours ainsi jusqu’au jour où il irait rejoindre sa triste compagne dans la terre, aux côtés de son père et de sa mère. Et il comprit que lorsqu’il serait couché dans son cercueil, il ne serait pas plus mort qu’il ne l’avait été dans la vie puisqu’il ignorait même ces grossières satisfactions que connaissent les plus ignorants et les plus pauvres des êtres humains. Il avait vécu comme s’il avait été un automate. Ses sens, ces dons admirables que la nature nous a faits, il les avait ignorés, les sens qui nous ouvrent des paradis plus merveilleux que ceux que nous promettent toutes les religions. Il avait passé dans la vie en automate. Pendant toutes les années enfuies, il avait amassé et entassé de l’argent. Il avait plus de cent mille piastres dans son coffret de sûreté, mais cet argent lui était parfaitement inutile, aussi inutile qu’un tas de feuilles mortes. Alors que la plupart des hommes se démènent, se battent farouchement pour en acquérir, pour se l’arracher les uns aux autres, son argent à lui, lui était venu facilement, sans effort, mais il n’avait pas su s’en servir. Il n’avait su profiter de rien, absolument de rien. Pendant plus de trente ans, ses journées s’étaient écoulées à travailler dans un bureau d’affaires, à signer et à recevoir des chèques, à remettre et à encaisser des obligations ; ses loisirs, l’été, avaient été occupés à tondre le gazon de sa pelouse et à réparer une vieille maison dont il n’avait aucun besoin, l’hiver, à fumer silencieusement sa pipe dans sa vaste maison où ne retentissait jamais un éclat de rire, et ses soirées et ses nuits s’étaient passées aux côtés d’une femme malade, tuberculeuse…

Comme il se contemplait ahuri et stupide devant la glace, deux jeunes et jolies filles entrèrent dans la place. Elles étaient gracieuses, enjouées, apparemment insouciantes et rayonnantes de santé. En bavardant, elles prirent place chacune sur un haut tabouret devant le comptoir des rafraîchissements et commandèrent une tasse de café et un gâteau. M. Frigon les regarda et vit leur grâce et le charme de leur jeunesse. Il lui sembla que c’était la première fois qu’il arrêtait les yeux sur des créatures agréables et plaisantes à voir. De nouveau, il aperçut le portrait de ce petit vieux aux cheveux blancs, coiffé d’un chapeau rond et portant un vêtement de deuil. Alors, devant l’irrémédiable désastre de toute sa vie gâchée, il fut pris d’une indicible rage contre lui-même qui, par sa bêtise, sa stupidité n’avait su profiter de rien. Saisissant son chapeau melon, il le défonça d’un furieux coup de poing et le lança dans la rue par la porte ouverte pendant que les commis et les clients le regardaient se demandant s’il avait subitement été pris d’un accès de démence. Puis, il sortit en s’invectivant et en s’injuriant lui-même. Tout à sa colère, il allait comme un fou dans la rue. Sans se rendre compte de ce qu’il faisait, il voulut la traverser. Dans son aveuglement, il ne vit pas un taxi qui venait à une grande vitesse et qui le heurta avec violence. Le petit homme à cheveux blancs, vêtu de noir, fut projeté à vingt pieds et sa tête frappa le pavé avec force. Des passants et le chauffeur de la voiture accoururent pour lui porter secours, mais il était déjà mort, bon pour la morgue.

Pour les lecteurs qui ne seraient pas satisfaits de cette fin, je leur suggère celle-ci : Pris d’un immense dégoût de lui-même, M. Frigon sortit de la pharmacie, aperçut un taxi qui passait, le héla, et, au chauffeur qui lui ouvrait la portière, d’un ton impérieux il ordonna : Conduis-moi dans une maison de femmes.