Fin de vie (notes et souvenirs)/Chapitre II

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Imprimerie Julien Lecerf (p. 17-22).

II


Nous voici en juin, mois de la lumière, mois de la vie en toute son activité, en toutes ses richesses et toutes ses splendeurs…

La campagne est en fête ; mais après l’avoir tant vue et tant aimée, je ne puis l’apercevoir que de loin.

De loin aussi, de plus loin encore, j’aperçois cette Afrique où tant de richesses naturelles, tant de produits se sont accumulés, que tout le reste du monde en pourrait vivre un siècle.

Stanley, dans un précédent voyage, l’avait indiqué déjà. Mais qu’avait-il vu alors, au prix de ce qu’il a pu découvrir en son dernier voyage ? À ses récits, à ses tableaux, n’allons-nous pas voir s’éveiller la convoitise de tous les peuples ? S’ils pouvaient, au lieu de cent occasions de guerre, y trouver une occasion d’entente !

Mais quelles nouvelles révolutions économiques, agricoles, industrielles, pourront s’ensuivre ? L’invasion des céréales d’Amérique et d’Asie a déjà bouleversé l’agriculture, et par suite, les lois de la propriété en Europe. Que produira cette invasion inouïe des métaux, de bois, fruits, bestiaux, graisses, substances alimentaires inconnues, imprévues, excellentes, qui demain arriveront à pleins navires dans nos ports !

Petits seigneurs terriens, vous pourrez alors demander des lois de protection ; vous n’en aurez jamais assez !

Vous avez tremblé aux projets enfantins de nos révolutionnaires indigènes, mais elle viendra, la grande Révolution, du centre de l’Afrique. Elle vous viendra de l’Australie, de l’Asie, de partout. Le monde s’ouvre au monde et s’envahit lui-même, se répandant de tous les pays dans tous les pays.

Voilà, chers amis, la grande nouvelle.

Cependant les journaux sont muets comme, je crois, ils ne l’ont jamais été…

Quoi ! Rien à dire, alors que, pour la première fois, l’homme a ce prodigieux don d’un incessant regard sur l’univers entier !

Jamais enseignement plus décisif ne fut offert à notre intelligence… Mais, faute de préparation, que faisons-nous de cet enseignement devant lequel pâlissent et s’éteignent tous les livres ?…

Journée de mélancolie étrange et triste. Temps presque beau, presque laid. Demi-chaleur, demi-lumière.

Des sourdines à tout, même à la nature qui semble se dire à elle-même : chut ! et qui n’ose bouger.

— Un formidable personnage, géant inattendu, Pantagruel immense, vient de faire au milieu de nous son entrée.

— C’est l’universel genre humain qui, pour la première fois, s’apparaît à lui-même, ne sachant s’il se doit inspirer épouvante ou confiance.

Mais ne peut-on pas dire que le monde s’ouvre au monde trop vite ? Nous en étions encore hier, quelques-uns en sont encore aujourd’hui, au rêve des nationalités closes et murées ou séparées par des montagnes, par des océans infranchissables. Leurs théories n’avaient point été faites pour nos montagnes percées, pour les océans franchis en quelques jours, pour le rapprochement et la fusion de tous les peuples librement répandus et circulant par tout le globe.

Le vieil esprit juif : guerre et haine à la gentilité, c’est-à-dire à l’univers entier ; vol, ruine, destruction à tout ce qui n’est pas juif, à tout ce qui n’est pas le peuple de Dieu ; vieux patriotisme, vieux militarisme romain, tout ce passé tient à la gorge le monde qui voudrait naître et l’étouffe.

Certes, ce fut très beau, très bon, très noble et très grand dans l’ancien monde, le sentiment national ; mais il faut au monde actuel un agrandissement, un approfondissement de l’esprit social que nos pères d’aucun pays ne purent ni concevoir, ni prévoir.

Quant à l’élan sublime de notre être en présence de la nature si insuffisamment interprétée dans l’ancien monde, que peut-il être, même aujourd’hui, comparé ce qu’il doit devenir ?

La grande poésie est en avant, comme la grande justice, si étrangère, si inconnue à nos tribunaux actuels !

Borras, le nouvel innocent, ces jours-ci condamné par vous, met en évidence ce que vous savez faire, ô juges ! dont pas un seul, peut-être, n’a jamais soupçonné qu’il n’y a pas de justice sans bonté, et qu’au fond de la conscience il existe entre tous les hommes, entre l’innocent et le coupable, entre l’accusé et le juge, un lien de fraternité qui jamais ne doit ni ne peut être rompu.

Éboulements, craquements d’un monde qui s’en va, et partout de pauvres diables (hommes d’État) qui, nuit et jour, rafistolent !…

« Fils de l’Homme, monte sur les hauteurs et annonce ce que tu vois », s’écriait Lamennais, il y a cinquante ans.

Mais le fils de l’Homme sur les hauteurs, — sœur Anne sur sa tour, — ne voit rien que « le soleil qui poudroie et la verdure qui verdoie ».

Eh ! que pourrait-il venir d’un monde où l’on en est encore aux cloches, au tambour, où des dames portent sans honte aux oreilles percées l’anneau de l’esclavage, viennent au milieu de messieurs bourgeois risiblement caqueter de l’égalité des sexes ?

Fils de l’Homme, tu n’as en vue, de là-haut, qu’une société à l’état bestial avec moins de sagesse, moins de prudence, moins de sociabilité, moins de bonté que les bêtes.