Fin de vie (notes et souvenirs)/Chapitre III

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Imprimerie Julien Lecerf (p. 22-26).

III


Des phénomènes inattendus se produisent dans le méli-mélo inouï des évènements contemporains.

Pendant que les États d’Europe languissent et meurent de pénurie financière, voici les États-Unis d’Amérique malades d’une pléthore d’argent, ne sachant quel emploi donner à leurs millions et milliards. Quand ils avaient à rembourser leur dette, tout allait bien ; mais tant de millions accumulés et stagnants, enlevés à toute action, ne sont plus que des millions morts.

— Dégrevez, leur dit-on, supprimez, tout au moins abaissez les droits de douane.

— Miséricorde ! Attenter à nos droits protecteurs…

— Mourez donc, beaux millions, mourez, milliards monstrueux, il se peut que de votre mort le monde entier ressuscite.

Miracle ! miracle ! miracle ! Toute la médecine une fois encore décontenancée et révolutionnée. Des guérisons se font, paraît-il, comme autrefois en faisaient les prophètes, les thaumaturges, les sorciers, comme en faisaient Jésus, Mahomet et le diacre Pâris.

Le sorcier ou prophète se trouve être aujourd’hui un gars de dix-huit ans et demi, valet de ferme à l’île d’Oléron. D’abord on venait seulement des pays voisins et surtout de La Rochelle se faire guérir et miraculer. Mais le bruit s’est répandu de ces guérisons et l’on vient aujourd’hui de partout, on y vient malade, on y vient mourant, on s’en retourne guéri. Et voilà qu’à cette heure dans les Facultés de Médecine, dans les Académies, dans la Presse, ce ne sont que dissertations, glorifications, protestations, récriminations.

On cite par centaines les gens qui se prétendent guéris et la question se pose :

— Comment guérit-on ? Comment prend fin ou comment se surprend l’état pathologique ? Comment se communique-t-il de l’un à l’autre ? Comment le voisin qui bâille me fait-il bâiller sans que je l’aie vu ou entendu bâiller ? Comment s’étendent de l’un à l’autre certaines dispositions d’humeur, de maladie ou de santé ?

On est confondu de voir que les médecins eux-mêmes ne le savent pas bien.

Les médecins d’aujourd’hui, quand ils voient, dans les anciens livres, les traitements usités par leurs prédécesseurs, ne sont-ils pas les premiers à les déclarer absurdes et dangereux ?

Avec ces remèdes cependant, et malgré ces remèdes, quelques-uns d’entre eux, comme ceux d’aujourd’hui, obtinrent des guérisons.

La vitalité ne semble-t-elle pas s’animer ou s’éteindre par des influences encore peu connues ?

Ces influences, ces énergies calmantes, de pauvres diables paraissent les avoir ressenties en eux et les ont exercées au profit de certains malades, sans en avoir pénétré ou peut-être cherché le secret.

Sentir en soi la puissance de guérir ! Peut-être ne faut-il que cela pour en arriver au miracle.

Et si les centaines, si les milliers de pèlerins d’Oléron n’ont pas perdu la tête dans un affolement contagieux (ce qui est après tout possible), quel est donc le secret du nouveau guérisseur ? Son nom : Montant, est en train de se répandre par toute la terre étonnée ; mais le plus étonné dans cet étonnement universel, ce doit être Montant lui-même.

Quel rêve pour ce garçon, à qui subitement arrivent la réputation, la fortune, le bruit, la curiosité, les respects, l’adoration, les prières, les bénédictions, les cris et le défilé incessant de tous ces malades et la sensation en lui d’une faculté quasi-divine !

Ah ! que l’homme est éloigné encore de savoir ce qu’il est, ce qu’il vaut, ce qu’il peut !

Il y a quarante-huit ans tout juste, mon père, ma mère et moi nous quittions la ville avec notre vieux cheval, nos ouvriers, nos chats, tout notre personnel, pour aller nous établir au Tot, pays des grands-parents maternels. Nous y trouvâmes, entre autres vieux paysans, le cousin Nicolas Thirel, dont la naïveté, la crédulité bébête firent notre amusement. Nous n’en pouvions revenir : il croyait au mauvais œil, aux maléfices, aux maladies transmises par la volonté méchante de Jacques ou de Guillaume, non-seulement aux hommes mais aux animaux. C’était d’ailleurs un bonhomme laborieux, quoique jamais pressé, assez finaud, mais bon et secourable ; nous l’estimions, mais nous nous en donnions à cœur joie de ses superstitions.

Eh bien ! les naïvetés du cousin Thirel nous reviennent aujourd’hui de l’Académie des Sciences, des Facultés de Médecine, expérimentées et justifiées.

Les maladies, les mauvaises influences, voilà que dans les hôpitaux on les transmet d’un sujet à l’autre. Bientôt on les expédiera par la poste ou par le télégraphe. Mauvais œil, maladies lancées du regard ou du geste, ce n’était point un rêve !…

Le cousin Thirel mettait aussi sa confiance en saint Médard et en saint Barnabé (8 et 11 juin) ; mais, rencontrant (11 juillet 1890) un honnête météorologiste, je lui dis :

— Ce déluge de pluie qui depuis la Saint-Médard nous inonde, va-t-il bientôt finir ?

— Vraisemblablement non. Je viens de faire une étude sur le relevé météorologique des cinquante dernières années, et je trouve qu’au plus grand nombre d’étés la saison paraît se fixer pour une période de cinq ou six semaines entre les 5 et 12 juin.

Il n’est donc ni déraisonnable, ni contraire à l’observation, de dire que si saint Médard (8 juin) met le temps à la pluie sans protection de saint Barnabé (11 juin), on en a probablement pour quarante jours. Ah ! que d’excuses à faire au cousin Thirel !