Fin de vie (notes et souvenirs)/Chapitre XXXIII

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Imprimerie Julien Lecerf (p. 153-156).

XXXIII


Jean Macé, qui fut toute sa vie professeur de jeunes filles, n’a rien tant à cœur que de ne pas enlever aux chères fillettes leur petit Bondieu ; et sans doute, c’est respectable ; mais le petit Bondieu des âges primitifs, des petites philosophies enfantines, voilà précisément le hic.

C’est cette idée qu’on ne peut plus supporter, idée enfantine d’un constructeur et directeur des choses.

Le monde lui-même s’est révélé constructeur, constructeur éternel, tout-puissant, infini dans le grand, infini dans le petit, intelligent dans ses moindres atomes, et, nous devons l’espérer, connaissant la justice, la bonté, la grâce, qui a son reflet partout dans la nature.

Si nous savions mieux combien est belle la matière, c’en serait fini, absolument fini, de toutes nos anciennes philosophies. Le temps est venu de se sentir mieux que spiritualiste.

Après plusieurs jours d’un froid excessif, le temps se remet à la douceur, mais les hommes ne s’y remettent guère.

Le soleil brille avec une grâce printanière. Pas un nuage, pas un souffle hostile. La sève dort dans les arbres, mais on sent à je ne sais quoi le réveil ; il est dans la lumière, dans la température, dans la pureté du ciel, dans la brise doucement caressante. La nature, avec ses mystères divins de vie et d’immortalité, est toujours belle, toujours fortifiante.

Les circonstances actuelles sont si émouvantes, si nouvelles, si pathétiques, qu’on en est soi-même profondément renouvelé, agrandi de pensée et vivifié, même lorsqu’on sent la vieillesse vous saisir à la gorge, vous ligaturer de ses bandelettes, vous laisser chaque jour moins d’action et de plus en plus vous diminuer la lumière, l’ouïe, l’intelligence.

Je suis d’ailleurs depuis plusieurs mois, à relever, à classer, souvent même à brûler de vieilles lettres et brouillons de lettres ; mais trop souvent aussi le cœur me manque pour cette destruction.

Quelques-unes de mes lettres à Michelet m’ont presque surpris en les relisant, aussi en ai-je brûlé pas mal. Combien plus naturelles et plus gaies les lettres aux amis ! Dans ma pauvre petite vie de libellule, l’historien faisait ombre comme une cathédrale dans une ville de province.

Trop cathédrale, en effet, Michelet sentait le cloître. Le Moyen-Âge eut ses traces en lui comme en aucun de nos contemporains. Homme de monastère bien plus qu’homme de la nature, cette Circé lui faisait peur.

Combien sa puissance philosophique en est amoindrie, malgré l’extraordinaire éclat du style.

Relisant à Rouen ce que je dis de la Chanson des rouliers, si bien chantée à Barentin par l’oncle Alexandre, j’ai voulu savoir ce que j’en ai dit précédemment dans La Campagne. Là, je fais chanter par l’oncle Buron et le père Vieillot la Jolie Marjolaine.

Les deux versions sont également vraies. La jolie Marjolaine chantée à Barentin par l’oncle Alexandre, je t’entendis chanter au Tot plus tard, par mon oncle Buron (oncle maternel) et par son ami le père Vieillot ; l’un et l’autre avaient fait toute leur vie le roulage.

Ainsi nous avions dans la famille de mon père des porteux, et des rouliers dans la famille de ma mère. Équivalence de noblesse et de fortune.