Firmin ou le Jouet de la fortune/I/02

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Pigoreau (Ip. 15-28).

CHAPITRE II.

Je deviens amoureux. Le désir de plaire me rend savant. Progrès de mon amour.



En arrivant au château du Comte, je ne fus que médiocrement surpris de la magnificence qui frappa mes regards ; quoique je ne fusse jamais sorti de ma ferme, je m’accoutumai facilement aux avantages de ma nouvelle demeure ; je la contemplai sans un excès de joie ni de surprise ; il semblait que je devais m’accoutumer d’avance, avec les changemens de position, et me familiariser avec l’inconstance de la fortune. Je paraissais prévoir qu’elle devait par la suite m’accabler et me caresser tour-à-tour. Le Comte de Stainville, tout en se chargeant de mon instruction, voulut aussi tirer parti de mes services et dès-lors il me destina la place de Jockey : mon pantalon de toile fut changé contre une culotte de daim, bien collante ; ma grosse veste fut troquée contre un gillet écarlate, surmonté d’un galon d’argent ; et au lieu du bonnet de laine qui couvrait mes cheveux plats et gras, on vit figurer sur ma tête un chapeau à haute forme. Ce costume semblait exiger de nouveaux sentimens et de nouvelles manières, aussi je composai les miennes du mieux qu’il me fut possible. En peu de temps j’appris à lire, à écrire et à panser un cheval. Le Comte ne borna pas là ses bienfaits, il avait sur moi des vues plus étendues ; il me donna un maître de calcul, de dessin et d’histoire. J’avais l’imagination bouillante et active, et en peu de temps je fis des progrès rapides. Mon bienfaiteur en fut satisfait, et pour me donner de nouvelles preuves de sa bienveillance, il adoucit mes fonctions, et m’en donna de plus honorables : il me chargea du soin de songer à sa toilette et de le servir à table ; en outre, il voulut absolument que je l’accompagnasse par-tout où il allait : cette faveur fut cause de toutes mes infortunes ; ce fut elle qui décida de l’avenir ; il était dit que j’allais toucher à l’époque la plus intéressante de ma vie ; mais hélas ! qui peut parer les coups du sort, quel est le mortel qui peut prévoir ses immuables décrets !

Le Comte de Stainville avait une fille que je ne connaissais point encore, et dont j’ignorais même jusqu’à l’existence. À la mort de sa mère, le Comte l’avait confiée aux soins d’une vieille supérieure de couvent, qui même était sa parente ; cette vieille religieuse venait de rendre, à son tour, le tribut dû à la nature, et l’aimable Sophie se trouvant sans guide dans un âge dangereux, son père avait pris le parti de la rappeler auprès de lui. Elle avait alors quatorze ans, et j’en avais tout au plus seize ; cependant, dès le premier abord, la vue de ses charmes naissans fit sur moi une impression qui ne devait finir qu’avec ma vie ; en effet, dans l’espèce de désert que j’habitais, je n’avais jamais rien vu de si beau : toutes les grâces de la jeunesse et de la beauté se trouvaient réunies à celles de l’esprit : une figure séduisante, des traits charmans, quoiqu’irréguliers, un air de vivacité, mêlé tout à la fois de mélancolie, et une empreinte de dignité, répandue sur toute sa personne, étaient les moindres avantages que l’on eût à remarquer dans l’aimable Sophie ; outre un esprit cultivé, elle possédait un fond de tendresse et de sensibilité bien funeste, puisque ce fut lui qui donna lieu à tous les malheurs qui m’accablèrent par la suite.

Pendant les premiers temps de son retour au château, je sentis, d’une manière bien pénible, la distance qui nous séparait, et souvent je rougissais de l’état d’obscurité dans lequel le sort semblait m’avoir condamné. Faut-il, me disais-je en moi-même, que je ne sois que Firmin, fils de Thomassin et jockey de Monseigneur ! si le sort, toujours injuste dans ses partages, m’avait fait naître dans une condition égale à celle de la charmante Sophie, je pourrais peut-être prétendre un jour au bonheur de lui plaire, mais la bassesse de mon extraction pose une barrière insurmontable entre elle et moi, et dans la douleur que me causaient ces réflexions, je pleurais amèrement ; cependant, je parvins à me procurer une sorte de consolation : du moins, me dis-je, si ma destinée s’oppose à mon bonheur, et m’empêche de plaire à jamais à cette fille adorable, du moins je veux obtenir son estime à force de soins et d’égards ; pour être encore plus digne de son attention, je veux devenir savant, et lui laisser appercevoir du moins, que si je prends tant de peine à m’instruire, c’est pour l’amour d’elle. Que sait-on même ? peut-être pourrai-je, par ce moyen, parvenir à toucher son cœur ? on a vu des exemples aussi surprenans de ces sortes d’union ; l’amour ne consulte point les rangs, et Sophie ne serait point la première fille de condition, qui s’aviserait d’aimer un pauvre diable sans naissance et sans fortune.

Tout rempli de ces douces chimères, je partageai mes momens entre mes devoirs et mon instruction ; je donnai tous mes soins à l’étude, et je profitai des leçons des différens maîtres que le Comte avait bien voulu me donner. Guidé par le désir de plaire, je ne pouvais manquer de réussir : l’amour est le plus savant des maîtres ; ce fut à lui que je fus redevable de tous mes succès. Déjà je dessinais joliment, et je raisonnais sur la plupart de nos auteurs, avec le ton d’assurance d’un homme vraiment instruit. J’avais déjà lu, ou plutôt parcouru, une grande partie de la bibliothèque de mon bienfaiteur ; je m’occupais aussi des talens agréables : Sophie avait un maître de piano, et j’avais toujours le soin de me trouver présent à ses leçons ; lorsqu’elle était partie, je répétais tout seul ce qu’elle avait appris, et en moins de six mois j’en sus toucher passablement ; j’avais, en outre, une de ces jolies voix, qui sont un don naturel, mais que le ciel n’accorde que rarement ; je m’accompagnai toujours avec une complaisance infinie, et j’avais le soin de choisir, de préférence, les morceaux qui plaisaient à la souveraine de mon ame. Un jour, entr’autres, que j’étais occupé à répéter sa romance favorite, elle me surprit au moment où, tout rempli de son image, je donnais à ma voix un degré de plus de sensibilité, qui se rapportait à elle : Firmin, me dit-elle, je ne connaissais pas encore tous vos talens ; je vous sais même mauvais gré de m’en avoir fait un mystère. — Pardonnez, Mademoiselle, lui répondis-je en rougissant, j’ignorais que vous y prissiez quelqu’intérêt… — Ce reproche, ajouta Sophie, est une injustice de plus, et pour vous en punir, j’exige que vous me fassiez connaître toute votre science. Vainement j’essayai de m’en défendre, elle insista, et je fus forcé de me rendre à ses désirs ; j’obéis, quoiqu’en tremblant, et nous préludâmes ensemble, sur le même forté ; lorsque, par hasard, mes doigts se rencontraient avec les siens, j’éprouvais un doux frémissement, dont je n’étais pas le maître ; cette commotion se faisait ressentir jusqu’au fond de mon cœur ; elle causait dans tout mon être une agitation violente, qui ne pouvait être que l’effet de l’amour. Il est à présumer que le trouble que j’éprouvais se fit ressentir jusques dans l’ame de la charmante Sophie, car l’altération de sa voix devint si grande, qu’il lui fut impossible d’exécuter entièrement le morceau qu’elle avait commencé : nous eussions eu de la peine à sortir d’embarras, sans l’arrivée subite de monsieur de Stainville, qui parut autant étonné que sa fille, des progrès que j’avais fait dans la musique, il m’en témoigna toute sa satisfaction de la manière la plus avantageuse, et pendant le reste du jour il ne cessa de me prodiguer des éloges, d’autant plus flatteurs, qu’il les faisait en présence de celle qui m’avait donné le désir de me perfectionner.

Plusieurs mois s’écoulèrent ainsi, sans que j’osasse laisser rien connaître à la fille du Comte, de la tendresse qu’elle m’avait inspirée ; j’appris par la suite, qu’elle avait sû pénétrer mon secret, mais pendant les premiers temps, j’eus le soin de lui laisser ignorer ce qui se passait dans mon ame. Un amour délicat est toujours respectueux, et d’ailleurs ma position eût suffi pour me déterminer au silence, en me rappelant la distance qui nous séparait. J’avais à craindre que le moindre aveu ne m’attirât sa colère et son indignation : un seul mot, une seule plainte de sa part, eût suffi pour me faire rentrer dans l’état d’obscurité, dont son père m’avait tiré ; d’ailleurs, était-il à présumer que la fille unique du Comte de Stainville daignât fixer son attention sur le fils de Thomassin, simple villageois et pauvre laboureur ? il fallut donc bien me contenter du bonheur de la voir jusqu’au moment où le hasard lui découvrit mes sentimens.