Firmin ou le Jouet de la fortune/I/03

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Pigoreau (Ip. 29-37).

CHAPITRE III.

Je fais une conquête sans m’en douter. Sa jalousie pense me devenir funeste. Je me tire d’embarras en habile homme.



Monsieur de Stainville avait à son service une femme de charge, âgée de quarante-cinq ans environ, cependant encore fraîche ; cette femme, nommée Thomill, avait éprouvé dans sa jeunesse des peines de cœur, et les chagrins de l’amour avaient empoisonné sa félicité. Elle s’était retirée à la terre du Comte pour y pleurer à son aise la perte d’un ingrat qu’elle aimait encore, mais les années ayant rendu le calme à son ame, elle avait fini par oublier tout-à-fait l’infidèle qui avait tant de fois fait répandre ses larmes. Elle partageait la solitude de son maître, et uniquement vouée à ses intérêts, elle semblait être entièrement occupée de son bienfaiteur et de son Dieu, lorsque ma présence fit évanouir, bien involontairement, de si belles résolutions. Pendant les premiers temps elle paraissait avoir pour moi la tendresse d’une véritable mère, mais lorsque l’âge eut développé certains avantages que la nature m’avait accordés, alors ses dispositions à mon égard changèrent peu à peu, et je m’apperçus bientôt que je lui avais inspiré plus que de l’intérêt ; en sa qualité de tutrice, elle s’était chargée de tous les détails qui pouvaient me concerner ; elle seule présidait à ma toilette, et souvent elle insistait à relever elle-même les boucles de cheveux blonds qui flottaient sur mes épaules, ensuite elle me donnait un baiser sur le front, en m’assurant que si je voulais être reconnaissant et m’attacher à elle, que je n’aurais pas sujet de m’en repentir. Comme je ne soupçonnais pas ce qu’elle attendait de moi, je lui fis volontiers, et bien ingénuement, toutes les protestations de dévouement qu’elle pouvait désirer ; elle m’eût volontiers dispensé du respect que je lui témoignais, mais moi je m’imaginais lui devoir ces marques de considération, tant pour son âge que pour le rang qu’elle occupait dans la maison. Elle possédait, sans réserve, la confiance du Comte ; elle avait en outre un libre accès chez Sophie, et cette raison seule eût suffi pour me déterminer à me ménager ses bonnes grâces ; cependant il me fut impossible de répondre aux témoignages de son amour qui ne fut pas long-temps équivoque. Malgré la dissimulation que me dictaient la prudence et mes propres intérêts, je ne pus jamais me résoudre à la laisser dans l’erreur. J’étais uniquement occupé de Sophie, Sophie seule formait le centre de toutes mes affections : elle réunissait à elle seule tous mes désirs, toutes mes facultés. Quoique l’espérance ne vînt pas accroître la passion qu’elle m’avait inspirée, j’étais hors d’état de céder à la raison, et j’étais insensible à tout autre sentiment.

La vieille Thomill ne tarda pas à s’en appercevoir ; l’œil d’un jaloux est clairvoyant : cette femme s’imaginant qu’il n’était pas naturel qu’à mon âge je fusse aussi réservé, se mit en tête de me dérober mon secret, en se promettant bien de me punir de mon insensibilité, si jamais elle parvenait à acquérir la conviction intime de mon ingratitude. Depuis quelques temps je me retirais dans ma chambre, et là, loin de tous les regards, je me livrais à l’étude et aux arts, que je supposais devoir être agréables à Sophie. J’étais devenu aussi fort qu’elle dans la musique, j’avais fait pareillement des progrès rapides dans le dessin, et tout cela pour lui plaire ; mais un talent qu’elle ignorait, et que j’avais appris tout seul, était celui de sculpteur ; son buste fut le premier que j’osai entreprendre d’après nature ; j’étais parvenu à me procurer de la terre-glaise, que je modelais avec assez de facilité, et ses formes étaient tellement empreintes dans mon imagination, qu’aidé par l’amour, je réussis complettement dans la ressemblance. Déjà mon travail était achevé, lorsque je fus sur le point d’en perdre le fruit. Un jour que je me contemplais, que je m’admirais dans mon propre ouvrage, et que je jouissais d’avance de la surprise que j’allais causer à Sophie, je fus tiré de l’état de ravissement où j’étais plongé, par l’entrée subite de la jalouse Thomill ; le feu du ciel serait tombé à mes pieds, que ma frayeur eût été moins grande. Soupçonnant le motif de mes absences, elle avait pris le parti de m’épier et de s’assurer par elle-même de la cause de mon indifférence ; elle s’imagina l’avoir découverte dans le buste qui paraissait fixer mes hommages. Voilà donc perfide, me dit-elle en fureur, la cause de tes froideurs et de tes dédains ; va, je saurai m’en venger et t’apprendre à élever tes vœux jusqu’à la fille du Comte ; sois assuré qu’il sera instruit de ton audace. En disant cela elle ferma la porte avec violence, et disparut en me laissant livré à moi-même.

Dans cet instant critique la réflexion vint fort heureusement à mon secours ; Thomill pouvait me perdre en exécutant ses menaces ; je résolus de la prévenir : mon buste était achevé, je pris le parti d’aller le présenter au Comte, en me faisant un mérite de la surprise ; en effet, il reçut mon présent avec joie, et me félicita sur mes heureuses dispositions ; dans son enthousiasme il envoya chercher sa fille, pour jouir, à son tour, de son étonnement, et il redoubla ses éloges en sa présence. Un regard que Sophie laissa tomber sur moi, en rougissant, fut ma plus douce récompense ; et dès ce moment je leur devins encore plus cher, à l’un et à l’autre, et tous deux redoublèrent pour moi d’estime et d’égards.