Firmin ou le Jouet de la fortune/I/05

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Pigoreau (Ip. 53-68).

CHAPITRE V.

La jalousie m’aveugle et me rend criminel. J’obtiens mon pardon.



Depuis cette entrevue, l’existence eut pour moi un prix nouveau, la lumière eut à mes yeux un charme de plus. J’étais aimé de ma chère Sophie, je n’en pouvais plus douter, elle me l’avait répété elle-même ; pouvait-il exister sur la terre un être plus heureux que moi ! j’en appelle aux amans qui viennent d’obtenir de leurs maîtresses le premier aveu de leur amour.

Nos conventions ne dérangèrent rien en apparence, au genre de vie que nous avions adopté ; la société de Stainville fut toute aussi nombreuse et aussi brillante qu’auparavant ; Dallainval était toujours aussi amoureux et toujours aussi pressant, mais ses affaires n’en avançaient pas davantage ; je m’appercevais bien de ses assiduités, mais elles ne m’inquiétaient pas extrêmement : j’avais la parole de Sophie, elle était suffisante pour me tranquilliser ; cependant j’étais jaloux de la facilité avec laquelle il pouvait l’entretenir à toutes heures du jour : son père était entièrement lié avec le sien, et c’était cette intimité qui lui procurait un libre accès au château. Quoique je n’eusse rien à craindre de ses persécutions, je ne les voyais qu’avec peine ; Sophie, par politesse et par prudence, employait des ménagemens ; je souffrais beaucoup de ces précautions, que, pourtant, j’étais forcé d’approuver, mais l’intéressante Sophie avait l’art de me rassurer : elle trouvait toujours les moyens de faire entrer dans mon ame des consolations, d’autant plus douces, que je ne les devais qu’à sa tendresse et à son bon cœur.

Cependant mes inquiétudes augmentaient en proportion de mon amour. Je n’avais pas le droit de me plaindre ; d’ailleurs, en pareil cas, il est impolitique de devenir exigeant. Quoique j’eusse tout lieu de redouter les dangers de la rivalité, je pris le parti le plus sage, celui de me faire aimer de plus en plus ; afin de réussir plus sûrement, je m’appliquai à me perfectionner dans les arts d’agrémens qui plaisaient de préférence à mademoiselle de Stainville ; j’ornai ma mémoire des meilleures lectures, et j’acquis un certain usage du monde, sans autre précepteur que l’envie de paraître aimable. Je remarquai avec plaisir, que mes nouvelles connaissances doublaient l’attachement de mon bienfaiteur ; je lui devins nécessaire ; il s’accoutuma même à ne plus voir en moi qu’un infortuné, digne de ses soins, et fait pour être son ami. J’avais alors dix-neuf ans, et j’étais parvenu à m’élever moi-même au-dessus de ma naissance ; je ne songeais plus à l’obscurité de mon origine, que pour me rappeller la distance qui existait entre le comte de Stainville et moi. Pour la diminuer, il me prit pour son secrétaire, et me confia la gestion de tous ses biens. Cette marque de confiance me flatta, d’autant plus qu’elle paraissait me rapprocher de ma chère Sophie ; elle-même fut enchantée des nouveaux témoignages d’estime que me donnait son père : il semblait que je pouvais lui parler plus librement de mon amour, et le ciel qui venait de faire un demi-miracle en notre faveur, pouvait fort bien en faire encore un plus grand. Ce fut cette douce espérance qui resserra les nœuds qui nous unissaient, et qui fit le charme de notre existence, jusqu’au jour, où une imprudence de ma part, pensa nous devenir funeste.

Je m’étais bien apperçu que le jeune Dallainval était devenu éperdument amoureux de Sophie, mais je n’avais jamais remarqué qu’elle répondît à ses avances, d’une manière satisfaisante. Un jour cependant, un accès de jalousie bien déplacé, faillit causer ma perte, et briser les liens qui m’unissaient à elle. Le Comte avait rassemblé tous ses voisins pour leur donner une fête, et Dallainval s’y était rendu, avec son père, un des premiers. Mon rival, ce jour-là, parut plus hardi et plus entreprenant qu’auparavant : il avait profité de l’aisance qui régnait dans la maison, pour se placer auprès de mademoiselle de Stainville, et pendant tout le repas il parut plus libre et plus satisfait que jusqu’alors. Sophie elle-même parut plus gaie qu’à l’ordinaire. Soit l’effet d’une imagination prévenue, ou de ma tête exaltée, soit l’effet de l’allégresse générale, Sophie elle-même me parut moins réservée que de coutume ; Dallainval, placé à ses cotés, ne cessa d’avoir pour elle, de ces attentions mystérieuses, qui semblent dénotter une intelligence secrette. Ma tendresse en fut allarmée ; je ne vis plus en lui qu’un rival abhorré ; de temps en temps il fixait ses regards sur moi, avec un air de suffisance et de contentement qui me parut une insulte ; je fus choqué du ton de supériorité qu’il paraissait prendre, cependant je n’avais rien à dire, je ne pouvais éclatter sans compromettre l’ingrate Sophie, sans me compromettre moi-même, et peut-être me perdre pour jamais. Je me contentai de lui lancer un regard expressif, qui lui dépeignait mon agitation et le trouble de mon ame ; soit quelle n’eût pas compris le sujet de ma douleur ; soit que la coquetterie l’eût rendue insensible, elle ne me répondit que par un sourire, que je crus ironique, et sans se contraindre davantage, elle continua sur le même ton ; il me fut impossible de supporter plus long-temps un pareil spectacle ; tout le poison de la jalousie se glissa dans mon cœur : je sortis de table, sous un léger prétexte, et je m’enfonçai dans le parc, en roulant dans ma tête mille projets de vengeance. Je brûlais du désir de m’enivrer du sang de la perfide, et de m’abreuver dans celui de mon rival. Je marchais à longs pas, sans pouvoir m’arrêter à aucun parti, lorsque la société se dispersa dans les jardins. Après avoir long-temps cherché des yeux les coupables, je les apperçus derrière une charmille, paraissant se faire des protestations, que je supposai être une preuve certaine de leur intimité : Sophie était animée, ses yeux étaient rouges et humides, et Dallainval pressait sur son cœur une de ses mains, dont il s’était emparé. Cette vue redoubla ma fureur ; je crus avoir devant les yeux l’entière conviction de leur coupable intelligence. Je ne fus plus maître de moi-même, et tirant mon épée, je m’élançai sur Dallainval : ciel qu’allez-vous faire, s’écria Sophie en se précipitant entre nous deux ? Dallainval est notre ami ; son intention était de nous servir, au moment même il m’en faisait le serment… Il nous offrait ses services et son amitié ; que de reproches n’avez-vous pas à vous faire ? vous alliez immoler à votre jalousie, le mortel généreux qui sacrifiait son amour à notre propre bonheur !….

À ces mots l’arme me tomba des mains ; je rougis de ma faiblesse, et je n’eus que la force de demander excuse à Dallainval de mon coupable emportement : oui, Monsieur, me dit-il, les dehors qui ont donné lieu à votre méprise, n’étaient au contraire que des témoignages d’estime et de simple intérêt : Mademoiselle, que j’adorais du plus tendre amour, ne l’a jamais payé que de la froideur la plus grande et de l’indifférence la plus parfaite. J’ai bien présumé qu’un autre plus heureux occupait dans son cœur une place que je sollicitais envain ; depuis long-temps ses soins m’avaient fait naître des soupçons ; vous savez qu’un rival se laisse difficilement abuser ; je résolus de m’en convaincre par moi-même, et de vous arracher votre secret par ruse et par adresse : je commençai par gagner la vieille Thomill, et cette femme confirma mon incertitude ; elle me dit qu’elle était assurée de votre intelligence, et me peignit votre aimable maîtresse comme un enfant faible et sans caractère, qu’il était facile de faire changer ; elle me conseilla, pour obtenir sa main, d’en faire la demande au Comte, avant que son amour pour vous, n’eût acquis de nouvelles forces. Tout rempli de ce projet, je me suis rendu aujourd’hui, à cet effet, avec mon père, un des premiers, mais avant de m’expliquer ouvertement, je crus devoir profiter de la liberté qui règne à la campagne, pour avoir un entretien avec Mademoiselle, et obtenir d’elle-même l’aveu de ses sentimens. Elle m’a avoué franchement, qu’uniquement occupée de vous, elle ne pouvait être sensible à d’autres affections ; que jamais d’autres ne sauraient lui inspirer un sentiment, que vous seul aviez fait naître : elle avait accompagné cet aveu, des témoignages d’estime les plus éclatans, en m’assurant que j’aurais à jamais des droits à sa reconnaissance, si je voulais renoncer à mon amour et à mes prétentions, pour ne plus voir en elle qu’une amie, qu’une tendre sœur, toujours disposée à reconnaître mon sacrifice. Au moment où vous nous avez surpris, j’acceptais ces offres obligeantes, et je lui offrais en échange, l’assurance d’un entier dévouement. Votre jalousie vous a fait prendre le change ; mais j’oublie volontiers votre funeste égarement, pour ne plus voir en vous qu’un honnête homme et un ami sincère.

En parlant ainsi, Dallainval m’ouvrit les bras, et je n’en sortis que pour tomber dans ceux de mademoiselle de Stainville ; je les baignai tour-à-tour de mes larmes, et les pressant tous deux sur mon cœur, je les priai de nouveau, de me pardonner les erreurs où m’avaient entraîné la violence de mon amour. Tout est oublié, me dit mon aimable Sophie en me regardant tendrement, ne songeons plus qu’à notre bonheur, et, sur-tout, redoublons de prudence, pour dérober à tous les regards, la connaissance de notre liaison. Dallainval, de son côté, me réitéra pareillement ses offres de services et d’amitié, et, par la suite, on verra combien elle me fut nécessaire.