Firmin ou le Jouet de la fortune/I/06

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Pigoreau (Ip. 69-82).

CHAPITRE VI.

Première disgrace. Tout est découvert. Je suis forcé de fuir.



Lamour, comme on sait, est une maladie que l’on ne cache que très-difficilement, sur-tout aux yeux de la personne qui est intéressée à la découvrir. Pendant une année entière, je goûtai au château de Stainville, la félicité la plus pure : elle n’était obscurcie par aucun nuage ; chaque jour j’avais le bonheur de voir ma chère Sophie, et chaque jour je recevais d’elle de nouvelles preuves d’attachement. Dallainval, de son côté, nous rendit tous les services qui furent en son pouvoir. Il fut fidèle à son serment, et tint parole. Il contribua même à détourner les soupçons du Comte, en les fixant sur lui seul ; il continua à paraître tendre, empressé et respectueux. Monsieur de Stainville, bien persuadé qu’il aspirait à l’honneur d’entrer dans sa famille, ne fit aucune attention à mes assiduités, et peut-être même, secondés par l’amitié, fussions-nous parvenus à tromper sa vigilance, sans l’infernale jalousie de la vieille Thomill.

En amour, il est difficile de pouvoir se contraindre long-temps : cette femme ne tarda pas à s’appercevoir que je la négligeais, et même que les égards et les attentions que je conservais encore pour elle, me devenaient chaque jour plus à charge et plus pénibles. Depuis l’aventure du buste, elle avait conservé de violens soupçons sur mon intelligence avec sa maîtresse, et ne cherchant que l’occasion de s’en convaincre, elle épiait avec soin toutes mes actions ; mais ma conduite était si réservée, qu’il lui eût été difficile de trouver prise contre moi, si les hasards, ou plutôt ma destinée, ne lui eût fourni les moyens de servir sa vengeance. Lorsque la prudence ou la société m’empêchaient d’entretenir Sophie en particulier, je me retirais dans ma chambre, l’imagination toute remplie de mon bonheur ; et là, loin de tous les regards, je confiais au papier l’expression de mon brûlant amour. Un jour entr’autres, qu’uniquement occupé à ce doux travail, je rappellais au souvenir de mademoiselle de Stainville les momens fortunés que nous avions passés ensemble, que je lui détaillais les plaisirs purs que nous goûtions dans le mystère, on vint m’avertir que M. le Comte demandait à me parler ; aussi-tôt sans méfiance, comme sans réflexion, je me rendis dans son cabinet, en laissant sur ma table l’écrit circonstancié que je destinais à ma chère Sophie. Le Comte me reçut avec une bonté froide, et me faisant asseoir à ses côtés, il me parla en ces termes : « Firmin, vous connaissez tout mon attachement pour vous ; vous savez combien l’intérêt que vous m’avez inspiré est vif et sincère ; vous n’ignorez pas, en outre, les vues d’établissement que j’ai sur vous ; vous n’ignorez pas que mon intention est d’assurer votre fortune, en vous comblant de mes bienfaits : mais on m’a assuré que vous en étiez indigne, et que vous ne payez ma tendresse pour vous que par la plus noire ingratitude : on m’a assuré, je n’ose le croire, que vous aviez l’imprudence d’élever vos vœux jusqu’à ma fille ; en un mot, que vous aviez la témérité de brûler pour elle d’un amour violent. C’est de vous seul que je veux savoir la vérité ; je vous crois incapable de la déguiser, dût-elle vous attirer mon indignation ; Firmin, êtes-vous encore digne de mon amitié ? parlez, répondez… »

Ce discours auquel j’étais loin de m’attendre, m’étonna, et m’interdit : j’étais anéanti ; je ne savais que dire, ni comment m’excuser, lorsque monsieur de Stainville me pressa de m’expliquer. J’étais humilié, confondu. Si mon secret n’eût appartenu qu’à moi seul, si l’aveu de ma faute n’eût entraîné que ma perte, peut-être me fussai-je décidé à avouer ma faiblesse et mon ingratitude ; mais je n’eusse pas été la seule victime de mon imprudence : Sophie en eût souffert encore plus que moi, et je sentis la nécessité d’induire son père en erreur. Je niai donc fortement l’existence de notre liaison ; j’assurai que j’étais innocent, et que je n’éprouvais pour mademoiselle de Stainville que les sentimens approuvés par la reconnaissance et l’honneur. À l’instant même, j’entendis la porte s’ouvrir, et je vis la perfide Thomill entrer, les yeux étincelans, et tenant à la main le fatal billet, que j’avais oublié dans ma chambre. Qu’il parle maintenant d’innocence, dit-elle, en remettant à son maître le témoin irrécusable de ma liaison, qu’il parle reconnaissance, voici la conviction de son crime ! Dieu ! ma fille est déshonorée, s’écria le Comte de Stainville : Traître, continua-t-il en s’élançant sur son épée, tu ne périras que de ma main. À l’instant même Sophie, qui avait tout entendu, paraît, et se précipite entre son père et moi : le fer l’atteint… le sang coule… l’épée tombe des mains du Comte ; il soutient Sophie dans ses bras… Ce n’est rien, dit-elle d’une voix faible, je suis encore trop heureuse… En parlant ainsi, elle me fait signe de la main de fuir ; j’obéis, quoiqu’à regret ; et, tout en lui lançant un regard de douleur et d’amour, je m’éloignai de ce lieu funeste. Je marchai long-temps dans les champs, sans savoir où mes pas me conduisaient. Ce fut lorsque je perdis de vue les tours du château, que l’horreur de ma situation vint se présenter à mon imagination dans toute sa force : je me figurais la malheureuse Sophie enfermée, ou en butte à toute la colère d’un père irrité. Moi-même, sans asyle, sans protection, sans amis, sans autres compagnons que les remords qui m’accablaient, je fus, pendant un moment, livré au plus affreux désespoir. Cependant, je me rappelai les offres de service que m’avait fait Dallainval : sa terre était éloignée, tout au plus d’une lieue de l’endroit où j’étais ; mais je n’osais m’y rendre directement, dans la crainte d’être vu de son père ; il était, comme on sait, ami intime du Comte de Stainville, et celui-ci n’eût pas manqué de découvrir ma retraite, si elle eût été à la connaissance du père de Dallainval. J’employai donc le seul parti que j’avais à prendre : je troquai mes vêtemens avec le premier villageois que je rencontrai : pour le décider à cet échange, qui devait naturellement lui paraître suspect, je lui donnai le peu d’argent que j’avais sur moi, et ce dernier moyen de séduction ayant achevé de le déterminer, je m’affublai de sa veste grise et de son accoutrement complet. Ainsi déguisé, je parvins jusqu’aux portes du parc de mon ami, et lui fis dire qu’un pauvre paysan demandait à lui parler. Dallainval avait un bon cœur ; il pensa que c’était un malheureux qui avait besoin de ses secours, et, sans balancer, il suivit les pas du messager que je lui avais adressé. Quoi, me dit-il, mon cher Firmin, en me sautant au col, c’est vous que je trouve dans cet équipage ! que signifie ce travestissement ? Je m’empressai de satisfaire sa curiosité, et je lui fis le détail de tout ce qui s’était passé. Je vous plains, ajouta-t-il en me pressant de nouveau dans ses bras, le Comte est vindicatif, orgueilleux, jaloux de ses droits à l’excès, et sur-tout entiché de ses titres ; il ne vous pardonnera pas d’avoir osé aspirer à l’honneur d’entrer dans sa famille : c’est à ses yeux un crime qu’il n’excusera jamais, et même, je ne doute nullement qu’il n’essaie d’en tirer une vengeance éclatante ; mais, heureusement pour vous, une révolution, aussi étonnante que digne de notre admiration, vient de diminuer la monstrueuse autorité des grands, et désormais, ils ne seront plus dans la possibilité d’exercer un injuste pouvoir sur ceux de leurs semblables, qui, comme vous, auront encouru leur indignation. Je ne puis vous offrir un asyle au château ; vous n’y seriez pas en sûreté : mon père, qui partage les opinions du Comte de Stainvillle, partagerait aussi sa haine, et, tôt ou tard, vous en seriez la victime. Tenez, voici ma bourse, retirez-vous à Orl… ; vos talens ne tarderont pas à vous y faire connaître ; on y organise les autorités constituées ; allez leur offrir vos services, et soyez sûr qu’ils seront acceptés : de mon côté, je me chargerai de faire parvenir vos lettres à votre chère Sophie ; je lui parlerai de vous, je l’encouragerai, je l’inviterai à la patience. Comptez sur mon zèle et sur mon amitié.