Firmin ou le Jouet de la fortune/I/07

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Pigoreau (Ip. 83-96).

CHAPITRE VII.

Je me trouve engagé dans un Comité Révolutionnaire. On y amène Sophie et son père. Je me dispose à les sauver.



Je remerciai tendrement ce généreux jeune homme ; j’acceptai ses offres sans répugnance, et je me déterminai à suivre ses conseils, après l’avoir prié d’assurer mademoiselle de Stainville, que l’absence n’affaiblirait jamais l’impression qu’elle avait faite sur mon cœur. Je me séparai de lui, et je me rendis à Orl…, sans autre recommandation que mes malheurs et ma bonne volonté. Je ne tardai pas à m’y faire remarquer. Les vrais partisans de la liberté étaient alors estimés, considérés et recherchés avec soin ; aussi, peu de temps après, je fus employé par une des premières autorités de cette ville. J’y vécus assez paisiblement jusqu’au commencement de l’année mille sept cent quatrevingt-treize. Je recevais fort souvent des nouvelles de Sophie. Elle m’avait appris son rétablissement : sa blessure n’avait pas été dangereuse, et dans mes réponses, j’avais toujours le soin de l’engager à la patience. Notre correspondance ne languissait jamais ; nos sentimens n’en devinrent au contraire que plus vifs et plus violens. Les obstacles nourrissent la passion de l’amour, et deux années d’éloignement et d’inquiétudes, ne firent qu’accroître ma tendresse pour elle. Je supportai patiemment les chagrins de l’absence, jusqu’au moment où un malheur bien grand sans doute, mais dont les suites furent heureuses, me réunit à ma chère Sophie.

Depuis quelque temps, ce systême affreux, qui, par la suite, versa à grands flots le sang des Français, étendait ses ravages sur la surface entière de la France. Une troupe de brigands s’était emparée de l’autorité judiciaire, et la plupart d’entre eux, organisés sous la dénomination de Comité Révolutionnaire, faisaient consister leur gloire à s’attirer la haine de leurs concitoyens et de leurs frères. Les listes de proscriptions devenaient, pour ces antropophages, le plaisir le plus doux. Le plus grand nombre était composé de gens sans aveu, toujours altérés de sang, et ennemis de toute espèce de gouvernement. Quoique le ciel, sage dans ses décrets, en eût placé parmi eux quelques uns de probes, d’instruits et d’humains, et cela, sans doute, pour tempérer leur barbarie ; la plupart étaient de féroces agens de la terreur. L’innocent, comme le coupable, succombait sous la hache de ces cannibales, et rarement la vertu parvenait à se faire entendre.

Ce fut cependant parmi ces hommes farouches que le sort me plaça. Mon sincère attachement pour la cause de la liberté leur parut être un entier dévouement pour leurs principes ; ma haine pour l’inégalité des droits, dont j’éprouvais moi-même les pernicieux effets, leur parut une approbation tacite de leurs affreux désordres ; ils m’investirent d’autant plus volontiers de toute leur confiance, que la plupart d’entre eux savaient à peine signer les féroces arrêtés qu’ils prenaient. Ils me chargèrent donc exclusivement, de leur correspondance. La facilité que cela me procurait d’être utile à une foule d’infortunés me détermina à supporter les désagrémens de mon emploi, et, au risque de me compromettre, je parvenais toujours à porter des secours aux malheureux qui gémissaient dans les fers.

Le président de ce redoutable comité, surnommé Britannicus, était un ancien garçon boucher, qui n’était parvenu à ce poste qu’à force de dénonciations : ne voulant point changer de métier, cherchant seulement à ennoblir ses fonctions, il s’était décidé à exercer ses talents sur l’espèce humaine. Il calculait, avec un effroyable plaisir, le nombre des victimes qu’il sacrifiait. Il n’était aucune sorte de vexations qu’il n’exerçât sur elles avant de les envoyer à l’échafaud : il faisait assister la fille au supplice du père, il forçait le frère à contempler celui de la sœur. Ses désirs étaient des ordres, ses ordres étaient des arrêts de mort. Il visitait les prisons avec un rafinement de jouissance digne de lui. Lorsqu’un détenu expirait de misère avant sa condamnation, ce misérable rugissait comme un lion qui laisse échapper sa proie. Ses parens, ses amis, ses bienfaiteurs, tous avaient succombé sous le poids de son affreuse autorité. Cet homme abominable était lié avec un garçon cordier qu’il avait appellé auprès de lui pour le seconder dans ses travaux, et plus encore pour être témoin de sa puissance. Ce dernier, moins méchant, et par conséquent moins dangereux que son maître, s’appellait Simon, surnommé Caton d’Utique : Simon, voulant comme les autres se décorer d’un nom pompeux, avait d’abord choisi celui d’Auguste ; mais on était parvenu, quoiqu’avec beaucoup de peine, à lui faire entendre qu’Auguste n’était point du tout un nom républicain, mais, bien au contraire, celui du fondateur de la monarchie romaine ; alors se rendant, quoiqu’avec peine, à des observations aussi judicieuses, il s’en était tenu au sobriquet de Caton.

Cet homme sans caractère, comme sans méchanceté, était une véritable machine : il était pourtant, après son collègue Britannicus, le membre du comité le plus instruit et le plus énergique. Malgré cela, j’avais assez d’empire sur son esprit pour en faire ce que je voulais : lorsqu’il s’agissait de signer l’élargissement de quelques proscrits, je m’y prenais avec tant d’adresse, que je parvenais presque toujours à mon but.

Cependant, malgré le plaisir que j’éprouvais à être utile aux malheureux, il me manquait encore une autre satisfaction, celle de voir ma chère Sophie. Je n’étais même pas sans inquiétude sur son compte ; il y avait long-temps que je n’avais reçu de ses nouvelles, lorsqu’un jour Britannicus entra dans la salle des séances, en annonçant, avec un sourire farouche, qu’il venait de faire saisir un excellent gibier. Il s’agit, dit-il à ses confrères, d’un ci-devant Comte qui s’avisa de vivre tranquille dans son château, en s’imaginant échapper à nos recherches ; je viens de le faire pincer, dit-il à son collègue Caton, d’une voix basse, on va le conduire ici avec sa fille, qui est, ma foi, gentille ; tu vas en juger par toi-même.

Cette dernière phrase me fit trembler. Je songeai aussi-tôt à mademoiselle de Stainville ; je me la représentai aux prises avec ces scélérats, et faisant envain valoir son innocence. Sans connaître celle dont il était question, je me promis bien intérieurement de la servir autant qu’il serait en mon pouvoir, et même de l’arracher, s’il m’était possible, au danger qui la menaçait. Déjà même je roulais dans ma tête le projet de la délivrer, lorsque je vis paraître Sophie elle-même et son malheureux père, les mains liées, et escortés des farouches agens du comité. Sophie me reconnut aussi-tôt ; je n’eus que le temps de lui faire comprendre la nécessité où elle était de se contraindre, et de ne pas avoir l’air de me connaître. J’en fis autant au Comte qui m’avait pareillement reconnu, et qui s’était cru perdu en tombant entre mes mains. Ah ! s’il eût pu lire dans mon ame, ce que je souffrais eût bien suffi pour le rassurer. – Eh bien ! qu’en dis-tu Caton, lui dit Britannicus, t’ai-je menti ? n’est-il pas dommage qu’un aussi joli minois soit la fille d’un conspirateur ? Ensuite ils se parlèrent tout bas, je ne pus les entendre, mais je jugeai à leur air que ces monstres méditaient un nouveau crime. L’honneur de Sophie me parut aussi en danger que sa vie. La fureur se glissa dans mes veines ; j’éprouvai un moment de rage qui pensa me trahir, mais réfléchissant qu’au lieu de les sauver, j’allais peut-être hâter leur perte, j’eus la force de me contraindre : je ne laissai rien éclater de ma juste colère, ni de mon indignation. Afin de parvenir à découvrir leur complot, je pris le parti de dissimuler, mais deux jours se passèrent, sans que je pusse rien apprendre d’eux : ils me parurent au contraire moins confians et plus réservés qu’à l’ordinaire. Je fis de vains efforts pour pénétrer leurs projets, mes tentatives furent infructueuses ; je m’apperçus que je leur paraissais suspect : j’en frissonnai, mais je ne me décourageai point. J’étais parvenu à faire tenir à monsieur de Stainville et à sa fille, un billet par lequel je les invitais à ne point se laisser décourager, en leur assurant que je m’occupais de leur délivrance, mais je leur recommandai sur-tout de feindre et de ne point avoir l’air de me connaître ; c’était sur cette fausse ignorance que je fondais toutes mes espérances.