Firmin ou le Jouet de la fortune/I/09

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Pigoreau (Ip. 104-118).

CHAPITRE IX.

Monsieur de Stainville se laisse mourir en route. J’épouse sa fille. Nous arrivons à Liège. Une nouvelle disgrace nous force d’en sortir.



Il faut avoir aimé pour se figurer ce qui se passa dans mon cœur lorsque je reçus les témoignages de reconnaissance des deux personnes les plus chères que j’eusse sur la terre. Le Comte sensible au service important que je venais de lui rendre, avait converti sa haine en tendresse, et plusieurs fois il me répéta qu’il n’était que sa fille qui pût reconnaître un pareil bienfait. Quelle satisfaction n’éprouvai-je pas, lorsque je vis ma chère Sophie confirmer les intentions de son père ! elle me lança un regard approbatif, en me serrant la main avec transport. Quelques larmes d’attendrissement furent ma seule réponse. Mon cœur faiblissait sous le poids de l’allégresse. Tout plein de mon bonheur, je songeais à peine à l’avenir. Nous n’étions cependant point absolument hors de périls. La France entière était alors en proie aux maux de l’anarchie : chaque ville, chaque bourg, avait son comité révolutionnaire. On appelait étranger tous ceux qui ne se trouvaient point dans leur commune, et cette qualité seule suffisait fort souvent pour entraîner leur perte. Fort heureusement j’avais eu la précaution de nous munir de passe-ports, et nous parvînmes sans difficulté jusqu’aux frontières. Nous marchâmes jours et nuits sans nous arrêter, et nous arrivâmes à Givet, sans avoir pris le moindre repos ; nous eussions même été plus loin encore, si le Comte n’eût éprouvé une indisposition subite qui nous força d’interrompre notre voyage. La fatigue l’avait beaucoup incommodé, et les révolutions qu’il avait éprouvées n’avaient pas peu contribué à augmenter son mal. Reposons-nous ici quelques heures, nous dit-il, je me sens extrêmement fatigué, je ne saurais aller plus loin. Nous descendîmes dans une des auberges du faubourg de Givet, et je m’empressai de faire venir un chirurgien qui fit mettre le malade au lit, et lui prodigua ses soins. Mais, hélas ! il était dit que tous les secours de l’art devaient être inutiles ! Pendant trois jours le mal ne fit que des progrès rapides, et malgré mes vœux, malgré les larmes de Sophie, le ciel termina ici les jours de son père : il rendit le dernier soupir entre nos bras, et nous laissa seuls, abandonnés à la merci de la fortune et des évènemens, avant d’avoir pu mettre son projet à exécution. Les services que je lui avais rendus, et la position où nous nous trouvions, plus que tous les raisonnemens de la nature et de la philosophie, avaient modéré son éloignement pour toute espèce d’égalité. L’infortune nous avait rapprochés, et sans considération pour la distance chimérique qui nous séparait, son intention était de nous unir, aussi-tôt que nous serions arrivés dans le pays étranger, mais l’impitoyable mort vint en cette occasion reculer cette heureuse époque, déranger nos projets, et nous préparer une nouvelle chaîne d’infortunes.

Dans cette situation critique, nous n’avions d’autre parti à prendre que celui de continuer notre route. Nous n’étions point en sûreté dans une ville où tout paraissait suspect. Nous nous décidâmes donc à en partir, après avoir rendu les derniers devoirs à mon bienfaiteur. Sophie en fut plusieurs jours inconsolable : sa perte lui fut d’autant plus sensible, qu’il consentait à notre union, lorsque sa destinée marqua le terme de sa vie ; elle n’avait plus que moi d’appui sur la terre, il était bien juste que je lui servisse tout à la fois d’époux, de père et de consolateur. Le besoin qu’elle avait de mes soins me la rendit encore plus chère. Aussi-tôt notre arrivée à Liège, nous nous empressâmes de faire confirmer par l’église, des vœux que nos cœurs avaient formés depuis long-temps. Dès-lors je goûtai dans les bras de mon épouse un bonheur indicible. Quoique proscrits, errants, fugitifs et sans connaissance, dans un pays éloigné, nous y trouvâmes des jouissances que l’amour seul peut procurer. Nous n’avions pour toute ressource que les faibles débris que monsieur de Stainville avait sauvés de sa fortune. Le reste de ses biens avait été sequestré, et nous-mêmes nous étions portés sur la liste des émigrés. Nous apprîmes par la suite que nous en étions redevable à Britannicus, qui, pour se venger de lui avoir échappé, nous avait porté le dernier coup qui fût en son pouvoir. Il avait accusé d’intelligence avec nous, son collègue Caton, mais celui-ci parvint à prouver son innocence, ou plutôt à assoupir l’affaire, en accusant à son tour Britannicus de forfaiture dans ses fonctions.

Pendant une année entière que nous passâmes à Liège, nous y vécûmes parfaitement ignorés et assez heureux, s’il est possible de l’être loin de sa patrie. Je m’annonçai dans cette ville pour un peintre français voyageant pour son instruction ; ma femme prit le métier de brodeuse, et s’y livra d’aussi bon cœur, que si elle l’eût fait toute sa vie. Moi je dessinais assez joliment et je possédais sur-tout l’art de bien saisir la ressemblance. Mes portraits nous faisaient vivre et nous procuraient une existence, sinon brillante, du moins douce et tranquille ; mais la fortune aussi injuste dans la répartition de ses revers, que dans celle de ses bienfaits, ne nous laissa pas jouir long-temps de notre heureuse obscurité ; ce furent les charmes de mon épouse qui nous entraînèrent dans de nouveaux malheurs. Un certain richard, habitant de Liège, dont tout le mérite consistait dans ses grands biens, s’avisa de s’enmouracher de Sophie ; il s’était procuré l’entrée de la maison, sous le prétexte de faire faire son portrait, et bien persuadé que la vertu ne pouvait résister à l’appas des richesses, il avait débuté auprès de ma femme par faire briller son or à ses yeux ; mais celle-ci en le repoussant avec mépris, n’avait fait qu’augmenter son amour. S’appercevant qu’il avait employé un mauvais moyen de séduction, il changea de batterie, et se décida à jouer le sentiment. Cette seconde tentative ne lui ayant pas plus réussi que la première, cet être immoral, irrité par les obstacles, jura de sacrifier tout à sa passion. Sophie pour s’en débarrasser s’était vue forcée de me charger du soin de le mettre à la porte, et dans la vivacité, bien excusable en pareil cas, je le fis d’une manière un peu violente, sans réfléchir que cet homme possédait notre secret et qu’il pouvait nous nuire. Cette réflexion, quoique tardive, vint assez à temps pour parer les coups qui nous furent portés. Les français depuis peu étaient entrés à Liège triomphants ; et les autorités constituées de cette ville avaient contracté l’engagement de leur livrer tous les émigrés qui se réfugieraient dans leur commune. Le misérable, dont je viens de parler, fut assez lâche pour être notre dénonciateur. Il alla faire sa déposition, et aussi-tôt la force armée se rendit à notre logement pour nous arrêter. Fort heureusement Sophie et moi nous en étions sortis depuis le matin pour nos affaires ; en rentrant nous vîmes de loin la porte de notre maison obstruée par une troupe de soldats. N’entrez pas, nous dit une voisine en courant au-devant de nous, on vous cherche ; gardez-vous bien de vous faire voir, vous seriez perdus ; on fait chez vous une visite exacte, et vous n’avez pas de temps à perdre, si vous voulez échapper aux poursuites. Il n’y avait pas à balancer ; mais sans argent, sans ressources, sans vêtemens pour se déguiser, la fuite n’était pas facile. Cependant les momens étaient précieux, nous préférâmes abandonner nos effets et conserver notre liberté. Pour l’assurer nous fûmes forcés de nous travestir, et grâce à la bonne vieille qui nous avait averti si généreusement, nous réussîmes à nous soustraire à toutes les perquisitions ; nous étions consignés à toutes les portes, il s’agissait de tromper la vigilance des sentinelles ; ce fut sous des habits de paysan que nous parvînmes à sortir de la ville. La vieille avait procuré à Sophie un habillement de laitière, et afin de rendre son déguisement plus complet, elle lui fit avoir un âne, muni de son bât, et de ses paniers ; moi de mon côté, j’étais vraiment méconnaissable, je m’étais affublé d’une grosse veste de laine bleue et d’un vieux chapeau tout percé ; un grand pantalon de toile couvert de pièces acheva mon déguisement ; avec une pioche sur l’épaule, je passai pour un journalier qui se rendait aux champs. Sophie, assise sur son âne, allait en avant accompagnée de la vieille ; quoiqu’elle-même fût déjà passée lorsque j’atteignis les barrières, elle faillit s’évanouir de frayeur, quand elle me vit parler à un factionnaire, à qui, pour ôter toute défiance, je demandai l’heure qu’il était. En la rejoignant l’instant d’après, je la trouvai pâle et défaite, semblable à une femme qui vient de se trouver mal. Lorsque je l’eus rassurée je congédiai la vieille, pour faire perdre la trace du chemin que nous avions pris ; nous marchâmes le reste du jour sans nous arrêter, et le soir nous arrivâmes au bourg de Vissec. Sophie était extrêmement fatiguée, et quoique nous n’eussions que fort peu d’argent, je lui fis préparer un lit dans la première auberge qui s’offrit à nos regards, et malgré les inquiétudes qui nous suivaient, nous y passâmes une nuit délicieuse.