Firmin ou le Jouet de la fortune/I/10

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Pigoreau (Ip. 119-128).

CHAPITRE X.

Nous formons le beau projet de fuir les hommes, mais, bientôt fatigués de notre genre d’existence, nous prenons le parti de retourner en France.



Le lendemain lorsque le sommeil eut reparé nos forces, nous continuâmes notre route, et sur les midi nous parvînmes à l’entrée d’un petit bois épais et touffu, peu distant de la ville de Maestreich. La chaleur du jour nous invita à nous reposer sous son ombrage ; les rayons du soleil ne pouvaient parvenir jusqu’à nous, et ce fut dans cet endroit charmant que nous fîmes goûter les douceurs du repos à nos membres fatigués. Mon nouveau costume renfermait une espèce de besace dans laquelle j’avais mis quelques provisions, et assis sur l’herbe loin de tous les regards, nous fîmes un repas frugal dont l’appétit faisait tous les frais ; toute autre que Sophie, élevée comme elle délicatement et nourrie dans la mollesse, eût éprouvé pendant ce repas des privations bien dures, tandis que mon aimable épouse n’y trouva que des jouissances. Vous, riches de la terre qui n’éprouvâtes jamais les besoins de la vie, qui ne connûtes jamais la faim, la soif, ni la fatigue, il vous serait difficile de vous former une idée du plaisir pur et vif que nous goutâmes dans les bras l’un de l’autre, après avoir échappé à ce dernier péril ; il semblait que le malheur eût encore resserré les nœuds qui nous unissaient ; sous nos habits villageois je crois que j’étais encore plus tendre, et ma Sophie plus belle. Cœurs froids et insensibles qui ne trouvez de bonheur que sous vos lambris dorés, quittez pour un moment vos palais, renoncez à vos honneurs, vos dignités, et venez, après une marche forcée, choisir pour boudoir un lit de mousse ou de gazon ; ayez en outre, pour compagnie, une Sophie, et vous sentirez alors la différence de vos jouissances. Tout rempli de ces idées philosophiques, je formai le plus beau projet qu’il fût possible de concevoir. Je proposai à ma compagne de jouir du bonheur dont nous avions l’image sous les yeux ; je lui proposai de renoncer à l’état de vagabond pour prendre celui de villageois. C’est, lui dis-je, celui qui nous rapproche le plus de la nature ; c’est celui qui procure à l’homme le plus de douceurs et de consolations ; l’habitant des campagnes vit sous le chaume heureux et tranquille, il y coule une existence paisible, sans remords comme sans ambition ; il y trouve les premiers besoins de la vie, et rarement les chagrins viennent l’assiéger dans sa retraite.

À cette belle description poétique, je joignis l’espérance d’être ignoré des méchans, et à l’abri de leurs poursuites. Sophie qui n’avait jamais eu d’autres volontés que les miennes, à qui d’ailleurs il était fort indifférent d’habiter tel ou tel coin de terre, pourvu qu’elle y fût avec moi, consentit volontiers à ma proposition. Nous nous adressâmes au premier laboureur que nous rencontrâmes dans les champs, et me voilà, sans autre formalité, aggrégé garçon de ferme. Sophie, l’aimable Sophie, la fille unique du comte de Stainville, fut reçue fille de basse-cour. Ses traits fins et délicats eussent suffi pour la trahir, mais, fort heureusement, nous n’avions affaire qu’à des êtres grossiers et ignorans ; comme nous ne demandions, pour prix de nos services, que la seule nourriture, nous fûmes acceptés, et dès le jour même, nous nous départîmes nos fonctions.

Cependant, nous ne tardâmes pas à sentir que le genre d’état que nous avions adopté, n’était nullement fait pour nous. Sophie était une maladroite qui ne savait pas traire les vaches comme il fallait, qui faisait les fromages tout de travers, qui laissait mourir tous les petits poulets, faute de soin. Moi, j’étais un grand fainéant, qui me reposait à chaque coup de bêche, qui était en nage d’un rien, qui dormait comme un écolier ; enfin, je m’apperçus que le maître de la ferme avait fait une très-mauvaise emplette, et que nous ne gagnions pas seulement le pain que nous mangions ; d’ailleurs, je souffrais pour Sophie, et je me décidai à changer de position. Je pris le parti d’écrire à Dallainval, de qui nous n’avions encore reçu que des procédés et des services ; il nous avait même donné de ses nouvelles, pendant notre séjour à Liège, et nous avait renouvellé ses protestations d’amitié. Il me répondit avec exactitude : sa lettre exprimait le plaisir qu’il aurait à nous revoir : il nous apprenait l’agonie du règne de la terreur, et nous invitait à revenir en France, en nous assurant que nous pouvions reparaître sous un nom étranger, et il finissait par nous offrir tous les secours qui seraient en son pouvoir ; enfin, il nous adressait, avec de l’argent, des passe-ports en blanc, pour nous rendre jusqu’à Paris.

J’avoue que cette lettre réveilla le désir que j’avais de revoir ma patrie ; d’ailleurs, Sophie avait l’espérance de faire lever le sequestre apposé sur ses biens. Nous partîmes donc sans balancer, et après nous être procurés à Maestreicht des habillemens convenables à notre nouveau projet, nous fîmes nos adieux à notre ferme, et nous prîmes la route de France. Lorsque je me sentis sur la terre qui m’avait vu naître, j’éprouvai une satisfaction aussi grande que celle d’une mère qui embrasse son fils après une longue absence. Nous continuâmes notre route, sans accidens, jusqu’à Paris, dans l’espoir de rejoindre Dallainval, que nous savions l’habiter avec son père ; mais notre douleur fut extrême lorsque nous apprîmes qu’il était mort depuis peu ; que ce généreux jeune homme, brûlant toujours d’amour pour Sophie, et consumé pour elle d’une flamme qu’il n’avait pu éteindre, venait de terminer, loin d’elle, des jours de douleurs, sans se plaindre, ni sans murmurer contre sa destinée. Il avait eu le courage de renfermer en lui-même sa passion, et même il nous en avait laissé ignorer toute l’étendue, dans la crainte de troubler notre bonheur. Enfin, une fluxion de poitrine venait de l’enlever, et il avait rendu le dernier soupir en prononçant le nom de mademoiselle de Stainville.