Firmin ou le Jouet de la fortune/II/04

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Pigoreau (IIp. 44-51).

CHAPITRE IV.

Je fais la connaissance d’un journaliste. Il veut m’associer à ses nobles travaux. Je le refuse. On verra pourquoi.



Je fis à ma chère Sophie l’aveu de tous ces détails, avec une franchise qui lui fit plaisir. Elle me pardonna ma liaison avec Coralie, d’autant plus volontiers qu’elle savait bien que le cœur n’y avait eu aucune part. Cependant ce revers de fortune me replongea de nouveau dans la détresse. Toutes mes sources étaient épuisées. Je méditais de mon grenier sur les moyens de réparer cette disgrâce ; envain je me creusais la tête pour me frayer un chemin à la fortune, cette fortune fugitive s’échappait toujours, et s’évanouissait au moment où je croyais la saisir.

Au-dessous de nous demeurait un journaliste, dont l’existence n’était point très-heureuse, mais qui pourtant vivait avec le produit de son travail. Les malheureux s’entendent, se rapprochent, se lient plus facilement que les gens riches ; la détresse resserre les nœuds de l’amitié, et je fis connaissance facilement avec mon voisin ; ce jeune homme avait, comme moi, passé par toutes les étamines de la fortune ; il savait supporter ses rigueurs avec résignation ; et même au milieu de la misère, il conservait ce caractère de gaieté vraiment digne d’un philosophe ; il savait se conformer aux circonstances et voir tout du bon côté, et c’était sans plainte comme sans aigreur, qu’il supportait tous les maux attachés à la pauvre humanité.

Vous me ressemblez, me dit-il un jour, vous n’êtes point heureux, je n’en suis point surpris, c’est en général le sort des gens de lettres ; ils végètent presque tous, à moins que leurs talens éminens, ou leur supériorité bien reconnue, ne fixent l’attention du gouvernement. Si vous voulez risquer les avantages comme les désagrémens de mon état, je vous offre de le partager avec vous ; sans être lucratif, du moins il peut faire vivre ; les fonctions d’un rédacteur de journal ne sont point très-difficultueuses ; l’esprit qu’il déploye est souvent un esprit d’emprunt ; les trois-quarts du temps sa feuille n’est remplie que de productions étrangères ; une foule de gens se disputent le plaisir de lui préparer sa besogne ; et comme on l’a fort bien dit, un journaliste ressemble à l’homme aux petits crochets qui ramasse de tous les côtés ce qu’il peut attraper ; un journal est le dépôt des idées bonnes ou mauvaises des beaux esprits du jour, et de tous ceux qui ont la manie de vouloir émettre leur opinion ; pourvu que le rédacteur suive, de point en point, le chemin qui lui est frayé par ordre supérieur, ou par une politique émanée de l’autorité suprême, alors ses fonctions sont faciles à remplir ; pourvu qu’il ne s’avise pas de vouloir fronder ouvertement les abus, ou sortir des bornes qui lui sont prescrites, il peut couler une existence assez tranquille ; sans les limites étroites qui lui sont imposées, il pourrait même jouer un rôle important ; car c’est à lui qu’appartient le droit de réfléchir le mérite, ainsi que les erreurs des gouvernans : c’est lui qui révèle les secrets de toutes les cours, qui rend compte des ressorts politiques qui les font agir, qui transporte sur les aîles de la renommée les nouvelles les plus intéressantes ; en un mot, c’est lui qui est l’écho de tous les grands évènemens ; il voit à ses pieds les héros et les souverains ; il fait pencher à son gré l’opinion publique en faveur de tel ou tel. L’auteur qui débute, le comédien qui le fait valoir, jusqu’au parterre qui le siffle, tous sont sous sa verge de fer ; le journaliste enfin étend ses droits sur toutes les classes de la société, et sans certain voyage[1] qu’il est journellement exposé à faire, son état serait, sans contredit, un des plus beaux et des plus honorables.

Sans ce petit inconvénient j’eusse peut-être accepté cette proposition, mais l’idée du voyage de long cours n’était nullement de mon goût. Je préférai mon grenier à la perspective brillante qui m’était offerte. Je remerciai mon charitable voisin, et je me disposai à reprendre l’ingrat métier d’auteur jusqu’à ce que le ciel nous fournit d’autres ressources. Sophie travaillait toujours à sa broderie, et moi je continuais de faire des romans. Quand j’avais trouvé un dénouement heureux, aussi-tôt je m’empressais de le lire à ma compagne, qui ne cessait de m’encourager par ses tendres caresses. Je travaillais jour et nuit, et lorsque j’avais achevé un ouvrage, je courais le vendre, et aussi-tôt je m’empressais de rapporter à ma chère Sophie le produit de mon travail. Elle était sur le point d’accoucher, et quoique notre position ne fût pas très-heureuse, j’attendais avec joie le moment qui devait me rendre père. J’avais le soin de l’étourdir sur sa situation, et je lui procurais le plus d’agrémens que je pouvais.


  1. L’auteur a voulu sans doute parler ici de la déportation à Cayenne, des journalistes proscrits depuis l’affaire du 18 fructidor, de l’an 5.