Flaminio

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Michel Lévy frères (3p. 115--).


FLAMINIO


COMÉDIE EN TROIS ACTES ET UN PROLOGUE


Gymnase-Dramatique. — 31 octobre 1854.




J’ai fait autrefois un roman intitulé Tévérino, qui ne contenait qu’une situation, une journée : la rencontre d’un bohémien par une femme du grand monde, un instant d’amour de cette femme pour le bohémien, puis l’effroi, la honte, le repentir, et enfin une sorte d’estime pour ce caractère étrange, développé en causeries d’art et de sentiment. J’ai repris cette idée, ce type d’aventurier, cette situation, pour faire une sorte de prologue scénique, après lequel j’ai fait une pièce en trois actes, où le caractère de l’homme se transforme et s’ennoblit par l’amour, où celui de la femme (changé dès le prologue) se développe dans le sens de l’amour exclusif et chaste. J’y ai ajouté des types nouveaux, enfin j’ai continué ma fantaisie en la faisant même très-différente, dès le début de la pièce, de ce qu’elle m’était apparue à la fin du roman. Probablement, à l’époque où me vint ce roman, il y a une dizaine d’années, je n’aurais pas osé continuer et idéaliser l’amour de lady Sabina pour Tévérino. Je ne l’aurais pas osé dans ma pensée ; mais ma pensée a changé ou marché, puisque, aujourd’hui, je l’ai osé dans ma pièce, bien que le théâtre soit un terrain plus difficile à fouler délicatement que le roman.

Je ne me pique d’aucune habileté, et j’aime beaucoup celle des autres ; car plus j’avance dans la vie, moins je sens en moi de parti pris pour ou contre les manières, les écoles, les règles, les modes. Je me laisse aller à aimer tout ce qui me plaît, sans vouloir qu’on me dise si c’est bien ou mal fait selon certaines conventions reçues par les uns, repoussées par les autres. J’entends parler d’une école du bon sens, d’une école du réalisme, etc. ; je ne demande pas mieux, cela m’est égal. Je vois du talent, du cœur, de la poésie dans les manières qu’on prétend les plus opposées, et j’avoue que je ne sens pas beaucoup les limites qu’on prétend établir entre ces diverses manières. Il me semble qu’il n’y a de bon que ce qui m’émeut ou me charme, et, comme je n’ai aucune théorie qui me gêne et me tende contre ma propre impression, je goûte souvent de très-doux plaisirs dans l’absence de toute discussion intérieure.

La tolérance que j’ai pour les autres me conduit nécessairement à tolérer mes propres fantaisies, bien que je sache qu’on ne me rendra pas toujours la pareille en impartialité et en bonne foi. Cela ne me fait rien ; on est si heureux de se sentir encore naïf en dépit de l’âge et de l’expérience, qu’on peut bien pardonner aux autres de vous trouver niais. Des personnes de mauvaise humeur me reprocheront toujours de leur présenter des personnages trop idéalement candides ou aimants. Si j’y crois, moi, à ces personnages, s’ils ont une existence réelle dans mon cerveau, dans ma conscience, dans mon cœur, sont-ils donc impossibles dans l’humanité ? Voulez-vous me faire croire que je porte en moi un idéal plus pur et plus brillant que le vôtre ? Eh bien, moi, je ne le veux pas croire ; cela me rendrait orgueilleux ou triste, et, vous aurez beau dire, je ne le croirai pas. L’humanité est meilleure que les habiles raisonneurs ne veulent nous l’accorder, à nous autres poètes. On dit que nous regardons à travers un prisme qui fait voir tout en rose. Hélas ! il y a aussi le prisme qui fait voir tout en noir, et nous y regardons aussi malgré nous, à de certaines heures de la vie. Laissez-nous donc libres de vous traduire l’effet de notre vision, quelle qu’elle soit. Qu’il y ait de l’ombre ou du soleil sur les tableaux et sur les faces humaines qu’ils représentent, le soleil et l’ombre sont des choses tout aussi réelles que les objets qui les reçoivent.

L’usage autorise les remercîments personnels en tête de ces petites publications. Recevez les miens, chers et excellents artistes du Gymnase-Dramatique. Vous, d’abord, digne ami, qui dirigez ce théâtre et cette troupe d’élite, vous avec qui il est si utile et si doux de travailler à l’épuration de toutes les parties de la représentation d’une fiction intime. Et vous aussi, talent sympathique, admirable et pur comme votre âme, Rose !… et Anna ! nobles sœurs, qui savez élever jusqu’à vous-mêmes, et c’est tout dire, les aspirations de l’écrivain. Merci à Lafontaine, qui, cette fois, a conquis une des premières places parmi les artistes du premier ordre ; heureuse et puissante nature que l’on croyait plus propre aux émotions concentrées qu’à la passion entraînante, et qui joint à la passion le charme de l’exquise candeur et de la profonde sensibilité. Merci à Lesueur, ce grand comique, si original, si ingénieux, si fantaisiste et si consciencieux. Merci à Villars, qui, d’un rôle de vingt lignes, sait faire une création complète et sérieuse sous son apparente bouffonnerie d’invention. Merci à la charmante Figeac, qui jette la lumière de sa vivacité, de sa grâce et de son esprit sur les petits rôles comme sur les grands ; à la jolie enfant Judith Ferreira, qui rit et pleure si naïvement. Merci à un nouvel acteur du Gymnase M. Garraud, qui étudie avec soin, intelligence et dévouement, et dont les moyens très-réels n’attendent qu’une création plus complète et plus intéressante pour se compléter eux-mêmes et se fier à eux-mêmes.


G. S.






DISTRIBUTION


FLAMINIO 
 MM. Lafontaine.
LE COMTE GÉRARD DE BRUMEVAL 
 Garraud.
LE DUC DE TREUTTENFELD 
 Lesueur.
LE COMTE DÉMÉTRIUS DE KOLOGRIGO 
 Villars.
LADY SAKAH MELVIL 
 Mmes Rose-Chéri.
MISS BARBARA MELVIL 
 Chéri-Lesueur.
LA PRINCESSE EMILIA PALMÈRANI 
 Figeac.
RITA 
 Judith Ferreira.
JOSEPH 
 } MM. Blondel.
Un Groom 
 } MM. Blondel.
Un Valet de chambre 
 Louis.
Une Femme de chambre 
 Mme Constance.



PROLOGUE

Un coin de paysage dans la montagne ; un chalet sur la gauche ; montagnes à l’horizon ; arbres, gazons et rochers au premier plan.




Scène PREMIÈRE


SARAH MELVIL, LE DUC DE TREUTTENFELD, LE COMTE GÉRARD DE BRUMEVAL.



LE DUC, à Sarah, à laquelle il donne le bras en lui tenant son

ombrelle. Ils entrent en marchant ; Gérard les suit, portant un fusil

de chasse.

C’est là leur prétention, et…


GÉRARD, l’interrompant.

Ah ! voici enfin de l’ombre… et un chalet.


LE DUC.

Et c’est pour ça que je plaide !


SARAH, distraite.

Pour ce chalet ?


LE DUC.

Non ! la prétention de ce Kologrigo…


SARAH, quittant son bras.

Pardon ! je suis un peu fatiguée… (à Gérard, en s’asseyant) de cette histoire.


LE DUC.

Ils ne peuvent pas me contester mon nom et mon titre. Il n’y a pas d’autre duc de Treuttenfeld que moi. Mais cet Olibrius… ou Démétrius de Kologrigo, un Morlaque, qui se fait appeler M. le comte, je ne sais pas pourquoi…


SARAH, sans l’écouter, à Gérard.

Eh bien, où est donc ma belle-sœur ? Elle nous suivait.


LE DUC, sans se déconcerter et s’asseyant.

Il se porte créancier de la succession pour des sommes fabuleuses, sous prétexte que son aïeul, qui était une espèce de pirate, je vous en réponds, avait prêté à mon aïeul de quoi racheter son duché, perdu au jeu du temps de Marie-Thérèse. Je plaide la prescription et il a gagné en Allemagne. Mais je trouve moyen de transporter le débat à Paris, à cause d’un hôtel.


GÉRARD, à Sarah.

Patience ! nous approchons de la fin.


LE DUC.

Voilà le grand avantage d’être un peu cosmopolite.


SARAH, ennuyée.

Ah ! vous êtes cosmopolite ?


GÉRARD, bas, à Sarah.

Imprudente ! Il va reprendre son histoire au déluge.


LE DUC.

Je vous l’ai déjà dit.


SARAH, vivement.

Ah ! c’est vrai, oui, oui !


LE DUC.

Mais je recommence.


SARAH, à part.

Miséricorde !


LE DUC.

Feu mon père, Auguste de Treuttenfeld, avait épousé une actrice française. Abandonné et renié de sa famille pour ce fait, il vivait sans bruit à Venise. J’y suis né ; me voilà donc Allemand par mon père, Français par ma mère, Italien par ma naissance, et parlant avec facilité ces trois langues.


SARAH, à Gérard.

Ah ! s’il pouvait n’en parler aucune !


LE DUC.

Orphelin et sans fortune, ce cosmopolitisme m’a mis à même de me tirer d’affaire tant bien que mal, souvent assez mal, jusqu’au moment où mon propre oncle, le duc régnant Max de Treuttenfeld, se laisse mourir sans autre postérité que moi, pas plus tard que l’année dernière. C’est alors que… (Se levant.) Mais je songe que j’ai des lettres à écrire, et qu’il faut que je sois à la ville avant le départ du courrier ; c’est ce qui me prive de l’honneur d’une plus longue rencontre avec vous. Sans cela…


SARAH.

Oh ! ne vous dérangez pas, monsieur le duc ; nous serions désolés…


GÉRARD, à son groom, qui entré chargé de plusieurs objets, une petite malle, un nécessaire, des manteaux, etc.

Bien ; pose tout cela ici, et va déballer les vivres.

Le groom pose les objets à la porte du chalet et sort.

SARAH, bas, à Gérard.

Ah ! ciel ! vous parlez de manger, il va rester.


LE DUC.

Un beau pays, n’est-ce pas, que la Savoie ? Vous y êtes pour toute la saison des bains ?


SARAH.

Non ; nous partons dans trois jours, et voici notre dernière excursion.


LE DUC.

Un dîner sur l’herbe… près d’un chalet ? Bonne idée, en cas d’averse. Le temps menace, je ferais peut-être bien d’attendre.


GÉRARD, vivement, à Sarah.

Vous ne comptez pas dîner avant deux ou trois heures d’ici, n’est-ce pas ?


LE DUC.

En ce cas, merci. Ça me retarderait trop, et il n’y a pas de courtoisie qui tienne contre les nécessités d’un procès. Milady Melvil, je vous baise les mains ; mes hommages à miss Barbara Melvil.

Il s’en va par le fond à gauche.




Scène II


SARAH, GÉRARD, puis MISS BARBARA.



SARAH.

Enfin !


GÉRARD.

Ah çà ! c’est votre cauchemar que ce pauvre duc ! Il manque d’usage comme un homme qui a vécu on ne sait trop de quoi ni comment ; mais, quand il a réussi à vous faire avaler l’histoire de son Kologrigo, il n’est pas plus ennuyeux qu’un autre, et ne manque ni d’esprit ni de bonhomie.


SARAH.

Moi, je le trouve charmant quand il a fini de raconter, parce qu’il s’en va. Mais savez-vous que je suis inquiète de ma belle-sœur ?

Elle se lève.

GÉRARD.

Non, elle déballe tous ses engins de chasse et de pêche. Vous savez bien qu’elle ne peut pas quitter son château pour un jour, sans se munir de tout ce qu’il faudrait pour dévaster un continent. Tenez, elle arrive !


BARBARA, avec un fusil de chasse à la main. Accent prononcé.

Oh ! je chercher le nécessaire de moi pour le ligne de pêche !


GÉRARD, à Sarah.

Quand je vous le disais ! (Barbara, cherchant avec elle dans les paquets.) Le voici… avec toutes vos munitions de guerre !


BARBARA.

Oh bien ! Et les munitions de vous pour le dessin ? Et aussi le habillement ?


GÉRARD.

Et pour vous aussi, en cas de pluie. J’ai tout surveillé.


BARBARA, à Sarah.

Ici est le rendez-vous pour le manger ?


GÉRARD, essayant d’ouvrir le chalet, qui est fermé.

Oui, et, si nous pouvons découvrir les habitants de ce chalet, nous aurons de la crème et du miel.


BARBARA, qui prend divers objets dans le nécessaire.

Je trouverai le habitantes.


SARAH.

Vous voilà déjà repartie ? sans reprendre haleine ?


BARBARA.

Oh ! je reposer moi avec le pêche, dans le bord de cette petite lac.


SARAH.

Alors, vous n’avez que faire de remporter votre fusil ?


BARBARA.

Oh ! oui ! pour tiouer le sarcelles. Il est amiousante, et mon chien nager lui dans l’eau beaucoup bien.


SARAH.

Je n’ai plus le courage de marcher ; sans cela, j’irais admirer vos prouesses. (Bas.) Car Gérard est absurde aujourd’hui… par moments ! Si vous l’emmeniez ?


BARBARA.

Oh ! s’il offenser vous, vous prenez le fiousil de lui. Jamais l’hôme inconséquente, avec le fâme qui porter le fiousil.

Elle sort.




Scène III


GÉRARD, SARAH.



SARAH, à part.

Elle en parle bien à son aise, l’heureuse femme à qui personne ne s’est jamais imaginé de faire la cour !


GÉRARD, qui a ouvert sa malle, et qui en a tiré un album et des crayons. Il est assis à droite.

Eh bien, vous retombez dans le spleen ? (Posant l’album et le crayon, à part.) Au fait, j’aime mieux sa mélancolie que sa gaieté. (Haut.) Pourquoi ne voulez-vous pas me dire la cause… ?


SARAH, vers la fontaine.

De mon spleen ? Il est dissipé : ne vous en tourmentez pas.


GÉRARD.

Si fait, vous êtes mélancolique : c’est votre habitude. Voyons, vous avez vingt-quatre ans ; vous êtes intelligente, instruite, charmante ; vous appartenez à une grande famille, vous avez une grande existence, et, dans tout cela, je ne vois pas de motifs pour maudire votre étoile. Je vous accorde que le passé n’a pas été riant, qu’on vous a sacrifiée, enfant, à l’ambition ; que milord Melvil avait le porto et le cherry fort maussades. Mais vous êtes veuve depuis trois ans, vous vivez où il vous plaît et comme il vous plaît. Élevée en France, Française par la grâce et l’esprit, pourquoi ne l’êtes-vous pas par le cœur et le courage ? pourquoi vous obstiner dans cette réserve, dans cette froideur de relations, qui est l’idéal ou le supplice des femmes anglaises ?


SARAH, rêveuse.

Tenez, Gérard, je n’ai qu’un mot pour vous répondre. Je ne veux aimer qu’une fois, et ce sera pour toute ma vie… Mais le moment n’est pas venu.


GÉRARD.

C’est-à-dire la personne ! Grand merci. Ah ! vous êtes d’une franchise…


SARAH.

C’est le premier devoir d’une amitié vraie. Voyons, cher comte, il y a déjà des années que nous nous connaissons, et des semaines que, rapprochés par le hasard…


GÉRARD.

Ah ! vous croyez encore que c’est le hasard qui m’a amené cette année aux eaux de… ?


SARAH.

Disons, si vous voulez, la destinée. Elle avait déjà voulu que vous fussiez le plus intime ami du frère chéri que j’ai perdu, et je suis habituée à vous regarder…


GÉRARD.

Comme un second frère ? Et vous croyez que c’est là un rôle facile auprès d’une femme comme vous ?


SARAH.

C’est un rôle que vous aviez accepté sans effort, et qui ne peut pas être devenu impossible, du jour au lendemain. Mais j’ai tort de vouloir parler raison avec vous aujourd’hui. Pour la première fois, vous êtes bizarre… ou plutôt vous êtes vulgaire. Vous voilà avec moi comme tous les Français se croient obligés d’être avec les femmes.

Elle redescend.

GÉRARD, piqué ; il s’est levé.

Vous avez bien raison de dédaigner les Français ! Les Anglais sont si tendres !


SARAH.

Les Anglais ont une personnalité raisonnée, systématique. La vôtre est instinctive et impérieuse. Je ne sais laquelle vaut le mieux ; mais je sais, mon ami, que vous n’êtes pas amoureux de moi sérieusement, et que vous vous sentez irrité parce que je ne veux pas être coquette avec vous.


GÉRARD.

Et qui me dit que vous ne l’êtes pas ? Que sait-on de vous, qui restez sans cesse sur le qui-vive de la pruderie ?


SARAH.

Assez, Gérard, assez ! vous devenez injuste. Je vois que vous êtes vif : si vous êtes quelquefois amer, je ne veux pas le savoir. Je vais m’intéresser à la pêche de Barbara. Venez nous rejoindre quand vous serez redevenu vous-même.

Elle remonte.

GÉRARD.

N’allez pas seule… Je vais vous conduire auprès d’elle.


SARAH.

Non ; je la vois d’ici.


GÉRARD.

Vous ne voulez pas ?


SARAH.

Non.

Elle sort par le fond.




Scène IV


GÉRARD, puis FLAMINIO.


GÉRARD.

Je viens de faire une sottise ! j’ai parlé trop tôt. C’est cet air écossais qu’elle a chanté hier au soir. C’était mystérieux, c’était suave. (Il prend un crayon et un album.) Bah ! milady dédaigne les hommages !… ne pas seulement vouloir se donner la peine de vous en savoir gré ! Décidément, l’absence de la coquetterie est le pire défaut qu’une femme puisse avoir. (Il casse son crayon avec dépit.) Je suis furieux, moi, et je me vengerais bien volontiers ! (Voyant Flaminio qui est entré sans bruit par le fond à gauche, qui s’est dirigé vers le chalet et qui s’est arrêté pour l’observer.) Mais quel est donc ce sacripant qui semble me guetter ?

Il s’assied à droite.

FLAMIMO, à part. Il est vêtu d’une façon misérable ; il est chevelu, barbu, presque effrayant d’aspect.

Qu’est-ce qu’il fait donc là, ce monsieur ?


GÉRARD, à part, l’observant avec quelque méfiance, tout en ayant l’air de dessiner.

Est-ce à moi ou à mon bagage qu’il en veut ?


FLAMINIO, qui s’est approché des objets déposés au second plan près du chalet, touchant le fusil de Gérard qui s’y trouve.

Une belle arme ! très-belle arme de chasse ! Ça doit porter très-juste.

Il soulève le fusil.

GÉRARD.

Quand vous aurez fini ! dites donc ! ne vous gênez pas !


FLAMINIO.

Que Votre Seigneurie se tranquillise ! (Posant le fusil.) Je ne crois pas avoir la mine d’un brigand !


GÉRARD, à part.

Ma foi, si ! un peu !


FLAMINIO, ouvrant un album resté sur la malle de Gérard, railleur.

Eh ! eh ! ça ne manque pas de facilité. Je dirai même que ça a beaucoup de facilité !


GÉRARD, de même.

Monsieur trouve ?


FLAMINIO, fermant l’album.

Ah ! le chic ! on se sauve par là ? Mais cela me suffit pour voir que Votre Seigneurie s’occupe d’art et non des affaires de la douane.


GÉRARD.

Ah ! vous êtes contrebandier ? Comme ça se trouve ! je manque de cigares.

Il se lève.

FLAMINIO.

Voilà, monsieur ! (Il lui présente un paquet de cigares.) Ils sont excellents. (Gérard fait le mouvement de prendre de l’argent dans sa poche.) Non, merci ! Je ne vends pas au détail. Je vous prie d’accepter.


GÉRARD, prenant un cigare.

Alors, c’est un échantillon. Vous m’enverrez…


FLAMINIO.

Goûtez d’abord.


GÉRARD.

Vous êtes établi dans le pays ?


FLAMINIO.

Non, j’y fais la contrebande par occasion. L’occasion, monsieur, c’est la vie !


GÉRARD.

Voilà un aphorisme… Il est très-bon, votre cigare ! (S’asseyant et le regardant.) Ah çà ! VOUS êtes un drôle de corps, vous, et je me trompais ! Vous n’avez pas une mauvaise figure.


FLAMINIO, railleur.

Belle tête, monsieur ! heureuse physionomie ! type italien s’il en fut ! prestance avantageuse… et pétri de grâces ! Regardez-moi bien. Il écarte ses cheveux et se campe.


GÉRARD, fumant.

C’est, ma foi, vrai ! Vous devriez vous faire modèle.


FLAMINIO.

Je l’ai été, j’ai commencé par là mon éducation. Un sot métier, et fatigant ! mais il m’a procuré la seule instruction qui fût à la portée de mes moyens : celle qu’on acquiert (et très-vite) dans la fréquentation et la causerie des artistes.


GÉRARD.

Ah ! oui-da ! Au fait, vous aviez peut-être tout ce qu’il fallait pour être artiste vous-même ?


FLAMINIO, gaiement.

Je le suis, monsieur ; je chante, j’ai une voix magnifique. Je ne suis pas musicien précisément, mais je joue de tous les instruments, depuis l’orgue d’église jusqu’au triangle. Je suis né sculpteur et je dessine… mieux que vous, sans vous offenser. J’improvise en vers dans plusieurs langues. Je suis bon comédien dans tous les emplois. Je suis adroit de mes mains, j’ai une superbe écriture, je sais un peu de mécanique, un peu de latin et le français comme vous voyez. Je ne monte pas mal les bijoux ; je suis savant en céramique et en numismatique. Je danse la tarentelle, je tire les cartes, je magnétise. Attendez ! j’oublie quelque chose. Je suis bon nageur, bon rameur, homme de belles manières, hardi conteur, orateur entraînant !… enfin j’imite dans la perfection le cri des divers animaux.


GÉRARD, riant.

Que de talents !


FLAMINIO, toujours gai.

Oh ! carissimo ! je puis dire, sans me flatter, que, si je ne suis pas le favori de la fortune, je suis, au moins, celui de la nature.


GÉRARD.

C’est possible, mon cher ; mais elle ne vous a pas gâté sous le rapport de la modestie.


FLAMINIO.

Si fait, mon bon ami ! C’est précisément la modestie qui m’a empêché de parvenir.


GÉRARD.

Ne serait-ce pas plutôt la paresse, mon bon ami ?


FLAMINIO.

Eh bien, donc ! la paresse et la modestie, ça se tient ! L’une est la cause, l’autre est l’effet.


GÉRARD.

Je ne sais pas si ce que vous dites là est profond, mais c’est ingénieux, (Il se lève.) Savez-vous que vous m’intéressez beaucoup ? Si vous n’avez pas les vices qu’engendrent l’inconstance et l’incurie de la misère…


FLAMINIO.

Oh ! la misère, monsieur, c’est bien relatif ! Quant aux vices, non ! ça rend bête, et, tel que me voilà, je tiens à la divinité de mon essence. Je l’ai vu de près, le mal, dans ma vie errante ! Je ne me donne point à vous pour un sage : diable, non ! Le moyen de l’être avec ce physique ! mais les instincts de perversité ne sont pas en moi, et tout excès me répugne.


GÉRARD.

Votre histoire doit être curieuse ?


FLAMINIO.

Je vous la raconterais bien si je m’en souvenais ; mais c’est encore un rêve trop confus. On ne juge les faits qu’à distance, et je suis dans le coup feu de la vie. J’ai vingt-cinq ans et je me nomme Flaminio, le premier nom venu, comme vous voyez. Je ne vous dirai pas que je suis un enfant de l’amour, j’aime à croire que l’amour n’abandonne pas ses enfants ; je ne suis pas si noble que ça : je suis un enfant du hasard. On m’a trouvé sous un berceau de pampres, au bord de l’Adriatique, au pied d’une belle et souriante madone. De pauvres pêcheurs m’ont recueilli, élevé, nourri, battu et abandonné à moi-même, le jour où j’ai été réputé assez fort pour me tirer d’affaire. J’avais alors douze ans et je ne savais pas lire. Jugez des péripéties d’une existence qui commence ainsi ! Eh bien, j’ai conservé une gaieté inaltérable, et, sans un défaut qu’on me reproche…


GÉRARD.

Ah ! voyons donc, enfin, ce défaut que vous voulez bien avouer.


FLAMINIO.

Du tout ! c’est, selon moi, ma plus grande qualité. Elle m’a été bien plus utile que nuisible, au fond !


GÉRARD.

Eh bien, qu’est-ce que c’est ?


FLAMINIO.

Eh bien, voilà ! Je ne peux pas réfléchir. Non, vraiment ! Je rêve, je contemple, j’imagine, je crée ; mais, quand il faut creuser une idée, une situation, serviteur ! L’ennui me prend à la gorge, et j’aime mieux, en contentant mon caprice, me livrer à la destinée. Voilà pourquoi, essayant de tout, et ne m’obstinant à rien, j’ai connu l’aisance et la misère, alternative divertissante et philosophique, monsieur, où l’on dépense sa dernière pièce d’or gaiement et libéralement, sans se préoccuper du lendemain, de l’habit qu’il faudra vendre et de la guenille qu’il faudra endosser. Tenez, j’ai sur moi la preuve qu’il y a parfois de bonnes veines dans mes finances, quand il s’en trouve dans ma volonté. Voilà une montre fort belle, dont je ne puis consentir à me défaire, bien que je manque de choses réputées plus utiles. Que voulez-vous ! pour l’artiste, l’essentiel, c’est le superflu.


GÉRARD, qui a regardé la montre.

Ma foi, oui, elle est belle, et je vous admire. Si toutefois… Non ! j’ai tort. La physionomie ne trompe pas à ce point. Mais écoulez-moi, Flaminio La livrée d’une misère volontaire, qu’elle soit le résultat de l’inconduite ou de l’imprévoyance, est quelque chose qui choque comme un cynisme, comme une insanité de l’âme, et je veux vous en voir débarrassé encore une fois.


FLAMINIO.

Ah ! vous allez m’offrir un emploi, un esclavage ? Merci, je trouverai bien à m’occuper sans ça.


GÉRARD, à part.

C’est une idée, ça ! Non, je vous offre… Il va vers son bagage.


FLAMINIO, avec beaucoup de hauteur.

J’espère, monsieur…


GÉRARD.

Non ! ce n’est pas de l’argent. Je veux tout bonnement vous donner des habits en échange de vos cigares.


FLAMINIO, dédaigneux.

Vos vieux habits ! c’est ça !


GÉRARD.

Non pas ! des habits tout neufs et que je comptais mettre ce soir. Ne me refusez [tas ; avec cela, on se présente partout, et on trouve souvent l’emploi de l’intelligence sans passer par des épreuves fâcheuses pour l’amour-propre. Tenez, j’ai là de quoi vous métamorphoser de la tête aux pieds…


FLAMINIO, regardant la malle ouverte.

Et du linge ! du beau linge parfumé ! Ah ! pazzia !


GÉRARD.

Allons, emportez cette malle, je vous la donne. Habillez vous, et ensuite…


FLAMINIO.

Non pas, monsieur. J’accepte, mais pour bien peu d’instants. J’ai une idée… un motif… grave ! Quand le soleil sera couché, je vous dirai pourquoi je cède à celte fantaisie de sybarite.


GÉRARD.

Moi, j’espère que, jusque-là, vous prendrez goût à la métamorphose, d’autant plus…


FLAMINIO.

Aïe ! on vient par là… Il n’y a pas de temps à perdre. Il tire une clef Je sa poche et ouvre le chalet en tenant la petite malle.


GÉRARD.

Tiens ! vous demeurez ici ? Nous nous reverrons tout à l’heure, n’est-ce pas ?


FLAMINIO.

Certes !

Il entre.




Scène X


GÉRARD, SARAH, puis BARBARA, RITA et le Groom, apportant les provisions et les ustensiles pour le dîner.



SARAH, entrant la première.

Vous n’êtes pas venu voir pêcher ?


GÉRARD.

Vous ne l’avez pas voulu, ce me semble.


SARAH.

Nous étions brouillés ; je vous attendais ! Mais, puisque la montagne ne veut pas venir à Mahomet…

Elle lui tend la main.

GÉRARD, lui baisant la main avec froideur.

Vous êtes mille fois trop bonne.


SARAH.

Allons ! déridez-vous ; oublions une sotte querelle, et restons amis. On apporte les provisions. Faites-nous dîner gaiement. Ordonnez la fête !


GÉRARD, froidement au groom et en remontant.

Servez ! (À Barbara.) Eh bien, avez-vous pris… ?


BARBARA, triomphante, montrant un panier.

Doux carpes, d’une coup de fiousil !


GÉRARD.

Douze ?


SARAH.

Non, deux !


BARBARA, donnant le panier à Rita.

Voilà ! le habitante du chalette, il aidera nous.


SARAH, assis à gauche.

Non, viens ici, petite. Je l’ai prise en amitié, et je veux encore causer avec toi. Voyez donc, Gérard, comme elle est jolie ! Elle s’appelle Rita, et elle n’a que quinze ans. Elle est artiste et bergère. Elle danse très-joliment à la manière de son pays, et, avec ça, elle est d’une naïveté charmante !


GÉRARD, préoccupé.

Peut-être.


SARAH.

Comment, peut-être ? Vous allez voir. Tu dis donc, Rita, que tu es déjà fiancée ?


RITA.

Oui, madame ; du moins, je crois bien que je suis aimée.


SARAH.

Il n’y a toujours pas longtemps ?


RITA.

Il y a bien quinze jours.


GÉRARD.

Et ça durera ?


RITA.

Dame ! comme ça doit durer : toute la vie,


SARAH.

Ah ! vous voyez ! la vérité sort de la bouche des enfants.


GÉRARD, à Rita.

Vous faites bien, mon enfant, d’enseigner à madame comment on doit aimer, car je vous assure qu’elle ne s’en doute pas du tout.


RITA.

Ah bah ! vous badinez ! Vous êtes son mari, je gage ?


GÉRARD.

Dieu merci, non !


RITA, regardant Barbara, qui s’est assise à droite.

Alors… Oh non ! vous êtes le fils à celle-là.


GÉRARD.

Hélas ! non ; que ne suis-je assez jeune !…


BARBARA, riant.

Oh ! très-galant, beaucoup aimable !


SARAH, à Rita.

Et ton fiancé te dit qu’il t’aimera toujours, qu’il n’aimera que toi ?


RITA.

Non, il ne dit pas ça ; mais il dit qu’il m’aime bien, et il m’appelle sa petite sœur. Oh ! dame, il est pour moi comme un vrai frère !


GÉRARD.

Et tu l’épouses, quand ?


RITA.

Je ne sais pas. Je suis trop jeune pour me marier, vous voyez bien, et, quand j’ai dit à mon oncle (je n’ai que lui de famille) : J’aime quelqu’un, il m’a répondu : « Bah ! c’est trop tôt. »


SARAH.

Et lui, qu’est-ce qu’il dit ?


RITA.

Il dit la même chose : « C’est trop tôt. » Mais, comme ça me fait pleurer, il me dit ensuite : « Attends que j’aie fait fortune. J’irai au loin et je reviendrai dans trois ou quatre ans. »


SARAH.

Alors, te voilà tranquille ?


RITA.

Oui, puisqu’il reviendra !


GÉRARD, à Sarah.

Elle est charmante, en effet. Elle ne réfléchit pas, elle ! elle croit !


SARAH, se levant.

Ah ! n’a pas la foi qui veut !


RITA.

Allons, je vas vous chercher de la crème. (Elle pousse la porte du chalet et jette un cri.) Ah ! mon Dieu ! (Se retirant.) Qu’est-ce que c’est donc que ce monsieur-là ? (Aux deux dames.) Est-ce qu’il est de votre compagnie ?


GÉRARD, à part.

Allons, il est prêt ! Oui, ça sera drôle ! (Haut.) Oui, mon enfant, c’est un de mes amis, et… (à Sarah), si vous le permettez, je vous le présenterai.

Il entre dans le chalet.

SARAH, à Barbara.

Il a l’air de nous mystifier. Je parie que c’est le duc de Treuttenfeld, l’homme au procès, qui est revenu sur ses pas !


BARBARA, voyant Flaminio sortir du chalet avec Gérard.

Oh ! nô ! il n’était pas loui.


SARAH, regardant Flaminio, qui est très-bien mis et peigné.

Celui-ci est mieux.


GÉRARD, bas, à Flaminio.

Oui, c’est ça. Vous comprenez parfaitement.


FLAMINIO.

Soyez tranquille. (Voyant Rita, qui le regarde incertaine, encore et stupéfaite.) Ah ! diantre !… C’est égal ! un dîner champêtre, de jolies femmes… (Voyant Barbara et regardant Sarah.) Une jolie femme ! Allons, il faut avoir de l’esprit, du montant… mais à une condition !


GÉRARD.

Laquelle ?


FLAMINIO.

Votre parole d’honneur que vous ne me démasquerez pas avant… (Regardant sa montre.) Tenez ! il est cinq heures ; à sept seulement, je redeviens Flaminio ; et, jusque-là…, quoi qu’il advienne…


GÉRARD.

Comment, quoi qu’il advienne ? (À part.) Le fat ! (Haut, en riant.) Eh bien, oui, parole d’honneur ! Ôtez vos gants. Ne soyez pas embarrassé de votre chapeau.


FLAMINIO.

Ah ! j’ai reperdu l’habitude… On se déforme vite quand on retombe dans la vie primitive ! Mais, dans un moment, vous me verrez prendre beaucoup d’aisance.


GÉRARD, à part.

Pourvu qu’il n’en ait pas trop ! (Allant vers Sarah et Barbara, qui causent ensemble.) Miladies, c’est mon ami le marquis Flaminio de… (soufflé par Flaminio) Flaminiani, qui est en tournée… (encore soufflé par Flaminio) géologique, dans ces montagnes, et qui désire vivement vous être présenté. (À Barbara. ) Je vous conseille de l’inviter à manger avec nous. Vous en serez satisfaite. C’est un philosophe… avancé ! (À Sarah.) Et un homme du meilleur monde, dont le cœur est…


FLAMINIO, bas.

C’est ça, parlez de mon cœur.


GÉRARD.

Dont le cœur est pourtant très-naïf.


FLAMINIO, bas.

Naïf ? Mais non, c’est trop vrai, ce que vous dites là. Je suis déjà pris. Elle est charmante !


GÉRARD, aux deux femmes.

Eh bien, m’autorisez-vous à l’inviter ?… L’occasion, quand on dîne à travers champs !


BARBARA.

Oh ! je voulais bien, moi, si…

Elle regarde Sarah.

SARAH.

Vous ordonnez, chère ! et j’obéis.


FLAMINIO.

Sans regret ? Je suis donc bien heureux !

Il lui baise la main.

GÉRARD, à Sarah étonnée.

Ce sont des façons italiennes. Il n’est pas Français, lui !


SARAH, bas, à Gérard.

Il est vif !

BARBARA, à qui Flaminio a aussi baisé la main. Oh ! il est bien, très-bien !


GÉRARD.

Dame ! vous voyez ; il est tout effusion, tout reconnaissance… et tout appétit.


FLAMINIO.

Ah ! depuis que j’explore cette admirable région… alpestre… mes guides n’ont pu me procurer qu’une alimentation fort champêtre : le régime lacté est sain, mais on s’en lasse. Aussi ferai-je honneur à des mets plus substantiels… en d’autres termes, au pâté de gibier et à l’agréable compagnie. (Bas, à Gérard, qui rit sous cape.) Dites donc, ça m’ennuie de faire le pédant !


GÉRARD.

Bah ! allez toujours ; ça va très-bien. (Haut.) Dînons donc vite, puisque nous avons un convive si bien dispose, (ils s’asseyent pour manger, qui çà, qui là, selon la disposition et les accidents du terrain. Le groom a servi les provisions et continue à servir avec Rita. Gérard à Sarah, en la servant, haut.) L’Italien est plus Sensuel que spiritualiste. C’est là son organisation, parlant sa valeur réelle.


FLAMINIO, dévorant.

Vous dites là, mon cher, une banalité… paradoxale, comme toutes les banalités ! L’Italien, ne vous en déplaise, est un être privilégié, parce qu’il est complet. Je n’admets pas vos distinctions métaphysiques…


SARAH.

Oh ! la métaphysique… (À Barbara qui fait Oh !) Pardon, chère ! mais je l’ai en horreur… à la campagne !


FLAMINIO.

N’est-ce pas, signora ? J’étais sûr… (Rita lui pousse l’épaule on le servant, il n’y fait pas la moindre attention) d’avoir l’assentiment de la beauté… c’est-à-dire de la divinité qui sait tout ! L’âme et le corps ! vaine subtilité. Que feraient-ils l’un sans l’autre ? Tenez (montrant Sarah), je regarde milady… je vois que son âme est tendre. (Montrant Barbara.) Je regarde milady, je trouve son visage agréable. L’une est belle parce qu’elle est bonne, l’autre est bonne parce qu’elle est belle.


SARAH, souriant.

Très-joli !


BARBARA.

Charmante !


GÉRARD.

Délicieux ! (À part, voyant que Rita reste comme pétrifiée devant Flaminio.) Ah çà ! toutes les trois ! Eh bien, il a du succès, mon marquis !


BARBARA, à Flaminio.

Je trouvé vous bien synthétical pour une géolôgue !


FLAMINIO, avec feu.

Géologue, moi ? Dieu me préserve de l’être ! (Gérard tousse pour l’avertir.) De l’être à toute heure ! Un froid et gauche pédagogue ! quand ce vin d’Espagne couleur de rubis rit au fond de mon verre et porte sa flamme au fond de mon cœur ? (Il boit.) Ah ! laissez-moi déraisonner, mon cher… (Bas, à Gérard.) Comment vous appelez-vous ? Il faudra me le dire. (Haut.) Mes chers amis… (Mouvement de surprise de Sarah et de Barbara.) Je parle aux nuages, aux arbres, à toutes les divines essences, à toutes les brillantes formes de la création. Non, ce n’est point en savant, c’est en poète que j’aime la nature, et que je comprends le beau, la femme, l’amour.


SARAH, à Barbara.

S’il commence sur ce ton-là…


FLAMINIO, qui l’a entendue.

Oui, signera ! L’amour n’est-il pas l’alpha et l’oméga de la vie ? Trésor et conquête pour les uns, attente ou regret pour les autres ! Ma foi, vive l’espoir ou le rêve ! Qu’est-ce que la jeunesse ? Un bal masqué resplendissant de feux ou d’éclairs !


GÉRARD.

Vous oubliez facilement les heures de déception, à ce qu’il parait ?


FLAMINIO.

Oh ! parfois, je le sais, les flambeaux pâlissent, la fête s’éloigne, les portes se ferment, les houris remontent aux cieux. La nuit se fait, la vision s’efface… Le pèlerin s’égare sur des chemins dévastés. C’est la réalité qui nous saisit au sein de l’ivresse. Mais qu’un souffle de printemps passe sur la terre, qu’un rayon de poésie pénètre dans l’âme, le phénix renaît de sa cendre. Les sons de fête reviennent frissonner dans le feuillage. Le voyageur secoue ses pieds poudreux, l’ange sent repousser ses ailes. Il se ranime, il respire, il vit, il aime ! (Bas, à Gérard.) Hé ! comment trouvez-vous la métaphore ? Pour un homme un peu gris, ça n’est pas mal.


GÉRARD, suivant Sarah qui s’est levée, bas, à Flaminio.

Vous extravaguez, mon cher, et vous manquez de tenue.


FLAMINIO, suivant.

Vous trouvez ? (Il offre son bras à Sarah en passant entre elle et Gérard.) Je suis certain que milady comprend les émotions d’une vie comme la mienne, entremêlée de douces illusions et d’arides labeurs ! (Bas, à Gérard.) Vous voulez que je plaise et vous me glacez. Éloignez-vous donc un peu.


GÉRARD, à part.

Ma foi, je suis curieux de voir…

Il s’approche de Barbara et l’occupe en ayant l’œil sur Flaminio.

FLAMINIO, bas, à Rita qui le tire par son habit.

Fais attention, toi. Ils vont passer.


RITA.

Joseph est là.


FLAMINIO fait un geste d’impatience, Rita s’éloigne vivement et va regarder au fond. À Sarah.

Daignez m’écouter, signora ! Voici un moment qui ne reviendra probablement jamais dans ma vie. J’en veux profiter pour vous parler sérieusement d’amour !


SARAH.

Vous voulez dire de l’amour ou sur l’amour ? Vous étiez en train de disserter… mais vous venez de faire une faute de français.


FLAMINIO.

Je suis étranger, j’en peux faire bien d’autres !


SARAH, quittant son bras et remontant vers le banc à gauche.

Tâchez de ne faire que celle-là.


FLAMINIO, à part.

Aïe ! ce monsieur m’a placé sur un trébuchet ! Tâchons d’y voltiger sans culbute. (Haut.) Soyez tranquille, signora ; je peux écorcher le français sans danger ; car, si j’osais vous parler d’amour, comme je disais tout à l’heure (contrairement à la grammaire des convenances), vous ne vous en fâcheriez pas.


SARAH.

Ah ! vous croyez ?


FLAMINIO.

Non certes, car ce ne serait pas en riant et en m’efforçant de vous faire rire. Ce ne serait pas non plus en jouant au drame ou au roman pour vous persuader. Enfin, ce ne serait pas avec la brusquerie perfide d’un homme qui espère surprendre. Ce serait avec une émotion si profonde… un effroi si sincère… Tenez ! je ne sais pas du tout ce que je vous dirais, et je crois que je ne vous dirais rien d’intelligible. Il est donc certain que vous n’auriez point à vous courroucer.


SARAH.

À la bonne heure. Mais le mieux serait de ne me rien dire, surtout… après dîner !


FLAMINIO.

Ah ! signora, si j’étais un peu excité, un peu fou, il y a deux minutes, me voilà bien tristement philosophe à l’heure qu’il est, et tout disposé à généraliser. (Voyant que Gérard l’écoute.) Je suis parfaitement dans mon bon sens, et je dirai que l’amour est la grande science de la vie.


SARAH.

Il parait que vous avez beaucoup étudié cette science-là ?


FLAMINIO.

Pas plus que les autres. Je la devine tout en y rêvant parfois. Je n’appelle pas amour ce qui occupe quelques jours, de temps en temps, un cœur oisif ou inquiet. J’appellerais ainsi une affection dont on ne distingue pas le commencement, tant le passage du respect à l’espérance doit être une nuance délicate ; dont on n’entrevoit pas la fin, tant elle doit sembler impossible. Je ne suis pas expert en matière de sentiment, non, je l’avoue, je n’en ai pas cherché si long pour mon usage. Mais il me semble que, si j’aimais un jour, je me dirais ceci : « L’amour vrai ne calcule ni ne marchande. Il subit les rigueurs, il attend la confiance. Il s’expose et se livre sans rien exiger. Il n’a pas de dépit, il ne craint pas le ridicule, il ne cherche pas à se venger ! »


SARAH, attentive.

Que voulez-vous dire ?


GÉRARD s’approche vivement.

Oui ! que dites-vous là ?


FLAMINIO.

Moi ? Rien ! je fais une théorie. Je plaide la cause des amants soumis… ou repentants.


GÉRARD.

C’est une théorie que milady écoute avec intérêt.


BARBARA.

Oh ! je donner raison à lui !


GÉRARD, à Sarah.

Et vous aussi ! Il paraît que vous ne recevez pas toutes les déclarations avec une égale fureur ?


SARAH, passant devant lui.

Elles ne sont pas toutes également directes, apparemment.


GÉRARD, haut.

Certes ! il est des gens sans tact, sans usage ! Mais il en est d’autres (regardant Flaminio) que leur brillante éducation et leur rang dans le monde…


FLAMINIO, tirant sa montre, bas, à Gérard.

Faites attention, cher ami ; nous sommes loin de l’heure…


GÉRARD.

Je le sais très-bien ; mais vous vous permettez les allusions, j’en use aussi. (Haut.) Le caprice des femmes s’attache à tout… Ceci est encore une théorie sans application ! et il suffit, dit-on, d’un habit… qui va… à peu près à celui qui le porte, pour leur paraître agréable et distingué. Qu’en dites-vous ?


FLAMINIO.

À quel propos ?… Mesdames, je vous demande pardon pour mon ami ; je crois qu’il est un peu troublé par cet excellent vin d’Alicante. Ses idées ne tiennent plus ; mais on pourrait, en suivant ses divagations, lui dire qu’en fait d’esprit, ce n’est pas toujours l’habit qui fait l’homme, et qu’en fait de grâce, c’est quelquefois l’homme qui fait l’habit.

Les deux dames remontent.

GÉRARD, à Flaminio, le prenant à part.

C’est assez, la plaisanterie va trop loin, et je respecte trop les femmes que j’accompagne pour la laisser durer.


FLAMINIO.

Eh bien, comment vous en tirerez-vous ? Ça vous regarde.


GÉRARD.

Je vous prie de prendre congé. Esclave de ma parole, je ne vous trahirai pas. Faites une belle sortie. Gardez les habits et allez-vous-en.


FLAMINIO.

Non pas, s’il vous plaît. Je ne garde rien, et je reste.


GÉRARD.

Alors, je vais vous chasser.


FLAMINIO.

Comment ça ?


GÉRARD.

En vous cherchant querelle.


FLAMINIO.

Tant pis pour vous, car je vous tuerai.


GÉRARD.

Ah ! vous vous battez, vous ?


FLAMINIO.

Et très-bien ! comme tout ce que je me donne la peine de faire.


RITA, qui les a écoutés, passant entre eux, et parlant haut.

En voilà bien assez ! (À Flaminio.) Tu as voulu te déguiser dans les habits de ce monsieur ; c’est bien. Je n’ai rien dit. Tu as voulu faire le marquis avec cette dame, je n’ai rien dit. Mais, à présent, tu veux te fâcher, tu veux te battre, et je vas tout dire.


BARBARA.

Oh ! battre…


FLAMINIO.

Vous rêvez, ma chère enfant !


RITA.

Ah ! tu m’appelles vous !


GÉRARD, riant.

Ah ! ma foi, voilà une révélation dont je ne suis pas coupable.


SARAH.

Une révélation ?


RITA.

Eh bien, oui ! c’est Flaminio qui montrait les marionnettes à la dernière foire de Saint-Jean-de-Maurienne, et que mon oncle a embauché pour faire la contrebande. C’est mon fiancé, c’est celui qui m’épousera dans deux ou trois ans.


FLAMINIO.

Oui ! compte là-dessus.


BARBARA, sans beaucoup d’émotion.

Une contrebandiste ?


SARAH, outrée.

Un saltimbanque !

Rita remonte.

FLAMINIO.

Non, Flaminio, l’artiste vagabond, le poëte sans nom et sans avoir. (À Gérard, bas.) Flaminio, le cœur sans fiel, qui ne vous trahira pas. (Haut.) Voici le fait, Excellences ! C’est pour ne point vous effrayer que nous avons menti, lui et moi. J’étais signalé, menacé, traqué. La loi punit de mort le contrebandier, c’est-à-dire qu’on tire sur nous sans crier gare. Eh bien, je m’attendais aujourd’hui à une visite dans ce chalet, ou à une rencontre au premier pas que je hasarderais aux alentours. J’ai dit ma situation à ce bon jeune homme, qui m’a caché sous ses propres vêtements. Mais le danger s’éloigne. (Joseph a fait, du fond, un signe à Rita. Rita fait ce signe à Flaminio) Les douaniers ont passé outre… Le papillon va dépouiller sa parure.


GÉRARD, à Flaminio.

Pardonne-moi mon emportement, mon brave garçon, et viens à moi quand tu voudras.


FLAMINIO, haut.

Merci. Mais il n’est pas probable que nous nous retrouvions jamais. J’ai assez de ce métier-ci, et je pars ce soir pour faire un tour en France.


RITA.

Tu pars déjà ? Et quand reviens-tu ?


FLAMINIO.

Dieu le sait, gentille Rita. N’y compte guère, et marie-loi avec un contrebandier véritable. Je n’ai rien à me reprocher envers toi, pure enfant. (À Gérard.) Je vous l’ai dit, je ne suis ni vicieux ni pervers. (À Rita.) Garde un bon souvenir au bohémien qui a respecté la sainte hospitalité, et ne te fie pas autant à tous les autres. Si je peux devenir laborieux et rangé, je t’enverrai une dot.


BARBARA.

Bien ! je charger moi de le dot de elle. Bon voyage !

Elle tend la main à Flaminio, qui la baise avec respect.

FLAMINIO.

Vous, signora ?… (Regardant Sarah, qui cache sa figure dans ses mains.) Allons ! que Dieu bénisse les bons cœurs !

Il va pour rentrer dans le chalet.

RITA, regardant dans la coulisse à droite, avec effroi.

Ah ! prends garde ! ils reviennent.


FLAMINIO.

Qu’importe ?… Pourtant je ne voudrais pas qu’ils vissent de près ma figure. Je vais faire un tour de promenade par ici. Ne craignez rien pour vos habits, monsieur, je reviens !

Il s’en vers la gauche.

GÉRARD, à Sarah, qui a la figure cachée.

Quoi ! vous pleurez ?… Il ne risque rien !


SARAH.

Je pleure d’indignation, Gérard !


GÉRARD.

Contre moi ?


SARAH, avec fierté.

Pensez-vous donc que ce puisse être contre moi-même ?


RITA, qui a suivi Flaminio du regard.

Ah ! mon Dieu ! il revient ! il court ! ils sont là aussi.


VOIX, dans la coulisse.

Arrête !…


FLAMINIO, revenant en courant sur le théâtre.

Non pas, mes maîtres, on n’arrête pas comme cela Flaminio… Votre serviteur, Excellences !

Il fuit vers le fond.

RITA.

Pas par là… non !

Flaminio fuit quand même, Joseph le suit.

VOIX, au fond.

Arrête !


RITA.

Ah ! mon Dieu !


BARBARA, qui regarde au fond.

Il sauvé lui… Bien ! vite, vite ! On entend un coup de fusil. Rita fait un cri et s’élance.


BARBARA.

Oh ! tombé !


RITA.

Bon Joseph ! il l’emporte !


SARAH, courant au fond avec Gérard.

Ah ! le malheureux !



ACTE PREMIER


Un petit salon bleu donnant dans un second salon au fond ; porte d’antichambre à droite ; cheminée et deux portes au fond ; guéridon à droite ; fenêtre à gauche ; canapé à gauche de la cheminée, angle droit ; table devant la fenêtre ; fauteuils, chaises, etc. Local sans ostentation, mais annonçant l’existence riche.




Scène PREMIÈRE


SARAH, une Femme de chambre.



SARAH, sortant la première de la porte du fond à gauche. Elle sonne, la femme de chambre parait à droite.

Il est deux heures ? Dites que je reçois.


LA FEMME DE CHAMBRE.

Je l’ai dit, madame.

Elle sort par la droite.

SARAH, s’approchant du guéridon et regardant des cartes de visite et des billets.

« M. de Kologrigo ! » Où ai-je entendu ce nom-là ? « Recommandé par la princesse Palmérani… » C’est quelque mélomane qui croit que je donne aussi des concerts ! Pas de lettre de ma belle-sœur ! Est-elle en route ? est-elle malade ? C’est singulier !

Elle s’assied sur le canapé.

UN DOMESTIQUE, annonçant.

M. le comte de Brumeval.




Scène II


SARAH, GÉRARD.



SARAH.

Ah ! Gérard ! vous êtes à Paris ! Depuis quand ?


GÉRARD.

Depuis une heure, et vous voyez que je ne perds pas de temps pour venir me jeter à vos pieds.


SARAH.

Vous vous sentez donc bien coupable ?


GÉRARD.

Non, pas beaucoup ! mais je vous sais très-irritée, puisque vous n’avez pas daigné répondre à mes lettres. J’ai tort, puisque vous êtes offensée. Pardonnez-moi, puisque je me montre si impatient de rentrer en grâce.

Il s’assied en face d’elle.

SARAH.

Vous prenez tout cela fort légèrement, je le vois. N’attachez donc pas trop d’importance au pardon que je vous accorde.


GÉRARD.

Ah ! mais si ! Je veux qu’il soit réel et cordial. Qu’ai-je donc fait de si atroce ? Voyons, dites ! Après l’accident du chalet, qui nous avait tous mis en émoi pour le reste du jour, vous vous êtes arrangée ; très-perfidement et très-cruellement pour quitter le pays sans que j’aie pu vous voir…


SARAH.

J’ai évité une explication qu’aujourd’hui je ne vous permets pas de demander. Du moment que vous croyez ne pas avoir de torts envers moi, n’en parlons plus.

Elle porte sur la table les lettres et les cartes.

GÉRARD se lève et la suit.

Ah ! si fait ! parlons-en. Je suis léger tant que vous voudrez, mais… Eh bien, non ! je ne suis pas léger, je voudrais l’être ; mais, quand il s’agit de vous… de vous, Sarah, que j’aime et respecte depuis que je me connais, cela est impossible. Voyons, grondez-moi beaucoup, j’aime mieux ça. Dites vos griefs. Êtes-vous aristocrate à ce point de vous croire perdue, pour avoir dîné sur l’herbe en compagnie d’un pauvre hère…


SARAH.

Non ! mais, si ce pauvre hère, comme vous l’appelez, n’avait pas eu plus d’esprit et de cœur que vous n’en eûtes ce jour-là, vous m’exposiez, vous me livriez à ses insultes.


GÉRARD.

Ses insultes ! N’étais-je pas là ?


SARAH.

Outragée par vous, je ne me fusse pas sentie vengée par vous.


GÉRARD.

Ah ! vous êtes cruelle, Sarah ! Savez-vous que votre amertume me ferait croire… ?


SARAH.

Quoi donc ? Dites !


GÉRARD.

Non ! je ferai mieux de me taire.


SARAH.

Oh ! je comprends de reste ! Eh bien, si cela était ? si cet homme m’avait semblé aimable, si je l’avais écouté avec plaisir ?…


GÉRARD.

Serait-il possible ?


SARAH.

Si c’était possible, j’en rougirais probablement vis-à-vis de moi-même ; mais vous auriez à en rougir devant moi et plus que moi !

Elle remonte à la cheminée.

GÉRARD.

Eh bien, c’est vrai. Si je le croyais, j’en serais si humilié !… si malheureux !… mais, comme c’est impossible…


SARAH.

Ah çà ! m’apportez-vous des nouvelles ? ma sœur vous a-t-elle écrit récemment ? Je suis inquiète d’elle.


GÉRARD.

Ah ! elle ne vous écrit pas ? Diable !


SARAH.

Vous en êtes donc inquiet aussi ?


GÉRARD.

De sa santé ? Non, je viens de la voir. J’arrive de Chambéri.

Il remonte.

SARAH, s’asseyant sur le canapé.

Vraiment ! Alors, dites-moi donc vite pourquoi elle y reste si longtemps ; c’est toujours la passion de la chasse ?


GÉRARD, debout près de la cheminée.

Non, c’est… c’est autre chose ; et, si j’étais pressé de vous voir, c’est aussi à cause de cela. Voyons, permettez-moi de vous reparler de cette pomme de discorde tombée entre nous, du signor Flaminio, cet homme de cœur et d’esprit, selon vous, dont j’ai à vous donner des nouvelles.


SARAH.

Je ne vous en demande pas.


GÉRARD.

Ah ! vous en avez ?


SARAH.

Par vous.


GÉRARD.

Par moi seul ?


SARAH, offensée.

La question est singulière, et vraiment…


GÉRARD.

Non, non, elle est toute simple, vous allez voir. Je vous ai écrit qu’il était sauvé, caché, soigné… et puis j’ai été passer trois semaines à Milan ; après quoi, repassant par Chambéri… Ma foi, je suis fort embarrassé pour m’expliquer, et pourtant, je dois vous avenir qu’une chose très-désagréable…


SARAH.

Quoi ?… Parlez donc !… (Avec, un peu d’effort.) Il est mort de sa blessure ?


GÉRARD.

Non ; mais…


LE DOMESTIQUE, annonçant.

M. le duc de Treuttenfeld.




Scène III


SARAH, GÉRARD, LE DUC.



SARAH, à Gérard.

Ah ! lui aussi, revenu ?


LE DUC.

En toute hâte, milady, pour mon procès d’abord ; et puis… pour vous donner des nouvelles de votre honorée belle-sœur.


GÉRARD, à part.

Il parle comme une lettre de commerce !


SARAH.

Ah ! elle va bien, n’est-ce pas ?


LE DUC.

Comment donc, elle rajeunit !

Il met son chapeau sur la taille.

GÉRARD, à demi-voix, vers Sarah.

Est-ce une épigramme ?


SARAH, à Gérard.

Vous dites ?


GÉRARD, bas.

Chut ! c’est entre nous ! tout à l’heure ! Recevez le duc. (Haut et redescendant.) Eh bien, duc, votre procès est-il entamé sur nouveaux frais ?


LE DUC.

Ah ! des frais, ce n’est pas ça qui manque ; mais c’est d’autre chose que je veux vous entretenir… C’est de miss Melvil, pour une circonstance grave…

Le domestique entre et parle bas, à Sarah.

GÉRARD, à part, regardant le duc.

Allons ! lui aussi ! Mais de quoi diable se mêle-t-il ?


LE DUC.

Je… (Regardant avec impatience Sarah, qui est préoccupée par le domestique.) Je sais bien qu’on ne s’intéresse pas aux affaires des autres… Je comprends ça ! mais…


SARAH, à qui le domestique vient de répondre après quelques mots échangés.

Ah ! mon Dieu !


GÉRARD, s’approchant d’elle.

Qu’est-ce donc ?


SARAH, bas et avec agitation. Elle redescend vers Gérard ; le duc remonte à la cheminée.

Est-ce encore vous, Gérard, qui m’amenez ce personnage ?


GÉRARD.

Celui dont nous parlions ? Il est ici ? et il ose ?… M’ordonnez-vous de le chasser ?


SARAH.

Mais courez donc !


GÉRARD, après avoir fait un pas pour sortir.

Non ! il ne faut pas ; et, puisqu’il a tant d’audace, il vaut mieux le voir venir… Mais il faut que je vous parle auparavant.


SARAH, allant vers le second salon.

Venez donc par là… (Au domestique.) Faites attendre.


GÉRARD, au domestique.

Faites attendre ici. (Le domestique sort. À Sarah.) Pas dans l’antichambre ; ne l’humiliez pas pour commencer. Il faut le ménager, peut-être ?


SARAH.

Moi ?


GÉRARD.

Mon Dieu ! vous n’y êtes pas du tout ; c’est plus sérieux que vous ne pensez.


SARAH, sur le seuil du second salon.

Pardon, monsieur le duc ! en ce moment… une circonstance imprévue…


LE DUC.

J’attendrai votre bon plaisir ; je suis fort bien ici. (Il s’installe au coin du feu ; Sarah fait un geste d’impatience et disparaît par le fond à gauche avec Gérard.) Oui, ma foi, voilà un bon fauteuil ! Ah ! qu’ils sont heureux, les gens qui ont toutes leurs aises ! On se donne un mal de chien pour en arriver là, et on n’y arrive pas !


LE DOMESTIQUE, sur le seuil de l’antichambre.

Qui faut-il annoncer ?


FLAMINIO, paraissant.

Personne.

Le domestique se retire.




Scène IV


LE DUC, FLAMINIO.


Flaminio entre et jette un coup d’œil autour de lui, puis s’approprie de la cheminée, où le duc tisonne. Tous les deux se regardent en même temps. Flaminio est bien mis, un peu trop bien pour le matin.

LE DUC.

Tiens, c’est toi ?


FLAMINIO.

Comment ! c’est vous ? Eh bien, dites donc, père Sinigalia, où avez-vous pris toutes ces décorations ?… Quelle farce jouez-vous là ?


LE DUC.

Tu ne sais donc pas ? j’ai hérité : mon oncle le duc est enfin trépassé.


FLAMINIO.

Ah çà ! c’était donc vrai, que vous étiez de famille princière ?


LE DUC.

Rien n’est plus vrai. Je suis duc.


FLAMINIO.

J’ai toujours cru que vous vous moquiez de nous.


LE DUC.

Je serais même souverain, si j’avais le moyen de régner. Mais, grâce à un M. de Kologrigo… Je te conterai ça à loisir ! parlons de toi. Comment diable te trouves-tu ici, chez lady Melvil ? — Qu’est-ce que tu fais donc maintenant ?


FLAMINIO.

Moi ? Rien, comme à l’ordinaire.


LE DUC.

Tu as tort.


FLAMINIO.

Oh ! que non ! le travail m’a toujours porté malheur…


LE DUC, le regardant.

Est-ce que tu aurais fait aussi un héritage ?…


FLAMINIO.

Moi ? Je suis fils de l’Adriatique, et ma mère est aussi avare que je suis prodigue. Elle garde pour elle tous les joyaux que lui ont donnés les doges en l’épousant, et, pour avoir eu tant de pères, je n’en suis pas plus riche. Mais ça ne m’empêchera pas d’aller voir le musée, tout à l’heure, de dîner ensuite au Café de Paris et de prendre ce soir une stalle aux Italiens.


LE DUC.

Alors, tu as quelque argent ?


FLAMINIO.

J’ai cinquante francs de reste, sur le prix d’une montre que j’ai vendue à Genève ; ça a payé mon voyage, les habits que voilà, et ça va me payer une journée d’élégance parisienne.


LE DUC.

Et demain ?


FLAMINIO.

Bah ! vous disiez toujours ça, demain !


LE DUC.

Et tu répondais toujours : Nous n’y sommes pas. Allons, tu ne t’es pas amendé ! Pauvre garçon ! je voudrais bien te restituer tout de suite…


FLAMINIO.

Tiens, c’est vrai ! je n’y pensais plus ! Vous me devez quelque chose, vous !


LE DUC.

Je te dois trois mois d’appointements, depuis notre malheureuse campagne d’Autriche.


FLAMINIO.

Ah ! une rude campagne ! contre des oreilles barbares qui ne voulaient pas comprendre l’italien.


LE DUC.

J’ai fait là de mauvaises affaires ; mais avoue que ce n’était pas ma faute !


FLAMINIO.

Certes, vous étiez un imprésario très-actif et très-équitable, quand vous pouviez !


LE DUC.

Que pouvais-je faire avec des acteurs si mauvais !


FLAMINIO.

C’est vrai, nous étions bien mauvais !


LE DUC.

Je ne dis pas ça pour toi. Tu aurais pu faire merveille ; mais tu étais si paresseux !


FLAMINIO.

C’est encore vrai : alors, vous ne me devez rien ?


LE DUC.

Si fait. Je penserai à toi. Mais, pour le moment, je n’ai pas le sou.


FLAMINIO.

Ah ! celui-là, je le connais. C’est votre mot favori !


LE DUC.

Que veux-tu ! la chance m’a toujours trahi ! et, depuis que je suis grand seigneur, je suis plus gueux que jamais. Je plaide, et, de tous les biens que je croyais tenir, il n’y a que mon nom qui ne me soit pas contesté. Un nom ! on ne vit pas avec ça ! mes revenus sont consignés, les marchands de chicane me rongent, mon crédit s’use… Et… tiens, si je te disais que je suis quelquefois bien aise qu’on m’invite à dîner, vu que…


FLAMINIO.

Diable ! c’est comme ça ? Eh bien, venez dîner avec moi, vous ferez la carte.


LE DUC.

Tu es un bon garçon, mais c’est impossible.


FLAMINIO.

Ah ! oui, un duc avec un comédien ?


LE DUC.

Oh ! je n’ai pas de sots préjugés ; moi ! J’ai trop d’expérience pour ça ; mais, dans une position aussi précaire que la mienne, ne pouvant m’appuyer que sur la considération de mon rang…


FLAMINIO.

Oui, oui, c’est juste. Eh bien, dites donc… mes cinquante francs… partageons-les. Ce sera un jour de gagné : c’est toujours ça.


LE DUC.

C’est sérieusement que tu parles ?


FLAMINIO.

Dame ! pourquoi pas ? Vous avez été très-bon avec moi, très-paternel… et vous savez bien que je n’ai pas l’intention de vous blesser ?


LE DUC.

Mon cher enfant, je te sais gré de ton bon cœur, mais je déclare que tu n’as pas le sens commun. Défais-toi donc de cette générosité princière, et apprends à gouverner ton premier mouvement. Voyons ! jeune comme tu es, beau comme te voilà, aimable, gai, charmant en un mot, tu peux, tu dois partir de cette petite somme que tu as dans la poche, pour remonter le courant de la fortune. Te voilà à Paris, un excellent endroit pour ceux qui n’ont rien à perdre. Il y faut faire ton chemin, et ton chemin, à toi, c’est aux femmes qu’il faut le demander.


FLAMINIO.

Le demander ? Non, je suis en train de tourner le dos à ce moyen-là !


LE DUC.

Ah ! vraiment ? Est-ce toujours la Palmérani ?


FLAMINIO.

Oui.


LE DUC.

Celle-là… je ne le dis pas ! c’est une folle ; mais tâche de plaire à quelque autre, et ne fais pas comme là-bas, prends la chose au sérieux, ne te livre pas en aveugle au plaisir qui enivre et qui passe. Fais-toi aimer, protéger, piloter, lancer !… Mais ce que je te dis là, tu y as songé probablement en venant ici. La dame du logis est austère, mais elle est très-haut placée, et…

Sarah et Gérard paraissent à gauche.




Scène V


Les Mêmes, SARAH et GÉRARD



SARAH, bas, à Gérard sur le seuil du second salon.

C’est bien, merci, mon ami. Je vais le traiter comme il le mérite. Occupez le duc.

Elle va à la cheminée.

GÉRARD, haut.

Duc, venez donc voir le superbe Reynolds que milady vient d’acheter. Vous qui êtes connaisseur… ça vous intéressera.


LE DUC.

Volontiers.

Ils passant dans le fond à gauche.



Scène VI



SARAH, FLAMINIO.



SARAH s’approche avec résolution, puis s’arrête un peu. À part.

Ah ! comme il est pâle ! (Haut.) À présent, monsieur, je vous écoute. Puis-je savoir le motif d’une visite à laquelle je m’attendais si peu ?



FLAMINIO, à part.

Ah ! l’accueil est désobligeant ! (Haut.) Le motif est vulgaire et la visite sera courte, milady. Une personne qui vous tient de près, et que je respecte infiniment, touchée de l’accident dont je venais d’être atteint, et me voyant partir pour Paris, a désiré apparemment m’y créer des ressources dont elle me jugeait dénué. En conséquence, comme je prenais congé d’elle, elle a fait glisser dans ma valise une somme de mille guinées en bank-notes. Je viens seulement de m’en apercevoir, et naturellement, je vous la rapporte, en vous priant de vouloir bien…

Il présente à Sarah un portefeuille que Sarah hésite à recevoir et qu’il pose sur le guéridon.

SARAH, étonnée.

Ah !… vous refusez ?… Mais pourquoi n’est-ce pas à elle-même que… ?


FLAMINIO.

Que je fais cette restitution ? J’ignore quand elle se propose de venir à Paris, et, comme je ne puis me constituer le gardien d’une somme considérable, comme cela ne se confie guère à des domestiques que l’on ne connaît pas, j’ai cru pouvoir me permettre…


SARAH.

Oui, sans doute, monsieur. Mais il y a là quelque chose… qui m’étonne beaucoup !


FLAMINIO.

Milady s’étonne qu’on repousse une aumône ! Oh ! mon Dieu ! ça dépend des goûts, des idées… ou des besoins. Il pose le portefeuille sur le guéridon.) Je ne suis pas dans l’indigence, apparemment ! (À part.) Quand on a cinquante francs !


SARAH, interdite.

Pardon… mais enfin ! c’est donc faux, ce que l’on me disait tout à l’heure ?


FLAMINIO.

De moi ? Quelqu’un auprès de vous savait que j’existe ? Et que pouvait-on dire de moi à milady ?


SARAH.

Vraiment, monsieur, je n’ose pas le répéter ! J’aimerais mieux apprendre de vous-même… C’était si étrange !


FLAMINIO.

J’attends que vous m’interrogiez, milady.


SARAH, à part.

Sa figure est si peu celle d’un intrigant ! (Haut.) Voyons, monsieur, parlons franchement. Ma belle-sœur ne vous a-t-elle pas fait conduire secrètement à sa maison de campagne ?


FLAMINIO.

Oui, et j’étais trop malade pour m’y refuser. La ferme où vous m’aviez fait porter n’était pas une retraite assez sûre ; miss Barbara s’est dit qu’on m’y surprendrait. Je dois à sa pitié un asile et des soins que je n’oublierai jamais.


SARAH.

Des soins ?… Alors, elle vous a témoigné un intérêt, une affection… Sachez bien, monsieur, que j’aime et respecte miss Melvil, que sa réputation n’a jamais reçu la moindre atteinte ; mais elle a un caractère exceptionnel, une indépendance d’opinions… Enfin, ce mariage dont on croit qu’elle a eu la pensée…


FLAMINIO, stupéfait.

Un mariage ?


SARAH.

Ne s’est-elle pas entourée d’hommes d’affaires ? n’a-t-elle pas fait un testament ? n’a-t-elle pas parlé de vous… à quelques personnes, avec une exaltation… ? J’espère, monsieur, que vous ne me croyez pas préoccupée des intérêts matériels de la famille. Toute autre manière de vous enrichir aurait mon assentiment. Je suis toute disposée à en chercher le moyen avec miss Melvil, sans que le public soit initié à cette prédilection… Mais un éclat serait si fâcheux, si ridicule… Voyons, pouvez-vous l’aimer ? osez-vous le dire ? avez-vous pu le lui faire croire ? Vous ne répondez pas ?


FLAMINIO.

Pardon, milady, c’est que je réfléchis, et j’en ai si peu l’habitude !… Je me demande pourquoi vous avez de moi une si singulière opinion, et je cherche si, dans ma vie passée, j’ai fait quelque chose qui autorise des soupçons pareils.


SARAH.

Ainsi, vous niez… ?


FLAMINIO, prenant son chapeau.

Non, milady, rien ! c’est à miss Barbara de se justifier si elle a eu des sentiments et des projets que j’ignore. Vous vous en expliquerez ensemble. Quant à moi, peu vous importe ce que j’ai pu penser et vouloir, peu vous importe que je sois le premier ou le dernier des misérables. Je vous présente mon respect, milady !


SARAH, lorsqu’il est près de sortir.

Non ! restez, je vous prie. Je n’ai pas l’intention de vous blesser.


FLAMINIO.

Oh ! pardonnez-moi, madame ; vous en avez même la volonté.


SARAH.

Eh bien, si je n’en ai pas le droit, défendez-vous.


FLAMINIO.

Je n’ai pas à me défendre.


SARAH.

Ah ! si fait ! vis-à-vis de moi, vous êtes coupable, et, si je suis injuste maintenant à votre égard, c’est votre faute.


FLAMINIO.

Oui, c’est la faute de ma chétive position, ou de ma mauvaise fortune.


SARAH.

Non, monsieur, non certainement. Aucune personne juste et sensée ne vous fera un crime de cela.


FLAMINIO.

Alors… c’est donc la plaisanterie du chalet ? Eh bien, oui, madame, c’était une plaisanterie du plus mauvais goût, et je serais impardonnable si j’avais su à quelle femme elle s’adressait… Mais je ne le savais pas, voilà mon excuse.


SARAH.

En effet, vous ne le saviez pas, et, pour vous décider à me mystifier, on a dû vous dire…


FLAMINIO.

Non, rien ; n’accusez personne. Mettez tout sur le compte d’un manque d’esprit et d’éducation auquel on devait s’attendre de ma part. Où aurais-je acquis le savoir-vivre, le tact, le discernement ? N’ai-je pas vécu au hasard, sans guide, sans conseil ? N’accusez que moi, milady, cela vaudra mieux.


SARAH.

Alors… que je vous juge bien ou mal,… cela vous est parfaitement indifférent ?


FLAMINIO.

Oh ! mon Dieu, un peu plus, un peu moins de mépris…


SARAH.

Et, si j’étais disposée à vous estimer… davantage, vous ne diriez pas un mot, vous ne feriez ni un effort de volonté, ni un pas pour m’y encourager ?


FLAMINIO, qui s’est toujours tenu près de la sortie, revenant vivement sur ses pas.

Ah ! milady !… j’irais au bout du monde…

Il reste près de la cheminée, envoyant entrer Gérard.



Scène VII


Les Mêmes, GÉRARD.



GÉRARD, à Sarah, bas, après avoir salué très-légèrement Flaminio.

Pardon, si je dérange un entretien que je ne jugeais pas devoir être si long… mais je viens vous donner un avis important pour votre gouverne : votre belle-sœur vient d’arriver ; elle est là !

Il montre le second salon.

SARAH, voulant y courir.

Ah ! j’en suis bien heureuse !


GÉRARD.

Attendez ! ne troublez pas un tête-à-tête ! Le duc s’est emparé d’elle au passage pour lui renouveler la demande la plus solennellement saugrenue… dans la circonstance !


SARAH.

Quoi donc ?


GÉRARD, bas.

Un superbe projet dont il venait justement de me faire part, et qu’on vous dira… quand vous aurez congédié ce monsieur.


SARAH, haut.

Mais… monsieur reste ; je l’en ai prié.


GÉRARD, bas, à Sarah.

Ah ! l’explication n’est pas finie ? Il parait qu’elle est catégorique.


SARAH.

Apparemment. Voyons la vôtre.

Gérard lui parle tout à fait bas.

FLAMINIO, à lui-même. Il est près de la cheminée.

Est-ce que je rêve ?… Oui ! je suis fou. Elle se repent d’avoir été injuste… voilà tout !

Il descend à gauche.

SARAH, à Gérard.

Et vous, vous êtes de cet avis ?


GÉRARD, bas.

Dame ! ça vaudrait mieux sous tous les rapports que ce bohémien-là ! (Examinant Flaminio.) Il est joli garçon, décidément ! bien mis, un peu trop bien mis !


SARAH.

Il n’a peut-être pas pu consacrer sa vie à la science de l’habillement… Voici ma sœur !




Scène VIII


Les Mêmes, BARBARA, LE DUC.



SARAH, l’embrassant avec effusion.

Enfin, vous voilà ! êtes-vous bien fatiguée ?


BARBARA.

Oh ! no, dear ! (Voyant Flaminio.) Oh ! ici ? Je suis étonnée… contente de voir lui !


GÉRARD, ironiquement, lui montrant le duc.

Ah ! prenez garde, vous allez être cause d’un duel.


BARBARA.

No ! je ne craigne pas. (Au duc.) Et présentement, ici, voyez ! je veux faire le confession. Je trompé vous à la campagne, je croyais vous bien bavarde et je caché une jeune homme.


LE DUC, à Flaminio.

Ah bah ! c’était toi ?


GÉRARD.

Vous le connaissez ?


LE DUC.

Certainement ! c’est un de mes anciens… amis, un très-brave garçon. Eh bien, miss Barbara, j’ai fort bien su là-bas que vous cachiez un contrebandier blessé. J’ai reconnu là votre bon cœur, je ne vous en ai jamais parlé, et je ne l’ai dit à personne ; après ? je suis très mauvaise langue quand je hais les gens, c’est vrai ! mais, quand je les aime… Et tenez ! la présence de ce garçon-là ne me gênera pas pour vous répéter devant lady Melvil…


BARBARA.

Ne dites plous rien, je avais des autres intentions pour le famille de moi.


GÉRARD, à Sarah, un peu trop haut.

Ah çà ! c’est donc à vous qu’elle veut le faire épouser ?


SARAH.

Je ne sais pas si vous êtes plaisant, mais je vous trouve absurde.


FLAMINIO, qui a entendu Gérard, car il l’observe attentivement.

Moi, je crois monsieur fort spirituel. Mais, pour le bien comprendre, je voudrais que miss Melvil daignât s’expliquer devant lui sur mon compte.


BARBARA.

Oh ! vous ave liou le petite papier dans la pôrtefeuille ?


FLAMINIO.

Non, miss Melvil, je ne comprends pas l’anglais et je n’ai voulu demander la traduction à personne.


SARAH, remettant vivement le portefeuille à Barbara.

Tenez, il l’a rapporté, je ne l’ai pas ouvert.


BARBARA.

Oh ! je comprené ! Il refiousé l’argent à cause il n’a pas liou le petite papier !

Elle l’ouvre.

SARAH, bas, à Barbara.

De grâce !… devant Gérard, qui…


BARBARA.

Oh ! je sais ! Il moque moi, mais je moque lui. (Haut.) Je souis une person ridiquioule, je ne parle pas bien en français, je habiller moi pas bien en français. Je chassé avec le fiousil, je étudié le philosophie ! il est bien ridiquioule ! je aimer le poetrie, le miousic, le bonté, le sincérité ; je aimer il signor Flaminio !…


FLAMINIO, à part, avec un effroi comique.

Malédiction !


GÉRARD, à Sarah.

Eh bien, vous voyez !


LE DUC, à part.

Dame ! ça se peut bien !

Sarah est consternée.

BARBARA.

Oh ! il est bien ridiquioule ! je entende lui chanter, je entende lui parlé dans le délirium de le maladie. Je voyais lui pleurer pour remercier moi… oh ! comme une fils ! Je aimé lui !… oh ! comme une fils. Je adopté lui pour le fils de moi ; ici est le notification. (Elle remet le papier à Sarah.) Oh ! je sais le malignity, je vois ! (Elle regarde Gérard et le duc.) Mais…


LE DUC.

Mais il y a un moyen de vous en préserver, miss Melvil : c’est de faire un mariage convenable et sensé, qui n’empêchera pas vos sentiments maternels… un homme d’un âge assorti au vôtre, pouvant vous offrir un nom…


BARBARA, souriant.

Bien difficile pour prononcer ! Je remercié vous, diouke ! Je moque le malignité, je donne, je rende le avenir à une vrai artiste ! et je ne prené pas son liberté, je laissé lui voyager. (Le duc remonte mécontent, Sarah remonte et redescend à gauche.) Je coultive le métaphysic, je n’étais pas signora italiana, je n’avé pas besoin un sigisbeo.


FLAMINIO, à part.

Ah ! oui, à la bonne heure ! l’excellente femme ! (Haut.) Signora, je ne sais comment vous exprimer…


GÉRARD.

Et moi, chère miss Melvil, je ne sais comment m’excuser…


SARAH.

Ma bonne sœur !


BARBARA.

Oh ! écoutez, dear, je partager le fortioune de moi… entre vous…


SARAH.

Ah ! je vous supplie, ne parlons pas d’argent !…


BARBARA.

Je voulais dire à vous.

Elle l’emmène à la table et lui montre d’autres papiers en parlant bas avec elle.

GÉRARD, au duc.

Si elle l’entend ainsi… C’est encore très-excentrique ; mais elle est comme ça, et sa raison en est quitte à bon marché. Mais voyez-le donc, lui ; on dirait qu’il ne s’y attendait pas ! c’est de l’extase !


LE DUC.

Dame ! écoutez donc, elle est immensément riche ; et elle va lui faire, en attendant l’héritage, une pension raisonnable !


GÉRARD.

Oh ! mieux que ça, brillante !


LE DUC, à part.

Et il me prêtera… (Haut, à Flaminio.) Eh bien, mon garçon, je me réjouis de ce qui t’arrive, moi ! Te voilà riche ! c’est un joli appartement, des chevaux, des voitures, des chasses, des dîners ! c’est tout ce que tu aimes : des bijoux, des curiosités, des plaisirs, des amis !…


FLAMINIO, exalté.

Non, c’est mieux que ça, comme dit monsieur ! c’est de l’indépendance ! c’est de la dignité ! c’est la fin de l’exhibition et de l’exploitation ! c’est la possession de soi-même ! c’est le renouvellement de l’être et le développement de la puissance ignorée ! c’est l’éducation rapide, la transformation soudaine ! c’est l’extérieur d’un homme qu’une femme peut regarder, avec la distinction réelle de celui qu’elle peut aimer !…


LE DUC, bas.

Ah ! par exemple, il ne faut pas songer à lady Sarah !…


FLAMINIO, bas, tressaillant.

L’ai-je nommée ?


LE DUC.

Non… mais enfin tu comprends que ça empêche des dispositions complètes en sa faveur.


FLAMINIO.

Ah ! vraiment ? Je n’y pensais pas.


LE DUC.

Ça ne fait rien ; elle est assez riche par elle-même.


SARAH, s’approchant de lui avec des papiers à la main.

C’est moi, monsieur, qui dois et qui veux vous mettre au courant de votre situation.


FLAMINIO.

Des actes ? des titres ? C’est donc sérieux ?… C’est bon, c’est maternel, miss Melvil, ce que vous faites là ! mais c’est bien romanesque ! Et vous, milady, c’est généreux à vous d’accepter cette sorte d’alliance fraternelle avec un aventurier comme moi ; mais c’est bien téméraire !


SARAH.

La volonté, le moindre désir de ma belle-sœur me sont sacrés, et je ne croirais pas mériter son affection, le jour où j’aurais la pensée d’une objection ou seulement d’une critique. Acceptez donc, sans scrupule, monsieur.

Elle s’assied sur le canapé et Barbara sur une chaise, auprès d’elle.

FLAMINIO, regardant les papiers.

Mille guinées par an !… c’est beau, cela… Qu’ai-je donc fait pour mériter un pareil bien-être ? Je n’en sais rien, moi ; peut-être le savez-vous, milady : seriez-vous assez bonne pour me le dire ? Vous ne répondez pas ? Vous voulez que j’accepte sans remords, et vous mettez de la vanité à vous laisser dépouiller dans l’avenir, sans aucun regret ? Pourtant, vous vous marierez… bientôt peut-être ! et miss Melvil adorera vos enfants. Elle voudra les gâter, les combler, elle le pourra encore ; mais il n’en est pas moins vrai qu’un étranger aura prélevé la première part. Tenez ! ne dussé-je être cause que de la privation d’un ruban pour mademoiselle votre fille, je me sentirais humilié devant un petit enfant. Moi aussi, j’ai… je n’oserais dire de la fierté devant les personnes qui me jugent fait pour accepter leurs dons, mais de la vanité, beaucoup de vanité !… (Brûlant les papiers tranquillement au feu de la cheminée.) Et, si je deviens jamais riche, je ne veux le devoir qu’à moi-même.


SARAH, se levant.

Que faites-vous ?


LE DUC.

Eh bien ! eh bien !


GÉRARD.

Ma foi, il n’y a pas à dire, c’est agir et parler en homme d’esprit et en galant homme. Je vous fais amende honorable, mon cher ! et loyalement !

Il lui serre la main.

BARBARA, qui a tout vu, avec beaucoup de sang-froid à Flaminio.

Oh ! je n’étais pas fâchée contre vous. Vous donnez raison à moi d’estimer vous !


FLAMINIO, à qui elle tend aussi la main, lui baisant la main.

Bonne miss Melvil ! je ne mérite pas d’être votre fils, mais je me rappellerai toujours avec attendrissement que vous m’avez appelé ainsi.

Gérard et le duc sont remontés à la cheminée.

BARBARA.

Vous serez, quand même, dans le cœur ! (Flaminio prend son chapeau sur le guéridon.) Est-ce que vous ne voulez plus voir nous ?


SARAH.

Il craint sans doute quelque nouvelle méprise de notre part. Mais, à présent que nous le connaissons tous, il n’a pas à douter de notre accueil.


LE DOMESTIQUE, annonçant.

Madame la princesse de Palmérani.




Scène IX


Les Mêmes, LA PRINCESSE.



LA PRINCESSE.

Je viens vite vous faire mes adieux, et vous demander vos commissions : je pars ce soir pour l’Italie.


SARAH.

En vérité ? déjà ? pour… ?


LA PRINCESSE.

Oui, puisque décidément j’ai quelque influence à Venise, puisque je dirige un peu le théâtre, le grand monde qui s’y intéresse, et le petit monde qui en dépend ! J’ai quelques artistes à lancer, quelques débuts à surveiller ; ça m’occupe, vous savez, ça m’amuse ! Enfin, c’est ma saison de bruit, de réceptions, de commérage et de musique. Donc, si la fantaisie vous prend de fuir le maussade hiver de ce pays-ci, je vous invite tous. (Voyant Flaminio.) Ah ! mon Dieu !


SARAH, étonnée.

Quoi donc ?


LA PRINCESSE.

Vous connaissez… ? Ah ! oui, vous étiez en Savoie… Vous avez dû l’entendre ! Eh bien, mais… c’est que monsieur est un des talents que j’ai promis et annoncés à la Fenice, que le théâtre va ouvrir, et qu’il ne devrait pas être ici… à mon insu du moins !


SARAH.

Ah ! vous… protégez monsieur ?


LA PRINCESSE.

Et vous aussi, peut-être ?


SARAH.

Moi ? Non, je ne protège personne. Je ne suis ni femme du monde, ni artiste.


LE DUC.

Ah ! pardon, je vous ai entendue, et je m’y connais, moi ! Vous êtes mille fois plus artiste que toutes ces cigales de salon !

Il baisse la voix en désignant la princesse, puis passe à gauche, derrière le canapé.

LA PRINCESSE, à Flaminio.

Ah çà ! que faites-vous donc ici ?


FLAMINIO.

J’arrive, Excellence, et je me promettais d’aller aujourd’hui remercier Votre Seigneurie des lettres qu’elle a daigné me faire écrire ; mais… je ne me sens pas de force à débuter sur une scène de premier ordre, je n’ai pas fait les éludes suffisantes, et ma voix elle-même… Je viens d’être gravement malade.


LA PRINCESSE.

Ah bah ! vous avez perdu votre voix ?


BARBARA.

Oh no ! Il a été malade beaucoup, mais le voix de lui, il est le plious beau sur la terre !


LE DUC.

Pardié ! j’ai toujours dit à ce garçon-là qu’il avait cent mille livres de rente dans le gosier !


LA PRINCESSE, railleuse.

Tiens ! c’est vrai ! le duc a été… à même d’en juger.

On se lève.

LE DUC.

Oui ! j’ai été impresario… ambulant, très-ambulant, je ne m’en cache pas. Je peux dire la cause et l’origine de toutes mes connaissances, moi ! (À part.) Attrape ça ! Le duc se rapproche de la princesse et de Flaminio.


LA PRINCESSE, à Flaminio, continuant une conversation à voix basse, et d’un ton de dépit.

Si vous êtes l’ami de cette Anglaise, je vous abandonne.


FLAMINIO.

De grâce, madame, plus bas !… le duc…


LA PRINCESSE, demi-haut

Le duc a plus besoin de ma table que je n’ai besoin de sa discrétion.


LE DUC, à part. Il a entendu.

Hem ! c’est selon. Miss Barbara aussi a un bon cuisinier.

Il se rapproche tout à fait.

LA PRINCESSE, à Flaminio.

Enfin, vous allez partir aujourd’hui, dans une heure, je le veux.


LE DUC.

C’est donc décidé ? il est engagé ?


LA PRINCESSE.

Et fort cher, j’ai répondu de lui. Je lui fais une très-belle position, et il hésite !


LE DUC.

Il a tort ! mais que… (Bas, à la princesse.) Il n’a peut-être pas de quoi faire le voyage.


LA PRINCESSE.

N’est-ce que cela ? Il voyagera dans une de mes voitures.


FLAMINIO.

Pardon, signera, c’est trop de bontés, mais…


LA PRINCESSE.

Mais quoi ? Ah ! oui, votre fierté ! je sais ça. Mais… attendez ! Oui, tenez, vous voyagerez avec un homme de mes amis, pas très-amusant, mais très-dilettante, un étranger qui part justement aujourd’hui pour Venise et qui se fera un plaisir de m’obliger, le comte Démétrius de Kologrigo.


LE DUC, bondissant.

Hein ? comment avez-vous dit ? Le Kolog… Il est aussi de vos amis, celui-là ?


LA PRINCESSE.

Eh bien ? Ah ! j’oubliais ! votre procès, votre ennemi !

Elle va en riant vers l’autre groupe.

LE DUC, à Flaminio.

Tu ne vas pas reflamber pour cette femme-là, j’espère ?


FLAMINIO.

Moi ? Je ne l’ai jamais aimée !


LE DUC.

Elle s’affiche volontiers ; mais, pour toi…


FLAMINIO.

Oh ! cela, c’est tout simple ! je ne suis pas de ceux qu’une femme à la mode traîne à son char. Sarali emmène la princesse dans l’autre salon, Barbara cause avec Gérard.


LE DUC.

Elle te lancera, et puis elle tirera l’échelle au premier caprice. Songe à l’autre !…


FLAMINIO.

Ah ! taisez-vous ! vous ramenez le vertige de la peur.


LE DUC.

Toi, peur ?


FLAMINIO.

Oui, moi ! audacieux comme je suis, je tremble devant une femme pure, et c’est tout simple. Que suis-je aux yeux d’une telle femme ! Tenez ! il faut que je devienne quelque chose. Il faut que j’aille à Venise. Oui ! je vas revendre tout de suite mes habits, j’irai à pied, nu-pieds, s’il le faut… mais j’irai ! je travaillerai… j’aurai du talent, de la gloire peut-être ; et, si je la revois jamais, je ne rougirai plus devant elle de ma misère, c’est-à-dire de ma paresse et de ma nullité !


LE DUC.

Bah ! bah !… cette femme-là n’est pas une glorieuse comme… (Voyant approcher Barbara.) N’est-Ce pas, miss Melvil, qu’il vaudrait mieux travailler à Paris avant de courir la chance d’un fiasco en Italie ?


BARBARA.

Je conseillé lui, semblablement à vous.


LA PRINCESSE, se rapprochant avec Sarah.

Ah ! vous travaillez tous deux contre moi ? C’est fort mal. J’ai besoin de lui là-bas pour mes concerts, j’ai annoncé une étoile des plus brillantes, je l’ai promise, j’y compte. (À Sarah.) Est-ce que vous aussi, ma chère, vous cherchez à m’enlever mon artiste ?


SARAH.

Vous l’enlever ? Non, certes ; mais il me semble que monsieur ne doit et ne veut être l’artiste de personne.


FLAMINIO.

Oui, milady comprend la dignité de l’homme et l’indépendance…


LA PRINCESSE, à part.

Ah ! oui-da ? (À Sarah et à Barbara.) Dites-moi, chères, est-ce que nous ne pourrions pas causer ensemble un instant ?


SARAH.

Volontiers. Le duc et Gérard remontent la scène et s’en vont dans le salon du fond. Flaminio, troublé et inquiet, hésite à les suivre.


FLAMINIO, à part.

Que veut-elle donc lui dire de moi ?


SARAH.

Eh bien, Flaminio, laisse-nous aussi… laissez-nous. Pardon ! je suis distraite !

Flaminio sort en regardant Sarah, qui a frissonné.




Scène X


LA PRINCESSE, SARAH, BARBARA.



SARAH, troublée.

Ah ! vous tutoyez monsieur… ?


LA PRINCESSE.

M. Flaminio ? Eh bien, oui, certes, par habitude. C’est la coutume à Venise que les patriciens tutoient leurs valets, et il a été le mien… Qu’est-ce que vous avez donc, Sarah ? Vous vous trouvez mal ?


BARBARA.

Oh ! vous voulez imaginer vous cela ? (Elle aide Sarah à cacher son émotion.) Oh ! dear ! j’ai marché moi bien lourde sur le pied de vous ? La princesse passe à droite ; sur un signe de Sarah, on s’assied.


SARAH.

Nous écoutons.


LA PRINCESSE.

Tenez, Sarah, je veux vous témoigner la franchise et les égards que se doivent deux anciennes compagnes de couvent. Je ne dis pas deux amies : la différence de nos caractères… J’accorde toute supériorité au vôtre, et, pour vous prouver l’estime que j’en fais, je veux, moi, irréfléchie et spontanée, vous donner un bon conseil.


SARAH.

Ah ! vous allez me donner des conseils ?


LA PRINCESSE.

Oui, malgré votre amertume et le dédain de miss Melvil, qui n’est peut-être pas un guide aussi prudent qu’elle se l’imagine, je vois, par ce qui se passe ici, que vous admettez un peu vite dans votre intimité le premier aventurier qui se présente avec une jolie figure et une belle voix. Vous avez tort. L’Italie fourmille de ces petits messieurs-là, dont l’avenir est plus brillant que le passé. Celui-ci est un vagabond que mes parents ont dû chasser de leur service pour cause de paresse, et que j’ai vu ensuite courir les rues de Milan et de Naples, avec la joyeuse bande des saltimbanques, bras dessus, bras dessous avec des femmes… quelles femmes ! et logeant à la belle étoile, quand il ne couchait pas en prison pour tapage nocturne et rixes de cabaret. Je ne saurais trop répondre qu’il n’y ait jamais eu quelque chose de pis. Vous pensez bien que je n’ai pas suivi avec beaucoup d’attention le vol de cet oiseau voyageur.


BARBARA.

Oh ! pardonne-moi ! vous suivez loui, présentement ?


LA PRINCESSE.

Non, c’est moi qui lui ordonne de me suivre, parce que le duc de Treuttenfeld, un autre de mes protégés, m’a révélé en lui un grand talent. Se levant.) Qu’est-ce que ça me fait, à moi, le passé de Flaminio ? Il aura toujours bien assez de vertu pour faire un comédien ; et je n’en veux pas faire autre chose. Si vous avez sur lui d’autres vues, à la bonne heure, vous voilà avertie, et ce sera à vos risques et périls.

Elle se lève et va dans le second salon.




Scène XI


SARAH, BARBARA, puis LE DUC.



BARBARA.

Oh ! cette fâme, il est une démon !… Eh bien, Sarah, vous devez mépriser… ?


SARAH.

Certes, j’en ris, vous voyez !… (Elle essaye de se lever et retombe.) Ah ! j’étouffe !… je crois vraiment qu’elle m’a mise en colère.


BARBARA.

No, il n’est pas le colère ; il est le chagrin !


SARAH, se levant.

Le chagrin ? Pourquoi donc, je vous prie ?


BARBARA.

Oh ! vous avez, vous sentez le amitié pour Flaminio ! (Le duc entre) Eh bien, le lôgique du cœur il dit qu’il ne devé pas demander à le opinion le sanction de lui.


SARAH, absorbée et comme brisée.

Laquais ! il a été laquais !


BARBARA.

Oh ! il a été Jeanne-Jack Rousseau aussi laquais !


LE DUC, qui est entré à pas de loup.

Laquais ! allons donc ! Flaminio ?


SARAH, se levant.

Mais, monsieur le duc…


BARBARA, au duc.

Oui, oh ! parlez !


LE DUC.

Il a été gondolier dans la maison Palmérani. Bah ! à quel âge ? il avait douze ou treize ans ! Et savez-vous pourquoi on l’a congédié, le pauvre enfant ? Parce qu’il m’apportait chaque jour son dîner en échange des leçons de français que je lui donnais dans la soirée… car moi-même qui vous parle… Mais il ne s’agit pas de moi. Sachez qu’un barcarolle n’est pas un laquais ; et, quant au reste…


SARAH, avec amertume.

Oui, le reste ! une vie de désordre et d’infamie !


LE DUC.

Bah ! le désordre ! Quel ordre voulez-vous qu’on ait quand on ne possède rien ? Quant à l’infamie… après ce que vous venez de lui voir faire… Ma foi, milady, vous êtes plus méfiante que moi, et pourtant vous n’avez pas mon expérience ! Eh bien, moi, je vous dis que la Palmérani en a menti, comme une folle et une jalouse qu’elle est.


SARAH.

Jalouse ! oui, on doit l’être quand on aime… Mais avilir ce qu’on aime !


LE DUC.

Dame ! c’est pour en dégoûter les autres ! Le moyen n’est pas nouveau ; mais il est toujours diabolique.




Scène XII


Les Mêmes, LA PRINCESSE, GÉRARD, FLAMINIO, sortant du second salon.



LA PRINCESSE, à Flaminio, haut.

Ainsi, c’est décidé ! Vous refusez mes voitures, vous refusez la compagnie de M. de Kologrigo ; mais vous partez tout de suite. Vous m’en donnez votre parole devant témoins.


GÉRARD, à Flaminio.

Pourquoi reculer ? Ça me parait décisif pour votre avenir, mon cher, et une si belle chance peut ne se retrouver jamais.


FLAMINIO, à part.

Ah ! il souhaite que je m’en aille, lui !


LE DUC, à Flaminio.

Ne t’en va pas, Sarah s’y oppose.


FLAMINIO.

Allons donc ! quelle plaisanterie me faites-vous là ? (S’approchant de Sarah et saluant.) Milady…

Le duc remonte.

SARAH, émue, se contenant mal.

Vous partez ?… Je croyais…


LA PRINCESSE.

Ah ! vous persistez à le retenir ?


BARBARA.

Il dîné avec nous premièrement.


LA PRINCESSE.

Ça ne me paraît pas possible. Il doit prendre le courrier à six heures.


BARBARA.

Il prendra une autre. (Bas, à Flaminio.) Je voulé sauve vous de le griffe du diable.


FLAMINIO.

Le seul démon que je redoute, hélas ! c’est ma paresse.


BARBARA.

Vous travaillerez dans le proximité de nous,


SARAH.

Mais s’il ne peut travailler que sous une certaine influence !


LA PRINCESSE.

Vraiment, vous tenez là un conciliabule… qu’est-ce qui se passe donc ici, Gérard ? Y comprenez-vous quelque chose ? Peut-on savoir si ces dames permettent au signor Flaminio de m’obéir ?


SARAH, à Flaminio, bas.

Obéissez donc, puisque vous appartenez à madame.


FLAMINIO.

Ah ! milady, vous me méprisez encore ! Je vois bien qu’il faut disparaître jusqu’à ce que…


SARAH, agitée.

Non ! restez !


FLAMINIO, stupéfait.

Parce que ?…


SARAH, éperdue.

Parce que je le veux, moi !


FLAMINIO.

mon Dieu ! vous !… (Haut, à la princesse et très-ému.) Puisque votre Excellence daigne insister, je lui rends mille grâces, mais je vois que ma santé ne me permet pas encore… C’est vrai… je me sens si faible en ce moment surtout… mon Dieu !


GÉRARD.

El) bien, oui, certes ! le voilà d’une pâleur… Qu’y a-t-il donc ?


LA PRINCESSE.

Il y a, mon cher comte, qu’on ordonne à monsieur l’impertinence et l’ingratitude, et qu’on a sur lui des droits…


GÉRARD, à la princesse, bas.

Émilia !


LE DUC.

Eh ! mon Dieu ! ne voyez-vous pas que miss Barbara a travaillé pour lui dans un autre sens, et qu’il trouve ailleurs de meilleures conditions ?


FLAMINIO, avec une gaieté forcée.

Allons, puisque le duc trahit ce grand secret… Il est vrai, princesse, je pars pour la Russie.


GÉRARD.

Ah ! vous allez en Russie ? (À part.) À la bonne heure ! c’est encore plus loin.


LA PRINCESSE, prenant le bras de Gérard pour sortir.

Et vous croyez ça, vous ? C’est très-joli de votre part. (Haut.) Au revoir, miladies !

Elle sort avec Gérard.

BARBARA.

Oh ! il n’est pas bon, le mensonge ! Elle fera une vindication tout de suite.


LE DUC.

Soyez tranquilles, je la ferai bien taire, moi ! et tout de suite ! et, après ça, je reviendrai peut-être vous demander à dîner.


BARBARA.

Oui, oui, venez !

Le duc sort.




Scène XIII


SARAH, BARBARA, FLAMINIO.



BARBARA, regardant Flaminio, qui est tremblant et comme près de défaillir.

Oh ! il est bien malade encore ! Je demander le potion calmant !

Elle va pour sonner.

SARAH, amère et tendre.

Attendez ! il se repent sans doute d’avoir rompu sa chaîne ! Il est temps encore…


FLAMINIO, reprenant de l’énergie.

Non, milady ! je n’ai jamais porté aucune chaîne, je n’ai jamais aimé !


SARAH.

Alors, vous avez beaucoup menti !


FLAMINIO.

Oh ! cela non plus, jamais !


SARAH.

Quelles amours que celles où l’on porte une pareille sincérité !


FLAMINIO.

À quelles autres pouvais-je prétendre ?


SARAH.

Vous vous méprisiez donc bien vous-même ?


FLAMINIO.

Non, mais je ne me souciais pas de moi !


SARAH.

La Providence ne doit rien à ceux qui ne savent pas attendre, et l’amour vrai repousse le cœur rassasié de froides voluptés.


FLAMINIO.

Mon cœur est pur, il est resté libre !


SARAH.

Mais tous vos souvenirs sont souillés.


FLAMINIO.

Oh ! mon Dieu, mon Dieu ! vous me tuez, madame !

Il fond en larmes.

BARBARA, à Sarah.

Oh ! vous, crouel, Sarah ! regardez ! Il est trop crouel de vous !


SARAH, se jetant dans les bras de Barbara.

Ma sœur… je suis folle !… je suis jalouse !


BARBARA, s’écriant, presque joyeuse.

Oh ! vous aimer lui !


FLAMINIO, s’élançant vers elle.

Que dites-vous, mon Dieu ! Ah ! je vais mourir !

Il tombeaux pieds de Sarah.


ACTE DEUXIÈME


Une mansarde d’artiste. Porte au fond à gauche ; porte de côté à droite, fenêtre à gauche ; table devant la fenêtre ; au milieu du théâtre, table ronde couverte de livres, sphères, etc. ; derrière la table, canapé, chaises.




Scène PREMIÈRE.



FLAMINIO, seul devant une table et peignant une figurine en bois en chantonnant.

     Dansez, pêcheur napolitain.
     Sans nul souci…

(Parlant.) Allons, c’est fini, ça ira comme ça.

     Sans nul souci du lendemain.

(Parlant.) Sans nul souci ? Il fut un temps, bien près de moi… quoiqu’il me semble avoir franchi des siècles depuis moins d’une année, où je chantais cela naïvement ! Aujourd’hui, j’ai l’amour, le bonheur et l’épouvante ! Ne pas croire en moi, mon Dieu ! quand tout en moi lui appartient, jusqu’à la moindre de mes pensées ! (Il se lève.) Ah ! malheureux ! tu aurais dû ne jamais réfléchir, ou ne jamais aimer ! Aujourd’hui, c’est en vain que tu es sincère, purifié, irréprochable ! La vertu est cruelle et l’innocence soupçonneuse !… Deux jours sans la voir ! Il me semble qu’il y a déjà deux ans ! Non, je ne pourrai pas me tenir parole ! Elle m’écrira… elle va m’écrire ! Elle viendra peut-être ! Elle est bien venue déjà deux fois… m’ôter mon courage et ma fierté ! mais viendra-t-elle une troisième ? (Il écoute un bruit au dehors.) Est-ce une voiture ? Non, c’est le roulement d’un tambour de basque ; quelques musiciens de carrefour ; d’anciens collègues, d’anciens camarades, peut-être ! (Il a mis de l’argent dans un morceau de papier et le jette par la fenêtre sans regarder.) Et elle épouserait ce passé de misère et d’abandon ! elle ! une grande dame ! la veuve d’un pair d’Angleterre ! Ah ! il faudrait pouvoir fuir ! (On frappe au fond.) Entrez !




Scène II


FLAMINIO, GÉRARD, LE DUC.



FLAMINIO.

Ah ! Gérard, bonjour ! Bonjour, duc ! c’est bien aimable à vous deux, de venir me voir.


LE DUC, regardant la figurine sur la table.

Nous voulions causer avec toi. Mais dis-nous un peu d’abord ce que lu fais . Que diable est cela ?


FLAMINIO.

Est-ce que ça se demande ? C’est un pêcheur napolitain.


GÉRARD, regardant aussi la figurine.

C’est très-joli. C’est une maquette ? un objet d’art ?


FLAMINIO.

Pas du tout, mon ami, c’est un objet de commerce, un modèle de jouet d’enfant. C’est deux cents francs que j’aurai tout à l’heure. Tenez, ça remue, ça danse ! Voulez-vous voir ?


GÉRARD.

Non, merci ! ça n’est plus drôle ! Je ne peux pas m’empêcher de regretter…


FLAMINIO.

Bah ! parce que vous avez le préjugé de la gloire, vous ! Moi, je m’amuse et je m’occupe sans ça. Je ne trouve pas indigne de moi d’imaginer de jolies choses pour les enfants. Qu’y a-t-il de trop beau pour le plus bel âge de la vie ? Mais j’aime aussi à travailler pour les gens de goût sans fortune. Tenez, la semaine passée, j’ai inventé le vase étrusque à cent sous pièce.

Il lui montre un petit modèle en terre cuite.

GÉRARD.

Cela, c’est charmant, par exemple ! c’est copié sur des originaux ?


FLAMINIO.

Non ! c’est arrangé de mémoire et imité de sentiment.


LE DUC.

Et je parie qu’il a vendu pour une misère ses modèles et ses procédés ?


FLAMINIO.

Qu’importe, si ça m’a procuré une semaine d’indépendance et de sécurité ? Mes inventions suffisent à mes besoins.


LE DUC.

Oui ; mais l’invention s’épuise et les besoins restent. C’est justement pour ça que nous venons te dire que cette vie d’expédients n’a pas le sens commun.

Il s’assied à gauche de la table ronde.

FLAMINIO.

Ce n’est pas mon opinion ; je la trouve charmante.


GÉRARD.

C’est possible, mon cher ami ; mais vous touchez à une crise délicate, et vous ne devez pas vous endormir dans les douceurs du présent. Tenez, je serai franc avec vous ; je vous aime malgré…


FLAMINIO.

Malgré ?… Ah ! oui, je comprends !


GÉRARD.

Non, malgré rien. Et c’est plus que de la sympathie, à présent, c’est de l’estime sérieuse. Je craignais l’enivrement, l’inexpérience, un certain manque d’usage… Mais non ! du jour au lendemain, vous avez eu le sentiment parfait des plus saines convenances. (Gérard s’assied à droite ; Flaminio, sur le canapé.) Vous n’avez pas été seulement discret, vous avez été habile dans l’art si difficile de cacher le bonheur. Je vois que vous aimez en galant homme, et que, si les choses pouvaient durer ainsi, tout serait pour le mieux ; mais…


LE DUC.

Mais ça ne peut pas durer, sapristi ! l’amour ne vit pas longtemps de doux regards et de billets doux. Un beau jour, la passion, l’occasion…


FLAMINIO, tressaillant et fronçant le sourcil.

Ah ! duc, Je vous en prie !


LE DUC.

Bah ! bah ! je dis les choses comme elles sont, moi ! Si la vertu succombe…


FLAMINIO.

Une vertu comme la sienne ne succombe pas, quand elle est gardée par un respect comme le mien !


LE DUC.

Alors, je dis que, si le respect succombe, l’amour pourra bien s’épuiser sans qu’on songe au mariage, et, alors, tu auras sacrifié un bel avenir d’artiste… (Flaminio fait un geste d’impatience.) Ah ! dame, écoute donc, il y a un peu de ma faute, et j’ai le droit.


GÉRARD.

Le duc parle sans ménagement, mais je crois qu’il faut pourtant ne pas reculer devant l’alternative… Je ne pense pas, moi, que vous ayez l’ambition qu’on vous suggère…


LE DUC.

Et pourquoi donc pas, s’il vous plaît ? Vous vous piquez de connaître le monde, mon cher comte, parce que vous y avez toujours vécu. Moi qui suis resté si longtemps à la porte, je vous réponds qu’on le voit mieux du dehors qu’au dedans, et je vous dis que le monde est plus fou et meilleure personne que vous ne pensez. Il est facile, curieux, commère, amoureux de nouveautés, et il met ce qui l’étonne ou l’amuse bien au-dessus de ses vieux préjugés de naissance et de fortune. Bah ! bah ! Allons donc ! il n’y a plus, dans les salons de Paris, que des gens égaux devant l’habit noir, qui se recherchent… et qui dînent les uns chez les autres, pour peu qu’ils y trouvent leur intérêt ou leur plaisir. Il n’y a donc plus de mariages d’amour qui scandalisent ; bien au contraire, on les aime, et, pour une douzaine de vieux bonnets qui en glosent, il y a dix milles têtes blondes ou brunes qui rêvent d’un mari jeune, beau et bon, à la place de celui qu’elles ont, ou qu’elles risquent d’avoir.


GÉRARD, à Flaminio.

Que répondez-vous ?


FLAMINIO, absorbé.

Rien. J’écoute !


GÉRARD.

Alors, je répondrai, moi. Le duc a raison de dire que le monde appartient à ceux qui s’en emparent, et qu’il subit le prestige du succès. On aime les gens heureux, oui, certes ; mais c’est à la condition qu’ils soient actifs, ambitieux, habiles ! Pourquoi ? Parce que ceux-là répondent à tous les instincts d’une société avide d’entreprendre des choses difficiles et neuves. Ils ne vont pas seuls ; tout s’agite et monte avec eux. On les trouve logiques ; ils le sont. Mais celui que l’amour sollicite à l’inaction et condamne à un doux néant… le sacrifice est beau, sans doute, mais le monde n’y comprend rien. Il veut que les passions éclatantes soient justifiées par l’emploi de facultés éclatantes ; et il raille cruellement, chez une femme, les affections dont le but lui semble trop facile à deviner. Alors, plus il a été forcé de la respecter, cette femme, jusque-là timide et voilée, plus il se divertit de ce qu’il appelle une faiblesse ; et cette faiblesse-là, le mariage ne la légitime pas, il la divulgue.


LE DUC, à Flaminio.

Et tu dis ?


FLAMINIO, rêveur.

Rien. J’écoute !


LE DUC, se levant et passant à droite.

Moi, je dis que, tu serais bien niais d’avoir de pareils scrupules à l’égard de celle qui te coûte si cher !


FLAMINIO.

Non, je la bénis ! elle me force, elle m’habitue à travailler ! (Remuant des livres.) Tenez, je lis, je m’instruis, je veux devenir un esprit sérieux… Ce n’est pas si difficile que je croyais !


LE DUC.

Oui ; quelque chose de beau ! de la science, des joujoux et des cruches ! Tu iras loin avec ça !


FLAMINIO, ne se contenant plus.

Et où donc voulez-vous que j’aille ? Est-ce à moi que vous posez de pareils problèmes ? Oubliez-vous que je suis celui qui vit, celui qui aime, et non celui qui réfléchit et calcule ? (Il se lève, ainsi que Gérard.) Ah ! tenez, vous me tuez tous les deux ! Laissez-moi ! laissez-moi dans ma fièvre et dans mon rêve ! dans ma douleur et dans ma joie ! Laissez-moi ne pas savoir, ne pas prévenir, ne pas vouloir ! Je touche à une crise, dites-vous ? Non, je n’y touche pas, j’y suis ; elle va éclater, je le sens. Aujourd’hui, demain peut-être, elle m’aura emporté dans le ciel ou dans la tombe !… qu’importe !


LE DUC, haussant les épaules.

Tout ça n’est pas une conclusion. La mienne est qu’il faut épouser.


FLAMINIO.

Épouser ? Merci du conseil, mais je n’en ferai rien ; j’aime mieux souffrir. Et vous, Gérard, le vôtre ?


GÉRARD.

Ah ! je n’ose vous le dire, mon ami ; c’est trop cruel !


FLAMINIO.

M’éloigner, n’est-ce pas ? rompre ? Vous avez raison, merci ! mais j’aime mieux mourir !

On frappe ; il va ouvrir, un domestique sans livrée lui parle bas à la porte.

LE DUC, à Gérard.

C’est elle qui l’envoie chercher, je parie ! c’est sans doute un raccommodement.


GÉRARD.

Comment ! est-ce que… ?


LE DUC.

Oui, oui, il y a de la brouille quelquefois. Vous sauriez ça si vous n’étiez pas devenu si mondain. Ah ! vous négligez le beau petit salon bleu !


GÉRARD.

Que voulez-vous ! je m’étourdis ; on s’ennuie tant à Paris !


LE DUC.

Et on y vit quelquefois si mal ! Je m’ennuierais bien aussi ; mais je n’ai pas le temps. Corpo del diavolo ! il est deux heures ! il faut que je coure chez mon avoué.

Il remonte.

GÉRARD.

Ça n’avance donc pas ce procès ?


LE DUC, cherchant son chapeau.

Si fait, ça marche, ça marche trop, à présent !


GÉRARD.

Prenez ma voiture, si vous êtes en retard.


LE DUC.

Non, merci, c’est tout près. J’irai plus vite à pied.

Il sort.

GÉRARD, à Flaminio.

Ah çà ! je crois que vous attendez une visite intéressante… Il va pour sortir aussi.


LE DUC, revenant.

Voilà quelqu’un qui te cherche. Je vois que tu te distrais quelquefois de la grande passion… C’est pas un mal, mais il faut de la prudence ! Gérard, vous vous tairez ! (À la cantonade.) Entrez, mamselle, je m’en vas.

Il sort. Rita entre.




Scène III


GÉRARD, FLAMINIO, RITA.



FLAMINIO, stupéfait.

Rita ? Restez Gérard ! croyez bien… (À Rita.) Toi ?


RITA, essoufflée.

Eh bien, oui ! tu t’es mis là à la fenêtre, il y a déjà un petit moment ; je t’ai vu, j’ai crié, tu n’as pas entendu. Tu as jeté de l’argent ; je ne l’ai pas ramassé. J’ai voulu entrer dans la maison, on m’a renvoyée. Alors, j’ai attendu, j’ai guetté, je me suis glissée, et me voilà !


FLAMINIO.

Mais comment es-tu ici, seule, malheureuse peut-être ?


RITA.

Ah bah ! voilà mon gagne-pain, tiens ! (Elle montre son tambour de basque.) Je danse la montferrine que je savais, et la tarentelle que tu m’as apprise. Il a bien fallu m’y décider !


FLAMINIO.

Pourquoi donc ? Miss Melvil t’avait donné…


RITA.

Eh bien, oui ! de l’argent, beaucoup d’argent, pour me marier ; mais mon oncle n’a voulu m’en laisser prendre qu’un peu pour voyager. J’ai bien vu que son idée était de garder le reste, et qu’il ne courrait pas après moi pour me le rendre ! Je ne croyais pas que c’était si loin, Paris ! J’ai bien fait la route dans les voitures ; mais, ce matin, en arrivant ici, j’ai vu qu’il ne me restait plus rien, et alors… je n’avais pourtant pas le cœur à la danse, je ne savais pas où te trouver.


FLAMINIO.

Ah ! tu es arrivée d’aujourd’hui seulement ? Mais pourquoi es-tu venue à Paris ?


RITA, à Gérard.

Il le demande !… Voyez, monsieur, si vous feriez pareille chose ! Il m’a laissé croire qu’il m’épouserait, parce que je l’aimais, moi, il le sait bien, quoiqu’il voulût prendre ça en riant. Et, quand il a quitté le pays, à peine remis de son accident, il est venu dire adieu à mon oncle et à moi. Je pleurais, je voulais me jeter dans le lac, j’étais comme folle. Alors il a dit : « Bah ! tu n’as pas l’âge pour te marier. Tu ne sais pas encore ce que c’est que d’aimer. Je reviendrai si je ne meurs pas de ma blessure, qui me fait encore bien mal et si tu m’aimes toujours ! » Je l’ai laissé partir ; mais voilà cinq mois passés et j’ai quinze ans à cette heure. Je me suis dit : « Il ne revient pas, c’est qu’il est malade, j’irai ! » et me voilà ! Tu vois bien que je sais ce que c’est que d’aimer et qu’à présent tu dois m’aimer aussi.


FLAMINIO.

Ah ! vraiment, c’est très-bien ; mais, en attendant…


GÉRARD, qui a regardé sur le palier, bas, à Flaminio.

Sarah ! elle monte !


FLAMINIO.

Ah ! il ne faut pas que cette enfant la voie chez moi ! (À Rita.) Écoute… monsieur va te conduire… chez miss Melvil ! Dans un instant, j’irai t’y rejoindre et nous causerons.


GÉRARD.

Diable !… au fait, j’ai ma voiture ! Venez, mon enfant !


RITA.

Sans lui ? Non ! il veut m’abandonner encore,


FLAMINIO.

T’abandonner ? Non, ma pauvre fille, je te jure que non ! Mais… allons, allons !… tiens ! je t’accompagnerai… (à Gérard) jusqu’à l’escalier, vite !

Il laisse à dessein la porte du fond ouverte, et sort précipitamment avec Rita et Gérard par la porte de droite. Dans sa précipitation, il oublie le tambour de basque, qui reste sur une chaise près de la porte, et renverse la chaise sur laquelle Gérard s’est assis. Sarah paraît au fond, au moment où il ferme en dehors la porte de côté.




Scène IV


SARAH, BARBARA.



SARAH, qui pousse la porte du fond brusquement et paraît la première.

Quelqu’un vient de sortir par là !… Elle court à la porte de côté, Barbara entre.


BARBARA.

Oh ! vous courir… Il n’est personne ici.


SARAH, frappant.

Mais là ! (Elle essaye d’ouvrir.) Fermée ? C’est singulier ! (Elle écoute.) Je n’entends rien ! Il vient de sortir, j’en suis sûre.


BARBARA.

Vous injuste, Sarah !


SARAH.

Vous croyez ? (Apercevant le tambour de basque.) Qu’est-ce que c’est donc que ça ?


BARBARA.

Il est une petite tamborin.


SARAH.

Qu’est-ce qu’il fait de ça ? Pourquoi est-ce là ? (Elle le ramasse.) Et cette chaise renversée, comme si on avait pris la fuite.

Elle la relève.

BARBARA.

Oh ! Sarah, encore ! quand vous venez pour consoler lui !


SARAH.

Mais enfin, c’est très-singulier !




Scène V


Les Mêmes, FLAMINIO.



FLAMINIO, s’arrête, étonné, devant la porte de droite, regardant l’attitude de Sarah, qui lui tourne le dos, et lâchant de comprendre les signes que lui fait Barbara. À part.

Eh bien, qu’y a-t-il donc ? (Sarah se retourne, il voit ce qu’elle tient.) Ah ! maladroit que je suis !


SARAH, le regardant à peine.

C’est très-joli, très-curieux, ce que vous avez là.


FLAMINIO, d’un ton de reproche.

Sarah !


SARAH.

Vous êtes essoufflé ! Vous venez de reconduire quelqu’un !


FLAMINIO.

Sarah !


SARAH, qui a retourné l’instrument dans tous les sens.

Ah ! il y a un nom ! Margarita ! C’est un souvenir ?


FLAMINIO.

Oh ! celui-là… c’est un souvenir honorable ! On eût pu le décerner à Scipion de vertueuse mémoire.


SARAH.

Ah ! c’est la petite fille des montagnes ? Vous y tenez beaucoup, à son souvenir ? Si je le jetais par la fenêtre ?


BARBARA.

Oh no ! il serait cause d’une rassemblement.


SARAH, avec une gaieté fébrile.

Et ils sont défendus !

Elle essaye de briser l’instrument.

FLAMINIO.

Vos petites mains n’ont pas la force. Donnez-moi donc ça.

Il le prend, le brise et le jette dans un coin.

SARAH.

Vous n’y avez pas regret ?


FLAMINIO.

Je me briserais de même s’il ne fallait que cela pour retrouver votre vrai sourire.


SARAH, lui tendant les mains.

Pardonnez-moi, je suis folle !


FLAMINIO, lui baisant les mains.

Enfin !


SARAH.

Mais où étiez-vous donc ?


FLAMINIO.

Avec Gérard, qui vous dira pourquoi nous…


SARAH, s’asseyant sur le canapé.

Oh ! que Gérard ne sache rien de ma jalousie ! j’en suis honteuse, allez ! je sens bien que je vous irrite.


FLAMINIO.

M’irriter ! Vous vous êtes quelquefois aperçue de mon dépit ?


SARAH.

Non ! vous êtes la patience même ! mais je vous afflige. Oh ! oui, je vous fais bien du mal !


FLAMINIO.

Ah ! Sarah ! ne ferais-je pas mieux… ?


SARAH, avec énergie.

Tais-toi ! je sais ce que tu vas dire, tais-toi ! Ah ! ne le dis pas ! si tu m’aimes, ne le dis jamais.


FLAMINIO, s’assied à droite du canapé.

Eh bien, non ! jamais ! torture-moi, tuez-moi, vous savez bien que je resterai.


SARAH, à Barbara.

Oh ! il vaut mille fois mieux que moi ! après mes injures ! mes duretés !… (À Flaminio.) Tiens, vois-tu, personne, personne au monde n’a ta bonté, ta douceur généreuse, ton égalité d’âme. Et veux-tu que je te dise pourquoi tu as ce caractère-là ? C’est parce que tu aimes comme aucun homme ne sait aimer. Oui, nous nous le disons souvent, ma sœur et moi, tu aimes à toute heure, sans défaillance de cœur, sans lassitude de dévouement, sans préoccupation d’aucune de ces choses vaines et froides qui remplissent la vie prétendue sérieuse et utile des autres hommes. Tu renonces à tout pour moi, sans combat, sans regret, on dirait même avec joie ! tu acceptes l’idée de vivre obscur et pauvre, parce que tu sais que mon orgueil et mon bonheur sont là. Eh bien, oui, mon rêve, le rêve de toute ma vie, c’est d’être aimée ainsi, sans éclat, sans partage, sans distraction, puisque je ne peux pas aimer autrement, moi !


FLAMINIO.

Oh ! j’ai pu la faire souffrir, et c’est ainsi qu’elle m’en punit ! Chère miss Melvil, remerciez-la donc pour moi, car le bonheur m’étouffe.


BARBARA, qui a mis ses lunettes et gui s’est assise à gauche de la table avec un livre.

Oh ! parlez à elle, je lisé divus Plato ! je attendé la conclusion de Sarah, et je donner mon vote.


SARAH.

Eh bien, donnez-le, car j’ai résolu, en venant ici, de n’en sortir qu’avec sa parole.


FLAMINIO.

Ma parole, Sarah !… quelle parole ?


SARAH.

Oh ! ne recommençons, pas ! Toutes nos querelles, toutes nos douleurs viennent de l’effroi que te cause cette idée. C’est cela qui me rend inquiète et jalouse. Ce n’est pas le présent ! je sais bien que tu n’aimes que moi ! mais l’avenir ; tu n’oses pas m’engager l’avenir !


FLAMINIO.

Moi ? c’est pour moi ?… Oh ! injuste ! injuste et cruelle !


SARAH.

Vas-tu me parler des jugements du monde ? Est-ce que tu le connais, le monde ? Moi, il ne me connaît pas ! Est-ce que je ne l’ai pas toujours évité, ou traversé sous un voile impénétrable ? Est-ce que j’ai besoin de lui, moi, craintive, qui ne respire que dans l’intimité ? Est-ce qu’il a besoin de moi, qui n’ai aucun de ses goûts ? Est-ce donc pour lui plaire que j’ai toujours été avare et comme jalouse de moi-même ? Ce ne serait pas le moyen. Il aime les femmes brillantes et ne remarque pas l’absence de celles qui se font une existence à part. Je ne suis pourtant pas romanesque, ne le crois pas ! Je suis positive, au contraire, positive par le cœur… comme une Anglaise ! Je prends l’amour au sérieux ; je ne peux donc pas le chercher en dehors de la foi conjugale et de la tendresse exclusive. Flaminio, je te demande une félicité sainte… Tu ne voudrais pas m’offrir, à la place, la honte d’un entraînement passager ou le désespoir de te perdre ! Non, n’est-ce pas ? Oh ! te perdre ! Comment peux-tu quelquefois me menacer de cela ! (D’une voix entrecoupée.) Il ne faut que cette pensée-là pour remplir ma poitrine de sanglots… Oui, j’ai le froid de la mort quand j’y songe !


FLAMINIO, tombant à ses pieds.

Oh ! milady !… Sarah ! mon bien, mon âme ! tu ne m’avais jamais parlé ainsi ! Oui, oui, tu es dans le vrai ; l’amour est tout ; lui seul est la vérité, tout le reste est erreur ou mensonge ! Aimons-nous comme tu le veux, je t’appartiens jusqu’à mon dernier souffle !


BARBARA, qui s’est levée.

Bien ! Je approuvé, je aimé vous !

On entend frapper avec violence vers la gauche. Flaminio tressaille et se lève instinctivement.

SARAH.

Laisse frapper ! Mais non ! Tiens, va ouvrir. Je suis ta femme, peu importe qu’on me voie ici, à présent.


SARAH.

Non ! je ne veux pas, moi ! Dans ce moment d’ivresse et de bonheur, je ne veux voir personne.


SARAH.

Mais écoute donc, comme on secoue la porte de l’autre chambre ! Il semble qu’on veuille la briser !


SARAH.

En effet, c’est étrange !


BARBARA.

Oh ! il est peut-être une personne qui demander au secours… Allez !…

Flaminio passe dans sa chambre.

SARAH.

Oui ! c’est étrange ! Qui donc prend ces airs d’autorité chez lui ? C’est une voix de femme ! (Barbara la retient.) Ah ! oui, certes, il y a une femme !




Scène VI


Les Mêmes, RITA.



RITA, s’élançant, à Flaminio qui la suit.

Oh ! tu ne me retiendras pas, quand tu devrais me tuer ! Je veux voir pourquoi tu me chassais si vite !… Ah ! madame !


SARAH.

Elle ! j’en étais sûre !


RITA.

Et moi aussi, j’en étais sûre, qu’il me trompait pour vous.


FLAMINIO.

Te tromper, toi ? Ah ! par exemple…

Il remonte.

RITA.

Ne mens pas ! tu as dit là-bas : « Reste, je reviendrai ! » tu as dit ici : « Va ! je cours te rejoindre. » Et tu es là, avec elle ! — Bien, bien, madame ! oh ! vous avez beau vous cacher la figure, je vous reconnais bien ! (Ramassant son tambour de basque.) Et ça, que vous avez cassé par colère ! je comprends, allez ! Voilà une grande dame, qui vient dans mon chalet manger mon miel et m’enlever mon bonheur ! Elle n’est pas contente de me garder mon fiancé, elle trouve honnête de m’insulter comme ça !

Elle regarde son tambourin avec consternation.

FLAMINIO.

Elle est folle ! écoutez…


SARAH, qui a jeté sa bourse avec mépris aux pieds de Rita.

Non ! rien ! jamais ! j’ai été insultée chez vous… cela devait être ! vous vous prétendiez libre, vous ne l’étiez pas… Et moi !… moi, j’avais oublié… j’étais folle ! voilà votre fiancée !


FLAMINIO.

Elle, ma fiancée ?…


SARAH.

Oh ! celle-là, ou une autre… qui, tout à l’heure, viendra peut-être aussi vous réclamer à son tour. Une si agréable existence dans le passé devait créer de pareils embarras dans le présent. Oh ! ciel ! que serait l’avenir ?… Mais cela vous regarde, et j’espère que vous ne comptez pas me voir descendre dans l’arène avec…


FLAMINIO.

C’est trop, milady, c’est trop ! Songez…


SARAH.

Songez vous-même à réparer vos torts envers cette jeune fille ! C’est le seul parti qui vous reste à prendre… Ne me suivez pas, je vous le défends !

Elle sort.

BARBARA.

Il est mal, bien mal de vous !

Elle sort.




Scène VII


FLAMINIO, RITA.



FLAMINIO, immobile, près de la porte du fond.

Elle aussi ! Ah ! c’est trop se laisser humilier ! Faut-il implorer ma grâce quand c’est moi qu’on outrage !… Elle va revenir… Elle n’est pas partie… (On entend rouler une voiture.) Ah ! Eh bien, partez donc, savourez ma douleur et la vôtre. Mon devoir serait de fuir… (En marchant avec agitation, il se trouve auprès de Rita, qui pleure la figure dans ses mains.) Ah ! tu es là, toi ? Qu’est-ce que tu fais-là ?


RITA tressaille, le regarde et tombe à genoux, effrayée.

Oh ! comme tu parais en colère ! Flaminio, ne me tue pas !


FLAMINIO, haussant les épaules.

Que je ne la tue pas ! Allons, relève-toi, et reste ici. Je sors pour une heure tout au plus, et c’est pour m’occuper de toi. Je t’avertis que je vais t’enfermer.


RITA.

M’enfermer ? Non ! tu me fais peur ! Je veux m’en aller, moi, tout de suite. Je veux retourner dans mon pays.


FLAMINIO.

Oh ! tu y retourneras, je t’en réponds ! Dans une heure, tu partiras, sans châtiment ni reproche, mais tu ne reviendras jamais, ou je jure…


RITA.

Quoi donc ? de quoi me menaces-tu ?


FLAMINIO.

Je jure que… tu verras ! (À part.) Je ne sais de quoi la menacer ! Je ne sais pas gronder les enfants, moi !

Il prend son chapeau.

RITA, inquiète.

Où vas-tu ?


FLAMINIO.

Chercher de l’argent pour ton voyage.


RITA.

Oh ! ne me renvoie pas comme ça, on dirait que tu me détestes !


FLAMINIO.

Au contraire ! je t’aime énormément ! dans ce moment-ci, surtout ! Mais qu’est-ce que tu as donc aux mains ? Tu es blessée !




Scène VIII


Les Mêmes, GÉRARD, entrant par la porte du fond, qui est restée ouverte.



FLAMINIO.

Ah ! grand merci, Gérard, vous avez bien gardé ce démon de petite fille, et vous m’avez joué un joli tour !


GÉRARD.

Elle est ici ? Je m’en doutais !


RITA.

Oui, oui ! vous m’aviez mise dans une belle voiture, et vous avez dit au cocher : « Marche ! »


GÉRARD, à Flaminio.

Mon propre cocher. Je ne me souciais pas de traverser tout Paris avec cette curiosité alpestre ! Je prends une voiture de place pour la rejoindre, afin de prévenir moi-même les gens de miss Melvil ; j’arrive : mon cocher déclare que la jeune fille a disparu en route ; comment diable a-t-elle fait ?


RITA.

Grand’chose ! j’ai ouvert, j’ai sauté, je suis tombée, je me suis relevée.


FLAMINIO.

C’est pour ça qu’elle a les mains en sang.

Il lui donne un mouchoir.

GÉRARD, à Flaminio ; ils descendent.

Voyons, que s’est-il passé entre vous et… ?


FLAMINIO.

Une scène affreuse, mon cher !… (À Rita.) Ah çà ! toi, fais-moi le plaisir de t’asseoir là, et de n’en pas bouger. (À Gérard après avoir fait asseoir Rita à l’autre bout de la chambre.) Elle est partie offensée, désespérée, sans me donner le temps…


GÉRARD.

Croyez-vous qu’elle en reviendra ?…


FLAMINIO.

Sans doute ! elle a l’âme trop juste…


GÉRARD.

Juste… juste ! Elle est comme vous, elle a l’âme grande et le caractère faible. Ne voyez-vous pas combien elle est portée au doute ? Et n’avez-vous pas déjà senti que, du doute à l’outrage, il n’y a qu’un pas, comme il n’y en a qu’un ensuite de l’outrage au mépris ?


FLAMINIO, après un moment de silence.

Que faire ? si je me brûlais la cervelle ?


GÉRARD.

Parlez-vous sérieusement ?


FLAMINIO.

Très-sérieusement. Vous voyez, je ne suis pas gai du tout.


GÉRARD.

Le suicide ? Dans cette phase de sa passion, elle pourrait bien suivre votre exemple. Appelez-vous cela une solution ?


FLAMINIO, passant de l’abattement à l’agitation.

Que faire ? dites donc ! que faire ?


GÉRARD, lui montrant Rita.

Il me semble que le moyen est tout trouvé. Si vous voulez que le dépit sèche les larmes, partez avec…


FLAMINIO.

Ce moyen-là est mauvais, c’est un mensonge.


GÉRARD.

Quand il n’y a qu’un seul moyen, il est toujours bon.


FLAMINIO.

C’est donc le seul ?


GÉRARD.

Cherchez-en un autre qui ne laisse pas la porte ouverte au retour, et qui, par conséquent, ne soit pas une lâcheté.


FLAMINIO.

Une lâcheté !… qu’elle me reprocherait un jour ! Allons ! mieux vaut passer pour un libertin stupide que pour un vil intrigant ! (À Rita.) Viens, partons ! Je ne veux pas rentrer ici ! je sens que j’y laisserais mon honneur ou ma vie !


RITA, à Flaminio.

Où allons-nous ?


FLAMINIO.

Dans ton pays, d’abord.


RITA.

Pour nous marier ?


FLAMINIO.

Non, Rita ! je suis marié, moi.


RITA.

Toi ? Tu te moques ! avec qui donc ?


FLAMINIO.

Avec dame Philosophie : une très-grande dame que tu ne connais pas. Adieu, Gérard, merci ! (À Rita.) Qu’est-ce que tu cherches ? Ah ! ton instrument de bal ? (Il le prend.) Il est comme moi, va, aplati, brisé ! (Il le secoue.) Mais il pourra résonner encore, avec un peu de courage et de bonne volonté ! (Imitant Sarah d’une manière fébrile.) « C’est joli, cela ! c’est un souvenir ?… » Oui, milady : je veux le garder,… puisqu’il faut que je vende celui-ci (il montre la figurine), qui me rappellerait une brillante journée de mon existence ! (Prenant la figurine qu’il pose sur la table, et devant laquelle il s’agenouille sans savoir ce qu’il fait.) Pauvre petit danseur de tarentelle ! pauvre jouet d’enfant ! j’étais encore heureux, j’espérais encore, j’étais enfant moi-même ce matin, en t’achevant ! je chantais… (Il chante.) Sans nul souci… (Parlant dans une sorte de délire et se relevant avec brusquerie.) Eh bien, je la danserai un de ces jours au pied du Vésuve, la tarentelle ! Une belle danse, messieurs ! bien philosophique !

Il chante en secouant le tambour de basque.

    Dansez, pêcheur napolitain,
    Sans nul souci du lendemain.
    Dansez, pêcheur napolitain ;
    Volcans et mers grondent en vain…


RITA.

Ah ! il chante ! il est content de partir !


FLAMINIO, avec une exaspération croissante.

Comment donc ! qui en doute ?

Il chante.

    Quand le rivage tremblera,
    Adieu la ritournelle !
    Le grand fanal
    Éclairera
    Un autre bal
    Final !


GÉRARD.

Flaminio, voyons, vous souffrez trop, ne partez pas ainsi.


FLAMINIO.

Moi ? Allons donc ! j’ai le caractère faible, c’est vrai ; mais j’ai pour moi le raisonnement ! ça console de tout, voyez plutôt.

Chantant et entraînant Rita.

    Dansez, dansez la ritournelle.
    Dansez-la, dansez, dansez-la.

Sa voix éclate en sanglots, il tombe évanoui sur le canapé.


ACTE TROISIÈME


Le décor du premier acte. Le chalet existe toujours ; mais il est relié par une petite palissade rustique à une autre construction plus importante également en bois, qui occupe la coulisse de droite. Il y a sur la gauche l’écriteau d’un tir à l’arbalète qui marque l’entrée du couloir de tir, censé établi dans la coulisse de gauche. Sur le théâtre, chaises et fables rustiques ; à la porte principale, une branche de pin ou de houx. Quelque buisson nouveau ou fleurs cultivées donnent un aspect plus civilisé et moins agreste aux premiers plans. Le même fond et les mêmes masses principales qu’au premier acte.




Scène PREMIÈRE


FLAMINIO, arrivant du fond par la droite, et parlant à son Groom.



LE GROOM.

C’est qu’il dit que les chevaux de poste sont très-employés dans ce moment-ci, et qu’il sera mis à pied s’il est en retard de plus d’un quart d’heure.


FLAMINIO  ; il est décoré de plusieurs ordres par un simple ruban, sans affectation.

Je vois ce que c’est, il veut… Dis-lui que, si je reste plus d’un quart d’heure, je paye les heures doubles, va ! (Le groom s’en va.) Ah ! tout est changé ici ! Tant mieux ! ça ne me rappelle plus autant… Mais pourvu qu’elle y soit, ma protégée ! Rita ! Rita !…




Scène II


RITA, FLAMINIO, puis JOSEPH, puis LE DUC.



RITA, sortant du grand chalet.

Ah ! mon Dieu ! c’est sa voix ! c’est lui ! Viens, viens, Joseph ! c’est lui !

Elle embrasse Flaminio.

FLAMINIO, serrant la main de Joseph.

Ah ! ton mari, sans doute ?


JOSEPH.

oui !


FLAMINIO.

Joseph… Fortiat ? un brave compagnon ?


RITA.

Oui !


FLAMINIO.

Et un fidèle ami ?


JOSEPH, franchement.

Oui !


FLAMINIO, regardant les deux chalets.

Et tout cela est à vous, mes enfants ?


RITA.

Grâce à toi ! Dis-nous donc comment tu as fait pour m’envoyer cette belle dot ?


FLAMINIO.

Eh bien, mais… j’ai pensé à toi… Ça t’étonne ?


RITA.

Non ! tu es comme ça, toi ! tu as voulu me remplacer ce que mon oncle m’avait emporté en se sauvant pendant que j’étais à Paris !


FLAMINIO.

Ne parlons pas de ce temps-là !


RITA, montrant son mari.

Pourquoi donc ? Il sait tout, lui ! il sait que j’étais folle et que je ne le suis plus, grâce à ta douceur et à ta bonté ; je t’ai causé du chagrin et tu m’as rendu le bien pour le mal !


FLAMINIO, détournant la conversation.

Et… vous avez donc ouvert ici… un refuge ? une auberge ?

Un personnage assez râpé paraît au fond, Joseph va lui parler.

RITA.

Oh ! mieux que ça ! Ça s’appelle tout bonnement le chalet, mais c’est le rendez-vous de tout le plus beau monde des eaux ; c’est devenu la mode de faire ici des parties de campagne, et cette mode-là nous rapporte gros dans la saison des bains. Ah çà ! j’espère que tu vas déjeuner chez nous ?


FLAMINIO.

Mais pourquoi pas ?


RITA.

Oh ! tant mieux ! nous allons te servir. (À Joseph qui revient.) Qu’est-ce que c’est ? Une pratique ?


JOSEPH.

Non, c’est un monsieur qui n’est pas cousu d’or, car il marchande d’avance son déjeuner.

Rita regarde le personnage, auquel Flaminio ne donne pas d’attention.

RITA.

C’est peut-être bien un avare ; il en a la tournure !


FLAMINIO.

Eh bien, donnons-lui une leçon ou un secours. Servez-nous bien. Je vas m’amuser à l’inviter. (Il va au personnage, qui s’est assis devant une table, la tête dans ses mains, d’un air accablé. Rita et Joseph sont rentrés dans le chalet. — À part.) Non ! c’est l’extérieur et l’attitude d’un homme sans ressources. Je m’y connais, moi !… Eh ! mais… voyons donc. (Il va à lui et lui parle sans que l’autre paraisse l’entendre.) Monsieur,… je vous demande pardon si je me permets de vous adresser la parole sans vous connaître… mais je suis en voyage, comme vous ; j’attends un assez bon déjeuner, et, comme je n’aime pas à manger seul, s’il vous plaisait d’accepter… (Reconnaissant le duc qui relève la tête.) Ah !…


LE DUC, sortant de sa rêverie.

Un bon déjeuner ? Hein !… Ah ! mon Dieu !… c’est toi, mon pauvre enfant ? (Il se lève.) Mais quand je dis pauvre… Non ! tu parais…


FLAMINIO.

Et vous, vous paraissez triste ! Est-ce que… ?


LE DUC.

Non ! toi d’abord ! D’où diable sors-tu ? Qu’es-tu devenu depuis… ?


FLAMINIO.

Je suis devenu actif et… productif, depuis une certaine leçon de la destinée… qui a brisé… et peut-être desséché mon cœur au profit de ma tête. Je suis très-sensé, à présent, et vous n’aurez plus de sermons à me faire.


LE DUC.

Ah ! tant pis ! tu ne seras plus confiant et dévoué !


FLAMINIO.

En amour, non ! En amitié, toujours ! Voyons ! vous avez sans doute perdu ce fameux procès…


LE DUC.

Au contraire, je l’ai gagné ! mes droits à la succession des Treuttenfeld sont reconnus hautement ; mais…


FLAMINIO.

Mais je comprends ! vous héritez du droit de payer leurs dettes !


LE DUC.

Voilà ! il m’a fallu vendre mes États en Allemagne, et, faute d’acquéreurs, les voir tomber à vil prix aux mains de l’infâme Kologrigo.


FLAMINIO.

Infâme ? pourquoi ça ?


LE DUC.

J’appelle infâme un homme à qui tout réussit contre moi, un homme qui s’est vendu au diable pour me gagner jusqu’à mon dernier sou ! Croirais-tu que j’ai parié contre lui, hier soir, à la réunion, et que j’ai perdu mes dix derniers louis ? Aussi j’étais venu ici ce matin, partagé entre deux idées, celle d’employer les vingt sous qui me restent à manger des œufs frais, et celle de piquer une tête dans le lac pour me débarrasser à tout jamais des tiraillements d’estomac et de la colère rentrée !


FLAMINIO.

Allons, allons ! me voilà, moi, pour vous tirer de l’eau ! Des idées de suicide ? à votre âge ? Fi !


LE DUC.

Ah ! c’est à mon âge qu’elles sont sérieuses ! au tien, oh se console de tout !


FLAMINIO, rêveur.

Oui, oui ! on se console !…


LE DUC.

Est-ce que tu penses encore… ?


FLAMINIO.

Moi ? Je pense que je suis devenu très-riche, que je peux être très-fier… et un peu prodigue, c’est mon goût !


LE DUC.

À la bonne heure ! toutes les grandes passions finissent toujours comme ça… et, quant à elle… c’était, en somme, une femme comme les autres !


RITA, sur le perron du chalet de droite, et qui les écoute sans affectation, à Flaminio.

Oh ! mon Dieu, oui, va !


FLAMINIO, railleur.

Ah ! c’est l’opinion de madame ?


RITA.

J’ai peut-être tort… Je venais vous dire que vous êtes servis… dans la maison… parce que…


FLAMINIO.

Pourquoi pas dehors, au grand air ? C’est si bon !


RITA.

C’est que… comme elle va venir…


FLAMINIO, vivement.

Elle ?


RITA.

Oui, elle a commandé aussi un déjeuner, et j’ai pensé que tu ne serais peut-être pas bien aise de la voir.


FLAMINIO, troublé.

Ah ! ici ?


RITA.

Oui, elle y est venue le lendemain de son arrivée au pays, il y a huit jours. Elle était avec d’autres belles dames et tous leurs galants. Oh ! elle a fait celle qui ne se souvient de rien, et sa belle-sœur, celle qui est fâchée. Je les reconnais bien, moi… quoiqu’elles aient passé trois ans sans revenir dans leur château ; mais je n’ai pas osé leur parler de toi. Mademoiselle Melvil ne me regardait seulement pas, et madame avait l’air de se moquer en me regardant.


FLAMINIO.

De se moquer ? C’est bon ; merci, nous te suivons. (Rita rentre dans le grand chalet. — Au duc.) Sarah n’est-elle pas remariée ? J’aurais cru…


LE DUC.

Sarah ! Sarah est une personne incompréhensible ! comme votre histoire, au reste, dont je n’ai pas compris le dénoûment. Ça m’a paru fantastique ! Je vous voyais fort épris tous deux, et voilà qu’un beau matin, je ne trouve plus personne ; Sarah est partie pour l’Angleterre, Gérard pour l’Espagne, et toi… pour la lune !


FLAMINIO.

Ah ! Gérard… ne l’a pas épousée ?


LE DUC.

Gérard ? Il n’y a pas plus de trois ou quatre jours qu’ils se sont revus, et je crois qu’il n’aurait garde de songer à elle ! Elle est devenue si élégante… si coquette… si légère !


FLAMINIO.

Légère ?… lady Melvil ?


LE DUC.

Une femme qui se laisse courtiser par un…


FLAMINIO, vivement.

Par qui ? Dites !


LE DUC.

Par un pirate, un uscoque ! par mon ennemi personnel, par un Kologrigo ! Oui, oui, il est de son cortège depuis huit jours, depuis qu’elle s’est réconciliée avec la Palmérani, qui fait semblant de la chérir, pour qu’elle ne lui enlève pas le seul homme assez ostrogoth pour vouloir l’épouser !… Tiens ! je crois que voilà cette joyeuse société ! Allons nous mettre à table. J’ai grand’faim !


FLAMINIO, le suivant et retardant pour voir entrer Sarah.

Oui… et moi aussi… (À part.) Ah ! je ne la reconnais plus sous cette parure… Et ce rire n’est pas le sien !… Allons, tout est bien fini.

Il entre dans le chalet, où le duc est déjà entré.




Scène III


SARAH, BARBARA, GÉRARD.



SARAH, très-élégante et d’un enjouement fébrile.

Moi, je le trouve stupide, votre chalet. Il n’y a plus ni poésie ni mystère ; ce n’est plus qu’une guinguette ; par conséquent.


GÉRARD.

Par conséquent, vous bravez sans effort des souvenirs… redoutables !


SARAH, à Barbara.

Qu’est-ce qui lui prend, depuis un quart d’heure, de faire des allusions au passé, lui qui, dans le passé, combattait si bien… ?


GÉRARD.

Ah ! j’ai combattu vos sentiments ! je les ai même froissés… J’ai cru bien faire ! Ce qui me rendait féroce, c’est que ma conscience était à l’abri de toute convoitise personnelle. Je l’ai prouvé en fuyant…


SARAH.

Le danger de m’aimer ? Quel roman vous faites !


GÉRARD.

Non ! je ne m’en fais pas accroire. Je n’aurais pas voulu être un pis aller. En vous retrouvant ici brillante et victorieuse, je me suis dit que tout était pour le mieux, et dès lors je sens que j’ai encore un devoir à remplir.


SARAH.

Ah !


GÉRARD.

Oui, j’ai à m’expliquer sur Flami…


SARAH, l’interrompant.

Jamais ! je vous le défends.


GÉRARD.
Vraiment ?… Alors…
(Sarah, troublée, éclate d’un rire forcé.)

Savez-vous que, depuis trois jours que je vous contemple avec admiration… avec stupeur, je me demande si vous n’êtes pas on train de trop bien guérir, et si je ne dois pas me repentir…


SARAH.

De quoi ? de m’avoir bien conseillée ? Moi, je vous en remercie, et je vous dispense de nouveaux sermons. Ceux d’autrefois m’ennuyaient, mais ils étaient bons ; ceux d’aujourd’hui le seraient moins, et ils m’ennuieraient davantage.


GÉRARD.

Si vous le prenez sur ce ton-là… à la bonne heure ! Je vous connaissais si sérieuse, que j’ai de la peine à vous croire gaie… Mais, si vous l’êtes réellement, j’avoue que ça me charme, et que je vous aime beaucoup mieux ainsi.


SARAH.

Vous voyez donc bien ! Quand vous m’appeliez un ange, vous ne pouviez pas me souffrir… On n’aime pas les anges, on n’y croit plus… on s’en moque… on les trompe !…


BARBARA.

Oh ! Sarah !


SARAH.

Eh ! mon Dieu, ma sœur, ne pleurez pas ma divinité ; vous-même, vous me chérissez peut-être plus qu’autrefois. Est-ce que toutes les gâteries des cœurs maternels ne sont pas pour les enfants détestables ?


BARBARA.

Parce que le… détestatibilité, il est le maladie de nerfs… ou de cœur !


GÉRARD, à Barbara, regardant Sarah.

Pourtant… je ne l’ai jamais vue si fraîche et si belle !


SARAH, à Barbara, bas.

Il ne voit pas que j’ai du rouge ! (Haut.) Il vieillit ! sa vue baisse !


GÉRARD.

Je ne crois pas ! mais vous voulez des compliments ?


SARAH.

Des compliments ? Non, j’aimerais mieux des injures, c’est plus franc… et moins froid.


GÉRARD.

Ah ! vous en voulez ? Je commence : M. le comte Démétrius de Kologrigo est un sot.


SARAH.

Eh bien, qu’est-ce que ça me fait ?


GÉRARD.

Je continue : et il est encore aujourd’hui de notre partie.


SARAH.

Qu’est-ce qui l’a invité ?


GÉRARD.

Qu’est-ce qui n’a pas dit non ?


SARAH.

Vous voulez que je sépare la princesse de son idole ?


GÉRARD.

C’est vous qui voulez rendre son idole idolâtre.


SARAH.

De moi ? Quelle idée ! Eh bien, oui, au fait ! ça m’amusera, d’entendre la déclaration d’un homme si convaincu de son mérite.


GÉRARD.

Prenez garde, elle sera peut-être fort inconvenante.


SARAH.

Oh ! que non ! je vous réponds bien qu’elle ne sera que bête.


GÉRARD.

Eh !… pas si bête ! Ce monsieur est à moitié musulman. et, comme il est fort riche, il croit avoir droit à tous les succès.


SARAH, regardant.

Est-ce qu’il n’arrive pas bientôt ?


GÉRARD.

Ah ! il vous tarde…


SARAH.

Allez donc voir !


GÉRARD.

C’est-à-dire que vous avez assez de moi pour le moment ?

Il s’éloigne par le fond.

BARBARA.

Oh ! je comprends, vous avez bien assez de ce conversation… shocking !


SARAH.

Non, j’ai trop de moi-même, voilà tout.


BARBARA.

Je souffre bien de voir vous souffrir.


SARAH.

Non, ma chère ! voilà ce qu’il ne faut jamais me dire : c’est cruel de votre part ! Je ne souffre pas ! je ne suis pas de ces âmes lâches qui pleurent éternellement une illusion perdue et qui tombent brisées sous un indigne affront ! Je hais la plainte, et, en me plaignant, on m’irrite, on m’offense.


BARBARA.

Oh ! dear ! je offenser vous ?


SARAH.

Vous ?… (Elle va pour se jeter dans ses bras et s’arrête.) Non ! il ne faut plus s’attendrir. (Elle lui baise la main.) Vous êtes forte, vous êtes fière, ma sœur ! Soyez pour moi ce que vous seriez pour vous même… Vous n’auriez pas pardonné…


BARBARA.

Pardonner le fuite avec le jeune fille ?… No ! jamais ! mais je aurais oublié.


SARAH.

Eh bien, j’oublierai !



Scène IV


Les Mêmes, LA PRINCESSE, M. DE KOLOGRIGO, personnage trop bien mis ; puis JOSEPH.


SARAH.

Arrivez donc, Émilia ! Gérard s’ennuyait affreusement avec moi.


LA PRINCESSE, à Sarah.

C’est pour que je vous dise que M. de Kologrigo s’ennuyait encore plus sans vous !


KOLOGRIGO, à la princesse, bas, nonchalamment.

Vous avez tort ! (À Sarah, de même.) Elle a raison !


GÉRARD, qui l’observe. — Ironiquement. — À Sarah.

Comme il joue bien la scène de don Juan !


KOLOGRIGO.

Ah ! il y a quelque chose de nouveau ici !


LA PRINCESSE.

Quoi donc.


KOLOGRIGO, montrant l’écriteau.

Ça !


GÉRARD.

C’est très-intéressant… pour ces dames !


KOLOGRIGO, à Joseph.

C’est un tir à l’arbalète, à la mode suisse ?


JOSEPH.

Oh ! nous avons d’autres armes… (il montre des boîtes de pistolets.) Il y a pour tous les goûts.


GÉRARD, regardant.

Et même des pistolets de salon, système Flobert. Ça ne fait pas de bruit ! Voulez-vous faire une partie, miss Melvil ?


BARBARA.

Oh ! no ! je ne aimé plus.


SARAH, à Gérard.

Vous mourez d’envie de montrer votre adresse ? Allons, provoquez M. de Kologrigo ; nous sommes là pour admirer !


GÉRARD, à Kologrigo.

Voulez-vous ?


KOLOGRIGO.

Je vous avertis que je suis de première force.


GÉRARD, railleur.

Je n’en doute pas !


KOLOGRIGO.

Oui, à toutes les armes de tir : surtout depuis un événement diabolique.


GÉRARD.

Vous avez pris votre cheval… ou votre domestique pour un lièvre ?


KOLOGRIGO.

Bah ! j’ai le moyen de perdre des domestiques ou des chevaux ; c’est pire : vous allez voir ! C’était dans l’Inde, aux environs de Delhi…

Flaminio bientôt suivi du duc, sort du chalet, et, sans être remarqué de personne, écoute le récit de Kologrigo.




Scène V


Les Mêmes, FLAMINIO, sur le perron du chalet de droite ; puis LE DUC.



KOLOGRIGO, continuant sa narration.

Je voyageais… pour mon agrément, avec une suite nombreuse. Pendant une halte auprès d’une ruine…


FLAMINIO, à part.

Tiens !


KOLOGRIGO.

Je ne sais laquelle… nous fûmes rejoints par l’escorte d’un voyageur… je ne sais de quel pays… qui s’appelait… je ne sais comment.


GÉRARD, à part.

Eh bien, ça promet, son historiette !


KOLOGRIGO.

J’ai oublié ! ce n’était pas un nom. Tout ce que j’ai su depuis, c’est que l’homme avait fait du bruit en Égypte… je crois, ou ailleurs ! C’est un monsieur qui… ah ! oui, un artiste, qui s’était fait ingénieur, et qui… par ses découvertes, son savoir-faire… enfin, un monsieur qui a établi des digues, percé des montagnes, retrouvé des antiquités, un tas de choses comme ça. Si bien qu’en peu d’années, il avait fait fortune en Orient, et qu’à l’époque dont je vous parle… il n’y a pas six mois, il revenait d’une mission… importante à ce qu’il paraît ! Bref…


GÉRARD.

Ah oui ! bref.


KOLOGRIGO.

Mes gens et les siens s’imaginèrent, pendant que les chevaux se reposaient, de s’exercer à tirer à la cible avec une espèce de grand arc persan ou tartare… C’est très-difficile ! Ce monsieur s’en mêla, et moi aussi… J’avoue que je ne croyais pas avoir de rival au monde pour ces exercices… Eh bien, il me gagna. Je le défiai à la carabine… Il me gagna encore. Je voulus intéresser la partie, je savais que ça donne de l’émotion, et qu’étant le plus riche probablement, je serais le moins ému.


LE DUC, à part, sur le perron, la serviette à la main et la bouche pleine.

Corsaire, va !


LA PRINCESSE.

Alors… il perdit la tête… et la partie ?


KOLOGRIGO.

Non ! il refusa, disant qu’il ne voulait pas me gagner mon argent. J’étais si furieux, que je fus forcé d’aller me jeter à l’ombre sur une natte pour me reposer. Quand je m’éveillai, il était parti. Depuis ce temps-là, j’ai fait bien des réflexions, bien des études ! J’ai travaillé quatre heures par jour, j’ai changé absolument ma manière, et, à l’heure qu’il est, je suis certain de ne pas manquer une mouche sur vingt. Aussi, je donnerais bien un million pour prendre ma revanche !


FLAMINIO.

Un million, monsieur ? Je vous le joue contre le duché de Treuttenfeld, qui, dit-on, ne vous a pas coûté davantage. Voulez-vous ?


LE DUC, bondissant.

Ah bah !

Sarah est au moment de s’écrier ; elle frissonne, se contient, et se détourne comme avec indifférence ! Barbara reste auprès d’elle, affectant le même calme. La princesse est plus agitée. Gérard se tient dans l’expectative.

KOLOGRIGO.

Ah ! c’est lui ! c’est un peu fort, par exemple ! J’accepte ! tout de suite ! (À la princesse.) Vous allez voir ça !


FLAMINIO, qui a descendu le perron.

N’ayez pas d’émotion, ça vous ferait perdre.


LA PRINCESSE, agitée.

Oui, oui, les paris sont ouverts, n’est-ce pas, Sarah ?


FLAMINIO, regardant Sarah.

Je n’ai malheureusement pas l’honneur d’être connu de…

Sarah salue Flaminio avec un aplomb dédaigneux. Il la salue, ainsi que Barbara, qui ne lui rend pas son salut.

BARBARA, à demi-voix, à Flaminio.

Moi, je connais bien vous : vous avez trompé nous, je n’aimé plus vous !


FLAMINIO, de même.

Vous n’en avez pas moins mon respect et mon dévouement, miss Melvil.


SARAH, se levant avec résolution.

Je parie pour M. de Kologrigo !


LA PRINCESSE, à Flaminio.

Alors, c’est en vous que je place ma confiance (Bas.) Soyez généreux, Flaminio ! Je veux épouser cet homme-là… Ne me perdez pas !


FLAMINIO.

Vous êtes franche, madame ; vous avez raison, soyez tranquille !


GÉRARD, s’approchant de lui ; il tient des pistolets Flobert…

Voilà vos armes ; commencez-vous ?


FLAMINIO.

Le but ?


KOLOGRIGO.

Ah ! tenez ! si vous voulez… J’ai lu dans M. Dumas… (Tirant des cartes de sa poche.) J’ai toujours ça sur moi, à présent, et c’est quelque chose de plus difficile encore : ce n’est pas un trois, c’est un dix de carreau dont il s’agit de percer deux marques, celles du milieu seulement. En voilà plusieurs que j’ai réussies, voyez !…


LE DUC, regardant les cartes.

Diantre !


FLAMINIO, regardant et touchant les cartes.

Ah ! vous avez fait des progrès, monsieur ! (À Joseph.) Va placer…

Joseph entre dans le tir pour placer le but.

KOLOGRIGO, à Flaminio.

Et vous,… vous vous êtes sans doute exercé…


FLAMINIO.

Nullement, je ne crois qu’à l’inspiration !


LE DUC, inquiet.

Diable ! c’est comme sur les planches… il disait ça quand il ne savait pas son rôle !


KOLOGRIGO.

Je commence. (Il se place, prend un pistolet amorcé que lui présente Joseph, et tire d’un ton d’assurance.) Mouche !


FLAMINIO.

Bravo !


LE DUC, à part.

Diable !

Kologrigo reçoit de Joseph un second pistolet, tire et reste stupéfait.

GÉRARD, riant et regardant.

Bravissimo ! vous avez fait un onze de carreau.


KOLOGRIGO, sombre.

Je le vois bien !


LE DUC, se frottant les mains.

Et moi aussi.


KOLOGRIGO, à Flaminio.

C’est à vous.


JOSEPH, remettant un pistolet à Flaminio.

Bonne chance !

Sarah s’avance ; Flaminio et elle se regardent avec une certaine angoisse.

LE DUC, à Flaminio.

Allons, allons, pense à ce que tu fais.


FLAMINIO.

Une ?


GÉRARD.

Oui !


FLAMINIO tire ; à Kologrigo.

Eh bien, monsieur ?


KOLOGRIGO.

Je le vois pardieu bien ! (À part.) Encore !


LE DUC.

Et moi aussi.

Joseph, triomphant, rapporte la carte à Flaminio.

GÉRARD, à Flaminio.

Ainsi vous voilà duc de Treuttenfeld ?


FLAMINIO, montrant le duc.

Non pas ! c’est lui ! (Lui donnant la carte percée que lui remet Joseph, après que Kologrigo l’a regardée.) Tenez, mon cher duc, voilà le titre de propriété.


GÉRARD, au duc.

Eh bien, votre procès a duré plus longtemps que ça ?


LE DUC, embrassant Flaminio.

Puisque c’est comme ça… tu me rends une fortune, je veux te donner un nom. Je t’adopte.


FLAMINIO, souriant.

Bon ! bon ! nous verrons ça !


LA PRINCESSE, à Flaminio.

C’est un fort beau trait, monsieur, et tout à fait digne de vous. Je ne plains pas M. de Kologrigo ; un homme de son rang… et de son esprit n’attache pas plus d’importance à la perte de l’argent qu’à la piqûre légère de l’amour-propre.


KOLOGRIGO, qui a écrit sur son carnet, à Flaminio.

Monsieur, c’est à vous que j’ai affaire… Mais, tenez, voilà : c’est à vue.

Flaminio remet le papier au duc.

LA PRINCESSE, bas, à Kologrigo.

Allons, cher, montrez-vous grand seigneur !


KOLOGRIGO.

Oui, oui, merci, ma chère belle !

Il va saluer le duc, qui lui tourne le dos brusquement ; mais Gérard les force à s’aborder vers le fond à droite.

LA PRINCESSE, bas, à Flaminio.

Parlez à Sarah, triomphez de son dépit !


FLAMINIO.

Je ne vois ici de dépit chez personne !


LA PRINCESSE, bas, à Sarah.

Parlez-lui donc ! c’est insensé de braver ainsi l’homme qu’on a aimé !


SARAH, railleuse.

Vous trouvez ? (S’asseyant. Avec l’aisance de la conversation.) Vous dites que monsieur a voyagé en Asie ? C’est très-beau, l’Asie !


FLAMINIO, affectant la même tranquillité.

Oui, madame, quand on en est revenu.


SARAH.

Ah ! il en est ainsi de toutes les choses de ce monde.


FLAMINIO.

On ne se plaint pas de celles dont on peut se dégager.


SARAH.

Les gens sensés n’en connaissent pas d’autres.


FLAMINIO.

Les gens sensés sont bien heureux !


GÉRARD.

Moi ? Je ne trouve pas. Et vous princesse ? ^


LA PRINCESSE.

Moi ? Je n’en connais pas. (À Kologrigo.) Et vous, comte ?


KOLOGRIGO, étonné.

Moi ?… Pardon… je n’y suis pas, je ne comprends pas.


LE DUC, à part.

Ça ne m’étonne pas !


SARAH, à Gérard.

Vous plaignez les gens raisonnables, vous avez donc la prétention de ne pas en être ?


GÉRARD.

C’est parce que j’en suis, hélas ! la réalité n’est pas toujours gaie !


SARAH.

Elle vous paraît triste ? Moi, je ne la trouve que plate.


FLAMINIO.

Ah ! la platitude est un travers bien répandu ; c’est à tel point, que les grands esprits s’adonnent parfois de préférence à la méchanceté.


LA PRINCESSE.

La méchanceté ? C’est peine perdue ! on s’en repent !


SARAH.

Et il vaudrait mieux n’avoir à se repentir de rien.


LA PRINCESSE.

De rien ! Je ne crois pas à la perfection. (À Flaminio.) Et vous ?


FLAMINIO.

J’y ai cru : mon cœur n’est pas de ceux qui n’ont point eu la confiance de la jeunesse, c’est-à-dire l’amour et la foi !


SARAH.

Vous avez dû être souvent dupe, alors ?


FLAMINIO.

De moi-même, peut-être… et je ne m’en repens pas !


SARAH.

C’est trop de grandeur d’âme et de bonté ; je ne pourrais pas suivre un si bel exemple ! (À Kologrigo, très-tendue et animée.) Et vous, comte, comment prenez-vous la trahison ?

Gérard, la princesse et le duc remontent au fond.

KOLOGRIGO, qui se balance sur une chaise, moitié debout, moitié appuyé sur le dos, de la chaise de Sarah.

Je ne sais pas… encore.


SARAH.

Ah ! vous n’avez jamais été trahi ?


KOLOGRIGO.

On l’est toujours par sa faute.


SARAH.

Vous croyez ça ?


KOLOGRIGO, baissant la voix.

Faites-vous aimer de moi, et vous verrez que je peux être fidèle.


SARAH.

Comment ? qu’est-ce que vous avez dit ?


KOLOGRIGO.

Oh ! vous avez bien entendu ! Allons, vous le demandez avec de si beaux yeux… C’est accordé ! Je vous aime !

Il se penche pour lui donner à la dérobée un baiser sur l’épaule, elle se recule vivement et se lève tremblante de colère. Gérard n’a pas vu le mouvement de Kologrigo, il parlait avec la princesse. Flaminio d’un côté, Barbara de l’autre, l’ont vu. Flaminio est pâle mais tranquille, Barbara est indignée.

GÉRARD, revenant à Sarah.

Eh bien, qu’est-ce que c’est ? Il vous a dit une impertinence ? Ce sultan vous jette le mouchoir ? Dame, je l’avais prédit, vous l’avez voulu !…

Il retourne vers la princesse.

BARBARA, à Sarah, regardant Kologrigo.

Oh ! cet homme sauvage !… Je voudrais donner une soufflète à lui, si j’étais une homme !


SARAH.

Bah ! les hommes ne défendent plus les femmes, vous voyez bien !


BARBARA.

Il était une peu le faute des femmes !


GÉRARD, revenant à elles.

Vous triomphez trop d’Émilia. Elle est furieuse de vous voir accaparer comme ça son Kologrigo.

Kologrigo est resté nonchalamment sur sa chaise, comme attendant que Sarah revienne près de lui.

SARAH.

Oh ! ciel ! elle croit que je le lui dispute !


GÉRARD.

Dame ! ça en a l’air !

Ils vont rejoindre la princesse et le duc au fond du théâtre. Kologrigo se lève pour les suivre.

FLAMINIO, l’abordant.

Pardon, monsieur, j’ai encore une revanche à vous proposer.


KOLOGRIGO.

Vrai ? quitte ou double ? Je ne demande pas mieux.


FLAMINIO.

Non, c’est ma vie que je veux contre la vôtre.


KOLOGRIGO.

Ah ! ça, c’est différent. Non, merci ; dans un autre moment, ça pourrait m’amuser ; mais, ce matin,… je suis amoureux, et ça pourra durer toute la journée.


FLAMINIO.

Je suis désolé de vous déranger, mais vous ne pouvez pas me refuser.


KOLOGRIGO.

Je vous jure que si.


FLAMINIO.

Je vous jure que non.


KOLOGRIGO.

Allons donc !… vous m’ennuyez mon cher !


FLAMINIO, passant à gauche.

Du tout, vous allez voir ! c’est un secret.


KOLOGRIGO.

Un secret ?


FLAMINIO.

Écoutez.


KOLOGRIGO.

Ça ne sera pas long, au moins ?


FLAMINIO.

Oh ! certainement non ! (À Gérard, qui est au second plan avec Barbara, tandis que Sarah, Émilia et le duc causent au fond du théâtre.) Écoutez ici, monsieur de Brumeval, je vous prie. (Voyant Joseph qui range les accessoires du tir.) Et toi aussi, mon camarade.

Ils entrent tous quatre dans le couloir du tir.

BARBARA les suit des yeux, tressaille tout à coup et dit, en faisant un geste significatif.

Oh ! il a donné, lui !

Ils ressortent aussitôt tous les quatre et parlent vivement en se tenant près de la coulisse.

KOLOGRIGO, pâle, hors de lui.

Tout de suite, monsieur ! (À Gérard.) Vous êtes mon témoin ?


GÉRARD.

Non !… je suis le sien.


FLAMINIO.

Merci, Gérard ; mais ne refusez pas monsieur, je vous supplie, le temps presse…


GÉRARD.

Mais votre témoin ?… Ah ! le duc ?


FLAMINIO.

Non !… il parlerait… Je prends… Joseph, si vous le permettez.


GÉRARD, à Joseph, regardant des pistolets qu’il tient.

Ceux-là sont des armes ordinaires ? Oui ; allons !


FLAMINIO.

Nous voilà !

Ils sortent par le fond à droite. Flaminio, au moment de suivre Kologrigo et Joseph, qui ont passé les premiers, se trouve en face de Barbara, restée attentive dans le milieu du théâtre au second plan.

BARBARA, lui tendant la main.

Flaminio ! je estimer encore vous !

Flaminio lui baise la main.

KOLOGRIGO.

Allons donc ! s’il vous plaît !


BARBARA, à Gérard.

Vous arranger…


GÉRARD, bas.

Oh ! pas possible. Silence, miss Melvil !




Scène VI


SARAH, BARBARA, LA PRINCESSE, LE DUC, puis RITA.



LA PRINCESSE, redescendant le théâtre avec Sarah.

Eh bien, où vont-ils donc ?


BARBARA.

Encore un pari !


LA PRINCESSE.

Voyons, Sarah ! vous pouvez bien parler à cœur ouvert devant le duc, qui sait tous nos secrets.


SARAH.

Émilia, je viens d’être franche avec vous. Je le serai encore. Oui, j’ai été un peu coquette avec lui, pour vous inquiéter… pour m’amuser… Mais vous vous rendez, j’y renonce, soyez tranquille. Quant à votre… Flaminio, je ne souffre pas qu’on me parle de lui. Il y a quelqu’un ici… (elle regarde Rita qui est sur la porte du grand chalet) qui pourra vous entendre faire l’éloge de ses vertus…


BARBARA.

Vous devez pardonner !…


SARAH.

Moi ? Jamais !


RITA, s’approchant.

Quoi donc pardonner ?


SARAH, avec hauteur.

Ah ! je ne vous parle pas.


RITA.

Mais, moi, je vous parle, madame ! Vous avez l’air de me mépriser ! Je ne mérite pas ça, moi ; j’ai toujours été une honnête fille, comme je suis une honnête femme !


LE DUC.

Eh oui ! je sais tout. Il avait bien besoin de séduire un enfant ! Un cœur si loyal ! Oui, un grand cœur, trop fier, trop délicat ! Vous l’avez froissé, vous l’avez méconnu… Il vous a fuie, il vous a oubliée, et il a bien fait !

La princesse remonte et descend à droite.

RITA, à Sarah.

Oubliée ? Non ! ça n’est pas vrai, ça n’est pas possible ! Si vous saviez comme il a souffert… comme il a pleuré !… Oh ! il me détestait bien, allez ! mais il est si bon ! Jamais une plainte, jamais un mot de reproche. C’était comme un père qui gronde tout doucement un enfant. Moi, j’ai compris que je lui avais fait bien du mal, et qu’il avait bien raison de ne pas vouloir de moi.


SARAH, étonnée et attendrie.

Mon Dieu ! que dit-elle donc ?


BARBARA.

Elle justifie le fuite.


RITA.

Ah ! vous avez donc cru… ? Mais non, mamselle ! c’était pour se faire oublier qu’il est parti comme ça… Et puis c’est par charité qu’il m’a ramenée ici ; mais il était comme fou, et il parlait tout seul… Il disait : « Oui, ils ont bien raison, je lui ferais trop de tort ! je suis un homme de rien. Qu’est-ce que ça fait que je meure, si elle est sauvée ?… » Enfin… dame ! je ne peux pas vous dire ça comme lui, mais j’avais bien peur, allez ! car il était comme quelqu’un qui veut se tuer ! Ah ! tenez, madame, vous l’aimez encore, car voilà que vous n’êtes plus en colère et que vous pleurez ?


SARAH, l’embrassant.

Oh ! mon enfant ! si vous pouviez… Jure-moi que tu dis la vérité !


BARBARA.

Il est le vérité ! et à présent (bas, à Sarah), il battait lui pour vous !


SARAH.

Il se bat ?

On entend deux coups de pistolet. Elle jette un cri.

LA PRINCESSE.

Qu’est-ce donc ?


RITA.

Oh ! rien… Joseph est avec eux.


LE DUC, courant au fond.

Pourvu qu’il ne joue plus mon duché, grand Dieu !


LA PRINCESSE.

Eh bien, Sarah !


SARAH.

Courez donc !… je veux… je… je me meurs, moi !

Elle tombe évanouie.



Scène VII


Les Mêmes, GÉRARD, puis FLAMINIO.


GÉRARD, rentrant, au duc qui l’interroge avec anxiété.

Rien ! Dieu merci ! un soufflet, une rencontre, une moustache endommagée ; l’honneur est satisfait !


LA PRINCESSE.

Ah !


FLAMINIO.

Que dites-vous ?… Il ne s’est rien passé.


SARAH, court à lui et se jette dans ses bras.

Ah ! pardon !… Tu peux me pardonner, j’ai tant souffert !… Et toi !…


BARBARA.

Oh ! le souffrance de lui a grandi lui.


LE DUC.

Et il portera dignement le beau nom des Treuttenfeld.


FIN DE FLAMINIO