Maître Favilla

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Michel Lévy frères (3p. 225--).


MAÎTRE FAVILLA


DRAME EN TROIS ACTES


Odéon. — 13 septembre 1835



À M. ROUVIÈRE


C’est à vous, monsieur, que je dédie l’ouvrage dramatique dont vous avez bien voulu vous faire l’interprète principal. C’est à vous que je dois l’accueil chaleureux et sympathique que le public a bien voulu faire à un personnage tout idéal en apparence, et très-réel selon moi, surtout depuis que j’ai l’honneur de vous connaître. J’avais senti ce personnage vivre dans mon cœur et dans ma pensée ; je l’avais fait simple et bon, vous l’avez fait grand et poétique ; vous lui avez prêté des accents d’un lyrisme puissant et d’une suavité exquise, une physionomie que les poètes et les peintres ont comparée avec raison aux types saisissants et touchants des plus belles légendes d’Hoffmann, enfin un enthousiasme sorti du cœur encore plus que de l’art, qui se communique comme une flamme à toutes les âmes élevées.

Trois des plus grands artistes de notre temps, MM. Frederick Lemaître, Bocage et Bouffé, ont eu ce rôle dans les mains. Des circonstances indépendantes de leur volonté et de la mienne les ont empêchés de le remplir. Après eux, j’eusse désespéré de trouver un type assez puissant et assez original pour rendre éclatant le type si simplement indiqué par moi, si je ne vous eusse vu jouer Hamlet. Je me dis, ce jour-là, tout naïvement, que qui peut le plus peut le moins, et que comprendre et traduire ainsi Shahspeare, c’est avoir en soi le feu sacré qui donne la vie à toutes choses, aux humbles créations du sentiment comme aux sublimes œuvres du génie. J’ai dès lors osé présenter au public une pièce d’une extrême simplicité, avec la confiance que sa sincérité extrême serait accueillie, grâce au rayonnement de votre foi et au magnétisme de votre conviction. J’ai eu foi moi-même en mon œuvre, sans m’abuser sur son importance, mais en me disant que le romanesque d’une donnée de ce genre, personnifié en vous, paraîtrait aussi naturel qu’il me le paraissait à moi-même.

Le public semble donc, cette fois, m’avoir entièrement pardonné l’ingénuité, peut-être un peu surannée, qui me porte à croire que les bonnes natures et les généreuses actions ne sont pas des fantaisies insupportables. Je vous en suis bien reconnaissant, monsieur ; car une seule critique m’a affligé, dans ma vie d’artiste : c’est celle qui me reprochait de rêver des personnages trop aimants, trop dévoués, trop vertueux, c’était le mot qui frappait mes oreilles consternées. Et, quand je l’avais entendu, je revenais, me demandant si j’étais le bon et l’absurde don Quichotte, incapable de voir la vie réelle, et condamné à caresser tout seul des illusions trop douces pour être vraies.

J’avais, je vous assure, une sorte d’effroi de moi-même, comme ce pauvre Favilla, dont vous peignez si bien les angoisses secrètes quand il dit par votre bouche : Qu’a donc Marianne ? Est-ce elle, est ce moi… qui déraisonne ?

Et vous le savez par vous-même, monsieur, dans cette incertitude-là, ce n’est pas l’orgueil de l’artiste qui souffre, c’est sa croyance, c’est sa meilleure aspiration qui se révolte contre le doute. S’entendre dire que le sentiment de l’idéal est une lubie, c’est vraiment cruel pour ceux qui sentent l’amitié, l’abnégation et le désintéressement naturels et possibles.

Eh quoi ! ces choses ne sont-elles pas plus naturelles et plus possibles que leurs contraires ? Le mal n’est-il pas la chose surprenante, quand on pense que l’homme est très-intelligent, que la vertu le rend très-heureux, que la perversité est toujours le résultat d’un calcul et quelquefois d’un grand travail auquel on se condamne pour conquérir des soucis infinis ? Oui, certainement, le mal est un fruit très-amer et que l’on ne cueille pas sans beaucoup de peine : aussi faut-il beaucoup de science pour l’expliquer et beaucoup d’art pour le peindre. J’avoue que cet art me manque et que ma paresse ne le cherche pas beaucoup. Mais en quoi ma recherche et mon goût, qui me poussent vers les délices du bon, seraient-ils incommodes et blessants sur la scène ?

Voilà ce que je me demandais, et ce qui ne m’a pourtant pas empêché de persévérer ; car les gens sont incorrigibles quand ils rencontrent, comme cela m’est arrivé plusieurs fois, d’admirables caractères et d’admirables amitiés qui leur font oublier en un jour des années de douleurs et des montagnes de déceptions.

Nous serions tous heureux, si nous étions plus justes et plus confiants dans notre appréciation des êtres excellents qui se rencontrent sur la terre. Je ne suis pas optimiste au point de dire qu’ils sont très-nombreux ; mais, si leur rareté fait leur excellence, pourquoi serions-nous ingrats envers le ciel qui nous prête un peu de sa lumière pour les voir et les comprendre ? Un juste pèse plus dans la balance divine que mille insensés épris de la chimère du mal. Le juste seul voit clair : donc, lui seul compte pour quelque chose, lui seul existe, lui seul est l’être réel et vrai ; et, si la raison admet ceci, si le cœur le sent, pourquoi donc serait-il défendu à l’art de le montrer ?

C’est par une profonde adhésion intérieure à cette logique si claire du sentiment que vous êtes, monsieur, un artiste si entraînant quand vous faites vibrer les cordes de l’enthousiasme. C’est que vous abordez alors une sphère de vérité où tous les tristes et pénibles raisonnements sur le positif s’écroulent et s’effacent comme de vrais rêves ; c’est que vous entrez dans cette vision du vrai que l’on appelle illusion romanesque, faute de réfléchir à la facilité qu’on a de le voir et à la nécessité charmante qu’on subit de l’aimer aussitôt qu’on l’a vu.

Remercions ensemble les excellents artistes qui nous ont secondés avec tant de zèle et d’affection dans l’étude de ce petit roman de théâtre : d’abord, puisque nous parlons des caractères prétendus romanesques, et, selon moi, les seuls logiques en ce monde, madame Laurent, cette femme de cœur et de génie, qui est, dans la vie réelle comme dans la fiction scénique, l’idéal de l’honnête femme et de la tendre mère ; puis, en procédant par l’importance de leurs rôles dans la pièce, la touchante et naïve Bérengère, qui n’a besoin que d’être elle-même pour rendre la grâce, la candeur et le charme de la jeunesse ; MM. Fournier et Métrème, un débutant plein d’avenir et un jeune homme déjà rompu aux habiletés de la scène ; enfin, M. Fleuret, un pur et vrai talent, qui, par amitié pour moi, a bien voulu réciter admirablement quelques mots de moi, et prêter sa noble figure et sa belle parole à un vieux serviteur aimé pour ses vertus.

Tout à côté de vous et de madame Laurent, vous voulez, n’est-ce pas ? que je place Barré, ce comique si naïf et si fin, à qui je dois aussi le succès de la représentation ; car, en permettant à Keller d’être amoureux de Marianne et d’oser le lui dire, je ne me dissimulais pas ce que l’on appelle un danger au théâtre, celui d’accuser trop durement un ridicule. Mais je savais que Barré ferait tout un poëme bouffon de ses réticences, et qu’il aurait le sentiment délicat de son rôle, l’innocence de la gaucherie dans l’entraînement d’une idée perverse mal digérée, et l’effroi d’une mauvaise pensée avortée aussitôt que conçue. Il a compris que le gros bourgeois allemand ne pouvait pas être Tartufe, et que, partagé entre sa vanité de fraîche date, sa sensualité irréfléchie et ses bons et honnêtes instincts, il devait subir un combat intérieur plus risible que révoltant.

Barré est un artiste justement aimé du public ; il a la rondeur et la bonhomie de la personne avec la finesse d’un esprit chercheur et amoureux de détail. Chacun de ses mots a une portée vive et franche, et il lui faut souvent faire de généreux efforts pour ne pas absorber tout l’intérêt d’une scène, même dans le silence, tant sa physionomie est vraie et comiquement attentive. Il est jeune encore, et appelé, je n’en doute pas, à de très-grandes créations dans son genre.

Quant à vous, monsieur, vous n’avez pas, je crois, de genre proprement dit : je vous ai vu dans des rôles très-différents ; quelquefois, vous m’avez étonné par cette variété d’aptitudes, mais je vous ai vu sublime deux fois ; dans Hamlet, vous étiez à la hauteur d’un personnage dont le génie, au lieu de vous écraser, vous portait comme un oiseau des tempêtes ; et ensuite dans ce rôle que l’on n’ose pas nommer à la suite d’Hamlet, mais où, jeté dans des régions inférieures, vous planez comme l’aigle tranquille sur les flots apaisés.

On vous a beaucoup discuté, et quelquefois repoussé, me dit-on : c’est le sort des hommes de génie. Consolez-vous ; vous avez eu et vous aurez encore de belles revanches, où le public, qui finit toujours par être juste, se dira que ce n’était peut-être pas vous qui vous égariez, mais lui qui se trompait. Moi, je ne vous ai jamais vu vous tromper ; mais, quand même cela vous serait arrivé, qu’importe ? Tant mieux peut-être, si c’est en reconnaissant des erreurs de goût que vous êtes arrivé à ce goût exquis et suprême qui vous fait trouver des choses si admirables maintenant, et dire des mots, — des mots insignifiants par eux-mêmes en apparence, comme le Tais-toi de Favilla, — où vous mettez toute une âme, toute une vie de douleur et de bonté. Vous avez découvert des trésors que d’autres artistes de génie n’avaient pas cherchés et qui ne sont apparus qu’à vous. Ces découvertes vous sont propres, et elles feront école un jour où l’autre : je l’entends dire autour de moi, et cela me paraît certain, inévitable.

Si j’y ai un peu contribué, monsieur, je serai plus touché d’un tel résultat que de ce qui peut m’être personnel dans le succès de mon petit travail.

G. S.







DISTRIBUTION


MAÎTRE FAVILLA (50 ans) 
 MM. Rouviére.
KELLER (43 ans) 
 Barré.
ANSELME, fils de Favilla (19 à 20 ans) 
 Métréme.
HERMAN, fils de Keller (19 à 20 ans) 
 Fournier.
FRANTZ, intendant du château (60 à 65 ans) Fleuret. 
MARIANNE, femme de Favilla (36 ans) 
 Mmes Laurent.
JULIETTE, fille de Favilla (16 à 17 ans) 
 Bérengère.


Costumes de la fin du dernier siècle.
La scène se passe au château de Muhldorf, en Allemagne.




ACTE PREMIER

Un salon sans trop de profondeur, d’un style Louis XIV allemand, c’est-à-dire un peu lourd, d’une richesse seigneuriale. An premier plan, à la droite du spectateur, une cheminée sans feu, ornée de candélabres. Au second plan, à droite, porte donnant dans les appartements de Relier. Au premier plan, à gauche, grande croisée donnant sur les jardins. Au second plan, à gauche, porte donnant dans la serre. Le fond du salon est ouvert, au milieu, par une grande porte : à droite et à gauche, par des ouvertures moins larges, fermées à hauteur d’appui. Sur ces appuis, des vases garnis de fleurs, au troisième acte seulement. Ces trois ouvertures sont fermées, de haut en bas, par des tentures relevées ou baissées, selon les besoins de la scène. Par la porte du fond et les panneaux vides, on aperçoit la bibliothèque avec ses fenêtres, ses meubles et ses rayons garnis de livres. Lustre dans le salon, et meubles dans le style de l’appartement ; tapis. À l’extrême gauche, un grand fauteuil tourné le dos au public. Un peu au-dessus, près du fauteuil, un guéridon sur lequel est une potiche sans fleurs. Une chaise près du guéridon. Près du panneau à jour de gauche, une harpe. Un fauteuil de chaque côté de la porte du fond. À droite, à l’avant-scène, au tiers du théâtre, une grande table chargée de partitions, de livres et d’atlas ; ce qui est sur la table ne doit pas être rangé, afin que, pendant la première scène, Frantz s’occupe à faire le classement des livres. Un pupitre dans le haut, à droite. Près de la fenêtre, à droite, un fauteuil ; une chaise devant la table.




Scène PREMIÈRE


KELLER, HERMAN, FRANTZ.


Keller est assis à gauche, près de la croisée. Il regarde dehors d’un air ennuyé, en fumant sa pipe. Il a une toilette assez négligée. Herman, en habit du matin assez élégant, mais rappelant l’étudiant allemand, est assis à la grande table, tourne le dos au public. Frantz est devant lui, tenant des in-folio.


FRANTZ.

Tout ce désordre vient de ce que l’on ne s’occupait plus guère ici que de musique dans les dernières années de sa vie. Les partitions, les gravures, les atlas, tout cela se trouve mêlé, mais rien ne manque !


KELLER.

Oui, oui, il se ruinait en musique, le cher homme !


FRANTZ, étonné.

Il se ruinait ?…


KELLER.

N’avait-il pas une bande de musiciens à gages ?


FRANTZ.

Mais, monsieur, son orchestre se composait de ses fidèles serviteurs et d’honnêtes artisans de la paroisse.


KELLER.

Oui, vous jouez tous de quelque chose, dans ce pays-ci. Mais cette famille d’Italiens qui est encore là, dans le château ?


FRANTZ.

Ils vont partir, monsieur.


KELLER.

Est-ce que tu les as vus, toi ? On ne les aperçoit pas plus que s’ils étaient morts, et on ne les entend pas davantage.


HERMAN.

Je ne les ai pas encore rencontrés non plus.


FRANTZ.

Ces dames ne sortent pas de leur appartement, dans la crainte d’être indiscrètes.


HERMAN.

Pourtant, je désirais leur faire une visite de politesse, et vous m’avez dit qu’elles étaient souffrantes. Il me paraît qu’elles ne veulent recevoir personne.


KELLER.

Eh bien, laissons-les tranquilles ; je ne me soucierais pas du tout de les voir continuer à s’installer…


FRANTZ.

Oh ! elles n’y songent point, monsieur. (À Herman.) Je peux me retirer, monsieur Herman ?…


KELLER.

Oui.


FRANTZ.

Pardon, monsieur Keller. Je voudrais savoir si vous me conservez mes fonctions dans le château ?


KELLER.

Intendant ? Eh ! mon cher, donnez-moi le temps de vous connaître.


FRANTZ.

Oh ! je suis connu, ou je ne le serai de ma vie ; il y a trente ans que je gouverne la maison, et jamais…


HERMAN

Et jamais vous n’avez encouru un reproche ; nous savons cela.


FRANTZ.

Ni un soupçon, monsieur.


HERMAN.

Aussi mon père est-il fort disposé…


KELLER.

Oui, oui, attendez huit jours, que diable ! Il n’y en a que trois que je suis ici ! Donnez-moi le temps de me retourner !


FRANTZ.

J’attendrai huit jours, monsieur…

Il salue et sort. Herman se lève pour lui rendre son salut. Keller ne se dérange pas.




Scène II


KELLER, HERMAN.



KELLER.

Ces vieux domestiques de grande maison, ça vous a un orgueil…


HERMAN.

Celui-ci a une réputation et un air de probité…


KELLER.

Oui ; mais il faut voir, il faut voir ! Ah çà ! c’est donc bien précieux, tous ces vieux bouquins ?


HERMAN.

Très-précieux, mon père, et très-intéressant.


KELLER.

Que de livres ! que de livres ! Que diable peut-on faire de tant de livres ?


HERMAN.

Ah ! c’est surtout une rare collection musicale, que celle du vieux baron.


KELLER.

Dis donc du jeune baron, Herman ! puisque tout cela est à toi, la bibliothèque aussi bien que le château, le château aussi bien que les terres, et les terres aussi bien que la baronnie.


HERMAN.

Mais non, tout cela est à vous, mon père.


KELLER.

Oh ! les livres, je te les donne, tout de suite ; quant à l’argent, ce qui est au père est au fils un jour ou l’autre… et, quant au titre… ça, j’avoue que ça me flatte un peu, à cause de toi, surtout ! On dira le baron Keller de Muhldorf et le jeune baron Muhldorf Keller…


HERMAN.

Et pourtant, si vous vouliez bien penser comme moi, nous ne prendrions de titres ni l’un ni l’autre.


KELLER.

Pourquoi donc, puisque celui-là nous appartient par droit de succession ?


HERMAN.

Permettez, mon père : mon grand-oncle maternel était de noble race. Il était bien, lui, de père en fils, le baron de Muhldorf ; mais nous, bourgeois de père en fils, nous qu’il connaissait fort peu, et qui nous trouvons, par rencontre, alliés à sa noblesse, sachons nous contenter d’une fortune sur laquelle nous ne comptions guère, et n’ayons pas l’air de vouloir usurper…


KELLER, fâché.

Bien !… te voilà déjà orgueilleux, toi !… Tu méprises donc la condition de ton père ? tu crois donc qu’un négociant n’est pas digne de devenir baron ?


HERMAN.

Je m’explique donc bien mal ; car je pense, au contraire, que c’est pour nous un assez beau titre que celui d’honnête commerçant, et c’est pour cela que je ne tiendrais pas à en effacer le souvenir.


KELLER.

Laissons cela. As-tu bientôt fini ? On dirait que tu comptes te faire libraire ?



HERMAN, se levant.

Si vous avez quelque chose à m’ordonner…


KELLER.

Non, rien… Ah ! dame ! je suis actif, moi ! Levé avant le jour, j’ai déjà visité mes domaines ; je peux dire qu’en trois matinées, je me suis mis au courant de tout ici, comme si j’y étais depuis trois ans. Tiens, je sais déjà, à un thaler près, la valeur et le produit, année moyenne, de chaque pré, bois, champ, moulin, étang, carrière. Ah ! c’est admirable, la propriété de Muhldorf !… (Il bâille) admirable !…


HERMAN.

Et cependant…


KELLER.

Cependant, quoi ? Vas-tu me répéter que je m’ennuie déjà ici ?


HERMAN.

C’est qu’il m’avait semblé vous voir rêveur, inquiet.


KELLER.

Non ! Mais… que veux-tu ! dans mon magasin, je ne me reposais pas une minute, moi !… Du lever au coucher du soleil, j’étais sur le dos des caissiers, sur les talons des commis ; ici, tout est affermé, réglé… tout à l’air de vouloir marcher sans que je m’en mêle !


HERMAN.

Et puis vous ne vous étiez jamais occupé d’agriculture.


KELLER.

Certainement, non ! Je sais bien comment on fait le drap et la toile, mais je ne sais pas faire pousser le fil dans les champs et la laine sur le dos des moutons ; je n’ose pas faire trop de questions à ces benêts de paysans, qui ont l’air de se moquer de moi…


HERMAN.

Je me mettrai vite au courant, et si vous voulez…


KELLER.

Toi ? Non pas, non pas ! Tu as de l’instruction, c’est vrai ; je t’ai envoyé à l’Université, je tenais à ce que mon fils fût étudiant. C’est joli, ça, d’avoir étudié ! Mais je te connais, tu es romanesque ! tu es comme feu ta pauvre mère, tu ne regardes à rien, tu ne veux discuter avec personne, tu crois qu’on s’enrichit en donnant et en prêtant à tout le monde ; tu serais bien vite la dupe de tous ces petits fermiers qui sont plus fins que toi… et que moi aussi, peut-être !


HERMAN.

Je ne m’occuperai de vos affaires qu’autant qu’il vous plaira. mon père. Mais que ferai-je donc aujourd’hui pour vous aider à passer le temps ? Allons voir la forêts que je ne connais pas encore ; je prendrai mon fusil…


KELLER.

Oh ! la promenade, j’en ai assez ! Ce grand air m’étourdit. Je ne suis pas habitué à vivre en plein vent, comme un pommier, moi ! Tiens ! je vas fumer une autre pipe ; sors, si tu veux.


HERMAN, qui a été au fond du théâtre et qui regarde dans la galerie.

Ah ! tenez, voilà qui vous distraira peut-être : une visite, une figure agréable.




Scène III


Les Mêmes, FAVILLA, en habit noir, culotte de soie, souliers à boucles, cheveux sans poudre, la canne à la main ; il entre comme chez lui, le chapeau sur la tête et sans voir personne ; il est pensif et comme absorbé dans une mélancolie douce. Il est propre et soigné.



KELLER, se levant pour le saluer.

Monsieur,… je… (Favilla ne fait pas attention à lui et va déranger sur la table la pile de livres qu’Herman vient de ranger.) Monsieur, vous…


FAVILLA va au grand fauteuil et regarde le vase de Chine ; se parlant à lui-même.

Plus de fleurs !


KELLER.

Monsieur, que désirez-vous ?


FAVILLA, en se retournant, voit Herman qui s’est mis entre son père et lui.

Ah ! le nouveau bibliothécaire, sans doute. Pardon, monsieur, je ne vous voyais pas. (Il ôte son chapeau.) Vous vous portez bien ?


HERMAN, souriant.

Parfaitement bien, monsieur ; et vous aussi ?


FAVILLA.

Pas mal, merci… La tête un peu douloureuse, le matin surtout.


HERMAN.

Ah ! c’est fâcheux ! (À son père.) C’est un original, un habitué de la maison, probablement.


KELLER.

Il faut savoir, il faut voir ! (À Favilla.) Monsieur ! monsieur ! à qui ai-je l’avantage de parler ?


FAVILLA, le regardant avec un peu de surprise.

Ah ! vous ne me connaissez pas, mon ami ? C’est tout simple, vous êtes nouveau dans la maison.


KELLER.

Comment, nouveau ? J’y suis nouvellement installé, c’est vrai ; mais…


FAVILLA.

Vous y resterez longtemps, toujours, si nous nous convenons mutuellement. Oh ! mon Dieu ! moi, voyez-vous, je ne veux rien changer aux manières d’agir de mon prédécesseur. Il traitait avec bonté tous les fonctionnaires de sa maison ; il en faisait ses amis, quand ils en étaient dignes.


KELLER, irrité et jetant malgré lui un regard sur sa mise négligée.

Ah çà ! vous me prenez donc pour un domestique ? et qu’est-ce que ça signifie, votre prédécesseur ?


FAVILLA, qui est retombé dans sa méditation.

Vous dites ? Pardon, vous êtes mon domestique ? Je le veux bien, si c’est mon intendant qui vous a choisi. J’ai été souffrant pendant quelques jours, je n’ai pu m’occuper de rien, mais j’approuve tout ce qu’il a fait. C’est un digne homme et fort bien élevé ; ayez beaucoup d’égards pour lui, vous me ferez plaisir !

Il s’assied à la table.

KELLER.

Voyons, monsieur, vous moquez-vous ?… Je perds patience, et je vas…

Il va pour sonner au fond.

HERMAN, l’arrêtant doucement, en remontant.

Attendez, mon père ! c’est peut-être tout simplement un voisin fort distrait qui croit être entré chez lui ; laissez-moi l’interroger. (À Favilla, avec politesse.) J’ai l’honneur de parler… peut-être… à M. le conseiller ?…


FAVILLA, souriant avec tristesse.

Baron, baron, mon cher enfant, si vous tenez à cela ; mais, moi, je n’y tiens guère.


HERMAN, de même.

Vous êtes établi dans les environs ?… propriétaire de… ?


FAVILLA.

Eh ! mais, du château de Muhldorf, comme vous voyez.


KELLER, stupéfait, redescendant.

Du château de Muhldorf ?


FAVILLA.

Hélas ! oui, mon cher ; hélas ! oui.


KELLER, indigné, le toisant.

Du château de Muhldorf ?


FAVILLA.

Ah ! ne m’en faites pas compliment, mes amis : il me coûte assez cher.


KELLER.

Où donc, et quand l’avez-vous acheté ?


FAVILLA.

Je ne l’ai point acheté… Il m’a été donné par mon meilleur ami, un grand artiste, allez, et un grand cœur !


KELLER.

Ainsi, vous prétendez être l’héritier du baron de Muhldorf, mon oncle ?


FAVILLA, se levant.

Votre oncle, vous dites ?… Il n’avait qu’un neveu… un neveu de sa femme… qui s’appelait Keller, je crois ; c’est vous ? Ah ! j’en suis charmé. (À Herman, en le regardant avec intérêt.) Et vous, vous êtes ?


HERMAN.

Herman Keller.


FAVILLA.

Ah ! que ne vous a t-il connu ! Une aimable, une noble figure ! Vous êtes artiste, je parie ?…

Keller, derrière, le regarde des pieds à la tête.

HERMAN.

Un peu.


FAVILLA.

Eh bien, si vous êtes les parents de mon ami, vous êtes les miens désormais… Je vous aime ! (Il leur tend les mains. Keller hausse les épaules et remonte au fond. Herman prend avec sympathie les deux mains de Favilla.) Et tout ce qui est à moi est à vous… Mais vous êtes dans l’aisance, m’a-t-on dit ?


KELLER, avec humeur, en descendant au milieu.

Dans l’aisance ! dans l’aisance !…


FAVILLA.

Seriez-vous gêné ?… Tant mieux ! je veux vous aider à rétablir vos affaires… J’ai connu le malheur aussi, moi ! Mais, voyez-vous, la fortune, ça vient, ça s’en va, on ne sait comment… Il faut avoir du talent, avant tout, et je vous en donnerai, Herman, je vous ferai travailler.


KELLER, à son fils.

Ah çà ! je n’y suis plus du tout, moi ! Est-ce que nous ne serions pas les seuls… ? (À Favilla.) Est-ce que vous prétendez être aussi parent du baron, monsieur ?


FAVILLA, assis dans le fauteuil où était Keller.

Son frère, monsieur, son frère !


KELLER, vivement.

Son frère ? Il n’en a jamais eu !


FAVILLA.

Son frère par l’esprit et par le cœur ! Ah ! pauvre ami ! ne pas pouvoir pleurer !


KELLER.

Diantre ! je le crois bien, que vous ne pleurez pas, si vous héritez !… Mais où sont donc vos titres ?… Depuis quand… ?


FAVILLA, absorbé.

Mourir avant moi ! Ah ! c’est le seul chagrin qu’il m’ait jamais causé.




Scène IV


Les Mêmes, FRANTZ, venant du fond.



FRANTZ.

Ah ! il est ici ! Maître, ces dames vous cherchent.


FAVILLA.

Ma femme ? ma fille ? Eh bien, je suis là ; qu’elles viennent !


FRANTZ, l’attirant doucement et faisant des signes à Herman et à Keller.
Elles veulent vous consulter… Venez, venez !

FAVILLA.

Non ! elles ne veulent pas me laisser ici ! elles croient que j’y souffre trop ! C’est le contraire ; je suis plus courageux, plus calme, en présence… (Keller, impatienté, tourmente le grand fauteuil sur lequel il s’était appuyé ; Favilla s’en aperçoit, et s’élance vers lui.) Keller, ne touchez pas à ce fauteuil, je vous en prie ! ne vous y asseyez jamais, je vous le défends…


KELLER, étonné et comme subjugué, s’éloigne du fauteuil.

Parce que ?…


FRANTZ, à Favilla.

La signora vous attend,


FAVILLA, à Frantz, qui lui donne sa canne et son chapeau.

Allons, tu me tourmentes, tu me gouvernes aussi, moi ?


FRANTZ.

Oui, mon bon maître ! venez !


KELLER.

Son maille ?


FAVILLA.

Pardon, monsieur Keller, je reviens ! Au revoir !…

Il sort. Frantz le suit jusqu’à la porte et revient sur l’appel de Keller.



Scène V


KELLER, FRANTZ, HERMAN.



KELLER, irrité.

Monsieur Frantz, qu’est-ce que ça veut dire ? Pourquoi appelez-vous cet homme-là votre maître ?


FRANTZ.

Pardon, monsieur Keller, c’est…


KELLER.

Je suis le baron de… Keller, monsieur Frantz. Il n’y a que moi de baron ici !


HERMAN, prenant le milieu.

Eh ! mon père, ne comprenez-vous pas que nous venons de voir un brave homme qui rêve tout éveillé ?


FRANTZ.

Justement, monsieur Herman ! son idée est de se croire l’héritier.


KELLER, en allant s’asseoir à la table.

Ah bah ! c’est un maniaque ? Que ne le disait-il tout de suite ! je me serais diverti de sa manie.


FRANTZ.

Hélas ! monsieur, cela est tout nouveau ! c’était l’homme le plus sage… un grand talent !… et si bon !… M. le baron, qui l’estimait et le chérissait, l’avait pris ici avec sa famille…


KELLER.

Tiens, tiens ! c’est cet Italien, ce maître de chapelle, comme ils disent ?


FRANTZ.

Oui, monsieur, c’est maître Favilla, qui, à force de soigner, de veiller et de regretter M. le baron… Pendant quelques jours, on a craint pour sa vie ; il est guéri, mais il lui est resté cette malheureuse idée fixe.


KELLER.

Alors, c’est le chagrin de n’avoir pas été favorisé de quelques legs qui lui a troublé la cervelle ; car mon oncle est bien mort sans tester, il n’y a pas à dire.


FRANTZ.

Sans doute, puisque…


KELLER.

Puisque j’hérite. Après ?


FRANTZ.

C’est votre droit, monsieur, personne ne le conteste.


HERMAN.

Mais ce brave maestro n’est pas dans la misère ?


FRANTZ.

Peu s’en faut, monsieur Herman ; il va sortir d’ici aussi pauvre qu’il y est entré.


KELLER.

Et, en attendant, il se promène comme ça dans mes appartements, comme chez lui ? C’est fort commode !


FRANTZ, qui va au fond.

Il en avait tellement l’habitude !… Nous avions réussi depuis votre arrivée, à le retenir dans le pavillon qu’il habile, et il s’est glissé jusqu’ici, je ne sais comment… Mais je vais tâcher… car il est encore là, et sa femme ne pourra pas l’empêcher de revenir.


KELLER.

Ah çà ! est-ce qu’il est méchant ? Il faudrait faire enfermer cet homme-là, que diable ! (À Herman, qui a suivi Frantz au fond et qui regarde.) Que fais-tu donc là, Herman ? Ferme les portes ! je ne me soucie pas…


FRANTZ.

Oh ! n’ayez pas peur, monsieur, il est aussi bon, aussi doux qu’auparavant.


HERMAN.

J’irai saluer ces dames de votre part, n’est-ce pas, mon père ? Il ne faudrait pas les affliger : ce n’est pas leur faute…


KELLER.

Sans doute… sans doute !… Fais comme tu voudras.

Herman sort.



Scène VI


KELLER, FRANTZ.



KELLER.

Et qu’est-ce que c’est que ces dames ? Des chanteuses, des comédiennes ?…


FRANTZ.

Ces dames sont des personnes du plus grand mérite, monsieur, et que respectent tous ceux qui les connaissent.


KELLER.

Tiens, tiens, tiens ! elles ne sont pas des artistes ?


FRANTZ.

Pardonnez-moi.


KELLER.

Il n’y a qu’une fille ?


FRANTZ.

Et un fils qui est chef d’orchestre à Nuremberg, un excellent sujet.


KELLER.

Et le baron ne leur a pas donné quelque chose de la main à la main ?… Vous devez savoir ça, vous.


FRANTZ.

Je sais qu’il ne l’a pas fait.


KELLER, inquiet.

C’est singulier, qu’il n’ait pas songé à ses serviteurs, à ses amis. Convenez que, grâce à la musique, il était devenu un peu fou, lui aussi !


FRANTZ.

Pas le moins du monde, monsieur ; il ne croyait pas mourir si vite, Voilà pourquoi il a paru oublier ceux qui l’avaient servi. Mais il les a comblés de bonté pendant sa vie, et tous chérissent sa mémoire… Quant à aimer la musique, on n’est pas fou pour cela, et, si monsieur ne l’aime pas, ce n’est pas une raison pour…


KELLER.

Mon Dieu ! je ne la déteste pas, la musique ; ça me chatouille agréablement l’oreille comme à tout le monde ; mais, à l’heure de ma mort, je songerai à régler mes affaires plutôt qu’à rendre l’âme au son d’un violon. Car on m’a raconté des choses assez baroques là-dessus. C’était donc ce Favilla ? Voyons, dites-moi au juste comment ça s’est passé ; car vous y étiez, vous ?


FRANTZ, venant en scène.

C’est un triste souvenir pour moi, monsieur ; mais vous l’exigez…


KELLER.

Oui. (À part.) Je me méfie de ce Favilla, je ne sais pas pourquoi.

Il s’assied sur le grand fauteuil.

FRANTZ.

Eh bien, monsieur, c’était le 22 du mois dernier.


KELLER.

Oui, il y aura bientôt un mois.


FRANTZ.

M. le baron, qui avait pour habitude d’écouter la musique dans cette salle où nous voici, était assis sur le grand fauteuil où vous voilà…


KELLER, se levant.

Hein ?… Ah ! (Il repousse le fauteuil et prend un autre siège près du guéridon.) Continuez, monsieur Frantz.


FRANTZ, montrant le fond.

Nous étions là, dans la galerie, pour accompagner le chant principal, M. le baron ne voulant pas entendre les instruments de trop près, à cause de son état de faiblesse. Favilla, seul, était près de lui jouant le solo ; à la seconde reprise, Favilla ne joua pas. Je rentrai, étonné de ce silence : je trouvai les deux amis immobiles ; l’un était évanoui, l’autre…


KELLER.

Était mort ? À la bonne heure ! Mais, alors, comment et pourquoi ce… musicien s’est-il imaginé… ?


FRANTZ.

Il prétend qu’à cette heure suprême, M. le baron, se sentant mourir, lui a prescrit deux choses : la première, de repéter avec nous, dans ce même lieu, le 22 du mois prochain, qui sera le jour de la Sainte-Cécile, patronne des musiciens, ce même motif de Hœndel, tiré de…


KELLER.

Je ne connais pas, n’importe ! La seconde chose ?


FRANTZ.

C’était, suivant Favilla, l’ordre de rendre heureux ses vassaux et ses protégés, au moyen de l’héritage qu’il lui laissait.


KELLER, agité.

Qu’il lui laissait ?… Par quel acte ?


FRANTZ.

Oh ! cela, monsieur, c’était un rêve ; car rien de semblable n’a été retrouvé, ni ici ni ailleurs. J’ai assez cherché, vous pouvez m’en croire.

Il monte vers la table.

KELLER, se levant.

Et vous n’avez aucun indice dans le passé… d’une intention… ?


FRANTZ.

Aucun. M. le baron était assez mystérieux dans ses projets.


KELLER.

Pourtant, cet homme persiste… On n’essaye donc pas de le détromper ?


FRANTZ.

On n’y a pas réussi ; c’est d’autant plus difficile qu’à tous autres égards, il est rempli de sagesse et de pénétration. Il a toujours été un peu distrait, mais ce n’est pas moins une intelligence d’élite. C’est à cause de cela qu’on espère ; mais les médecins, voyant comme la contradiction le faisait souffrir, ont bien recommandé de la lui épargner ; ils croient que, de lui-même et peu à peu, il retrouvera la notion des faits réels, ou qu’il perdra le souvenir du rêve qui l’a frappé.


KELLER.

C’est bien, merci, monsieur Frantz. (a part.) Cet homme-ci paraît avoir de l’éducation : il pourra m"élre utile. (Haut, allant porter la chaise où il s’était assis au fond, à droite.) À propos, j’ai réfléchi, je vous garde à mon service… c’est-à-dire au service des affaires… de la maison.

Frantz s’incline en silence.




Scène VII


Les Mêmes, HERMAN, puis FAVILLA, MARIANNE, JULIETTE.



HERMAN, accourant le premier.

Vous ne m’en voudrez pas, mon père ?… Il désire absolument vous présenter à sa femme et à sa fille. Elles refusaient… j’ai insisté avec lui, de votre part…


KELLER.

Voyons, voyons, sont-elles bien ?


HERMAN, à Marianne et à Juliette, qui entrent avec Favilla.

Venez, de grâce, mesdames ! mon père veut vous assurer de son respect.


FAVILLA, sa femme et à sa fille.

Quand je vous le disais ! Mon cher monsieur Keller, ma femme se joint à moi pour vous affirmer que vous êtes ici le bienvenu, et pour vous inviter à vous regarder comme étant chez vous. Plus vous agirez ainsi, plus vous nous ferez plaisir, n’est-ce pas, Marianne ?


MARIANNE, souriant tristement.

Certainement, mon ami.

Elle va vers Keller en faisant signe à Juliette et à Frantz d’occuper Favilla.

KELLER, à part, regardant Marianne.

Ma foi ! oui, elle est bien, l’Italienne ! peste ! Juliette, qui a emmené son père auprès de la table, ouvre une partition, comme pour le consulter. Frantz se joint à elle pour donner à Marianne le moyen de parler à Keller. Herman se mêle timidement à leur entretien, en regardant Juliette avec émotion. Groupe de Favilla, Juliette, Frantz et Herman auprès de la table. Keller et Marianne de l’autre coté de la scène.


MARIANNE, à Keller, avec effort.

Monsieur le baron, je…


KELLER, à part, la suivant.

Voilà une femme qui s’exprime bien. (Haut.) Madame, je…

Il est gauche et embarrassé.

MARIANNE.

Je dois vous demander pardon d’être encore ici avec ma famille ; nous nous disposons…


KELLER.

Vous ne me gênez pas ; prenez le temps qu’il vous faut !


MARIANNE.

Deux ou trois jours nous suffiront, j’espère ; je compte sur l’ascendant de mon fils, que j’attends d’un moment à l’autre, pour décider mon mari…


KELLER.

Oh ! mon Dieu, le pauvre homme ! je ne lui en veux pas^ je le plains.


MARIANNE.

Il a échappé aujourd’hui à notre surveillance ; ma fille n’avait pas pris l’air depuis deux jours… Mais nous forons en sorte qu’il ne revienne plus vous déranger. Nous comptons sur vos bontés…


KELLER.

Comment donc ! je me ferai un plaisir… et un avantage… Voyons, ma belle dame, je ne m’entends guère aux compliments… je suis un homme tout franc, tout rond ; j’irai au fait. Votre pauvre mari est fou, le vieux baron vous a oubliés, vous êtes dans le malheur ? Eh bien, foi de baron, je m’intéresse à vous ; tenez, conter-moi ça, dites-moi vos peines.


MARIANNE, avec douceur et tristesse.

Je vous remercie, monsieur, mais vous vous méprenez sur le sens de ma prière ; je n’ai parlé ni de folie ni de misère chez nous ; mon mari perdra une illusion dont la cause est bien respectable. J’ai un fils honnête homme et laborieux ; notre travail nous soutiendra, et nous n’avons pas besoin d’être secourus.


KELLER.

À la bonne heure ! (À part.) J’aime mieux ça ! (Haut.) Alors… que puis-je faire ?…


MARIANNE, montrant son mari timidement.

Ne pas le détromper brusquement. Vous ne voudriez pas aggraver nos peines, j’en suis bien sûre !


KELLER.

Non, non, certainement, ma chère dame ; je n’ai pas un mauvais cœur, et mon fils a dû vous dire… Tenez, il aime déjà votre mari, et le voilà qui l’écoute comme un oracle.


FAVILLA, qui tient une partition ouverte et qui est entre la table et la fenêtre.

Oui, mes enfants… oui, certes… voilà le maître des maîtres, Mozart ! Celui-là n’est ni un Italien ni un Allemand : il est de tous les temps et de tous les pays, comme la logique, comme la poésie, comme la vérité ; il sait faire parler toutes les passions, tous les sentiments dans leur propre langue. Il ne cherche jamais à vous étonner, lui ; il vous charme sans cesse ; rien ne sent le travail dans son œuvre. Il est savant, et vous n’apercevez pas sa science. Il a le cœur ardent, mais il a l’esprit juste, le sens clair, et la vue nette. Il est grand, il est beau, il est simple comme la nature ! (À Herman.) Vous autres Allemands, vous ne le trouvez pas assez mystérieux ; vous aimez un peu ce que vous ne comprenez pas tout de suite ; voilà Frantz qui joue de la flûte comme un maître, et qui trouve cependant le Papagéno trop naïf ; mais voyez donc le soleil : est-ce qu’il est jamais plus beau que dans un ciel pur ! Si vous demandez des nuages entre lui et vous, c’est que vous avez des yeux faibles. (À Frantz.) Tiens ! regarde ce bassin d’eau brillante et tranquille (il parle en montrant le jardin) qui reflète les arbres immobiles et les oiseaux voyageurs, comme un miroir de cristal ! voilà Mozart !


KELLER, À Marianne.

Je ne connais pas beaucoup Mozart ; mais je trouve que votre mari parle avec facilité.

Il s’approche avec elle de la fenêtre. Herman et Juliette un peu en avant de la scène.

HERMAN, à Juliette.

Ah ! votre père est un grand artiste, mademoiselle ; il a le feu sacré, et vous êtes, j’en suis sûr, une élève digne de lui.


JULIETTE, intimidée.

Je fais mon possible pour profiter de ses leçons.


HERMAN.

Votre voix doit être l’expression de son âme et de son génie. Que je serais heureux de pouvoir vous entendre lire ces partitions, qui sont la propriété de votre père et la vôtre !


JULIETTE.

Mais non, monsieur ; rien de tout cela ne nous appartient !


HERMAN.

Mon père m’a donné toute la bibliothèque, et je ne suis pas digne de posséder des richesses musicales qui reviennent de droit naturel, de droit divin, à maître Favilla. (Juliette fait un mouvement pour se rapprocher de son père. Herman reprend avec une vivacité timide.) Vous ne comptez pas quitter la maison tout de suite… c’est impossible !


JULIETTE.

C’est mon frère qui fixera le jour…


HERMAN, troublé, faisant des efforts pour retenir la conversation.

Ah !… vous avez un frère !… oui, de votre âge à peu près ?


JULIETTE.

Du vôtre plutôt, je crois.


HERMAN.

Tant que cela ! Madame votre mère paraît toute jeune encore. Elle est bien belle, votre mère… et…


JULIETTE.

N’est-ce pas ? et si bonne !…


HERMAN.

Comme elle doit vous aimer !


MARIANNE, qui a causé avec Keller près de la fenêtre, s’écriant.

Ah ! Juliette, ton frère ! ton frère qui arrive !


JULIETTE, courant au fond.

Ah ! quel bonheur !…


FAVILLA, la retenant.

Qui donc ? mon fils ?… vrai ?… Courons !…

Il est tremblant et près de défaillir.

KELLER.

Attendez… attendez… Cela lui fait un effet !… Que votre fils vienne ici… Amenez-le, Frantz !

Frantz sort par la serre.

MARIANNE, auprès de Favilla.

Ah ! c’est que nous ne l’avons pas vu depuis près d’un an ! (À Favilla.) Eh bien, mon ami… c’est de la joie… Allons ! tiens, le voilà !…




Scène VIII


Les Mêmes, ANSELME, amené par FRANTZ.



ANSELME.

Ah ! ma mère !… mon bon père ! (Il l’embrasse. À Marianne, en descendant en scène.) Ah ! qu’il est changé ! (À Juliette.) Ma sœur, ma Juliette ! que tu es grande… et belle !…


MARIANNE, lui montrant Keller qui s’avance.

M. Keller !


ANSELME, le saluant.

Monsieur, excusez-moi… nous nous retirons…


KELLER.

Rien ne presse, rien ne presse, jeune homme.


HERMAN.

Nous partageons vos émotions ! votre père nous intéresse vivement, croyez-le bien.


ANSELME, à Keller.

Merci, monsieur. (À Herman.) Merci du fond du cœur ! (Retournant à Favilla.) Eh bien, mon père, c’est moi, votre fils… qui croit rêver aussi en se retrouvant près de volis ! Vous ne m’attendiez pas sitôt ; mais j’étais si pressé de vous revoir… Comment ! mon arrivée vous fait du mal ? vous pleurez ?


FAVILLA.

Pleurer, moi ?… Hélas ! non, j’ai eu trop de peines dans ces derniers temps, vois-tu ; je ne pleure plus maintenant ni de chagrin ni de plaisir !… Mais ce n’est pas tout ça : nous voici dans des circonstances graves, mon Anselme, et il faut avoir toute sa raison, toute sa volonté pour se montrer digne d’une position comme la nôtre.


ANSELME, à sa mère.

Mon Dieu ! est-ce qu’il va parler de… ?


MARIANNE, bas.

Ne le contredis pas !


FAVILLA.

Écoute, écoute, mon fils. Nous avons perdu notre ami, notre père, le meilleur des hommes ; tu sais qu’il a voulu nous consoler en nous faisant riches, il s’est trompé ! il a ajouté, à la douleur de sa perte, la charge de bien grands devoirs. Anselme, mon enfant, te voilà libre, te voilà seigneur ! eh bien, crois-moi, ne sois pas plus enivré que moi de tout cela ; travaillons, cultivons l’art, comme par le passé, sans nous refroidir. Gouvernons en vrais pères de famille les vassaux dont le sort nous est confié ; faisons comme celui qui nous donnait l’exemple de toutes les vertus ; soyons charitables comme lui, écoutons toutes les plaintes, et que ce qui nous a été donné pour profiter aux autres, profite aux autres plus qu’à nous-mêmes.


ANSELME, à Marianne.

Ah ! son âme n’a pas changé !


KELLER, observant Favilla, à son fils, à part.

Une folle tête et un bon cœur !


FAVILLA, montrant les Keller à Anselme.

Tiens, voilà ses neveux ! qu’ils soient nos amis ! Je te recommande ce jeune homme ; il a une physionomie sympathique, n’est-ce pas ? il comprend le beau et le bon ! Donne-lui des conseils, aime-le comme ton frère !

Herman, attendri, tend les mains à Anselme, qui les lui serre avec effusion.

ANSELME.

Mon père, tout ce que vous dites là, c’est le devoir d’un noble esprit et d’une bonne conscience ! (Regardant Keller avec intention, d’un air digne.) Dans quelque position de la vie que je me trouve, je vous jure de n’avoir jamais d’autre règle de conduite.


MARIANNE.

C’est bien répondu, mon fils ! et, à présent, venez : votre père veut nous conduire à la tombe de notre bienfaiteur… (À Favilla.) N’est-ce pas, mon ami ? c’est le premier devoir qu’il lui faut remplir.


FAVILLA.

Oui, oui, tu as raison, bien raison, ma femme ! Allons !… Venez, Keller, venez prier avec nous !


KELLER, sans se déranger.

Oui, oui, je vous suis.


MARIANNE, à Keller, en sortant.

Je vous rends grâces pour votre indulgence, monsieur ; nous en abuserons le moins possible.


FAVILLA, revenant.

Ah ! j’y pense ! il y a toujours de braves gens autour de cette tombe vénérée, des pauvres qu’il assistait, lui !… et moi, je ne sais comment cela se fait… (Tâtant ses poches.) Le manque d’habitude ! je n’ai jamais rien à leur donner ! Frantz, il me faut de l’argent ; ça me gêne à présent d’avoir toujours les mains vides.

Frantz porte la main à sa poche, Keller l’arrête.

KELLER.

Eh bien, que faites-vous ? J’espère que…


FRANTZ.

C’est sur mes petites économies, monsieur. Pendant ce temps, Herman a rais vivement sa bourse dans la main de Favilla.


FAVILLA.

Ah ! vous me prêtez, mon cher enfant ? Bien, merci ! Frantz vous rendra ça.

Il sort avec la bourse ; Keller n’a pas vu cela, il cause avec Frantz.

MARIANNE, à Herman.

Ah ! monsieur…


HERMAN.

Ah ! madame, vous ne pouvez pas m’empêcher de faire l’aumône par ses mains.


JULIETTE, bas, à Anselme en sortant.

Eh bien, il a une très-bonne âme, ce jeune homme-là.

Ils sortent tous, moins Keller et son fils.




Scène IX


KELLER, HERMAN.



KELLER, retenant Herman, qui veut aller avec eux.

Reste donc, tu vois bien que c’est un prétexte pour l’emmener !


HERMAN.

Mais… pourquoi n’irions-nous pas… ?


KELLER.

Bah ! pleurer le baron ? Ce serait de l’hypocrisie de notre part ; nous ne le connaissions guère, et, si nous héritons, ce n’est peut-être pas sa faute ; qui sait ! il aimait ces gens-là mieux que nous !


HERMAN, dans le fond et suivant des yeux Juliette.

Ah ! mon père !…


KELLER.

Quoi donc ? à quoi songes-tu ?


HERMAN.

À ce que vous dites, précisément ; en effet, nous n’avions aucun besoin de cet héritage, nous autres ! Nous avions de l’aisance, vous étiez actif, heureux… Je ne souhaitais rien de plus ! Et voilà un homme de bien, un homme de génie, une famille admirable… une fille… un ange !… Ah ! la fortune est aveugle et jette ses dons au hasard.


HERMAN.

Allons, allons, pas d’exagération, Herman ; on les assistera, ces pauvres gens. J’y songe ; ils m’intéressent aussi, moi… (À part.) La mère est bien, très-bien. (Haut.) Je ne veux pas les renvoyer comme ça tout d’un coup !


HERMAN.

Oh ! non, vous ne le voulez pas, mon père ! vous ne me causeriez pas cette douleur !


KELLER, le regardant, à part.

Diable, diable ! mon fils a lu des romans ! et puis cette musique !… ça ne vaut rien pour la jeunesse.



ACTE DEUXIÈME


Même décor. — Le grand fauteuil a disparu, ainsi que le vase de Chine et le guéridon. Près de la fenêtre, au premier plan, un pupitre avec un violon dessus.




Scène PREMIÈRE


KELLER, FRANTZ, puis FAVILLA.

Keller est mis avec assez de recherche ; il est assis à la table, que l’on a transportée à gauche et remplacée par un fauteuil. Il compulse des registres ; Frantz est debout au milieu du théâtre ; Keller lui tourne le dos.

KELLER.

Mais, enfin, il y a un grand mois, plus d’un mois que je suis ici…


FRANTZ, un peu préoccupé.

Oui, monsieur ; c’est le 22…


KELLER.

Bon, je sais ! C’est aujourd’hui la Sainte-Cécile, et vous ne pensez qu’à votre concert ; ce n’est pas une raison pour ne pas m’expliquer pourquoi cet homme est encore chez moi.


FRANTZ, tressaillant.

Qui ?… maître Favilla ?… Ah ! monsieur !


KELLER.

Je ne vous parle pas de lui ; mon Dieu ! lui, je le tolère. Mais ce Péters qui travaille au jardin, pourquoi le garder quand son mois est fini, et que je vous disais de me le remplacer par un bon ouvrier ayant bras et jambes ! C’est désagréable d’avoir un estropié sous les yeux !


FRANTZ.

C’est que… comme l’accident lui est arrivé dans la maison…


KELLER.

Ah ! c’est différent, celui-là… (Pendant ce temps, Favilla est entré doucement et distrait.) Je ne vous dis pas… Mais vous en avez comme ça par douzaines, des infirmes qui me grugent… Ah ! vous voilà, maestro ; bonjour !


FAVILLA.

Qu’est-ce que vous faites donc là, Keller ? Vous aidez Frantz à tenir mes comptes ? Vous prenez trop de peine pour moi, mon cher ami ; il n’y a pas besoin de tant de chiffres, Frantz est au courant de tout. Que les choses aillent comme elles allaient auparavant, c’est tout ce que je demande.


KELLER, haussant les épaules.

Bon ! bon ! (À Frantz.) Tout ce que je vois là dedans, c’est qu’on se ruine en tolérances et en prodigalités de tout genre, en travaux inutiles, en secours sans fin… Je suis humain autant qu’un autre ; mais je vois qu’en allant de ce train-là, il n’y a pas moyen ici de mettre un ducat de côté au bout de l’année, que le revenu de la terre passe tout entier à l’entretien de la terre, que l’ordre est bien établi dans vos dépenses. mais non pas l’économie, et qu’il y a de quoi perdre la tête de voir ce gaspillage !


FAVILLA.

C’est bien, c’est bien, Keller, à votre point de vue ; mais au mien…


KELLER.

Laissez-moi donc tranquille, vous, avec vos points de vue ! (À Frantz.) Il faut réformer tout ça, entendez-vous ? autrement, avec les mauvaises années, les réparations et les impôts, j’aimerais autant envoyer le tout au diable !

Il repousse les registres avec humeur, se lève et passe à gauche.

FRANTZ

Je suis ici pour obéir. Je ferai ce que m’ordonnera M. le baron.


FAVILLA.

Certainement, certainement, mon vieux Frantz. Laisse dire M. Keller ; il a bonne intention, je le sais ; mais il voit les choses à sa manière ; c’est tout simple ! un négociant !


KELLER, piqué.

Eh bien, qu’est-ce que vous avez à dire contre les négociants, s’il vous plaît ?


FAVILLA.

Moi ? Rien ! pourquoi donc ça ?


KELLER, même jeu, suit cette scène avec anxiété et passe à l’extrême gauche.

C’est que vous avez toujours l’air de me jeter ça à la tête !


FAVILLA.

Je n’ai rien à vous jeter, mon ami ; j’estime toutes les professions où l’on est honnête, et je n’ai jamais mis en doute votre probité. Mais raisonnez donc un peu…


KELLER.

Ah ! c’est vous qui allez m’apprendre à raisonner, à présent !


FAVILLA.

Mais oui, puisque vous raisonnez mal.


KELLER.

Et comment ça, je vous prie ? Je suis curieux de vos raisonnements, à vous !


FAVILLA.

Ils sont bien simples. Vous êtes négociant, vous n’existez que par le calcul des profits et des pertes. Ce n’est pas seulement une question de succès : c’est surtout, pour un homme de bonne foi comme vous, une question d’honneur.


KELLER.

Bien !


FAVILLA.

Mais il y a des devoirs relatifs aux diverses conditions de la vie. Dans les affaires où l’on vit de crédit, c’est-à dire d’estime et de confiance, il arrive souvent qu’on est forcé de faire taire le cœur, dans la crainte de compromettre des intérêts qui sont ceux d’autrui. Là, l’économie, la rigidité, la méfiance même, sont des nécessités auxquelles vous n’avez pas toujours le droit de vous soustraire. La propriété n’est jamais qu’un dépôt dans nos mains, voyez-vous, et, dans le commerce, le dépôt est si direct, si personnel, qu’il n’y a pas moyen de l’oublier un seul instant.

Favilla va à la table.

KELLER.

Très-bien ! (À Frantz.) Si cet homme-là n’était pas fou, il ne serait pas sot. (À Favilla.) Alors, vous voyez donc bien que j’ai raison de crier…


FAVILLA.

Dans votre boutique, oui ! l’économie est une vertu ; mais, dans ce château, c’est différent : ce serait une petitesse, un ridicule.


KELLER.

Et pourquoi donc ? Vous dites que toute propriété est un dépôt…


FAVILLA, revenant.

Raison de plus. Le dépôt par héritage impose des vertus plus faciles et plus douces. Dans ma position, j’ai à me faire pardonner l’opulence que je n’ai pas acquise par mon travail.


KELLER, haussant les épaules.

Ah ! parbleu, vous !… mais c’est de moi qu’il est question.


FAVILLA.

Eh bien, si vous étiez à ma place, ce serait la même chose. Supposez que vous ayez hérité de la seigneurie.


KELLER, qui a regardé Frantz.

Allons, oui ! supposons, je veux bien.


FAVILLA.

Vous seriez, comme moi, un seigneur par aventure, et, ne fût-ce que par amour-propre, vous ne voudriez pas faire dire de vous : « Voilà un baron qui sent fort le marchand de toile ! »


KELLER.

Hein ?…


FAVILLA.

Dame ! ce serait comme ça. Vous ne seriez pas estimé de vos voisins, s’ils vous entendaient maudire l’impôt qui assure la protection de vos richesses ; vous ne seriez pas respecté par vos serviteurs, s’ils vous voyaient tourmenté de méfiances blessantes et vaines ; vous ne seriez pas aimé de vos vassaux, s’ils manquaient de tout, pendant que vous accumuleriez vos revenus. Non ! richesse oblige, mon bon ami, et c’est par une conduite noble que l’on devient digne de porter des titres ; autrement, on vous accable sous l’épithète de roturier (Frantz passe derrière, entre eux) ; ce qui n’est pas un affront par soi-même, mais ce qui le devient quand on a mérité de l’entendre prononcer avec ironie.


KELLER, embarrassé, dit à Frantz pour le faire sortir.

Serrez tout cela, monsieur Frantz ; allez ! allez ! nous en causerons… plus tard.

Frantz sort avec les registres, Keller reconduit Frantz.



Scène II


KELLER, FAVILLA.



KELLER.

Ah çà ! où avez-vous appris ces choses-là, vous qui… ?


FAVILLA.

Moi qui n’étais qu’un pauvre joueur de violon ! Ah ! mon cher ami, je ne vous dirai pas que les artistes devinent tout, non ! nous sommes bien assez vains de nos talents, nous autres, et l’orgueil ne sied à personne. Je vous dirai seulement que j’ai vécu longtemps dans la société d’un homme dont le caractère était à la hauteur de sa situation.

Il devient triste et regarde autour de lui.

KELLER, à part.

Toujours la comparaison… Ah ! ça m’a manqué, à moi, de vivre avec des gens de qualité !


FAVILLA.

Ah çà !… où est donc le fauteuil, Keller ?


KELLER.

Vous avez demandé vous-même qu’on ne s’en servît plus.


FAVILLA.

Oui, c’est bien ! mais, ce soir, il faudra le remettre à sa place accoutumée.




Scène III


Les Mêmes, HERMAN, ANSELME.



FAVILLA.

Ah ! Anselme ! et le violon ? Il faut que ce soit le même… Je n’y ai pas touché depuis le jour…


ANSELME.

Personne autre que vous n’y touchera, mon père, et vous l’aurez ce soir. C’est Frantz qui le garde comme une relique.


HERMAN.

Et moi, si vous le permettez, je ferai ma partie dans ce concert. Je priais justement Anselme de me la faire répéter tout de suite.


FAVILLA.

Toi, mon cher enfant ? Certes ! je le veux. Ah ! s’il t’avait connu… ce ne serait pas moi… Mais… j’ai mon idée !


KELLER, ému.

Vrai ?


FAVILLA.

Est-ce que tu la devines déjà ?


ANSELME, inquiet, vivement à son père.

Quoi donc ?


FAVILLA, posant un doigt sur ses lèvres.

Pas encore !… pas encore ! (À Keller.) Tenez, Keller, regardez ces deux amis ! voilà nos vrais biens, à nous deux ! voilà ma richesse et la vôtre.


KELLER.

Oui ; mais il ne faut pas dire ça devant eux, il ne faut pas gâter la jeunesse. Allons, vous allez déchiffrer ?… (À Favilla.) Laissons-les racler leurs violons, et allons faire un tour de promenade !


ANSELME, à Keller, qui vient prendre son chapeau et sa canne pendant qu’Herman parle avec Favilla.

Monsieur, je crains que mon père n’abuse involontairement de votre condescendance si…


KELLER, sortant avec Favilla.

Non, pas du tout ! il m’amuse. Venez, maestro.




Scène IV


HERMAN, ANSELME.



HERMAN, qui n’a pas entendu le mot de son père.

Qu’as-tu ? Comme te voilà triste !


ANSELME.

Ah ! Herman, ne le comprenez-vous pas ?


HERMAN.

Oh ! d’abord, si vous ne voulez pas me tutoyer…


ANSELME.

Si fait ! toi, tu as des sentiments élevés…


HERMAN.

Eh bien, mon père ne m’en donne-t-il pas l’exemple ?… vous a-t-il jamais fait sentir… ce que tu craignais tant ?


ANSELME.

Je n’en souffre pas moins de voir les miens à sa charge. Ce n’est pas de l’ingratitude, Herman, ne le crois pas… Mais…


HERMAN.

Mais c’est de l’orgueil ! Ah ! mon ami, je voudrais que nous pussions changer de rôle : tu verrais si je souffre de te devoir l’hospitalité !


ANSELME.

J’ai tort !… Pourtant !…


HERMAN.

Pourtant, quoi ?


ANSELME.

Non, rien.

Il va chercher le pupitre qui est à la fenêtre, et l’apporte près de la table.

HERMAN.

Parle-moi donc avec franchise, Anselme. Depuis quelques jours, tu es soucieux, tourmenté plus que de coutume ; ta mère et ta sœur elles-mêmes…


ANSELME.

Ma sœur… ma sœur est une enfant d’un heureux caractère, très-calme, très-insouciante.


HERMAN.

Insouciante ! Juliette ?…


ANSELME.

Mais certainement ; que t’importe, d’ailleurs ?


HERMAN.

Si tu me parles sur ce ton-là !… Tu ferais mieux de m’encourager. À notre âge, on comprend la gravité de certains secrets du cœur.


ANSELME, railleur.

À notre âge, mon cher Herman, le cœur est toujours plein de gros secrets qu’on fait mieux d’oublier que de confier ; c’est plus facile, crois-moi… Voyons, veux-tu prendre ta leçon.

Il lui donne le violon qui est sur le pupitre.

HERMAN.

Non, pas encore… Tu dis ?


ANSELME.

Je t’en prie, j’ai la manie du professorat, tu sais, et, puisque tu connais ma sotte fierté, tu dois comprendre que je tiens à ne pas te laisser perdre le temps en causeries inutiles.


HERMAN, à part.

Hélas ! il se méfie de moi.




Scène V


Les Mêmes, MARIANNE, entrant par la serre.



MARIANNE.

Ah ! vous commencez ? Je voulais te parler, Anselme ; mais tu viendras me trouver quand vous aurez fini.


HERMAN, posant le violon.

Non pas ! c’est moi qui attendrai madame. (À Anselme.) Tu m’appelleras, tout mon temps t’appartient.

Il sort par la droite en saluant Marianne respectueusement.




Scène VI


MARIANNE, ANSELME.



ANSELME, inquiet et regardant sortir Herman.

Où est Juliette ?


MARIANNE, montrant la gauche.

Là, dans la serre. Elle choisit des fleurs pour ce soir ; oh ! je ne la perds pas de vue… Et toi non plus, à ce qu’il parait ?


ANSELME.

Moi ? Non.


MARIANNE.

Si fait, tu as remarqué quelque chose, puisque tu me demandais…


ANSELME, remontant le pupitre au fond.

Non, vrai, je n’en sais rien ;… mais je crains… je m’imagine…


MARIANNE.

Et tu as raison ; Herman aime ta sœur. C’est de cela justement que je venais te parler. Ah ! quelle angoisse, mon enfant ! N’était-ce pas assez pour moi d’avoir à veiller sur ton pauvre père !


ANSELME.

Mais mon père n’est plus malade, physiquement du moins ; le trouble moral semble se dissiper…


MARIANNE.

Oui, à la condition qu’on n’en réveillera pas la cause. Mais, ce matin encore, à propos de la Sainte-Cécile, j’ai essayé de ramener son esprit ; il a fait de grands efforts de mémoire… il ne paraissait pas souffrir. Tout à coup il est devenu pâle, il a eu un tremblement nerveux… J’ai cru qu’il allait s’évanouir encore ! Je me suis empressée de le distraire ; mais je vois bien que le moment n’est pas encore venu ! Et puis que faire ? où aller ? Sans état, sans ressources…


ANSELME.

N’as-tu pas les miennes ? C’est de quoi faire le voyage, nous établir et attendre.


MARIANNE.

Hélas ! faut-il te dépouiller… ?


ANSELME.

Mère ! tu ne l’as plus, ce que je t’ai apporté ! Si tu l’avais encore, tu ne me ferais pas l’injure de me refuser… Ou bien, je croirais que tu ne m’estimes plus !…


MARIANNE, l’embrassant.

Tais-toi ! tais-toi ! mauvaise tête bien-aimée ! ne plus t’estimer ! Est-ce qu’on dit de ces choses-là ?


ANSELME.

Pardonne-moi, mais conviens que tu ne l’as plus, notre petite fortune. Mon père…


MARIANNE.

Oui, ton père l’a trouvée et donnée.


ANSELME.

Mon bon père ! il se croit riche !… C’était un an de travail. Eh bien, cela lui a procuré un moment de bonheur ! Ne le regrettons pas ! J’emprunterai… à Frantz !… Je suis sûr de pouvoir lui rendre bientôt… et nous nous en irons, avant que Juliette se doute…


MARIANNE.

Il est trop tard, va ! Juliette sait déjà qu’elle est aimée.


ANSELME.

Déjà ! et comment donc ?


MARIANNE.

Je l’ignore ; mais je t’assure que, d’aujourd’hui, elle le sait.


ANSELME.

Elle t’en a parlé ?


MARIANNE.

Hélas ! non : mais tout à l’heure, comme nous étions ensemble dans la serre, vous passiez dans le jardin, Herman et toi ; elle s’est penchée dehors, et, quand elle s’est retournée vers moi… elle n’était plus la même ; il y avait dans ses yeux, dans sa voix, dans tout son être, quelque chose gui m’a épouvantée.


ANSELME.

Alors… il faut qu’elle s’éloigne d’ici… avec moi… Oui, je l’emmènerai ; nous dirons à mon père qu’elle le désire.


MARIANNE.

Le séparer d’elle !… Ah ! c’est bien cruel pour nous tous !


ANSELME.

Dans quelques semaines, qui sait ? dans quelques jours, vous pourrez venir nous rejoindre… Allons, ma bonne mère, du courage !


MARIANNE.

Oui, oui, tu as raison, je vais parler à ta sœur. Ils vont ensemble vers le fond.


ANSELME, regardant à gauche.

Que fait-elle donc ? Elle est assise ! elle rêve !


MARIANNE, regardant aussi.

Elle tient un crayon ; elle dessine une fleur ? Non ! elle relit une lettre… Ah ! elle écrit ! Pourquoi ? À qui écrit-elle ?


ANSELME.

Elle se lève !… elle vient !… Tâche de savoir… Je vous laisse ensemble…

Il sort par le fond, à droite.



Scène VII


MARIANNE, puis JULIETTE.



MARIANNE, restée vers la porte de gauche et regardant toujours.

Elle s’arrête… elle essuie ses yeux… elle pleurait !… (Revenant.) Oh ! mon Dieu ! elle l’aime ! Pauvre ange !… Il est si doux, le premier sourire de l’amour dans une âme pure ! et celui qui, tout à l’heure, te faisait si radieuse et si belle, est déjà voilé par les larmes ! Le premier soleil, le premier beau jour de ta vie !… je ne peux pas te le laisser ! il faut que je dissipe tes illusions, et que j’étouffe en toi le premier frémissement du bonheur ! Ah ! qu’elle est rude, la tâche des mères !

Elle tombe accablée sur un siège. Juliette entre. Marianne, pour lui cacher son émotion, ouvre un cahier de musique et feint de corriger une copie.

JULIETTE.

Ah ! tu es toute seule, maman ? Je te croyais avec Anselme.


MARIANNE.

Tu es restée bien longtemps dans la serre ?


JULIETTE.

Je t’attendais !


MARIANNE.

Je n’ai pas voulu te déranger, je te voyais si occupée…


JULIETTE, interdite.

Tu me voyais ?


MARIANNE.

Oui, écrire sur ton genou… Ferais-tu des vers, par hasard ?


JULIETTE, avec un sourire forcé.

Des vers ?… Précisément ! j’ai essayé d’en faire pour Cécile, la nièce de Frantz ; c’est sa fête !…


MARIANNE.

Vraiment ! Voyons-les donc.


JULIETTE.

Oh ! c’était trop mauvais, je les ai déchirés.


MARIANNE.

Non ! tu viens de les mettre dans ta poche… Eh bien, qu’as-tu ?


JULIETTE, tremblante.

Ah ! maman !…

Elle va à sa mère.

MARIANNE.

Quoi donc, ma chérie ? Parle.


JULIETTE.

Ce n’est rien… une envie de pleurer… je ne sais pas pourquoi.


MARIANNE.

Ni moi non plus.

Elle se remet à écrire.

JULIETTE, après un moment d’hésitation.

Maman !


MARIANNE, un peu froide, avec effort.

Ma fille ?


JULIETTE, à ses pieds.

Tu sembles mécontente de moi !


MARIANNE.

Es-tu mécontente de toi-même ?


JULIETTE.

Oui, bien mécontente, parce que je vous cache quelque chose ; et cependant, Dieu m’est témoin que c’est la crainte de vous inquiéter… vous, déjà si tourmentée… qui me fait hésiter à vous dire…


MARIANNE.

Ce que je sais déjà… Quelqu’un t’a écrit.


JULIETTE.

Ah ! vous le saviez ?… M. Herman…


MARIANNE, la relevant.

Je sais que M. Herman est riche, et qu’il n’épousera pas Juliette, parce qu’elle est pauvre.


JULIETTE.

Cependant, il croit… Lis sa lettre, maman.


MARIANNE.

Quelle qu’elle soit, elle est coupable, puisqu’elle t’a été remise à mon insu.


JULIETTE.

Remise ? Oh ! je ne l’aurais pas reçue ! Je l’ai trouvée dans mon voile, que j’avais laissé au jardin.


MARIANNE.

C’est d’autant plus mal de la part de ce jeune homme… de vouloir surprendre ainsi ta bonne foi ! Je l’estimais, pourtant ; ton frère l’aimait…


JULIETTE.

Et mon père ! mon père l’aime de tout son cœur !


MARIANNE.

Et, pour nous remercier de notre confiance, il nous trahit ! il cherche à faire entrer chez nous la honte et le désespoir ! Et toi, pauvre fille innocente, comment as-tu pu mériter un pareil outrage ? toi qui n’es ni coquette, ni vaine ; toi qui es fière comme la vertu, et que personne encore n’avait osé regarder sans respect ?


JULIETTE.

Ah ! ma mère, tu as raison ; son amour est une offense, et je dois en être humiliée !


MARIANNE.

Tu le lui as fait sentir dans ta réponse ?


JULIETTE, confuse.

Ma réponse ! (Elle hésite encore, regarde sa mère, et lui remet une autre lettre qu’elle avait dans sa poche.) Vois, maman ! lis ! Si tu ne la trouves pas assez sévère, je recommencerai ; tu me dicteras.


MARIANNE, jetant les yeux sur la lettre.

Elle me paraît bien ; veux-tu que je la lui remette ? Il croira peut-être que c’est moi qui te contrains.


JULIETTE.

Tu penses que je ferais mieux de ne pas répondre !


MARIANNE.

Cela me paraîtrait plus fier, plus digne de toi… Est-ce ton avis ?


JULIETTE.

Oh ! certainement !


MARIANNE.

Mais cela ne suffira peut-être pas pour lui ôter l’espoir offensant qu’il a de te plaire. Peut-être seras-tu forcée de t’éloigner pour quelque temps.


JULIETTE.

M’éloigner de… ? Pas de toi, j’espère !… (Apercevant Herman au fond et tressaillant.) Ah !


MARIANNE, l’observant.

Va rejoindre ton frère, il te dira… Passe par ici. (Elle montre la gauche ; pendant qu’elle sort, sa mère va précipitamment brûler sa lettre à la cheminée, en disant.) Ne faisons pas d’erreur !

Herman entre.



Scène VIII


HERMAN, MARIANNE.



HERMAN.

Pardon, Marianne, j’avais vu sortir Anselme, je croyais pouvoir…


MARIANNE.

Reprenez possession de vos appartements, monsieur, et reprenez aussi cette lettre, que ma fille m’a remise sans l’ouvrir. Je l’ai ouverte, moi ; mais je ne l’ai pas lue. En voyant la signature, j’ai pensé que vous vous étiez trompé, et qu’une distraction vous avait fait écrire le nom de Juliette sur l’adresse.


HERMAN.

Non, madame, non ! Il faut que vous la lisiez, cette lettre, car je vois bien que vous m’accusez d’une trahison. Oh ! mon Dieu ! quand je vous vénère, quand mon amour pour Juliette est tout mon avenir, toute ma vie ! J’espérais si peu le voir partagé, que je n’aurais jamais osé m’adresser à vous sans son consentement ; demander officiellement la main d’une jeune fille qui ne vous a encouragé ni par un mot ni par un regard, cela m’a toujours paru un acte de présomption qui doit la blesser. Il me fallait ce regard ou ce mot, que vingt fois j’ai été sur le point d’implorer ! Eh bien, j’ai manqué de courage ; et c’est parce que ni ma bouche ni mes yeux n’ont pu se décider à parler, que ma main s’est permis d’écrire… Ah ! madame, ce billet, que vous regardez comme une insulte, c’est un cri d’angoisse… de peur… presque de désespoir ! Vous ne voulez pas qu’elle l’entende ? Eh bien, daignez alors plaider ma cause. Dites-lui que je ne cède pas à un moment d’enthousiasme, mais à une passion vraie ; dites-lui que j’aime tout en elle, sa modestie, ses malheurs, sa famille ; que le rêve de ma vie est de me consacrer à vous tous, et de faire que l’illusion de maître Favilla n’ait pas de réveil amer !… Mon âme tout entière est dans vos mains : ayez pitié, madame. C’est à vous, maintenant, que cette prière s’adresse.

Il lui tend la lettre.

MARIANNE.

Non, monsieur Herman, je ne veux pas avoir à vous plaindre. Songez à nos souffrances, pires que les vôtres, et ne les aggravez pas par des rêveries dont tout le monde, ici, ne saurait peut-être pas se préserver.


HERMAN.

Des rêveries ? (Keller paraît dans la galerie de droite.) Ah ! vous croyez sans doute que mon père… ? Tenez, madame, le voilà ; vous allez apprendre à le connaître ; il n’est pas expansif, mais sa tendresse pour moi est immense… et il vous dira…




Scène IX


Les Mêmes, KELLER.



KELLER.

Ah ! ah ! déjà ? Tu veux me mettre au pied du mur ?


HERMAN.

Dites que vous savez, que vous approuvez…


KELLER.

Oui, oui, c’est bon, c’est entendu. Laissez-moi parler à madame, je venais justement pour ça. — Va donc, enfant que tu es ! je sais m’exprimer, j’espère !

Herman sort par le fond.




Scène X


KELLER, MARIANNE.



MARIANNE.

Moi, monsieur, je ne m’abuse pas, veuillez le croire…


KELLER, lui offre un fauteuil, où Marianne s’assied, puis il va prendre une chaise et vient près d’elle.

Voyons, voyons, ma chère dame ! nous ne sommes pas des enfants, nous autres… Bien que vous soyez encore jeune… et belle, vous avez de la raison… de la fierté même, je sais cela ! La petite est sage, bien élevée ; votre fils est un honnête garçon… Votre mari a une lubie, mais ça ne l’empêche pas d’être une compagnie agréable pour moi de temps en temps… Oui, vous êtes tous de braves gens ; mais convenez que c’est bien difficile d’entendre à ce mariage-là.


MARIANNE.

Mais, monsieur, c’est parce que je le regarde comme impossible…


KELLER.

Impossible, impossible… Ce n’est pas comme ça qu’il faut dire. Herman est dans la fièvre… Dame ! je comprends ça, moi… il a une tête si exaltée !… il tient de moi. Ma foi, je n’ai pas eu le courage de lui dire non ; je lui ai dit : « Patience, il faut voir !… » Soyez prudente aussi, ma petite dame. Il ne faut jamais brusquer ouvertement les folies de la jeunesse. Qu’est-ce que ça nous fait, de ménager un peu nos expressions ?


MARIANNE.

Quoi ! monsieur, vous voudriez tromper ce jeune homme ?


KELLER.

Le grand mal ! votre fille n’y risque rien, vous êtes sûre de sa vertu… Dites-lui de prendre ça en riant, de ne pas y attacher d’importance. Voilà ce que le bon sens conseille, il me semble. Moi, je n’ai pas vos talents, votre esprit ; mais je suis pour le bon sens, et, si vous voulez voir les choses comme elles sont…


MARIANNE.

Je ne les vois que trop ainsi, monsieur ; c’est pour cela…


KELLER, gracieusement.

Non ! vous ne les voyez pas toutes ! On pourrait ne jamais se quitter si… et même, ma foi, qui sait ? ce mariage… À force d’amitié, on se fait des concessions ! et, si Herman persistait, plutôt que de me séparer de vous, je…


MARIANNE, surprise.

De moi ?…


KELLER, embarrassé.

De… vous autres !… Je ne m’ennuie pas mal ici, moi, et votre compagnie ne me ruine pas ; vous y mettez une discrétion… et je m’attache à vous d’une manière… étonnante !… Allons !… ça ne peut pas vous fâcher.


MARIANNE, se levant.

Loin de là, monsieur ; nous sommes reconnaissants de vos bontés…


KELLER.

Eh bien, alors, sapristi !… je ne peux pas… vous ne pouvez pas trouver mauvais que… et puis… enfin… Mais c’est égal, vous voyez bien que… moi, ma foi, j’en perds la tête… Oui, croyez bien que… il y a des sentiments qui… des sentiments… (Il lui baise la main ; à part, en s’en allant.) Ah ! ça n’est pas trop mal tourné !




Scène XI


MARIANNE, puis FAVILLA.



MARIANNE.

Est-ce que je comprends ?… est-ce une déclaration ? Oui !… Ah ! mon Dieu, j’aurais dû comprendre plus vite et plus tôt peut-être ! Mais comment pouvais-je songer à cela, moi ? — Allons, oui ! je n’étais pas assez malheureuse, apparemment, il me fallait encore être insultée. (Voyant entrer Favilla.) Et lui !… Pour sauver sa dignité, il faut le faire souffrir, il faut l’arracher d’ici !


FAVILLA, venant s’asseoir à gauche de la table.

Ah ! Marianne ! je suis en colère, très en colère !


MARIANNE.

Toi ?


FAVILLA.

Eh bien, oui, moi ! On se lasse d’être bon, à la fin !


MARIANNE.

Ah ! mon ami, que dis-tu là ?


FAVILLA.

Que veux-tu ! ce Keller est un tracassier ! et Frantz est d’une faiblesse ! Croirais-tu qu’ils ont rogné la pension du pauvre Wolf ? C’est une vilenie, oui ! voilà le mot ! et c’est ainsi à propos de tout. Ils ont parlé de renvoyer Péters, parce qu’il est boiteux, et comme si j’avais besoin d’un coureur pour bêcher mon jardin ! Keller commande et Frantz obéit ; et, moi, je ne suis rien, je n’existe pas.


MARIANNE, s’appuyant sur une pile de livres.

Tiens, Favilla, tu n’es plus heureux ici.


FAVILLA, lui tendant la main.

Si fait ! où ne serais-je pas heureux auprès de toi ?


MARIANNE.

Mais tu l’étais davantage avant…


FAVILLA.

Oui, sans doute ! j’étais tout entier aux joies de la famille, aux rêves de la poésie ! À présent, il me faut songer à tant de choses et à tant de gens ! Il l’a voulu !… Mais, si la religion de l’amitié ne me fermait pas la bouche, je dirais que c’est bien cruel de sa part. Ça me va si peu, de surveiller, de commander, de gronder !… Pauvre cher Frantz, je lui ai parlé sévèrement tout à l’heure, je l’ai affligé : j’ai vu des larmes dans ses yeux ! lui qui nous aime tant ! Oui, oui, c’est cruel d’être obligé…


MARIANNE.

Tout cela te fait du mal… Il y aurait un remède… Ayant fait doucement le tour de la table, elle vient s’appuyer sur l’épaule de son mari.


FAVILLA.

Oui, se brouiller avec Keller, mais cela est impossible. (À part.) Ce pauvre Herman !


MARIANNE.

Absentons-nous. M. Keller ne sait pas vivre seul. Il s’ennuiera et il retournera à ses affaires.


FAVILLA.

Non, tu te trompes, Marianne ! Il s’installera d’autant qu’il ne sentira pas de contrôle : je le connais ! C’est un pédant d’économie, il ferait du mal ici ! Ce serait de la faiblesse de ma part, et, dans certains cas, la faiblesse est une lâcheté ! Non, non, je ne céderai pas !


MARIANNE, à part, le regardant s’assombrir.

Il faut trouver un autre moyen. (Elle s’assied près de lui, en lui prenant les deux mains et le tirant de sa rêverie.) Écoute, Favilla, écoute-moi bien ; crois-tu que je t’aime ?


FAVILLA.

Toi ?… Eh bien, que croirais-je donc, si je doutais de ça ?


MARIANNE.

Te l’ai-je bien prouvé ? t’ai-je jamais demandé un sacrifice difficile, douloureux, en vue de moi seule ?


FAVILLA.

Jamais ! et quand tu me l’aurais demandé !


MARIANNE.

Tu ne me l’aurais pas refusé ?


FAVILLA.

Non, certes ; comment aurais-je pu trouver difficile ou douloureux de te complaire ?


MARIANNE.

Eh bien, j’ose te demander, pour la première fois de ma vie, de souffrir quelque chose pour l’amour de moi ; tu aimes cette résidence, tu y es attaché par la reconnaissance, par les souvenirs : moi, je ne l’aime plus, j’y souffre, j’y mourrais ; veux-tu que nous la quittions.


FAVILLA, se levant en lui prenant les deux mains.

Tout de suite ! Pourquoi ne m’as-tu pas dit cela plus tôt ? Tu y mourrais ?… Mon Dieu ! partons !… Mais tu es donc malade ? Tu me cachais… ? Oui, dangereusement, peut-être… Ta figure est tout altérée. Oh ! mon Dieu, qu’est-ce donc que tu as ?

Il l’emmène sur le devant de la scène.

MARIANNE.

Rien de grave jusqu’à présent, c’est plutôt un malaise moral.


FAVILLA.

Oui !… En effet, je t’ai trouvée préoccupée dans ces derniers temps ; tu avais l’air de ne pas me comprendre ; tu disais des choses que je n’entendais pas moi-même… Si bien que plusieurs fois je me suis demandé : « Qu’ai-je donc dans l’esprit, ou que peut donc avoir Marianne ? Est-ce elle ou moi… ? » Alors, vois-tu, je le regardais, je t’écoutais comme dans un rêve… et j’avais peur.


MARIANNE.

De quoi ?…


FAVILLA.

Je ne sais pas… C’était de moi que j’avais peur !…


MARIANNE, vivement.

Tu avais tort ! c’est moi qui… Écoute, j’ai eu bien de la fatigue, tu sais, dans ces derniers temps ; les veilles… le chagrin, ton chagrin surtout… les femmes sont nerveuses !… Il s’est fait en moi je ne sais quel trouble, une inquiétude sans but, un effroi sans cause, enfin je ne me reconnais plus !


FAVILLA.

Ah ! un affaiblissement de la mémoire, n’est-ce pas ?


MARIANNE.

Précisément !


FAVILLA.

Des impatiences… des illusions !


MARIANNE, avec douleur, le regardant.

Oui, oui, c’est cela ! c’était comme un désordre dans la pensée.


FAVILLA.

Alors, je comprends ! Que veux-tu ! quand je te voyais ainsi… Oh ! il eût mieux valu que ce fût moi… Pourtant, non ! car, toi, je réponds que tu guériras, je le veux ; et, d’ailleurs, Dieu n’abandonnerait pas le plus pur de ses anges. Au lieu que, si c’était moi… moi, ton soutien, celui de nos enfants… Mais qu’est-ce que je deviendrais donc, si je ne pouvais plus vous offrir un dévouement actif, éclairé ? si je vous fatiguais de visions exaltées, moi, un homme ? Ah ! je ne me le pardonnerais pas, j’aimerais mieux être mort que funeste à ceux que j’aime.


MARIANNE.

Eh bien, c’est à moi qu’il faut pardonner d’être ainsi, et tu me le pardonneras, toi, j’en suis sûre ; tiens, j’ai absolument besoin de changer d’air et de situation ; allons-nous-en, aide-moi à tromper nos enfants sur la cause de ce voyage. Ils n’ont pas ton énergie, ta raison : ils s’inquiéteraient outre mesure ; toi, tu m’entoureras de soins, tu me dicteras… Je compte sur toi, sur toi seul, entends-tu bien, pour me rendre le calme et le bonheur !


FAVILLA.

Ah ! merci, merci, ma chère femme, ma sainte femme ! Pauvre bien-aimée I Oui, oui, tu guériras, j’en réponds ; nous irons où tu voudras.


MARIANNE.

Eh bien, à Nuremberg, avec Anselme ! et nous y vivrons comme nous y vivions autrefois, avant de venir ici, quand nos enfants étaient tout petits et que nous étions tout jeunes ! isolés, ignorés, sans protection, sans liens avec le monde extérieur, et si heureux chez nous, souviens-toi !


FAVILLA.

Oh ! si je me souviens !… C’était le temps des grandes luttes, et des grands enthousiasmes, et des grandes joies… Artiste sans nom, incertain et insouciant du lendemain, je n’aurais pas sacrifié une heure de ta tendresse pour chercher un brillant avenir ; l’avenir ! je ne l’ai jamais rêvé qu’en toi, Marianne ! dans ton estime, dans ta confiance, dans ton amour ! Eh bien, ce rêve, tu me l’as donné, je le tiens, je le possède ! Crois-tu qu’il ait perdu de son prix ? Non, non, une passion comme la nôtre ne s’affaiblit pas. Elle se retrempe dans les souvenirs, elle se sent plus jeune et plus forte, à mesure que des années de certitude lui font une base d’or pur et de diamant ! Viens, viens, ma femme, partons !… revoyons les lieux que tu regrettes, et retournons à la liberté : l’univers est à nous, puisque nous avons encore les ailes de l’amour et de la poésie !

Il remonte vers le fond.

MARIANNE.

Oui, oui ! merci !




Scène XII


Les Mêmes, JULIETTE, ANSELME, venant des appartements.



FAVILLA.

Venez, enfants, et réjouissez-vous ! Nous ne le quitterons pas, Anselme ! nous te suivons.


ANSELME.

Ah ! mon père ! est-il possible ?


JULIETTE.

Ah ! maman ! je ne me sépare pas de toi !


MARIANNE.

Votre père est le bon ange qui nous rend tous heureux ! Je vais tout préparer.


JULIETTE.

J’y vais avec toi…


MARIANNE.

Non, Frantz m’aidera. (Bas, à Anselme.) Restez avec lui, montrez-lui beaucoup de joie.


ANSELME.

Mais comment as-tu fait ce miracle ?…


MARIANNE.

En invoquant sa tendresse, son dévouement ! Ah ! c’est que nous étions insensés de douter de lui !

Elle sort par le fond.

ANSELME.

Cher père ! comment vous remercier… ?


FAVILLA, avec une joie naïve.

Vous êtes contents ? Je suis tout remercié !… Mais, toi, Juliette ?… (S’apercevant qu’elle est triste.) On dirait… Tu es pâle !…


JULIETTE.

C’est donc la surprise… le contentement !…




Scène XIII


FAVILLA, ANSELME, JULIETTE, KELLER, HERMAN.



HERMAN, vivement.

Est-ce vrai, ce que dit la signora Marianne ?…

Juliette s’efface et cache sa douleur, Favilla l’observe.

KELLER.

Non ! ça ne se peut pas !… vous ne vous en irez pas comme ça ! Dirait-on pas que je vous chasse ? Pour qui me prenez-vous donc ?


ANSELME, à Keller.

Pour un hôte honorable que nous remercions sincèrement ; mais, de grâce, monsieur, n’insistez pas… laissez-nous profiter d’un moment…


KELLER.

Si fait, j’insiste ! Voyons, maître Favilla…


ANSELME.

Mon père, veuillez donc dire que vous êtes décidé…


FAVILLA, qui ne fait attention qu’à Juliette.

Ne me demande rien ! regarde ! Qu’a donc Juliette ?


ANSELME.

Mais rien ! rien du tout, mon père !


FAVILLA.

Mais si, je te dis ! Oh ! je vois clair aujourd’hui, j’observe… Juliette ! (Juliette tressaille et se retourne vers lui.) Je te croyais heureuse de suivre ton frère, et voilà que tu regrettes quelque chose ou quelqu’un !


HERMAN, avec joie, à part.

Quelqu’un ?… Oh ! mon Dieu ! si c’était…


ANSELME, sévèrement.

Taisez-vous, monsieur !


KELLER, à son fils, avec bonté.

Eh ! oui, tais-toi donc !


FAVILLA, à Herman.

Oui, tais-toi, Herman ! j’ai compris.


JULIETTE, éperdue, dans les bras de son père.

Oh ! ne croyez pas…


FAVILLA, avec une douceur paternelle.

Que je ne croie pas… ? Et tu pleures !… Allons, allons, Keller, il ne faut pas faire le malheur de ce que nous avons de plus cher au monde. Confiez-nous Herman, il voyagera avec nous.


KELLER.

Avec vous ? Eh bien, par exemple !…


FAVILLA, après une pause, à Keller.

Vous ne voyez donc pas ? vous ne comprenez donc rien ?…


KELLER.

Si fait ! mais…


HERMAN.

Mon père !…

Anselme l’interrompt en lui saisissant le bras avec autorité.

FAVILLA.

Keller, je vous devine ! (À Anselme, qui veut parler.) Tais-toi ! Vous êtes tous des enfants ! Vous vous imaginez qu’il y a des obstacles… (souriant) invincibles ! n’est-ce pas ? Ah ! Keller, vous me jugez par vous-même ! vous croyez que vous ne pouvez pas prétendre… parce que je suis baron, parce que je suis riche ?… Pourquoi donc ça ? Je ne suis pas plus noble que vous, et, quant à la fortune… si j’en ai davantage… oui, il paraît que ma baronnie vaut mieux que votre commerce, vous le dites quand vous êtes de bonne humeur ; eh bien, tant mieux, votre fils n’aura rien à envier au mien ! et sachez que ç’a été mon idée dès le premier jour que je l’ai vu. Oui, oui ! et, chaque jour depuis, je me suis dit : « Voilà celui que la loi désignait pour succéder à mon ami ; le ciel l’en a rendu digne. S’il est agréé de ma fille, de ma femme… »


ANSELME.

Mon père, la voici ; consultez-la, au moins.

Il court à sa mère, qui entre, et Juliette aussi.




Scène XIV


Les Mêmes, MARIANNE, FRANTZ.



FAVILLA, pendant qu’Anselme dit à sa mère quelques mots à voix basse.

Je n’ai pas besoin de la consulter : son cœur et le mien, c’est un seul et même cœur, aujourd’hui comme toujours !… Viens, ma chère Marianne ! viens bénir un doux projet, un bel avenir.


KELLER, bas, à Marianne.

Patientez, patientez un peu ! moi, je n’ai rien dit : l’avenir…


MARIANNE, bas, à sa fille qui a couru vers elle aussi.

Juliette, vous ne comprenez donc pas que M. Keller vous dédaigne et nous raille ?


FAVILLA, à Juliette, qui s’est précipitée dans les bras de sa mère.

Allons ! oui, ouvre ton cœur à ta mère, mon enfant. (À Anselme.) Laissons-les s’expliquer ensemble.

Il lui parle bas, avec vivacité, ainsi qu’à Frantz, au fond.

MARIANNE, à Juliette, de manière à être entendue de Keller et d’Herman.

Bien, ma fille ! je vois ce qui se passe. M. Herman a parlé, malgré moi, malgré son père ! et vous subissez cette humiliation malgré vous ! Eh bien, subissons-la ensemble ! demain, nous ne serons plus ici !


KELLER.

Bah ! bah !


HERMAN, à Keller

Mais dites-lui donc…


KELLER.

Sois donc tranquille ! Prends donc patience ! (À part.) Qu’est-ce qu’elle a donc contre moi ?


FAVILLA, à Marianne.

Eh bien, c’est entendu, n’est-ce pas ? Nous emmènerons Herman !


MARIANNE.

Il nous rejoindra, mon ami. (Bas, à Herman, qui est venu près d’elle.) Je vous défends d’essayer de nous revoir jamais.


FAVILLA.

Bien, bien ! Et nous reviendrons plus tôt que tu ne pensais. Leur amour enchantera pour toi cette demeure où tu as souffert ! Allons, ma Juliette, pas de crainte, pas de tristesse, pas de confusion surtout ! Pourquoi baisser la tête ? C’est si beau, c’est si naïf, c’est si pur, le sentiment qui se révèle à toi !… (Lui montrant Herman plongé dans une tristesse profonde.) Regarde ton fiancé… ton silence l’inquiète… Tu ne veux pas lui dire un mot ? (À Herman, lui montrant Juliette.) Et toi, tu n’oses pas non plus ? Cette affection-là, mes enfants, c’est une chose sainte, puisque le cœur de vos parents s’en réjouit sous l’œil de Dieu ! (À Juliette.) Allons, embrasse-moi, à présent, et dis-moi tout bas que tu n’es pas trop mécontente de ton père ! (Juliette, éperdue, se jette dans ses bras. Marianne et Anselme, consternés et appuyés l’un sur l’autre, se regardent. — Herman, agité, regarde Juliette.) Eh bien, Keller, me trouvez-vous enfin raisonnable ?


KELLER.

Très-bien ! très-bien !…


FRANTZ, à Favilla, s’approchant pour faire diversion.

Et la Sainte-Cécile ! N’oublions pas !…


FAVILLA.

Oh ! j’y songe, va, et m’y voilà mieux préparé que je ne l’étais ce matin. Oui, me voilà réconcilié avec ma position ! Allons, mes amis, plus de regrets amers. Ce n’est pas une pensée lugubre qui va nous réunir : c’est l’art divin qui évoque les pieux souvenirs et les images chéries ! (Avec exaltation.) Ô toi qui vis toujours dans ma pensée ! toi que je vois toujours et partout près de moi, autour de moi ! tu m’approuves, tu m’inspires, tu me commandes ! Oui, oui, il faut que ces enfants soient heureux, pour que ta mémoire soit sanctifiée ! (Il prend les mains d’Herman et de Juliette, les tient convulsivement, et dit avec animation.) Oh ! amitié sainte, je suis digne de toi, j’espère ! {{didascalie|(À Herman et à Juliette.) Eh bien, vous pleurez ! C’est de joie ? Oui, c’est de la joie ! Oh ! regardez, regardez là-haut ; ne voyez-vous pas les séraphins qui, dans les jardins du ciel, tressent en chantant les couronnes de votre hyménée ?





ACTE TROISIÈME


Même décor. — Le grand fauteuil est près de la cheminée, comme au premier acte. Le vieux lustre et les candélabres sont allumés. Le vase de Chine est plein de fleurs, et posé sur le guéridon, qu’on a placé à gauche. La grande table est rangée près de la fenêtre de droite. Il y a des pupitres de musique et deux ou trois violons dans la galerie du fond. La tapisserie de gauche est baissée. La fenêtre, au premier plan, est fermée. Il y a du feu dans la cheminée, et une harpe près de la fenêtre du fond, à gauche.




Scène PREMIÈRE


FRANTZ, JULIETTE.


Frantz finit d’allumer les bouilles des candélabres. Juliette arrange des fleurs dans le grand vase.



JULIETTE.

Mettons surtout les fleurs qu’il aimait : mon père veut que tout soit arrangé ici comme la dernière fois…


FRANTZ.

Fiez-vous à moi. Je n’ai rien oublié.


JULIETTE.

Mais mon père était seul avec lui ce jour-là, et j’espère qu’il nous permettra d’être ici : je craindrais…


FRANTZ.

Nous y serons ; mais ne craignez rien, il est en ce moment plein de courage et de calme.


JULIETTE.

Parce qu’il croit… Hélas ! comment ferons-nous ?… M. Keller ne s’oppose pas… ?


FRANTZ.

À notre petite fête commémorative ? Non, ma chère Juliette ; mais il s’opposerait bien…


JULIETTE.

Oh ! je sais. Ne me parlez pas de cela, mon bon monsieur Frantz.


FRANTZ.

Pardon, ma chère enfant ! je vous ai vu toute petite… élevée avec ma nièce ; je me figure que je suis, non pas votre père, vous ne pouvez pas en souhaiter un meilleur que le vôtre ; mais votre oncle aussi, à vous, et qu’il y a des circonstances où je peux, où je dois vous dire… ce que je dirais à Cécile. M. Keller a une irrésolution apparente qui cache un esprit très-positif et une certaine adresse… Son fils s’abuse donc. Soyez assurée de ce que je vous dis ; je ne parle jamais au hasard. Allons, excusez-moi, et venez rejoindre votre maman… à qui j’ai promis de ne pas vous laisser seule ; elle ne veut pas que vous rêviez, que vous soyez triste !

Il remonte un peu et s’arrête.

JULIETTE, préoccupée et abattue.

Pourquoi serais-je triste, monsieur Frantz, si maman est contente ?


FRANTZ.

Ah ! vous devez regretter cette maison… et les amis que vous y laissez ! Je ne veux pas parler de moi : j’ai trop de chagrin… mais tous les gens d’ici vous chérissent ! Allons, allons, puisqu’il le faut…

Ils vont pour sortir, Herman entre et les arrête.




Scène II


Les Mêmes, HERMAN.



HERMAN.

Un mot, un seul mot, mademoiselle !…


FRANTZ.

Sa mère l’attend, monsieur !… et je ne dois pas… je ne veux pas la quitter.


HERMAN.

Ah ! c’est justement votre présence qui m’encourage, monsieur Frantz ; j’ai à cœur de montrer que je ne mérite pas la méfiance cruelle qu’on me témoigne. La sienne me tue ! Non, je ne peux pas m’y soumettre !


FRANTZ.

Ce n’est pas de la méfiance, monsieur ; on vous sait noble et sincère ; mais vous êtes jeune, et vous vous faites illusion !


HERMAN.

Non ! non ! vous dis-je… Mon père m’a donné sa parole, et il l’aurait tenue, si la signora Marianne n’eût formellement refusé de l’entendre ; c’est elle qui repousse mes prières.


FRANTZ.

Ce n’est pas elle seule, c’est Juliette aussi ! (Bas, à Juliette.) Dites donc un mot qui en finisse !


HERMAN, qui devine son intention.

Oh ! ne dites pas que c’est vous aussi, mademoiselle ! Ayez pitié de moi ! laissez-moi partir avec la pensée que, si vous m’aviez mieux connu, j’emporterais au moins votre estime !


JULIETTE.

Partir ?… vous voulez… ?


HERMAN.

Oui, oui, certes ! celui qui doit quitter Muhldorf, c’est moi ; je ne veux pas que votre père soit malheureux par ma faute, et qu’il aille chercher l’incertitude et les fatigues d’une vie errante. Puisque l’on doute de ma parole, puisque mon amour semble une offense, je m’en vais à l’instant même !


JULIETTE.

Ah ! vous avez bien mauvaise opinion de nous, si vous croyez que nous consentirions à vous chasser d’ici !


HERMAN.

J’aurai un prétexte pour m’absenter sans alarmer la délicatesse de vos parents ; Frantz comprend qu’il doit me garder le secret, et vous le devez encore plus que lui. Ne voyez-vous pas que l’épreuve de ce soir va être terrible pour maître Favilla, et que l’arracher d’ici en ce moment, c’est briser son cœur, sa raison ou sa vie !


FRANTZ.

Eh bien, vous avez eu là une idée généreuse et sage, monsieur Herman ; et je crois que, pour quelques jours encore, Juliette doit accepter…


JULIETTE.

Oui, oui, j’accepte avec reconnaissance… pour quelques jours seulement.


HERMAN.

Pour toujours, Juliette, si vous ne m’aimez pas ! Ah ! si j’avais quelque espoir de ce côté, je me dirais que vous fléchirez votre mère, et que, quand mon père aura parlé… Mais je vois bien que vous ne croyez pas en moi, et la vie m’est odieuse.


FRANTZ.

Oh ! monsieur Herman, que dites-vous là ? C’est mal.


HERMAN.

Ne pensez pas que ce soit une menace ! non, je ne suis pas une âme faible ! je dois vivre, je vivrai pour celui qui, un jour, aura besoin de moi ; mais, à présent, il faut que je m’enfuie… loin, bien loin de ce pays, de ce milieu où tout me rappellerait mon rêve évanoui et mon espérance brisée ! Adieu, Frantz ; je vous connais depuis peu de temps, mais je vous respecte comme vous le méritez ; je vous confie donc le soin de calmer les inquiétudes de mon père… et celui de mettre à l’abri du reproche le souvenir d’un malheureux qui n’a pas su se faire aimer.


JULIETTE.

Herman !… (Frantz fait un mouvement pour la faire taire.) Je vous aime !


FRANTZ.

Taisez-vous !


HERMAN.

Oh ! mon Dieu !


JULIETTE, avec enthousiasme, à Frantz.

Ne craignez rien ! (À Herman.) Je vous aime d’une amitié sainte que ma mère elle-même ne voudra pas combattre dans mon cœur en apprenant à vous connaître. Oh ! je veux lui dire tout ! et elle aussi vous bénira en secret !… Oubliez un rêve qui ne peut se réaliser, mais gardez, pour revenir ici quand nous n’y serons plus, une certitude profonde : c’est que vous avez en moi une sœur qui a foi en vous, et qui priera pour vous tous les jours de sa vie. Adieu, Herman ! adieu pour toujours ! mais que mon image reste en vous, pure comme cette fleur (elle lui donne une fleur qu’elle a gardée dans sa main), douce comme le parfum d’un souvenir béni !


HERMAN, recevant la fleur à genoux.

Juliette ! ô Juliette !


FRANTZ, entraînant Juliette.

M. Keller ! Allons, venez ! venez !

Ils sortent par le fond.




Scène III


HERMAN, KELLER.


Herman, ivre de joie, baise la fleur et la cache dans son sein. Keller, en entrant, regarde Juliette s’en aller.



KELLER.

Ah ! elle était là ? Alors, tu ne t’en va plus ?


HERMAN.

Vous saviez donc… ?


KELLER.

Le beau mystère ! N’as-tu pas fait équiper tes chevaux ?… Mais on peut leur ôter au moins la bride, n’est-ce pas ?


HERMAN.

Non, mon père, je suis décidé…


KELLER.

Ah ! c’est décidé… comme ça… sans mon aveu ?… Vas-tu pas te tuer aussi, comme M. Werther ?… C’est la mode, à présent.


HERMAN.

Oh ! ne vous opposez pas…


KELLER.

Moi ? Est-ce que je m’oppose jamais à quelque chose ?… Mais je te demande une heure de patience, pas davantage. Donne-moi le temps de savoir… Tout dépend de la mère… (À part.) Elle est si susceptible… elle s’imagine !… (Haut.) Mais elle vient ici ; laisse-nous et ne fais pas la sottise de décamper avant que j’aie parlé !


HERMAN.

Oh ! non certes ! (a part, en lui-même.) Puisque Juliette…


KELLER.

Va donc, va donc…

Herman sort.




Scène IV


KELLER, puis MARIANNE.



KELLER.

Hein ! cette femme-là m’intimide… c’est singulier… J’ai été trop loin, à ce qu’il paraît… Je ne croyais pas que… Allons, je vais essayer de tout réparer !… Ah ! c’est là qu’il me faudrait des allures de gentilhomme !


MARIANNE, venant du fond, et voyant Keller, qui s’est un peu effacé pour la laisser entrer sans méfiance.

Pardon, monsieur…

Elle veut se retirer.

KELLER, barrant la sortie, sans affectation.

Oh ! soyez sans inquiétude, madame ! Écoutez-moi ; je ne suis pas un séducteur, que diable ! loin de là !… je suis si gauche, que je ne me suis pas fait comprendre tantôt. Vous aurez cru…


MARIANNE.

N’en parlons plus, monsieur ; je vous fais ici mes adieux, et j’accepte vos excuses


KELLER.

Mes excuses ?… Je ne crois pas avoir été inconvenant ; et vos adieux… je n’en veux pas.


MARIANNE.

Pardonnez-moi… nous ne vous demandons plus qu’une heure, pour accomplir ici un dernier devoir ; après quoi…


KELLER.

Comment ! ce soir ? ce soir même ?… sans vouloir entendre à rien ? Ce n’est pas votre dernier mot ! Et votre fille, vous ne l’aimez donc pas ?


MARIANNE, avec fermeté.

Monsieur Keller, me demandez-vous la main de ma fille pour votre fils ? Répondez.


KELLER, souriant.

Ah ! enfin ! convenez que vous ne me refuseriez pas…


MARIANNE.

Répondez, je vous en prie.


KELLER.

Répondez !… répondez !… Vous me faites perdre la tête, et je ne peux pas m’expliquer comme ça… Vous avez une manière de traiter les affaires sérieuses, vous autres ! Je ne suis pas un poëte, moi, un bel esprit, pour faire deviner… des sentiments…


MARIANNE.

Vous voyez bien, monsieur, que j’avais compris, et ce qui eût dû vous le prouver, c’est mon empressement à quitter votre maison.


KELLER, avec une certaine fatuité.

Ah ! alors, ce n’est pas à cause de mon fils ?… c’est à cause de moi ?…


MARIANNE.

C’est pour ces deux causes, monsieur ; l’une, dangereuse ; l’autre,… je ne veux pas dire outrageante, mais ridicule !


KELLER, avec dépit.

Outrageante !… ridicule !… Voilà les gros mots, tout de suite ! Qu’est-ce qu’il y a donc de ridicule à rendre hommage à la beauté ? On n’est pas un homme immoral pour cela, et je ne vous ai fait aucun outrage ; je n’ai pas de mauvaises manières… avec les personnes distinguées ; je me suis exprimé délicatement… très-délicatement ! Et, ma foi ! vous vous gendarmez bien mal à propos, je trouve.


MARIANNE, haussant les épaules.

Ne parlez pas si haut, monsieur, on pourrait vous entendre !


KELLER.

Eh bien, dirait-on pas que je dois avoir peur de quelqu’un ? Il y aurait là cent personnes, que je vous dirais devant elles… (Marianne s’en va) que vous faites, ma foi, la prude bien mal à propos !


Marianne est sortie par la gauche, sans écouter la fin de la phrase et sans voir Anselme, qui entre par le fond.




Scène V


KELLER, ANSELME.



KELLER, très-animé, continuant sans voir Anselme.

Et moi, je n’ai que quarante-cinq ans… je ne suis pas plus mal qu’un autre. On peut bien sans pour cela blesser les gens, que diable !… Ridicule ! moi,… ridicule !… Dirait-on pas…


ANSELME, descendant.

Qui donc sort d’ici, monsieur ?


KELLER.

Ah ! vous cherchez votre mère ? Elle s’en va par là.


ANSELME.

Et c’est à ma mère que vous parliez de la sorte ?


KELLER, avec humeur.

Moi ? Bah ! je ne lui parlais pas.


ANSELME.

Mais je vous demande pardon !


KELLER.

Mais je vous demande pardon aussi… Laissez-moi tranquille ! Qu’est-ce que vous me voulez, vous ?


ANSELME, irrité.

Je veux vous dire…


KELLER, l’interrompant.

Vous ne direz rien du tout ; vous vous tiendrez coi, ou bien… c’est vous qui serez ridicule ! Vous compromettrez votre mère.


ANSELME.

Ma mère ne peut pas être compromise à propos de vous, monsieur ; mais votre conduite n’en est pas moins indigne d’un galant homme.


KELLER.

C’est à moi que vous dites ça, malheureux ! sans respect pour…


ANSELME.

Pour votre âge ? Oh ! vous n’êtes pas d’âge à souffrir une insulte ; vous venez de le dire ; vous êtes très-jeune, monsieur Keller, et, comme vous avez pris rang de gentilhomme, vous ne refuserez pas de me rendre, raison…


KELLER.

Ah bien, oui, raison ! raison à des visionnaires ! Oui, vous êtes une famille de visionnaires ! Laissez-moi en repos… Je n’ai pas peur de vos grands airs, moi ! Mais je ne me bats pas pour si peu ; et, puisque vous riez de ma seigneurie, je vous dirai, moi, que ce n’est pas la coutume des gentilshommes d’accepter comme cela le défi du premier venu !

Herman paraît.

ANSELME.

Alors, le premier venu a le droit de… ?

Il lève la main sur Keller, Herman s’élance entre eux.




Scène VI


Les Mêmes, HERMAN, puis FAVILLA.



HERMAN.

Arrêtez, monsieur, je suis à vos ordres !


KELLER, le repoussant.

Toi ? Allons donc ! de quoi te mêles-tu ? Va-t’en au diable ! laisse-nous.


HERMAN, résistant.

Non, mon Père, non ! Cette fois, je ne vous obéirai pas ! C’est à moi de repousser une agression…


KELLER, même jeu.

Je la repousserai bien moi-même, sois tranquille ; car je vois que tout ça est une intrigue pour te faire épouser…


HERMAN, vivement.

Oh ! mon père…


KELLER, hors de lui, renvoyant son fils, qui descend à la droite d’Anselme.

Oui ! j’ai été trop bon, trop simple, et je m’en lasse, à la fin ! C’est à nous deux, monsieur ! et, puisque vous croyez m’effrayer…


ANSELME.

C’est bien, monsieur, pas de bruit : nous nous reverrons tout à l’heure.


HERMAN.

Anselme ! il est impossible que ce ne soit pas une méprise, que vous n’ayez pas tort contre lui ! Rentrez en vous-même, priez-le d’oublier votre emportement… ou je jure… quoi qu’il m’en coûte, que je vengerai l’affront…


ANSELME.

Je n’ai point affaire à vous, monsieur !


HERMAN, sévèrement.

Oh ! vous savez bien qu’on peut toujours contraindre un homme de cœur…


KELLER.

Toi, je te défends…


FAVILLA, qui est entré sans bruit, absorbé en lui-même, d’abord, à la vue des préparatifs de la Sainte-Cécile, et puis attentif peu à peu à ce qui se passe.

Je vous défends à tous de dire un mot de plus : Anselme, si vous avez offensé à tort un homme plus âgé que vous, un homme qui est notre hôte, c’est à moi, qui suis calme, de lui demander pardon pour vous. Voyons, êtes-vous coupable au point de ne pouvoir réparer vous-même… ? Au moins, vous pouvez me dire le motif de votre colère ; vous le devez !


KELLER.

C’est moi qui vous le dirai, maestro, puisqu’en somme, c’est encore vous le plus raisonnable pour le moment. Moi-même, j’ai été un peu léger peut-être…


ANSELME, à Keller, en passant vivement derrière lui.

Quoi ! vous oseriez… ?


KELLER.

Et pourquoi donc pas ? C’est vous qui voulez faire de rien une grande affaire… Mais je ne mords pas à ça, moi ! (À Favilla.) Voilà ce que c’est !… je causais avec votre femme. Je lui parlais… de choses et d’autres… Ne s’est-elle pas imaginé… ? (Favilla, par un mouvement de délicatesse, éloigne Herman, qui déjà, de lui-même, se tenait au deuxième plan.) Elle m’a dit un mot blessant, j’ai eu de l’humeur, je l’ai traitée de prude. Je crois que j’ai lâché ce mot-là, j’ai eu tort ; mais ce n’est pas à monsieur votre fils que j’en demanderai pardon, par exemple !… Il a des façons peu civiles, j’ose dire !… Moi, je suis vif, mais je ne suis pas méchant ; qu’il dise qu’il en a du regret, et je n’y pense plus.

Il va trouver son fils dans le fond.

FAVILLA, sévèrement.

Est-ce la vérité, Anselme ?


ANSELME, regardant Keller avec intention.

Oui, certes, mon père ! J’ai beaucoup de regret… de n’avoir pas témoigné à M. Keller (Keller descend en s’entendant nommer) les sentiments que je lui porte ; mais je compte, pour m’en acquitter, sur une meilleure occasion que le moment où nous sommes.

Keller, ne comprenant pas le sens, a l’air satisfait et remonte vers son fils.

FAVILLA.

C’est-à-dire que vous persistez à exiger une réparation que je condamne et que je vous interdis ! Un duel pour votre mère ! Malheureux enfant ! vous faites-vous, de son honneur et du mien, une idée si vulgaire, que vous le croyiez entaché… (baissant la voix pour qu’Ucrman n’entende pas) par une mauvaise pensée ou par une sotte parole ?


KELLER, qui s’est rapproché de Favilla, un peu en arrière.

Hein ?


FAVILLA, à Anselme.

Laissez-moi le soin d’une explication où toute violence de notre part serait comme l’aveu indigne et mensonger de la faiblesse de notre cause. (Haut et pour que Herman l’entende.) Retirez-vous en me jurant sur votre honneur d’attendre mes ordres pour donner suite à cette querelle… Vous hésitez ? Je le veux, mon fils !


ANSELME, s’inclinant et sortant par le fond.

Je le jure, mon père…


KELLER, à Herman.

Et toi aussi, au moins !


HERMAN, lui montrant Anselme.

Sa parole vous répond de la mienne.


KELLER, bas.

Et ne t’éloigne pas ! tout va s’arranger, je t’en réponds !

Herman sort par la serre.




Scène VII


FAVILLA, KELLER.



KELLER.

À la bonne heure ! vous comprenez bien, vous, que je n’ai jamais eu l’intention d’offenser…


FAVILLA.

Ah ! l’intention est tout, monsieur Keller !… Que vous ayez parlé sans convenance, c’est possible. Vous manquez souvent de tact, j’ai remarqué cela.


KELLER.

Ah ! vous trouvez ?


FAVILLA.

Aussi je ne fais pas plus d’attention qu’il ne faut à ce que vous dites. Mais ce que vous pensiez de ma femme, en vous servant de paroles qu’elle à pu mal interpréter, voilà ce qui m’occupe, et ce que je vous invite à me dire.


KELLER.

Ce que je pensais ?… Ah ! parbleu ! voilà qui est plaisant, de vouloir me confesser ! Je me flatte d’avoir été un mari aussi respecté qu’un autre… et, quand on aurait dit à ma femme qu’elle était agréable, loin de me fâcher, ça m’aurait flatté dans mon amour-propre, du moment que j’étais sur de sa conduite ! Mais vos idées s’embrouillent aisément ; parlons d’autre chose.


FAVILLA.

Non pas ; mes idées sont très-nettes, et c’est vous qui me répondez vaguement… et même d’une manière évasive !… Tenez, Keller, regardez en vous-même, votre conscience ne vous reproche-t-elle rien ?


KELLER.

Ma conscience ?… Vous doutez que je sois un honnête homme ?


FAVILLA.

Non ; mais êtes-vous un hôte loyal un ami sincère ?


KELLER.

Moi ?… Mais… (À part.) On dirait que, quand il s’y met, il voit plus clair qu’un autre !


FAVILLA.

Répondez-moi donc ! Vous sentez-vous toujours digne de l’accueil que je vous ai fait, et de la confiance que je vous ai montrée ?


KELLER, embarrassé et dépité.

L’accueil… la confiance…


FAVILLA.

Dites l’affection, si vous voulez. Je ne sais pas tendre la main a un homme sans lui ouvrir aussi mon cœur. Eh bien, je vois que le vôtre a méconnu la noblesse de nos relations, et je comprends pourquoi ma femme, répugnant à vous accuser, voulait sortir d’ici ; ce ne serait pas juste, Keller, convenez-en.


KELLER.

Certainement, non ! il ne faut pas vous en aller pour ça.


FAVILLA.

Alors, vous comprenez que c’est à vous…


KELLER, étonné.

À moi de… ?


FAVILLA.

Oui. Laissez-nous, Keller ; que nos enfants ne devinent pas ce qu’il y a de sérieux dans ce désaccord ; vous reviendrez pour le mariage… On peut se voir sans vivre ensemble. Feignez de recevoir une lettre, et partez demain ; c’est à regret que je vous en prie, mais je dois cette satisfaction à la dignité de ma femme.


KELLER, riant.

Comment ! vous prétendez me renvoyer de… ? Ah ! ah ! c’est un peu fort, par exemple !


FAVILLA.

Ne résistez pas ! ne me contraignez pas…


KELLER.

À quoi ? À appeler vos gens, peut-être !


FAVILLA.

Mes gens… contre vous… Non certes ! jamais ! C’est moi, moi seul qui vous ferai sentir mon autorité.


KELLER.

Vous ?… Allons, allons, mon brave homme, ne devenons pas…


FAVILLA.

Ennemis ? Dieu m’en garde ! je ne connais pas la haine ; mais je sais à quoi l’honneur m’oblige.


KELLER.

L’honneur ? Ah ! parbleu ! vous avez peut-être aussi la fantaisie de vous battre avec moi, vous ?


FAVILLA.

Eh bien, oui, certes, monsieur Keller, j’ai non pas cette fantaisie, mais cette intention-là, puisque vous ne me laissez pas d’autre moyen…


KELLER.

Le beau moyen ! Vous pensez donc que je suis homme à reculer ?


FAVILLA, s’animant.

Si je le croyais, ma provocation serait lâche, et je n’ai pas le goût des lâchetés !


KELLER.

Ni moi non plus ; et c’en serait une de ma part d’accepter le défi d’un homme… qui… qui ne doit ni ne peut…


FAVILLA.

Et pourquoi donc cela, s’il vous plaît ? Je ne suis pas plus âgé que vous, monsieur ; et, aujourd’hui, comme il y a vingt ans, je suis le chevalier dévoué, c’est-à-dire l’ardent défenseur d’une femme aimée… Ainsi, ce soir… dans une heure !…

Il regarde autour de lui.

KELLER, grommelant.

Oui, oui, c’est ça, dans une heure ! si vous n’êtes pas couché et malade !


FAVILLA, s’animant.

Ah ! vous raillez, je crois !


KELLER, irrité.

Allez au diable, avec vos extravagances ! Vrai, j’en ai assez !


FAVILLA.

Et moi aussi, des vôtres !


KELLER.

Eh bien, puisque vous me poussez à bout, vous allez entendre une bonne fois la vérité que je vous cachais !


FAVILLA, avec force.

La vérité ?… Allons donc, monsieur, je voyais bien que vous mentiez avec moi !


KELLER.

Comme vous voudrez ! Je me suis prêté à la circonstance, ça m’amusait… Eh bien, ça ne m’amuse plus ; ça va trop loin, et je trouve votre famille blâmable d’entretenir…


FAVILLA.

Quoi donc ?


KELLER.

Votre folie, la ! puisqu’il faut tout vous dire. Je me moque bien que vous ayez une crise de nerfs !… vous n’en mourrez pas, et, d’ailleurs, ce n’est pas vivre que de rêver sans cesse ! Apprenez, mon cher, que vous n’êtes pas plus seigneur de Muhldorf que le Grand Turc ; vous n’avez pas hérité d’un florin. Mon oncle n’a jamais testé en votre faveur, et c’est même parce qu’il vous a un peu trop oublié que j’ai le procédé de vous garder chez moi jusqu’à ce que la raison vous revienne… Tenez-vous donc à votre place ; je ne vous reproche pas ma complaisance ; mais ne me rendez pas la vie insupportable, car je me verrais forcé de vous dire : « Partageons le domicile : je garde le dedans… prenez le dehors ! »




Scène VIII


Les Mêmes, MARIANNE, ANSELME, JULIETTE, HERMAN, PRANTZ.



FRANTZ, d’abord à la cantonade, au fond.

Oui, mes amis, placez-vous là dans la galerie, on vous avertira !

Marianne et Juliette entrent par la porte de droite ; puis viennent Anselme et Herman.

MARIANNE, allant à Favilla, qui s’est assis sur le grand fauteuil, brisé par les paroles de Keller, et les yeux fixes.

Eh bien, mon ami, commençons-nous ?


FAVILLA, lui prenant vivement la main.

Marianne… dis-moi… est-ce vrai ce que je viens d’entendre ?


KELLER, à Marianne, qui le regarde avec surprise.

Eh bien, oui, je lui ai dit les choses comme elles sont ! Il était temps ! Il parlait de me mettre à la porte de chez moi, et vous lui rendiez un très-mauvais service…


ANSELME.

C’est bien maladroit, ou bien cruel à vous, monsieur, de risquer…


KELLER.

Je ne suis ni cruel ni maladroit, je me conduis suivant la règle du bon sens ; et vous voyez bien que, devant la vérité, le voilà guéri et tranquille.


FAVILLA, avec doute.

Guéri ?… tranquille ?… J’étais donc… ?


MARIANNE, auprès de Favilla, avec Anselme et Juliette.

Ne cherche pas, je te dirai tout. M. Keller a cru devoir agir sans ménagement ; nous ne pouvons lui en savoir gré ; mais nous ne reculerons pas devant la situation qu’il nous impose. Fais seulement un effort, non pas pour ressaisir des souvenirs pénibles, mais pour te laisser guider par nous. Ne t’effraye pas d’avoir été trompé. Vois dans nos yeux si l’amour et le respect que nous te portons ont diminué dans cette épreuve. Non, non, va ! nous te chérissons plus que jamais, nous te vénérons davantage, s’il est possible ; car, en te croyant riche et puissant, tu as montré tous les trésors de bonté, tous les généreux instincts que ton âme renferme !


ANSELME, s’inclinant vers lui avec respect et tendresse.

Oui, mon père, vos enfants n’ont jamais été plus fiers de vous.


JULIETTE, à ses genoux.

Et plus heureux de vous obéir !


HERMAN, prenant la main de Frantz.

Et vos amis…


FAVILLA.

Merci… merci, à vous tous, nobles cœurs !


KELLER.

Eh bien, et moi ? C’est moi qui vous sauve ; car, sans moi…


FAVILLA, se levant avec fermeté.

Sans vous, Keller, je croirais encore à l’existence d’une preuve… qui, je le vois, a disparu.


KELLER.

Quand on vous dit qu’il n’y a jamais eu… Allez-vous recommencer ?


MARIANNE, à Anselme, regardant Favilla.

Oh ! mon Dieu, il persiste !…


FAVILLA, rêveur.

Qui donc peut l’avoir perdue ?… Moi seul ! car tu l’as vue, cette preuve, Frantz ! (Frantz fait signe que non, d’un air triste.) Tu l’as vue ! non ?… Pourtant elle était dans ma main… C’est alors que, voyant ses lèvres blanchir et ses yeux s’éteindre… Je ne sais plus, moi, ce que j’ai dit, ce que j’ai fait !… Oh ! oui, dans ce moment-là, ma tête s’est égarée… il m’a dit un mot, un dernier mot… Ah ! ce mot ! il m’a foudroyé ! c’était l’éternel adieu !… Mais sa volonté ! je me la rappelle bien ! elle était écrite de sa main, je la vois encore !…


KELLER, effrayé.

Où donc ?


MARIANNE.

Hélas !


HERMAN, impétueusement.

Mais c’est la vérité qu’il nous révèle ! Cherchons cette preuve.


JULIETTE, allant à son père.

Non ! non ! vous voulez donc le tuer ? Que nous importe… ?


FAVILLA, repoussant un peu Juliette, qui veut le calmer.

Oh ! il importe, à moi, de ne pas être un insensé !… un fou !… C’est affreux, cela : on n’est plus rien, on n’est pas un homme, on n’est plus digne d’être époux et père ! Non, non ! je ne veux pas être fou !… Je retrouverai… je dirai… Mon Dieu ! mon Dieu !… quel travail, quelle angoisse ! Un timbre sonne lentement huit heures.


MARIANNE.

Favilla, n’y pense plus, au nom du ciel ! songe à l’heure qui sonne… à la promesse, à ton art !


FAVILLA, écoutant sonner l’heure.

Oui ! c’est l’heure solennelle… Écoutez ! c’est l’ange de la mort qui passe sur nos têtes pour nous dire : « Songez à ceux qui ne sont plus ! » Obéissons ! (Il fait signe à Frantz d’introduire les musiciens, qui viennent silencieusement ; à Anselme, qui lui présente son violon.) Donne ! (Frantz va au fond et fait signe à l’orchestre qui est dans la galerie ; Favilla prend son archet, hésite et s’arrête.) C’était…


MARIANNE, lui rappelant.

L’air de Hændel !


FAVILLA, faisant à plusieurs reprises le geste d’attaquer le violon.

Je le sais bien… (Marianne va pour chanter le morceau.) Mais… tais-toi !… oui… Eh bien… c’est étrange !


MARIANNE, vivement.

Qu’as-tu ?


FAVILLA, cherchant toujours.

Rien… je… Eh bien, non ! qu’est-ce donc ? Mon Dieu ! c’est bien vrai… c’est fini… ma tête est perdue ! Cet air…


MARIANNE.

Eh bien ?


FAVILLA, bas, à Marianne.

Je ne m’en souviens pas !


MARIANNE.

Vite ! ne le laissons pas chercher ! Juliette ! (Juliette court à la harpe et exécute la première phrase du morceau de Hændel.) Dieu de grâces et de bonté, dissipe les ténèbres qui l’environnent ! N’a-t-il pas assez souffert, lui, qui n’avait rien à expier ? Rends ta lumière à cette âme si pure, et que, délivrée de son trouble, elle savoure le seul bonheur qui lui convienne, celui d’être ardemment aimée !…


FAVILLA, dans un grand trouble, donne son violon à Anselme.

Continuez !… (L’orchestre du fond exécute le motif de Hændel ; Anselme, le dos au public, joue le premier violon ; pendant l’exécution. Favilla a une pantomime très-animée jusqu’au trémolo. Faisant un cri.) Ah ! je me souviens !… mais c’est affreux !… ce mot, ce mot terrible : Favilla, je le veux ! — Et il était trop tard !… Mais pourquoi donc trop tard ?… qu’avais-je fait de… ? Attendez ! Il était la, lui… (plaçant le fauteuil comme au premier acte, le dos au public), et moi… (il va à la cheminée) ici !… Je tenais l’écrit ; je disais : « Non, non ! pas de récompense ! votre amitié ! rien que votre amitié !… » Et alors… (Il touche le flambeau qui est sur la cheminée.) Ah !… oui ! c’est cela… (Reculant d’un pas et regardant le feu.) Je l’ai brûlé !


TOUS.

Brûlé ?


FRANTZ, vivement, comme frappé aussi d’un souvenir, en descendant.

C’est vrai ! il n’y avait pas de feu, et, quand je suis rentré, la flamme éclairait le foyer !


KELLER, descendant aussi.

Brûlé !… un testament en sa faveur !


FAVILLA, naïvement.

Eh bien, oui ! Cela vous étonne ?


TOUS, moins Keller.

Non…


MARIANNE, tendant la main à son mari.

Oh ! non, certes !


FAVILLA.

Oh ! mon ami, tu me pardonnes ! Tu as prié pour moi, puisque la lumière s’est faite !


MARIANNE, à Favilla.

Et maintenant…


FAVILLA.

Oui, j’entends… Adieu, Herman ; tu continueras l’œuvre d’une noble vie, toi, et tu penseras quelquefois au pauvre fou qui a trouvé dans son cœur l’inspiration de ne pas vouloir te dépouiller !… Allons, Marianne, ma bien-aimée, viens ! venez, mes chers enfants ! C’est pour vous que j’ai résisté à la voix de mon ami ! Je voulais qu’on pût dire de nous : « Ils n’ont emporté de cette maison que ce qu’ils avaient en y entrant, le gagne-pain de l’artiste ! »

Il saisit son violon avec exaltation.

HERMAN, vivement.

Oh ! mais je vous suivrai, moi !


KELLER, passant à Marianne.

Attendez !… attendez un moment !… Que diable !… je… je ne suis pas… (Bas, à Marianne.) Oui, madame, j’ai été ridicule !… mais je retourne à mon bon sens et à ma boutique. J’en ai assez, moi, de ne rien faire, et je n’aime pas la campagne. Mais (montrant son fils) voilà le baron de Muhldorf, et je vous demande… oui, madame, je… je vous demande pour lui la main de votre estimable demoiselle !

Marianne unit les mains d’Herman et de Juliette en regardant son mari. Herman tombe à genoux devant elle.

MARIANNE, à Favilla.

Ils sont heureux !… Tu le vois, le voilà réalisé, ton beau rêve !…

Juliette tombe dans les bras de sa mère. Herman à genoux. Favilla prend la main d’Anselme, lui montrant les heureux qu’il vient de faire. Keller est satisfait de lui, et Frantz, un peu au second plan, à gauche, contemple ce tableau avec bonheur.



FIN DE MAÎTRE FAVILLA