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Fleur des ondes/À l’Habitation

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La Cie d’imprimerie Commerciale (p. 136-150).


IX

À L’HABITATION


C’était l’hiver et sa monotonie blanche sur tout le pays de Canada. On ne voyait plus que dentelles, de givre, arabesques de frimas ; le toit de l’Habitation était lourdement encapuchonné de neige, les deux rives de la Grande-Rivière étaient reliées par un pont de glace.

Les Français restés à Québec se sentaient complètement séparés de l’univers civilisé. Ils avaient l’impression d’être plus loin de la Patrie, en regardant cette nappe blanche qui les entourait, les isolait. Leur unique divertissement était la chasse et les promenades en raquettes. Les jours qu’il fallait passer à la maison semblaient d’une longueur interminable.

Fleur des Ondes et Philippe étaient seuls à ne pas s’en plaindre ; elle parce qu’elle avait l’habitude de l’isolement, lui, parce qu’il vivait une extase d’amour qui gardait son cœur de tout regret.

Chaque matin, la jeune fille allait faire de longues courses, n’oubliant jamais d’emporter un arc et des flèches. Comme elle était d’une merveilleuse adresse à cette arme, elle revenait souvent la gibecière garnie de quelques pièces dont elle enrichissait le diner du lendemain.

Le reste du temps, enfermée dans sa chambre elle se livrait à des travaux de peinture ou de sculpture, pour lesquels elle avait un remarquable talent soigneusement cultivé par son père. Elle exécutait aussi de petits ouvrages de fantaisie dont l’originalité et le bon goût faisait toute la valeur. Quotidiennement elle réservait quelques heures à l’étude des livres.

La bibliothèque de Fleur des Ondes se composait d’un seul volume une traduction de l’Odyssée que son père avait sur lui, lors de son naufrage. Elle le portait habituellement dans un réticule suspendu à sa ceinture, et de l’avoir lu et relu elle le savait par cœur. Il y avait à l’Habitation quelques livres sérieux, la jeune fille les apprit tous. Philippe trouvait un plaisir délicat à compléter parfois un renseignement ou à donner une indication que réclamait sans fausse honte son aimable cousine.

Fleur des Ondes était considérée comme la maîtresse du logis, du Parc ayant abdiqué entre ses mains l’administration de l’intérieur. Cet hiver-là, il y avait à Québec, une quinzaine d’hommes tant artisans que matelots, plus les gentilhommes que nous connaissons. Chacun subissait la douce influence de la gracieuse hôtesse : tout était mieux ordonné, le bien être régnait sous le toit de cette famille héroïque. Sans bruit, sans ostentation elle arrangeait tout de manière à donner la plus grande somme de contentement, avec les maigres ressources dont on disposait. Quand approcha la Noël, Fleur des Ondes modifia son genre de vie, négligeant un peu la promenade et l’étude pour des œuvres qu’elle dissimulait avec soin. Philippe un jour se plaignit qu’elle devenait cachottière.

— « Ne vous fâchez pas, mon cousin ; je fais de petits mystères pour célébrer le grand mystère ! »

Il n’insista plus.

La veille de Noël, Fleur des Ondes appela son cousin après le déjeuner ; celui-ci, ravi de n’être plus tenu à l’écart, la suivit dans sa chambre.

Elle lui montra, cloué à la cloison, un grand morceau d’écorce de bouleau sur lequel était peinte la naissance du Christ.

— « Veuillez m’aider et me porter cela dans la grande salle. »

Philippe s’arrêta admirant le tableau et faisant des compliments à l’auteur.

— « Ne perdons, pas de temps en vaines paroles, l’interrompit-elle d’un air comiquement sévère ; il y aura de la besogne pour vous aujourd’hui. D’abord placer ce tableau à l’endroit que je vous indiquerai. »

Philippe promit d’être un serviteur docile.

À l’étage inférieur le tableau fut étendu sur le mur, entouré d’un cadre de rameaux d’épinette.

Le jeune homme, monté sur une longue échelle, clouait, attachait les branches vertes ; sa cousine jugeait d’un coup d’œil, et d’un geste, d’un mot, corrigeait, redressait.

L’extérieur du cadre fut bordé d’une dentelle de branchettes en forme de croix. Tout autour, on établit un modeste luminaire prudemment disposé dans de larges coquilles dont l’une contenait les lumignons ; l’autre, appliquée contre la cloison, la protégeait tout en servant de réflecteur. Sur le sol, on étendit un tapis de mousse.

Fleur des Ondes alla ensuite chercher un panier d’osier, rempli de fleurs diverses ingénieusement faites de petites plumes teintes, et les piqua à profusion dans la verdure. Philippe construisit une palissade autour de cette parure.

— « L’œuvre est complète, déclara la jeune fille ; nos amis peuvent arriver. »

— « Soyez assurée qu’ils ne tarderont guère, répondit son cousin ; vous connaissez la curiosité de ces grands enfants. Cholas le cuisinier a déjà été obligé de renvoyer les Montagnais, qui voulaient trop tôt envahir l’Habitation »

Quelques instants plus tard, en effet, on entendit les sauvages marcher par groupes dans le corridor.

Du Parc et les gens de la maison étant arrivés peu de temps après, Fleur des Ondes ouvrit la porte. Tout le monde se précipita, les enfants se faufilant au premier rang.

Philippe, voulut ajouter un peu de féerie à la fête en faisant partir quelques petites fusées qu’il avait préparées en cachette. Ce modeste feu d’artifice emporta l’admiration des sauvages. Sans attendre le signal de Fleur des Ondes, les petits poussèrent un cri spontané : « Gloria ! » L’émotion leur serrant la gorge, ils ne purent continuer, et tout le mal que leur maîtresse s’était donné depuis deux mois pour leur apprendre un cantique de Noël, n’aboutit qu’à ce résultat. Mais, à l’autre bout de la salle, une voix vibrante et belle entonna :


D’ viens-tu, bergère,

D’ viens-tu ?
Je viens de l’étable.
De m’y promener.
J’ai vu un miracle
Qui vient d’arriver.

Qu’as-tu vu, bergère,
Qu’as tu vu ?
J’ai vu dans la crèche
Un petit enfant
Dans la paille fraîche
Mis bien tendrement.

Rien de plus, bergère,
Rien de plus ?
Sainte Marie sa Mère
Qui lui donne du lait,
Saint-Joseph, son père

Qui tremble de froid.


Rien de plus, bergère,

Rien de plus ?
Y a le bœuf et l’âme
Qui sont par devant,
Avec leur haleine
Réchauffant l’enfant.

Rien de plus, bergère,
Rien de plus ?
Y a trois petits anges
Descendus du ciel,
Chantant les louanges

Du père éternel !


Les Français, étonnés, se retournèrent et aperçurent Thomas, un truchement de Champlain, qui, son bonnet de fourrure à la main, habillé en sauvage, chantait sans seulement avoir pris la peine de secouer la neige qui recouvrait ses épaules.

Tous reprirent en chœur le refrain, puis quand le cantique fut terminé, chacun courut au devant du chanteur, la main tendue :

— « D’ venez-vous ? »

— « Comment êtes-vous arrivé si à propos ? »

Tous l’interrogeaient à la fois.

— « C’est bien simple, reprit Thomas, il y a quinze jours, en revenant de chez les Ouescharinis, je me suis arrêté au pays des Algonquins où j’ai trouvé Paul Guertal, n’ayant d’autres occupations que de s’ennuyer : nous avons décidé de venir passer les fêtes à Québec. Et nous voici. »

— « Vous êtes arrivés au bon moment, » reprit du Parc, d’une voix enrouée mais joyeuse.

— « Oui répliqua Philippe, sans toi la fête aurait manqué de musique ; notre seul chanteur, le Sieur du Parc, ayant commis la maladresse de s’enrhumer. »

— « Je m’en suis aperçu, fit Thomas, et comme j’ai l’habitude de parler pour les autres j’ai pensé qu’il ne serait pas déplacé de chanter en leur nom. »

« Et tu sais t’acquitter de l’un aussi bien que de l’autre, » continua du Parc.

— « Vous avez raison, dit l’interprète en se rengorgeant d’une façon comique »

— « Voilà qui s’appelle recevoir un compliment avec modestie ! » railla Paul Guertal.

— « Mon jeune ami, interrompit son compagnon de voyage en lui tapant sur l’épaule, ne t’imagine point que j’ai fait trois cents milles sur des raquettes pour apporter un démenti au Sieur du Parc et avouer devant les camarades que je ne sais pas convenablement chanter un cantique de mon pays. »

Pendant que les Français devisaient joyeusement, Fleur des Ondes exposait aux Montagnais le poétique mystère de la naissance du Christ. Lorsqu’ils eurent suffisamment admiré, elle les emmena dans la pièce voisine et leur servit une collation. Cela fait, la jeune fille congédia les sauvages, et revint vers ses compatriotes.

— « C’est à votre tour de recevoir vos étrennes » leur dit-elle ; et, se dirigeant vers la salle à manger, elle leur fit signe de la suivre.

La table avait été rangée au bout de la pièce dont le centre était présentement occupé par trois magnifiques épinettes, plantées dans des caisses enjolivées de verdure ; les chaises formaient un cercle autour de ce bosquet improvisé.

Fleur des Ondes remit à du Parc de petits carrés d’écorce, en expliquant que sur chacun était écrit au recto le nom d’une personne présente, et au verso un chiffre correspondant à un autre, attaché à quelqu’objet suspendu aux arbres.

Du Parc commença l’appellation dans l’ordre alphabétique. L’interpellé prenait le coupon et cherchait lui-même sous les rameaux ce qui lui était destiné. Tous les présents avaient été intentionnellement cachés dans les branches : pour les trouver il fallait se pencher, regarder dessous, dessus, parfois se glisser entre les épinettes, et parfois se mettre à plat ventre, car certains effets avaient été attachés aux rameaux inférieurs. Ces contorsions, cette gymnastique amusaient l’assistance. Celui qui découvrait facilement son lot était proclamé un fin chercheur ; les autres étaient raillés impitoyablement.

Quand vint le tour de Philippe, il constata avec dépit que sa part était au faite de la plus haute épinette. Les yeux en l’air, il contemplait avec convoitise un minuscule coffret qui se balançait comme pour le narguer. Un éclat de rire général acceuillit son embarras. Le jeune homme monta sur une chaise, mais ce moyen était insuffisant : « Je ne saurais jamais atteindre jusque là », dit-il en regardant sa cousine qui lui avait fait cette malice.

— « Tu t’avoues vaincu ! passons à un autre, » déclara gravement du Parc, et il appela : Thomas !… Puis, en manière de consolation, il ajouta : — « Tu prendras tes étrennes, Philippe, quand nous mettrons l’épinette dans la cheminée ».

Tout le monde battit des mains.

Déjà, Thomas au milieu de la chambre commençait à fureter. Au lieu de regagner sa place avec résignation comme ses compagnons le lui conseillaient en riant, Philippe prit son élan, sauta sur les robustes épaules de Thomas, et décrocha triomphalement le coffret. Ce fut un tonnerre d’applaudissements, Thomas, pour marquer que ce fardeau ne lui pesait guère, tenant son ami par les genoux, le porta jusqu’à sa place. Philippe sauta à terre et s’inclina devant sa cousine.

Le coffret, taillé en forme de cœur, était incrusté de perles.

La distribution étant terminée, ou poussa dans un coin les épinettes dégarnies ; la table fut remise à sa place, et Fleur des Ondes, aidée de Paul Guertal et de Cholas, s’occupa à dresser le couvert.

Ce repas de Noël avait été attendu comme un grand événement, par tous les gens de l’Habitation. Depuis huit jours, les chasseurs s’étaient employés à garnir le garde-manger : lièvres, tourteaux, oiseaux de neige étaient strictement réservés pour ce festin.

Du Parc fit apporter le meilleur vin, et les convives prirent leurs places.

Ces hommes joyeux avaient bon appétit, les assiettes se vidaient et se remplissaient rapidement sans nuire à la gaité ; l’esprit coulait avec le vin : les saillies se croisaient, jaillissant avec les éclats de rire.

Fleur des Ondes, assise en face du commandant jouissait délicieusement de ce contentement qu’elle lisait sur tous les visages.

Au dessert, chacun y alla de sa chanson, La fête se prolongea tard dans la nuit.

Le lendemain, il faisait une tempête affreuse : la neige tourbillonnait sur le rocher de Québec, poussée par le vent qui dévalait à une vitesse vertigineuse. Le froid était très vif.

La jeune fille seule dans la salle à manger, regardait au travers du carreau la tempête s’abattre sur le fleuve scellé de glace. Son cousin entra, et, s’approchant doucement, il lui dit :

— « Le temps n’est guère propice à la promenade aujourd’hui. »

— « Ah ! non répondit-elle avec regret. »

— « Il l’est peut-être plus aux confidences reprit le jeune homme timidement. »

— « Peut-être, mais qu’avez-vous donc à me dire ? demanda-t-elle en rougissant »

— « Vous connaissez déjà la moitié de mon secret. Hier nous avons reçu vos cadeaux sans rien vous donner en retour ; voulez-vous accepter de moi un modeste présent qui sera en même temps un gage précieux ? »

— « Et quel est ce gage ? » fit-elle un peu gênée.

— « Le voici ! » Tirant de son doigt un petit anneau d’or, il le lui présenta en disant : « il vient de mon père. »

Elle hésitait à le prendre. Philippe insista :

— « Le coffret ne contenait rien hier ; mettez-y l’espérance, voulez-vous ? Et lorsque nous retournerons en France, j’y amènerai ma fiancée. »

— « Vous savez bien que je n’ai pas de plus doux rêve, répliqua la jeune fille, mais au nom de mon bonheur même je ne voudrais pas contrecarrer les projets de votre mère : n’a t-elle pas sur vous des vues plus ambitieuses ? »

— « Je me marierai selon mon cœur, ou je ne marierai jamais, je vous le jure ! » reprit Philippe avec détermination.

— « Eh bien ! vous m’avez demandé de mettre l’espérance dans le coffret, gardez plutôt ma promesse dans votre cœur. Je serai votre femme si votre mère y consent ; sinon, je reviendrai dans ce pays, et je consacrerai ma vie à l’éducation de mes frères les sauvages du Canada.

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Pendant cette année de seize cent quatorze, que Champlain avait dû passer loin de sa chère colonie, il s’était cependant activement dévoué à son service. Pensant avec justesse que, pour amener les sauvages à la civilisation, il fallait d’abord élever leur esprit et leur cœur vers un idéal religieux, il chercha quelques apôtres qui fussent prêts à hasarder pour la seule gloire de Dieu les périls de cette tâche. Il intéressa des personnes charitables et fortunés, et recueillit la somme de quinze cents livres, destinée à payer les premiers frais d’installation des missionnaires. Sur les indications du Sieur Ouelle, contrôleur des salines de Brouages et secrétaire du Roi, le fondateur de Québec s’adressa au Général des Récollets. Dès le printemps suivant, il eut la consolation de s’embarquer avec les Pères Denys Jamay, Jean d’Olbeau, Joseph Le Caron et le Frère Pacifique du Plessis.

Le vingt-cinq mai, Champlain et ses aides nouveaux arrivèrent à Tadoussac. Il fit tout de suite appareiller des barques pour se rendre à Québec, où il s’arrêta seulement le temps de réparer son bateau, et s’empressa d’aller à la rencontre des sauvages qui déjà devaient être rendus au Grand-Sault, pour la traite. L’intrépide découvreur voulait les suivre dans leur pays, afin d’aller à de nouvelles conquêtes.

Dès le premier jour qu’il passa à l’Habitation, Champlain apprit l’histoire de Fleur des Ondes. Il n’en parut pas extrêmement surpris. La jeune fille voulait étaler devant lui les papiers qui établissaient la vérité de ses dires ; le capitaine répondit, en lui posant paternellement la main sur la tête : « Ces preuves me sont inutiles, Mademoiselle ; votre origine est écrite là. »

Et la regardant plus attentivement, il poursuivit avec émotion :

« Je reconnais bien les yeux, le front, la bouche de mon noble ami, Samuel de Savigny. Vous avez son regard et son sourire ; puissiez-vous avoir aussi son cœur ardent et généreux. »

« Vous avez connu mon père ? dit la jeune fille émue. »

« Il fut mon meilleur ami. Quand j’avais votre âge et toutes mes illusions, reprit Champlain, que de douces heures nous avons passées ensemble dans les bois de Savigny : il était artiste, j’étais aventureux ; ses conseils ne furent jamais sans profit. Nous nous aimions sincèrement ; mais le destin avait tracé des carrières différentes. Quelques années plus tard, revenant au pays après une longue absence, je n’y retrouvai plus mon ami !… J’appris le malheur qui s’était abattu sur lui, lui si bon, si digne d’être heureux ! »…

C’était la première fois que Fleur des Ondes entendait quelqu’un lui parler de son père ; elle en éprouvait un bouleversement délicieux ; de douces larmes coulaient sur ses joues ; elle contemplait avec vénération cet homme qui avait connu son père, qui avait été son ami.

Le lendemain, Champlain fit ses préparatifs de départ pour le Sault. Philippe était partagé entre le désir de l’accompagner et le regret de s’éloigner de sa cousine : toutefois, considérant que le devoir était plutôt auprès de son chef, il s’offrit à le suivre.

Celui-ci refusa.

— « Je ne sais quelle sera la fin de cette expédition, car j’entends m’enfoncer très loin dans les terres inconnues ; et s’il m’arrive malheur, je veux que cette jeune fille ait un protecteur assuré. Votre place est ici ».

Philippe resta donc à Québec où, d’ailleurs, il ne manqua pas d’occupation. L’arrivée des Récollets donnait une vie nouvelle à la colonie : il fallait préparer des logements, bâtir une chapelle. Fleur des Ondes et son cousin trouvèrent l’emploi de leurs divers talents.

Entraîné par ses alliés dans une expédition contre les Iroquois, Champlain fut blessé sérieusement et obligé de passer l’hiver chez les Algonquins.

À Québec, ses amis inquiets de son sort, passèrent de longs mois d’angoisse. L’Habitation retentit des cris d’allégresse, quand, au printemps on vit poindre la barque qui ramenait le père de la Nouvelle-France.