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Fleur des ondes/Vers Québec

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La Cie d’imprimerie Commerciale (p. 120-135).

VIII


VERS QUÉBEC


Les tristes événements de ces derniers temps avaient nécessairement retardé le départ de nos amis. Le trépas de La Source pesait sur les cœurs comme la désespérance, et si un peu de calme suivit le tintamarresque chagrin des premiers jours ce n’était encore que du désarroi ; il fallait un plus long temps à ces indisciplinés pour reprendre la routine de leur vie ordinaire.

Avec la connaissance qu’elle avait de l’âme indienne, Fleur des Ondes devina cette démoralisation et s’employa à la combattre par des paroles de foi ; recherchant de préférence la société de ceux qu’elle voyait tristes, elle s’efforçait de les rasséréner en les consolant.

Philippe, entraîné par le bel exemple de sa cousine, voulut partager avec elle un si noble apostolat. Mais le chagrin avait blessé l’un de ces hommes de bronze : Le Soir, qui avait superbement refoulé ses larmes devant la frêle dépouille de sa fille aimée, recherchait la solitude ; il s’éloignait souvent vers le coin d’ombre où reposait la chère morte, et, le front haut, contemplait l’humble signe de rédemption que les Français avaient planté sur la tombe. De jour en jour, il voyait le lierre s’attacher à la croix, l’enrouler plus étroitement de ses tiges flexibles et s’élever vers le ciel. Devant cette image, la naturelle poésie de son âme lui suggérait de profondes réflexions.

Un matin qu’il portait son éternelle tristesse vers le but accoutumé de sa promenade, il vit de loin Fleur des Ondes et Philippe agenouillés sur le tertre, et s’approcha sans bruit. Comme Philippe se relevait, le sauvage lui dit : « Français, tu es meilleur que moi ! Quand j’ai vu ma fille morte de t’avoir aimé, j’ai songé à te tuer ; et je l’aurais fait, sans la promesse que j’ai écrite dans mon cœur, il y a bien des lunes : J’avais été pris par les Iroquois et emmené dans leur pays ; déjà on commençait mon supplice. C’était au bord du grand fleuve. Tout à coup il fit noir dans le ciel : le vent se mit à gémir une chanson que je n’avais jamais entendue ; des montagnes blanches dansèrent sur les eaux et de très loin, partit avec fracas une flèche d’or qui illumina la tête des folles danuseuses : en même temps, l’une d’elles vint s’abattre sur le rivage où elle apportait un homme.

Je n’en avais encore jamais vu de pareil.

Mes bourreaux s’enfuirent, m’abandonnant lié au poteau. Pour la première fois, la terreur fit trembler ma chair : celui qui venait de surgir de l’onde s’approcha de moi, me dit des paroles que je ne compris pas, et coupa mes liens.

Je m’en allai sans être poursuivi ; mais j’emportais dans mon cœur le souvenir de mon sauveur ; et j’ai promis aux mânes de mes ancêtres de ne jamais tremper mes armes dans le sang de sa race.

Quand je t’ai vu, j’ai pensé que tu étais de sa famille : tu as comme lui, de l’or dans les cheveux et du ciel dans les yeux. C’est pour cela que je ne t’ai pas tué. »

En écoutant le récit du Sauvage, Fleur des Ondes avait frémi : lui posant ses deux mains sur les épaules, elle dit, en mettant son visage tout près du sien : « Tu ne sais pas quel était cet homme ; je vais te l’apprendre. »

La jeune fille reprit le récit, en spécifiant les circonstances, les particularités du lieu.

Le Soir la regardait ébahi, troublé : « Ce bienfaiteur que la mer t’apporta c’était mon père. »

Elle raconta son histoire, y compris la rencontre fortuite avec son cousin, au moment où il allait être massacré par les Iroquois.

Le Soir ne pouvait plus douter ; incapable de traduire par des paroles les sentiments qui bouleversaient son âme, il se laissa tomber à genoux, et posa son front sur les pieds de la jeune fille.



Le premier juin, enfin, les sauvages commencèrent à appareiller leurs canots. Plus de deux cents Algonquins décidèrent de reconduire les Français jusqu’au Grand Sault, qui était le lieu de leur rendez-vous. C’est là qu’ils espéraient trouver le gouverneur.

Le cinq du mois, les préparatifs étant terminés, les voyageurs partirent. Plusieurs emmenaient leurs femmes et leurs enfants ; c’était l’usage quand ils n’allaient pas à la guerre.

Ces pauvres gens ne laissaient point de trésors derrière eux lorsqu’ils s’embarquaient en famille, mais telle était cependant leur probité, que nul n’aurait osé toucher aux effets d’un absent. Chacun retrouvait son ménage tel qu’il l’avait laissé.[2]

Au commencement, le voyage ne manqua pas de charmes. La température était splendide ; les rameurs, torse nu, penchés en avant, plongeaient vigoureusement et sans bruit l’aviron dans la nappe limpide, raidissant leurs muscles contre la résistance de l’eau ; et les pirogues glissaient à la surface, en laissant un sillon argenté. Le soleil épandait une douceur tiède qui remontait du sol en buée légère, se parfumait en passant à travers les brindilles et les fleurs naissantes, et s’élevait plus diaphane à mesure qu’elle élargissait ses plis, ou se chiffonnait en fronces capricieuses, comme un fichu de gaze sous la main d’une coquette. Quelques oiseaux, surpris dans leur retraite, s’envolaient en émiettant de petits cris effarés ; d’autres se balançaient sur leurs ailes déployées, aux notes berceuses de leur chanson.

Les sauvages, quoique habitués à cette poésie du renouveau, n’y étaient pas insensibles ; mais elle captivait plus fortement les Français qui toutefois, en éprouvaient diversement le charme. Pour Philippe, c’était le cadre approprié au doux roman qui commençait à se dessiner dans son cœur ; Paul au contraire, amoureux de la liberté, trouvait sacrilège tout ce qui éloigne l’homme de la nature, et se disait que la civilisation n’est le plus souvent qu’un masque. L’homme reste tel sous l’habit que l’hypocrisie lui taille à sa mode : le méchant sait mieux s’y dissimuler, et le juste, gêné par trop de conventions, devient plus aisément sa victime.

Tout le monde se taisait ; le silence n’était interrompu de temps en temps que par quelqu’exclamation enfantine : une petite main se levait avec convoitise vers un papillon neigeux, la mère souriait, et tout redevenait tranquille.

Cette somnolente quiétude dura plusieurs heures, puis le charme fut rompu. On avait atteint le premier sault. Il fallait mettre pied à terre, afin d’éviter les nombreux rapides qui bouillonnaient entre Les Allumettes et le Grand Calumet.

Les uns portant sur leurs épaules des paquets de fourrures, pesant jusqu’à deux cents livres, les autres chargés des avirons et de leurs canots, les femmes traînant leurs enfants durent se résigner à une marche de deux heures sous l’épaisseur des branches. À chaque instant, les jambes s’écorchaient aux broussailles ; mais ces hommes robustes n’y faisaient nullement attention, et les meurtrissures ne les arrêtaient pas.

Philippe et Paul, aguerris durant l’hiver, suivaient allègrement, quoique lestés, de leurs bardes, de deux avirons et de leurs arquebuses.

Fleur des Ondes sautait d’un obstacle à un autre, comme une chevrette.

Enfin, on se rembarqua ; après avoir navigué dix ou douze lieues, la troupe campa dans une île remplie de vignes et de noyers où les sauvages mirent leurs filets à l’eau.

De quelques gros poissons et de pains de maïs, les femmes composèrent le diner, après lequel on s’installa pour la nuit, les uns dans les canots, les autres s’accommodant à terre d’abris de branchages, devant lesquels ils firent un feu afin d’éloigner les bêtes.

Un peu avant le jour, un sauvage ayant rêvé que ses ennemis l’attaquaient, se mit à crier. « On me tue ! » Toute la troupe s’éveilla en sursaut, et ce fut une panique générale : quelques uns se jetèrent à l’eau. Les Français eurent de la peine à calmer cette frayeur.

Dès l’aurore, tout le monde se remit en route, pour faire halte au Sault de la Chaudière et accomplir une cérémonie traditionnelle. Après avoir porté les embarcations au bas du rapide, ils s’assemblèrent, et l’un d’entr’eux fit la quête ; chacun ayant donné un morceau de pétun, le plat en bois contenant les offrandes fut déposé au milieu de la troupe qui dansa à l’entour avec entrain. L’un des capitaines déclama l’habituelle harangue, expliquant qu’il était d’usage de faire pareille manifestation en ce lieu, afin de dépister leurs ennemis. Ces pauvres gens étaient persuadés que s’ils avaient manqué à la superstitieuse coutume, il leur serait arrivé malheur.

L’orateur ayant fini son discours, alla jeter le pétun dans la cataracte, et tous poussèrent un cri formidable.

Les Iroquois allaient souvent surprendre leurs ennemis en cet endroit, n’osant s’aventurer plus avant, à cause des mauvais chemins. Cette fois, le voyage s’effectua sans accident. Le lendemain, les Algonquins campèrent dans une île à l’entrée d’un lac, éloignée de sept à huit lieues du Sault Saint-Louis.

Les sauvages s’établissaient de préférence dans des îles, parce qu’il était plus facile d’y prévenir une attaque.

Après avoir caché les canots dans les grands joncs qui bordaient la rive, et improvisé des abris pour la nuit, ils firent un sommaire repas de pain de maïs, n’osant allumer du feu en cet endroit, par crainte de révéler leur retraite aux rôdeurs Iroquois.

Redoutant sans cesse une surprise, les Algonquins avaient cependant l’incroyable habitude de ne pas veiller[3] : leur unique précaution était d’envoyer quelques uns des leurs en reconnaissance. Ils se reposaient toute une nuit, même à la guerre, sur cette insuffisante mesure.

Là encore, il y eut une alerte. Quelques jeunes gens s’étant imaginés voir des ennemis, jetèrent l’épouvante parmi leurs camarades. Philippe et Le Carcois allèrent explorer les alentours, et purent se rendre compte que c’était une fausse alarme.

Dans cette assurance, tous s’abandonnèrent au repos, sauf les deux Français qui se postèrent en sentinelles pour toute la nuit.

Enfin, le dix-sept juin, ils arrivèrent sains et saufs au Sault Saint-Louis.

Les sauvages éprouvèrent une grande déception de n’y pas rencontrer Champlain, Philippe et Paul ne pouvaient non plus expliquer cette absence ; ils persuadèrent à leurs amis de patienter quelques jours avant de prendre une décision. Mais le lendemain, il vint une barque portant des traiteurs de Saint-Melo, qui apprirent aux Français que le gouverneur avait été retenu en France par de pressantes affaires. À cette nouvelle, les Indiens échangèrent leurs fourrures et se disposèrent à retourner dans leur pays. Paul qui s’était épris de la vie libre des indigènes s’en alla avec eux.

Une vingtaine de sauvages seulement voulurent accompagner Philippe jusqu’à Québec ; Le Carcois était de ceux-là. Dès le début, il avait invité Fleur des Ondes et Philippe à voyager dans son canot ; et c’est assis l’un près de l’autre que les deux jeunes gens firent le voyage.

Durant les cérémonies tumultueuses et bruyantes qui avaient suivi le décès de La Source, ils avaient eu rarement l’occasion de converser seul à seul ; mais pendant ce voyage ils échangeaient leurs pensées, car tout invitait à la causerie : le désœuvrement et la beauté impressionnante des paysages déroulés devant leurs yeux. Philippe, à chaque instant, s’étonne en lui-même du savoir de cette étrange fille qui, sous la seule direction de son père, avait dû puiser toutes ses leçons dans le livre unique de la nature ; Fleur des Ondes de son côté, admirait la simplicité de ce beau garçon qu’elle jugeait savant et qui avait été élevé dans un luxe dont elle n’avait même pas l’idée.

Après le départ des traiteurs, nos amis reprirent leur route. Le premier jour, ils s’arrêtèrent à l’entrée des Trois-Rivières. Le lendemain, quand ils repartirent, les étoiles n’étaient pas encore éteintes et le firmament avait cette couleur verdâtre et transparente des belles nuits ; mais l’aube écarta ses voiles, et l’aurore apparut, éblouissante : un nimbe d’or se dessina à l’horizon élargissant son cercle, à mesure que s’avançait le roi des astres qui bientôt apparut audessus des Laurentides.

C’était un spectacle d’une beauté saisissante : on eût dit que des mains invisibles et divinement habiles décoraient le ciel pour une fête. Des nuages aux nuances opalines se déployaient sur l’azur comme de souples écharpes, puis ramassaient leurs plis et se festonnaient au bord des flocons ouateux qui passaient majestueusement devant le soleil en projetant des taches d’ombre sur la verdure des montagnes. Les rives boisées du Saint-Laurent présentaient toute la gamme des verts, depuis les feuillettes argentées des trembles jusqu’aux rameaux presque noirs des pins. Le firmament avait l’air d’une vaste coupole appuyée à la pointe des arbres géants qui couronnaient les côtes de la Grande Rivière. Les voyageurs avaient l’illusion d’un vaste panorama se déroulant sur les deux rives : tantôt c’était la forêt qui étalait la luxuriance de sa végétation en cascades ondoyantes jusque dans les flots ; ailleurs, un banc de sable aux tons de rouille ou une tranche de glaise aux craquelures violacées ; parfois un bouleau solitaire planté comme une sentinelle sur un rocher ; ici c’était une falaise blanchâtre nervurée de bleu, un banc de granit rouge tranchant sur la verdure comme le portail flamboyant de l’antre infernal. Les rameurs se relevaient de temps à autre et naviguaient avec une telle vigueur que la troupe arriva à Québec au crépuscule.

Du Parc qui commandait en l’absence de Champlain, vint au devant de ses amis sur la plage.

Remarquant avec étonnement la dame qui accompagnait Savigny, il s’inclina le feutre à la main.

Ce salut à l’européenne rendit à Fleur des Ondes toute son assurance ; car en approchant de Québec elle s’était demandé avec un peu d’angoisse si les Français de là auraient pour elle la déférence que lui témoignait son cousin. Elle se sentait devenir timide, presque craintive, depuis qu’elle avait abandonné sa solitude. Quoique son père, gardant toujours l’espoir de la ramener en France, se fût sans cesse appliqué à parfaire son éducation, elle craignait que ces hommes ne la traitassent en sauvagesse, malgré son origine française.

La politesse du commandant lui causa un véritable soulagement. Elle s’avança et fit la révérence.

Philippe mit fin à tout embarras, en présentant sa cousine.

« Il croît donc des fleurs de France aux pays des Algonquins, s’exclama le sieur Du Parc avec bonhommie. »

« Pardon, commandant, répondit Philippe en riant, celle-ci vient du pays des Iroquois. »

« De plus en plus étonnant ; décidément, vous n’êtes pas un homme ordinaire, Savigny ; M. de Champlain vous conduit après mille périls au pays des Algonquins, avec mission de chercher un passage par le Nord, et vous allez chez les Iroquois vous trouver une belle cousine. Je le répète : vous êtes un homme extraordinaire. »

« Ah ; certes je ne regrette pas mon aventure, » reprit Philippe, en regardant Fleur des Ondes mais, s’adressant à du Parc : « je vous assure que notre expédition manquait de gaîté au départ. Ce n’est que par une protection visible de la Providence que nous n’avons pas été rôtis vifs ! Et le jeune homme raconta en détail les circonstances de son enlèvement. Ce qui n’a pas empêché Paul Guertal de me laisser au Sault Saint-Louis pour retourner avec nos sauvages, ajouta-t-il. »

La première pensée de ces hommes de foi étant sans cesse de remercier Dieu, Du Parc, en se dirigeant vers l’habitation suivi de ses compagnons, entonna le Te Deum, et tous répondirent au chant sacré de la gratitude.

Feur des Ondes franchit pour la première fois le seuil d’une maison à l’européenne. Sans laisser voir son étonnement, elle examinait tout à la dérobée ; il lui semblait reconnaître ces choses qu’elle n’avait jamais vues.

L’Habitation comprenait alors trois corps de logis à deux étages, et un magasin, le tout entouré d’une palissade en bois et protégé par un fossé de quinze pieds de longueur sur six de profondeur.

On entra dans la salle commune ; du Parc, en vrai gentilhomme, fit aux arrivants les honneurs de la maison. Il assigna à Fleur des Ondes la plus belle chambre ayant vue sur le fleuve, et lui dit en l’y installant : « D’ici, Mademoiselle, vous serez la première à voir arriver les bateaux de France ! »

Deux heures plus tard, au dîner que l’on prenait en famille, du Parc constata que ses compagnons avaient soigné leur toilette avant de se mettre à table ; il remarqua tout haut que la présence d’une femme a toujours un salutaire effet sur des Français.

La jeune fille était touchée de ces attentions et cherchait déjà le moyen de les reconnaître. Le lendemain, elle mit des fleurs sur la table, et, devant chaque couvert, une petite assiettée de fraises qu’elle avait été cueillir.

Depuis lors, elle ne cessa de chercher, dans sa délicatesse et son ingéniosité, quelque nouveau moyen de complaire. Entendant ces hommes parler avec regret de la Patrie, elle s’efforçait de les attacher à leur nouveau pays par plus de bien-être et de contentement : l’anniversaire de chacun fut marqué d’un modeste cadeau, devint le prétexte d’une petite fête.

Et la brave enfant trouvait un immense plaisir à se dévouer ainsi : ce rôle modeste semblait satisfaire toutes ses ambitions ; elle n’éprouvait nulle hâte de voir poindre le jour où il lui faudrait abandonner ce milieu sympathique pour aller au foyer même de la civilisation, chercher des sensations qu’elle ignorait et qu’elle ne désirait pas. Ici, tout lien n’était pas brisé avec son passé obscur mais heureux ; elle se sentait dans son véritable élément. C’était encore la forêt, mais peuplée de gens aptes à la comprendre, à l’apprécier, avec qui elle pouvait se montrer telle qu’elle était : bonne et compatissante, ne plus être un fantôme redouté, mais une camarade aimée.

Philippe ne semblait pas impatient de retourner en France ; il laissa partir, sans y chercher passage, tous les bateaux de traite. Sans avoir consulté sa cousine sur ce point, il s’était décidé à attendre le retour de Champlain. Devinant que Fleur des Ondes était heureuse dans ces régions, il craignait de lui faire abandonner la proie pour l’ombre en l’emmenant auprès de Mme de Savigny dont il redoutait l’opiniâtreté et l’intransigeance. Philippe aimait tendrement sa mère, mais elle avait maintenant une rivale dans son cœur, et il tremblait d’avoir à choisir entre ses deux affections, se sentant incapable de briser l’une ou l’autre.

Les fleurs se fanèrent une à une sur les hauteurs de Québec ; l’automne mit de l’or aux feuilles des érables ; l’hiver givra le rocher sans qu’il fut question de départ entre Fleur des Ondes et Philippe. On semblait avoir conclu une tacite entente de n’en point parler.

Philippe n’avait pas divulgué à la jeune fille l’espoir qui emplissait son âme ; mais candidement elle attendait tout de lui comme d’un frère dévoué, et bornait ses désirs à passer son existence auprès de lui, sinon au premier rang du moins au deuxième.

Elle avait arrangé sa vie d’activité et de dévouement qui laissaient peu de place à la songerie.

Plusieurs familles algonquines étaient venues se cabaner pour l’hiver auprès de l’établissement des Français ; elle apprit leur idiome et s’imposa le devoir de les visiter chaque jour. Bientôt, elle fut la meilleure amie des enfants, et se contraignit au rôle d’institutrice, afin d’enseigner à ces misérables les consolants préceptes du christianisme. Elle s’efforçait aussi de leur inculquer les rudiments de notre langue, consciente de remplir un double devoir d’humanité et de patriotisme.

Chaque saison lui apportait des plaisirs variés, mais c’était toujours au sein de la nature et dans la bonté de son cœur qu’elle trouvait les éléments de nouvelles jouissances ; la forêt lui fournissait les moyens, son industrie les utilisait.

Elle pensait à la France, mais ce n’était qu’un rêve imprécis dont la réalisation lointaine ne lui apparaissait pas sans souffrance.

  1. Les détails de ce voyage sont empruntés à Champlain, Voyage de 1613
  2. Quelques nations, cependant, étaient incorrigiblement larronnes. Les Hurons notamment dérobaient avec leurs pieds ce qu’ils ne pouvaient attraper avec leurs mains.
    Ceci est confirmé par Champlain, Sagard et autres auteurs.
  3. Reconnaissant cela, je remonstrais la faute qu’ils faisaient & qu’ils devaient veiller, comme ils nous avaient veu faire toutes les nuicts, & avoir des hommes aux afuets, pour eſcouter & voir s’ils n’apercevraient rien ; & ne point vivre de la façon comme beftes Ils me dirent qu’ils ne pouvaient veiller, & qu’ils travaillaient assez le jour à la chasse. Voyages de Champlain 1609 page 157.