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Fleur des ondes/Considérations Générales sur la Politique de Champlain

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La Cie d’imprimerie Commerciale (p. 7-14).

Considérations Générales sur la Politique de Champlain.




Les peuples civilisés, dans tous les pays du monde, quels que soient leurs mœurs, leurs coutumes ou leur langue, se sont toujours ressemblé par un vice commun : l’envie. Et lorsqu’un homme s’élève au-dessus de sa nature au point de se dévouer au bien public sans l’arrière pensée d’un bénéfice personnel, il porte évidemment en lui les signes d’une destinée providentielle.

Mais les êtres marqués pour l’accomplissement des grandes choses sont des personnages gigantesques qu’il faut contempler dans l’éloignement des siècles ; ils ont avec leurs contemporains des disproportions qui les font paraître redoutables ou extravagants. Pour comprendre les pensées géantes dont la portée s’étend au lointain avenir, il faut de la sagesse, parfois même du génie : et la sagesse et le génie ne fleurissent par profusément à toutes les époques.

Au commencement du dix-septième siècle, un Français eut cette sublime gloire de consacrer sa vie à une entreprise dont il n’attendait rien pour lui-même, mais qui devait gagner des hommes à la civilisation et de vastes contrées à sa patrie.

C’est Samuel de Champlain.

Tandis que d’autres accouraient au Nouveau-Monde, attirés par l’appât d’un trafic avantageux et d’une rapide fortune, lui seul peut-être marchait à la découverte, portant dans son âme le rêve grandiose d’un empire chrétien épanoui sur la barbarie.

L’établissement de postes permanents chez les sauvages du Canada, présentait des difficultés telles que, depuis plus d’un siècle, elles avaient découragé tous ceux qui s’y étaient essayés.

Les expéditions antérieures à celles de Champlain avaient été, il est vrai, plutôt des entreprises commerciales : c’est là qu’il faut chercher la cause de leur insuccès. L’amour du gain peut faire accomplir des coups d’audace, il ne saurait produire l’héroïsme.

Et le fondateur de Québec fut le héros le plus complet qu’on puisse imaginer, pour mener à bien la tâche qu’il avait entreprise de tout son grand cœur.

Après son voyage aux Indes Occidentales, le capitaine Samuel de Champlain aurait pu vivre à la manière agréablement inutile des jeunes seigneurs de son époque ; mais la passion du dévouement égalait, chez lui, celle des courses lointaines. Dès qu’il eût touché notre sol d’Amérique, il ne se donna aucun repos, parcourant les lacs et les rivières, s’enfonçant avec une téméraire hardiesse dans les forêts inextricables, affrontant sans cesse le terrible inconnu des régions barbares.

Un auteur du dix-huitième siècle a osé avancer que ces explorations périlleuses étaient peu en rapport avec la dignité de gouverneur. Heureusement pour son pays, Champlain comprit mieux sa mission.

Le commandant d’une colonie éclose d’hier, dans une contrée sauvage, ne pouvait pas jouer le rôle du personnage purement décoratif, dont la plus sérieuse occupation est de faire valoir, loin de tout danger, le prestige de son emploi. Sa pensée visait à de plus réelles grandeurs ; et c’est en elles qu’il trouva la force de la réaliser. Abandonné dans des solitudes lointaines, cet honnête homme eut à redouter toujours une défaillance ou une trahison de ceux qui avaient le devoir de l’aider.

La France venait de traverser une période de guerres désastreuses, mais l’édit de Nantes et le traité de Vervins, en quinze cent quatre-vingt-dix-huit, avaient rétabli la paix. La prospérité renaissait rapidement.

Champlain, gardien vigilant attaché au berceau de cette colonie, avait le droit d’attendre pour elle les soins attentifs qu’une mère dévouée doit à son nouveau-né.

Hélas ! l’acte d’un fou ou le crime d’un misérable peuvent avoir des conséquences nationales éternelles.

La fanatique qui poignarda Henri iv eut l’un de ces gestes tragiques aux effets lamentablement séculaires. Le sort de la Nouvelle-France fut, désormais, confié à des compagnies mercantiles, plus avidement occupées du soin de leurs intérêts que de la régénération chrétienne du Canada.[1] Il n’est peut-être pas téméraire de dire que la barbarie servait mieux leurs profits et qu’elles n’étaient nullement pressées de la voir disparaître, pour la remplacer par de braves colons parlant le langage de France, défrichant les terres, vivant de leurs récoltes et élevant de beaux enfants dans la crainte de Dieu et l’amour du Roi.

Défricher, cultiver, c’était faire reculer devant l’homme civilisé les bêtes à fourrures ; et il portait fort peu à la plupart des Associés que les sauvages fussent sans foi ni loi, pourvu qu’ils vinssent, chaque année, à Tadoussac, échanger pour des brimborions les riches peaux de castor dont leurs canots étaient remplis.

S’il est vrai que le commerce fait la richesse d’une nation, la rapacité des marchands peut aussi, en certaines circonstances, causer sa ruine. Il en fut ainsi pour la Nouvelle France. Si vaste que soit la terre septentrionale d’Amérique, tant de cupidité qui brusquement s’y déchaîna devait inévitablement s’y heurter à la convoitise. La forêt abrita de nobles ambitions, mais elle couvrit aussi bien des hontes. La jalousie, plus d’une fois, mina sourdement l’œuvre sainte du patriotisme ; et la probité native des indigènes, avant d’être corrompue par l’exemple, dut s’étonner des luttes déloyales dont certains traiteurs leur donnèrent le spectacle.

Champlain, souffrant déjà du mauvais vouloir des uns et de l’indifférence des autres, se vit encore, lui si désintéressé, forcé de lutter contre le lucre et la volerie.

À ses premiers pas sur la terre du Canada, le Père de la Nouvelle-France trouva les naturels divisés en deux groupes distincts, séparés par une haine aussi tenace que féroce.

Placé, dès le début, dans l’alternative d’être l’ami des uns ou l’ennemi de tous, il subit l’inévitable, en faisant alliance avec ceux qui, les premiers, l’avaient accueilli, et se trouvaient, d’ailleurs, être alors les plus forts.

Cette sage politique devait faciliter l’œuvre des découvertes, en procurant aux explorateurs des guides sûr dans la forêt, leur évitant maints tâtonnements sous les flèches assassines.

L’historien Ferland a reproché injustement à Champlain d’être allé, sans nécessité, massacrer les Iroquois dans leur pays. On voit bien, pourtant, par le discours du grand sagamo des Montagnais à de Pontgravé, en seize-cent-trois, que les sauvages posèrent comme prix de leur amitié, que les Français les aidassent dans leurs guerres contre les Iroquois.

De Pontgravé avait engagé sa parole ; Champlain en supporta bravement les conséquences. Il ne pouvait pas donner à ces peuples naïfs le dégradant exemple du manquement à la foi jurée.

Ce fut, cependant, avec une visible répugnance qu’il se décida à la triste corvée, la différant jusqu’en seize-cent-neuf, alors que les chefs Iroquet et Ochateguin lui reprochèrent de leur avoir fait attendre, plus de dix lunes, l’accomplissement de cette promesse.

Les sauvages ne comprirent pas, tout d’abord, ce que signifiait pour eux la civilisation ; car, fiers et avisés, ils n’auraient pas manqué d’oublier pour quelque temps leurs inutiles querelles, afin de se liguer contre le réel danger.

En seize-cent-huit et longtemps après, les Montagnais, les Souriquois, les Algonquins et autres peuples du Canada, voyaient avec bonheur les Français parcourir leurs pays, y bâtir des demeures, éventrer le sol pour lui arracher ses richesses et faire toutes actions de gens qui entendent s’établir en permanence.

Cent ans plus tard, ils avaient changé d’idée, la cruelle expérience les ayant renseignés. — « Ne voyez-vous pas, disait le chef des Onontagnès, en dix-sept cent cinq, que la nation se trouve entre deux haches puissantes, capables de l’exterminer : la hache française et la hache anglaise. Quand l’une sera victorieuse de l’autre et n’aura plus besoin de secours, elle ne manquera pas de tomber sur nous. Laissons-les donc se battre entre elles, en ayant soin, seulement, que l’une ne l’emporte point sur l’autre. »

Les naturels ne pouvaient considérer les Européens que comme des intrus : s’ils ne venaient en amis et protecteurs, ils devaient être tenus pour usurpateurs, guettant le moment favorable à s’emparer de leurs terres. Et il est vraisemblable que ces hommes farouches et soupçonneux, avant de guerroyer entre eux, n’auraient fait qu’un bon repas d’une poignée de blancs isolés, loin de tout secours, sur le rocher de Québec.

En accompagnant ses alliés dans leurs expéditions guerrières, Champlain courait le risque d’une flèche empoisonnée venant interrompre son utile carrière ; mais il comptait sans doute qu’en tombant au milieu d’eux, combattant pour leur cause, il attacherait à jamais, par le souvenir et la reconnaissance, ses rudes amis à la France. Et Champlain était un apôtre. Il ne rêvait point d’anéantir les sauvages ; mais voulait de ces races vigoureuses, aux forces neuves, à l’énergie indomptable, faire un peuple civilisé.

Les groupes épars qui maintenant forment une infime minorité, nous semblent indignes de fixer longtemps l’attention ; c’est plutôt une pensée de pitié que l’on arrête sur eux. Mais ces maîtres du pays, fiers et redoutés, à l’époque lointaine de Champlain, justifiaient l’espérance qui fleurissait dans son cœur.

Et si la France avait secondé efficacement ses efforts, qui oserait dire qu’il n’eût pas réussi ?

On peut supposer que Henri IV, qui faisait grand cas du pâturage et du labourage, n’aurait pas manqué de donner une poussée vigoureuse à la colonisation sur ce territoire que Champlain venait d’ajouter au patrimoine national. Mais les ministres qui succédèrent au profond Sully estimèrent-ils vraiment les richesses négligées de nos lointaines forêts ?…

Il est vrai que les propos intéressés de certains courtisans, aussi bien que la navigation d’alors et les guerres de religion qui désolaient la France, mettaient Tadoussac et Québec loin de Paris.

  1. Au retour de mon voyage, lorsque je m’efforçais de faire entendre la nécessité que nos pauvres sauvages avaient d’un secours puissant, qui favorisa et leur conversion et qu’il y avait cent mille âmes à gaigner à Iésus Christ, plusieurs mal dévots me demandaient s’il y avait cent mille escus à gaigner auprès voulant dire par que la conversion et le statut des âmes ne leur estait de rien et qu’il n’y avait que le seul temporel qui les peust émouvoir à l’aide et sécours dudict pays-Sagard. Le grand voyage du Pays des Hurons page 236.

    Ce commentaire est confirmé par le Père Leclercq. — Voyage de 1616 P. 105.