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Fleur des ondes/Prologue

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La Cie d’imprimerie Commerciale (p. 15-46).

PROLOGUE




I


Autant qu’un honnête homme peut moralement différer d’un honnête homme, le comte Samuel de Savigny différait de son frère jumeau, Olivier. Mais la nature fantasque avait habillé leurs âmes dissemblables d’enveloppes identiques : tous les deux étaient blonds, élégants, et se distinguaient par la finesse, la régularité des traits autant que par la noblesse et la fierté de l’allure.

Quand ils chevauchaient l’un près de l’autre, promenant leur jeunesse insouciante sous le ciel de la Saintonge, on disait, en les regardant avec admiration : « Comme ils sont beaux, nos aimables seigneurs, et qu’ils se ressemblent ! » Rien n’était plus vrai, car seule l’expression de leur regard trahissait une diversité de tempérament : les yeux de l’un rayonnaient, ceux de l’autre lançaient des éclairs ; ce qui faisait rêver le premier, exaltait le second. L’aîné jugeait avec le cœur, le cadet avec la raison.

Et quant au courage, Samuel avait cette fermeté douce qui sait simplement aller jusqu’à l’héroïsme ; Olivier était brave avec éclat. Malgré cette différence de leur caractère, et peut-être à cause de cette différence, ils s’aimaient d’une tendre affection. Et bien certainement, fallait-il qu’ils s’aimassent, puisque l’intérêt même, ce grand briseur de l’amitié, n’avait pas relâché le doux lien qui les unissait. Samuel avait hérité le titre et les biens paternels ; Olivier ne possédait que son épée. Mais leur bourse était commune et largement ouverte ; chacun d’eux pouvait avoir l’illusion que la fortune lui appartenait entièrement.

Le père n’avait pas voulu diviser un patrimoine peu considérable, afin d’assurer l’avenir de sa race : car elle était glorieuse, l’histoire de la noble lignée des Savigny.

À vingt-cinq ans, les deux frères menaient encore la vie des gentilhommes campagnards : chassant beaucoup, voyageant un peu pour tromper la monotonie d’une existence dont tous les jours se ressemblaient.

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Ayant été surpris par l’orage, au cours d’une promenade, ils s’arrêtèrent à une maison de bonne apparence, située non loin de leur château. Un grand garçon à l’air niais, les bras derrière le dos, regardait béatement tomber la pluie qui tachetait d’étoiles sombres le sable de l’allée.

En voyant les cavaliers s’avancer vers la barrière, il courut au-devant d’eux, sous l’averse, tenant sa main tendue au-dessus de son crâne un peu chauve ; puis, sans attendre une requête, il tira le loquet et dit d’un air déluré : « Entrez, entrez vite ! il ne fait pas bon dehors par ce temps ! »

« Tu sembles bien assuré que tes maîtres ne maudiront pas des importuns ? répondit Olivier que les avances du valet amusaient ».

« Maudire un beau gentilhomme comme Monseigneur ? N’ayez crainte ; je sais, au contraire, que monsieur le duc bénira l’orage qui vous amène. Allez par là, ajouta-t-il, en montrant la maison, je vais mettre vos montures à l’abri. »

Les deux frères étaient perplexes sur la qualité d’un duc dont les gens se montraient si bavards, mais ils n’eurent pas le temps de se communiquer leurs impressions : comme ils montaient le perron, un homme d’une trentaine d’années parut sur le seuil, et leur dit : « Soyez les bienvenus, Messieurs ! » Le comte s’excusa, en expliquant la situation. Son hôte reprit : « Vous arrivez bien ; ma sœur était un peu frileuse, nous avons allumé un bon feu ; vous vous sécherez à loisir pendant que la tempête passera. » Puis il ouvrit l’unique porte donnant sur le vestibule, et les voyageurs aperçurent au fond d’une vaste salle, près de la cheminée, paresseusement allongée sur un fauteuil, une femme habillée de flanelle blanche.

Le bois résineux crépitait en fusant des étincelles ; et, dans la pénombre, la flamme dansante éparpillait du rayonnement autour de la belle oisive. La pierre de sa bague, l’agrafe en diamant de son fichu, le peigne d’écaille qui retenait son opulent chignon rutilaient tour à tour de sautillements fugaces ; c’était un merveilleux émiettement d’étoiles.

Samuel et Olivier furent ravis.

La jeune fille n’avait pas tourné la tête. Son frère fut obligé de l’interpeller.

« Ma chère Mercédès, voici Monseigneur le comte de Savigny qui vient nous demander une place au coin du feu. »

Elle regarda les deux gentilhommes avec étonnement, sourit et tendit la main. « Je me réjouis d’une circonstance qui nous procure l’avantage de votre visite, » dit-elle. Puis, ayant indiqué des sièges auprès d’elle, elle continua, en s’adressant à Samuel ; « Nous sommes étrangers, mon frère et moi, dans cette contrée, et, par conséquent, un peu solitaires. La vie, parfois, me paraît monotone : tout événement qui brise cette uniformité claustrale, me fait grand plaisir. »

Jetant un regard vers son frère qui l’observait d’un air sévère et inquiet, elle ajouta : « Oh ! je suis très heureuse avec mon frère Alonzo, mais je n’en éprouve pas moins le désir de me distraire, parfois ; dans ces parages, les divertissements sont peu variés. » « Vous le dites avec tant de conviction, ma sœur, que vous devez convaincre ceux mêmes qui voudraient douter, interrompit Alonzo, avec un sourire forcé. »

Mercedes pinça les lèvres, et ne répondit plus.

Le comte feignit de ne pas remarquer ce visible embarras, et donna habillement à la conversation la tournure banale des propos ordinaires entre gens qui ne se connaissent pas.

Olivier étant le plus gai et le plus loquace, en fit à peu près tous les frais.

Le rigide Espagnol se dérida à la fin, et raconta qu’appartenant à la vieille famille des ducs d’Alombrès, il avait dû quitter son pays pour des raisons politiques, et qu’étant le seul protecteur de sa sœur, il lui avait sacrifié son goût pour le métier des armes. C’était d’un bon frère, et le comte Samuel se sentit d’emblée une naissante sympathie pour celui qui préférait à la gloire le devoir filial.

Pendant ce temps, l’orage semblait avoir déchaîné toute la furie des éléments. À chaque instant, la foudre déchirait les nues, rayant rapidement l’espace d’un zigzag lumineux qui portait dans le lointain, au bout de sa flèche d’or, l’incendie et la ruine.

Le ciel devint si noir, qu’il fallut allumer les bougies, et les deux gentilhommes durent prolonger leur visite. Le duc fit apporter une collation que doña Mercédès offrit avec une grâce séduisante.

Lorsqu’il faillit se séparer, le comte dit à son hôte : « Mon frère et moi sommes de grands chasseurs ; si cette distraction est de votre goût, je serai charmé de vous l’offrir aussi souvent qu’il vous plaira. » Le duc remercia avec aisance et parut enchanté de l’invitation.

Quand les deux frères furent en route, Olivier dit, d’un air railleur : « Ah ! Monseigneur, vous vous êtes donc aperçu que la demoiselle est jolie à ravir ? »

« Pourquoi cette question ? » répondit Samuel avec inquiétude.

« Bah ! Ne faites pas le mystérieux ; je sais bien qu’il n’est point dans vos habitudes d’ouvrir comme cela, toutes grandes, les portes de Savigny au premier inconnu qui nous met à l’abri durant une ondée. Tandis que je bavardais avec le grave Alonzo, vous, sournois, admiriez, je suis sûr, les charmes de la belle Mercédès.

À vrai dire, elle mérite cette attention : ravissants yeux noirs, très brillants, mais un peu durs peut-être, le nez droit, la bouche ferme et mignonne, le teint blanc, les mains fines… »

« En effet, interrompit le comte ; mais il me semble que si vous avez bavardé avec le frère, vous n’avez pas négligé de reluquer la sœur ! »

« Oh ! moi, c’est différent, j’ai l’habitude de détailler d’un coup d’œil le visage d’une jolie femme ; mais vous que j’ai vu amoureux seulement des clairs de lune et des levers de soleil, j’ai bien compris que vous étiez ému devant cette étrangère. » Puis, changeant de ton : « Avez-vous remarqué comme son frère ne lui ressemble pas ? Ah ! tenez, celui-ci, avec sa tignasse roussâtre et ses yeux quelconques, me semble un démenti effronté et choquant à la beauté légendaire du type espagnol. C’est sans doute pour se faire pardonner sa laideur félonne, qu’il s’attache obstinément à la grâce de sa sœur. Je le crois, cependant, un galant homme. »

« Je le crois aussi, répondit l’ainé des Savigny ; la chevalerie qui le retient à l’écart, pour protéger une femme, en est la preuve à mes yeux. Le duc d’Alombrès n’est pas beau, j’en conviens, mais assurément, il possède un brave cœur. »

« D’ailleurs, reprit le cadet, mi-sérieux mi-narquois, le frère d’une aussi aimable personne ne peut être, à coup sûr, qu’un honnête homme. » Et, redevenant grave après un silence : « Samuel vous avez trop regardé les yeux charmeurs de la jolie Mercédès, cela vous empêche de penser qu’elle serait tout aussi en sûreté dans un couvent tandis que le belliqueux Alonzo ferait son devoir de soldat… s’il en a le goût. Sans vouloir calomnier un gentilhomme, je crois que celui-ci préfère au bivouac, un bon feu de cheminée. »

« Mon cher Olivier, vous risquez d’être injuste pour un étranger… » « Mais vous ne l’avez donc point entendu, Samuel, exposer sa fausse théorie de crois ou meurs ? Lorsqu’on a ce feu-là dans l’âme, sa sœur fût-elle la plus belle fille de toutes les Espagnes, on doit la mettre à l’abri derrière les murs d’un cloître, et courir ensuite vers le Nouveau-Monde, planter sa bannière. »

« Vous ne songez pas à ce que deviendrait cette pauvre enfant, s’il était tué ? »

« Mais vous y songez, vous… Et soyez assuré qu’il ne manquerait pas de preux chevaliers, heureux d’offrir à l’intéressante abandonnée une autre protection. »

« Olivier, pouvez-vous exprimer une telle extravagance ? je n’ai vu cette jeune personne qu’une fois ?… »

« Bah ! sera-t-elle plus jolie quand vous l’aurez vue vingt fois ? D’ailleurs elle est intelligente, puisqu’elle s’ennuie dans la société de ce rousseau, et bonne : elle a employé une périphrase pour le lui dire… »

« Vous êtes sévère : songez que cette belle personne a vingt ans, que ses goûts, que son éducation la destinent à un rôle moins obscur. »

Olivier devint très grave : « Je songe à tout cela et à bien d’autres choses encore. Voulez-vous savoir le fond de ma pensée ? »

« C’est mon plus vif désir. »

« Eh ! bien ; jusqu’ici, vous vous êtes enfermé dans le rêve et l’étude ; l’art a été votre seul amour ; vous n’avez pas morcelé votre cœur dans des affections éphémères. Vous l’avez gardé tout entier et vous le donnerez de même… Vous appartenez à la rare espèce de ceux qui n’aiment qu’une fois. Aimé, vous serez le plus heureux des hommes ; mais une déception vous tuerait, peut-être. C’est pour cela que je tremble, au souvenir de votre émotion devant cette inconnue. Si le bonheur devait vous venir par elle, ce bonheur dût-il passer entre nous, je m’écarterais avec empressement pour le laisser arriver plus vite ; mais si je prévoyais un mauvais pas, je me jetterais au devant de vous, pour vous empêcher de passer. »

« Votre amitié s’effraye en vain, mon cher frère ; cette jeune personne a fait sur mon esprit une impression nouvelle, je ne le cache pas, mais dans quelques jours, sans doute, je l’aurai oubliée !… »

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Le comte Samuel n’oublia pas ; et, trois mois plus tard, Mercédès d’Alombrès entrait en châtelaine dans l’antique demeure seigneuriale de Savigny.

Belle, intelligente et adorée, elle semblait pour son époux le gage assuré d’une félicité durable autant que complète.


II


Il y avait dix mois que le comte Samuel vivait un rêve d’amour, lorsque de pressants intérêts le forcèrent à entreprendre un court voyage.

Après avoir vingt fois recommandé sa chère femme à son frère, il partit accompagné d’un seul domestique, en se promettant bien de ne pas prolonger son absence. Cette première séparation lui coûtait comme si elle eût dû être éternelle.

Olivier le reconduisit jusqu’à l’entrée du bourg, et s’en revint l’âme remplie d’une souffrance imprécise, qu’il ne pouvait définir mais qui l’accablait.

« Serait-ce un pressentiment ? se demandait-il. Mais il pensait aussitôt : je suis fou, Samuel ne court aucun danger ; les routes sont sûres dans ces parages, et un valet dévoué l’accompagne. »

Il parvint à chasser ses noires idées, et comme il passait devant la demeure du duc d’Alombrès, ses réflexions prirent un autre cours. « Voilà un chevalier qui n’est plus si pressé d’aller batailler pour ses principes, pensa le gentilhomme ; puisque sa sœur a maintenant, le meilleur des protecteurs, pourquoi s’obstine-t-il dans cette vie végétative, qui semblait tant lui peser ? Je me souviens de la mauvaise impression que cet Espagnol m’avait faite à notre première rencontre : je vois bien maintenant que ma méfiance était sans objet. Ma belle-sœur est bonne ; je me sens de la reconnaissance pour cette étrangère qui fait le bonheur de mon frère bien-aimé. Quel ours, par exemple, que le laid d’Alombrès ! Depuis bientôt un an que Mercédès est mariée, il n’est guère venu la visiter que deux ou trois fois. Bah ! c’est peut-être la mode dans son pays, et ce qui semble de l’indifférence chez nous se nomme, sans doute, une discrète réserve par delà les Pyrénées. »

Le ciel se noircissait d’orage. Olivier mit sa monture au galop ; il n’était plus qu’à une demi-lieue du manoir, lorsqu’il vit venir à sa rencontre un cavalier : c’était Simon, son domestique.

« Ah ! Monsieur, que je suis content de vous trouver si tôt ! Venez, venez vite, il se passe au château des choses effrayantes ! »

Olivier frémit.

« Qu’y a-t-il donc, Simon ? »

« Le frère de la comtesse est venu ; il est monté au petit salon, avec madame, et aussitôt la femme de chambre a entendu une dispute violente. Le duc disait des choses terribles, menaçait madame de la tuer, si elle ne voulait lui donner certains papiers. Manette épouvantée est venue me dire cela, et j’ai entendu à mon tour. Ah ! Monseigneur, c’est une histoire épouvantable. Madame pleure et supplie ; le duc frappe du poing sur les meubles et crie : voleuse ! fausse comtesse ! mauvaise sœur !… et des noms plus malveillants encore. »

« Quelle inconcevable façon ont donc ces Espagnols. Si au moins ils avaient la décence de se quereller dans leur langue ! pensa Olivier. »

« Je n’ai pas attendu plus longtemps, continua Simon, sachant que vous deviez revenir de ce côté ; j’accours vous prévenir, pendant que Rémi fait le guet, car bien sur, cet Espagnol-là est fou ! »

Olivier se pencha en avant, et lança son cheval ventre à terre.

Comme il descendait de sa monture, en face du château, il rencontra le duc qui sortait, l’air digne, la mine correcte.

« Bonsoir, Monsieur de Savigny ! Je savais le départ de mon beau-frère, et j’étais venu pour consoler ma sœur de cette première séparation ; mais cette petite femme est plus courageuse que je ne le croyais, et je m’en vais bien tranquille : elle attendra en personne raisonnable le retour de son époux. »

Il ajouta quelques mots sur la température, et de bons souhaits à l’adresse du comte qui était menacé de voyager sous l’averse, puis il redit bonsoir et partit.

« Quoi ! vous vous en allez déjà ? lui cria Olivier en riant, cela ressemble à une fuite ; on dirait que je vous fais peur. »

Le duc se retourna brusquement, et répondit :

« Oh ! je suis moins poltron que vous ne semblez le croire, et je ne demande qu’à le prouver. »

« Pour le moment, votre parole me suffit, répliqua Olivier railleur ; en retour, je vous prie de croire que je ne suis redoutable que pour les traîtres, mais ceux-là n’ont qu’à se garer, quand ils me tombent sous la main. Bonsoir, Monseigneur, bonne nuit ! »

« Ah ! Monsieur, le voilà parti, enfin ; mais n’a-t-il pas causé quelque malheur avant de partir ? Je crains pour madame… Le ciel nous protège. Il ne l’a pas tuée ! Voilà madame qui se montre à la fenêtre ; elle regarde s’en aller son pauvre frère. »

« Vous avez raison, Simon, la crise s’est passée sans accident cette fois ; mais je crains les fous de telle espèce, et par surcroît de précaution, nous allons faire bonne garde toute la nuit. Vous posterez un homme dans le jardin pour surveiller les fenêtres donnant sur l’appartement de la comtesse ; vous mettrez un matelas pour Rémi en travers du corridor. De la sorte, nul ne pourra s’approcher de ma belle-sœur sans que je sois prévenu. Demain, je la prierai de ne pas sortir sans escorte ; au besoin, je la ferai garder malgré elle. Je dois cela à mon frère, qui m’a recommandé de veiller sur sa femme. »

« Monsieur peut être tranquille ! je guetterai moi-même dans le jardin ; quant à Rémi, il ne dort toujours que d’un œil. »

La comtesse ayant entendu arriver son beau-frère, descendit de l’air le plus naturel, souriante et remplie de sollicitude, s’informer de son voyage.

Olivier allait d’étonnement en étonnement, et se demandait si ses domestiques n’avaient pas eu la berlue. En vain cherchait-il sur les traits de la jeune femme un signe d’émotion.

« Décidément, mes gens se sont trompés, pensa-t-il. Simon couchera dans son lit, et Rémi de même. La valetaille, qui n’aime pas d’Alombrès à cause de sa parcimonie, a eu bientôt fait de transformer en drame une dispute sans conséquence. »

Quelques minutes plus tard, la châtelaine étant remontée à sa chambre, Olivier s’alla promener sur la terrasse.

Les heures qu’il passait loin de son frère lui semblaient toujours longues, mais ce soir-là elles étaient particulièrement pénibles.

L’intolérable hantise d’un malheur possible oppressait son cœur. Les nuages qui obscurcissaient le ciel avaient la couleur des voiles de deuil, et le coassement des grenouilles dans l’étang voisin résonnait à son oreille comme une plainte lugubre. L’homme heureux qui jusque là avait considéré la vie à travers sa joyeuse humeur, pressentait que le destin a parfois des griffes cruelles. Sans que rien ne motivât cette impression, il éprouvait la crainte du lendemain et le regret attendri de son passé serein.

Longtemps, il promena dans la nuit l’inexplicable obsession d’un sentiment nouveau pour lui ; mais ne pouvant plus supporter le mystère des ténèbres d’où semblait émaner sa tristesse, il rentra et se mit à lire.


III


Le comte Samuel, après avoir chevauché tout le jour, s’était arrêté pour la nuit, dans une hôtellerie.

Se sentant las, il avait demandé une chambre et s’y était réfugié, après un repas expéditif et léger.

Son domestique alla s’établir dans la grande salle, où il ne tarda pas à lier connaissance avec le valet d’un gentilhomme qui venait aussi d’arriver. Japhet ayant déclaré, au cours de la conversation, qu’il était de Savigny, l’autre s’exclama : — « Quoi ! vous êtes de Savigny ? cela tombe à merveille ; je m’y rends avec mon maître. Vous pouvez donc me donner des indications utiles. »

Ce fut au tour de Japhet à s’étonner.

« Vous allez à Savigny ? »

« Oui, répondit son interlocuteur, nous allons au château. »

« Au château ? Vous n’y trouverez pas le maître ; il voyage en ce moment, et j’ai l’honneur de l’accompagner. Le comte Samuel se repose là-haut, tandis que je bavarde et me désaltère, en attendant de reprendre notre voyage, demain à l’aurore. »

« Mais puisque monseigneur le comte de Savigny est ici, je cours en prévenir mon maître, dit le valet en se ravissant. » Et il partit en hâte.

« Son maître est, sans doute, quelque vieil ami du mien, pressé de le revoir, pensa Japhet, sans s’étonner de la brusquerie de son camarade. Puis, philosophiquement, il leva son verre et dit : Je bois à l’amitié, le vrai bien, le seul bien ! »

Le comte, les pieds allongés vers l’âtre et commodément installé sur un fauteuil, était plongé dans une rêverie très douce, où passaient de séduisants tableaux. Le bonheur de la comtesse était le but de tous ses projets. Pour elle, il désirait la vie brillante qu’il avait dédaignée, et voulait revendiquer tous les droits de son antique noblesse, afin que sa chère Mercédès fût l’une des premières dames de France. Il avait deviné qu’elle s’ennuyait à Savigny : il la mènerait à Paris ; elle était digne de briller à la cour, il la présenterait…

Un coup discret, frappé à la porte, le ramena en sentiment de la réalité. Le comte alla ouvrir, car il avait poussé le verrou.

Son domestique se faufila dans l’entrebaillement, expliquant sa rencontre avec le valet d’un gentilhomme qui se rendait à Savigny, et l’insistance de ce dernier pour être immédiatement reçu par le comte. Samuel, fort intrigué, permit qu’on introduisît sur le champ ce visiteur impatient. Le solliciteur n’attendait qu’un signe. À l’instant, il s’approcha.

Le comte Samuel referma la porte. Puis, une à une, il prit les bougies des candélabres, les alluma à la flamme du foyer et les remit à leur place.

« Je vous écoute, dit-il en indiquant un siège et en reprenant le sien. »

« Il s’agit d’une affaire grave ; c’est mon excuse d’avoir insisté pour obtenir une entrevue immédiate, dit le nouveau venu, sans plus de cérémonie. Mais, tout d’abord, veuillez me pardonner si je suis obligé de vous parler de moi-même : il est indispensable que vous connaissiez mon histoire. »

« Je vous écoute, Monsieur, répéta le comte en s’appuyant du coude au bras de son fauteuil. »

« Oh ! ça ne sera pas long ; mon histoire a été courte. Oui, elle a été, souligna-t-il, car survivre à ses illusions, ce n’est plus que subir une longue agonie !… Je suis le duc d’Alombrès. »

« Le duc d’Alombrès ? » répéta le comte avec étonnement. Mais son interlocuteur, ému par de tragiques réminiscences, ne fit pas attention à cette interruption.

« J’ai trente ans, et déjà la vie n’est plus qu’un fardeau à mon cœur désabusé ! »

Et cet homme à l’allure fière se tut un instant, visiblement remué par quelque souvenir douloureux

Durant cette minute, le comte l’examinait discrètement.

Il était grand et fort, il avait le visage basané, le nez mince et aquilin ; sa bouche disparaissait sous une longue moustache châtain. Le front large et haut, plus blanc que le reste de la figure, semblait une couronne de fraîcheur sur cette tête un peu rude et fanée. Les yeux étaient bleu foncé : il y passait, selon les émotions qui agitaient l’âme, des expressions de douceur infinie ou d’énergie féroce. Celui qui possédait ce regard, devait être incapable de modération : et se livrer avec excès à ses affections comme à ses rancunes.

Le comte se dit qu’il avait devant lui un de ces hommes, tout d’une pièce, pratiquant sans compromis le culte de l’honneur, qui meurent pour un principe et tuent pour une trahison.

Ce fut donc à un auditeur disposé à la sympathie, que d’Alombrès s’adressa désormais.

Après s’être excusé de cet instant d’attendrissement, le duc reprit : « Il y a cinq ans, mon père mourut, me léguant pour tout bien l’un des plus grands noms d’Espagne, de séculaires traditions d’honneur et le regret d’une fortune qui n’existait plus. Jusque là, j’avais mené la vie inutile d’un fils respectueux qui attend sans hâte l’héritage paternel. La mort de mon père fut une catastrophe, pour moi, ma jeunesse d’enfant gâté s’était trop entièrement reposée sur son expérience et sa tendresse. J’avais besoin de ses conseils et de sa direction de tous les instants. Ma liberté me pesa, et je fis tout d’abord une irréparable sottise : je désertai ma patrie et partis pour Paris. C’est là, dans la ville de tous les enchantements et de toutes les déceptions, que j’ai rencontré le monstre à masque d’ange qui a allumé les brasiers de l’enfer dans mon âme… Elle avait dix-huit ans, une mine candide, un esprit éveillé qui m’ensorcelèrent… Quoique ses quartiers de noblesse ne dussent rien ajouter à mes parchemins, je voulus l’épouser à l’aveuglette. Elle m’accepta de bonne grâce, mais ne me témoigna jamais une tendresse bien enthousiaste. Moi, je lui aurais tout sacrifié, fors l’honneur. Des ruines de ma fortune, j’achetai un domaine modeste, à trois heures de Paris… Je rêvai de faire de cette retraite un paradis à celle que j’adorais. Car c’était un véritable culte que j’avais voué à cette fille indigne. Il me semblait qu’avant le jour où je l’avais rencontrée, ma vie n’avait été qu’une nuit sans astre. Elle était comme un éblouissement à mon cœur amoureux. Son frère qui constituait toute sa famille, avait déjà fixé le jour de notre mariage, et j’employais le temps des fiançailles à réunir dans notre future demeure tout le luxe que me permettaient mes moyens. Je voulais que ce sanctuaire de mon amour fût digne de l’autel que je lui avais élevé dans mon âme. J’avais fait des extravagances pour parer le petit salon ou j’espérais passer ma vie à ses pieds… Quelques jours avant les épousailles, mon œuvre me parut complète, et je voulus la faire admirer à celle qui l’avait inspirée. Ah ! tenez, je me souviens, connue si tout cela datait d’hier, il faisait un temps superbe, nous avions décidé de parcourir en voiture la distance qui séparait Paris de ma nouvelle propriété. Nous étions partis de grand matin, tous trois, ma fiancée, son frère et moi. J’avais jalousement arrangé ce voyage, voulant que cette première visite laissât dans l’esprit de ma bien-aimée le souvenir d’un enchantement. Ce fut une journée d’ivresse pour moi. Je regardais Jeanne se promener dans les allées de notre petit jardin ; il me semblait que les roses étaient moins fraîches que ses lèvres et les lis moins blancs que son col. J’aurais bien voulu que la belle enfant me témoignât une joie plus vive des sacrifices que j’avais faits pour elle. Mais elle était réservée et timide, autant que son frère était démonstratif : celui-ci m’étourdissait de ses compliments.

Le personnage avait capté ma confiance : je n’avais guère de secrets pour lui. Si je lui parlais plus volontiers de ma tendresse pour sa sœur, je ne lui avais point laissé ignorer, non plus, le déplorable état de ma fortune : il savait que je ne pouvais offrir qu’une petite aisance bourgeoise, avec le plus beau nom d’Espagne. Vers la fin de l’après midi, un coup de vent subit souleva des tourbillons de poussière, abattit des plantes, brisa des arbres ; la pluie tomba par torrents, et le tonnerre se mit de la partie. Ce fut une véritable tempête, et nous décidâmes de remettre notre retour au lendemain. Après une soirée de causerie à trois, durant laquelle il me semblait avoir retrouvé tous les charmes de la vie de famille, je fis préparer des chambres pour mes hôtes, et nous nous séparâmes… Ô ironie ! Je rêvais à elle lorsqu’au milieu de la nuit je m’éveillai au crépitement de l’incendie : ma maison flambait ! Je ne dus qu’au dévouement de mon serviteur de n’être point rôti vif. Ma première pensée fut de sauver mes amis ; je courus à leur appartement ; il était vide. Mais je crus que dans leur frayeur ils s’étaient enfuis… Hélas ! je ne fus pas long à constater que cette pensée était trop généreuse. Au milieu de mille périls, je m’aventurai jusqu’à un meuble où je conservais mes parchemins : il avait été fracturé. Je compris tout ! Ah ! Monsieur le comte, depuis six mois que j’étais amoureux de cette femme, j’avais aimé un fantôme que je parais de toutes les vertus. Mais, devant cette hardiesse d’infamie, mes illusions s’envolèrent, et mon cœur ne connut plus que la haine. Le désir de me venger a éteint en moi tous les bons sentiments, comme des doigts sacrilèges pinçant un à un les cierges de l’autel. »

— Le comte écoutait dans une immobilité de statue. Depuis que le nom d’Alombrès avait été prononcé, un pli s’était creusé entre ses sourcils.

Le visiteur s’arrêta un instant, épongeant son front.

— « Pardonnez-moi, Monsieur le comte, ce long étalage de misères, mais ne fallait-il pas exposer devant vous les pièces du procès, puisque vous serez mon juge ! »

— « Moi ? » fit involontairement le comte. Et sans qu’il comprît pourquoi, il sentit la vague anxiété qui peu à peu s’était profilée dans son âme, grandir soudain et se préciser.

Posant nerveusement sa main sur le poignet de son visiteur, il lui dit : — « Parlez ! oh ! parlez vite ; dites-moi la fin de cette tragique aventure ! »

— « Un peu de patience, Monseigneur, j’achève. Mon désenchantement était tel que je n’aurais même pas songé à les poursuivre, s’ils ne m’avaient volé mes parchemins. »

Le comte était devenu plus blanc que la dentelle de son jabot.

— « Oh ! oh ! gémit-il, cela est impossible ! je fais un mauvais rêve ! »

Il tremblait visiblement ; son interlocuteur s’en aperçut :

— « Qu’avez-vous ? Monsieur le comte, qu’avez-vous donc ? répéta-t-il en se penchant vers lui. Est-ce mon récit qui vous fait mal à ce point ? »

Samuel de Savigny s’était ressaisi : « Non, non, Monsieur, ce n’est qu’un peu d’émotion devant tant de scélératesse. »

— « Ah ! je comprends, vous êtes bon ; vous n’avez pas connu la souffrance encore, et ces infamies vous révoltent. Moi aussi, j’ai eu votre candeur confiante ; j’ai douté du mal, parce que je ne connaissais que le bien. Mais tout cela est loin, ajouta-t-il en passant la main sur son front. Le vieil homme compatissant et bon est mort en moi ; à sa place je sens vivre une bête défiante, toujours prête à mordre, parce qu’elle se croit sans cesse menacée… N’importe, il me fallait mes papiers et je décidai de les ravoir coûte que coûte ; mais j’ai dû y mettre le temps et apprendre, malgré moi, à être patient. On m’avait pris tout mon or et mes bijoux. Sous un nom d’emprunt, j’ai travaillé dans les colonies comme un simple manant, et ma santé n’est plus bien solide de toutes mes randonnées sous la pluie et le soleil. Mais le ciel n’est pas contre moi. Je suis près du terme. Ha ! ha ! fit-il avec une grimace à la fois cruelle et douloureuse. Vous ne devinerez pas ce que ma chère fiancée voulait faire de mes parchemins ?… C’était pour anoblir son frère. Jean Duval ! fi donc, cela était plèbe et rapprochait trop brutalement cette fille de ses origines. Elle voulait monter, et la sœur du duc d’Alombrès pouvait atteindre des hauteurs interdites à Jeanne Duval. »

Le comte se dressa subitement.

— « Cela est faux, hurla-t-il, c’est infâme ! » Et crispant les poings, il criait dans la figure de son interlocuteur : « Dites-moi, oh ! dites-moi que ce récit est une fable horrible ! »

Le duc le regardait, étonné de tant d’emportement. Puis lui posant les mains sur les épaules, il lui dit, d’une voix calme et lente : « Vous la connaissez donc ? »

Le comte, incapable de parler, fit signe que oui, et se laissa tomber sur son fauteuil, en cachant son visage dans ses mains.

Le duc, pris d’un soupçon subit, demanda, en se penchant vers lui avec compassion : — « Où est-elle ? »

— « Dans mon château, fit le comte qui retenait avec peine un sanglot. »

D’Alombrès se rejeta en arrière ; — « Alors, elle serait ?… »

— « Comtesse de Savigny, » soupira Samuel.

— « Oh ! la misérable, la misérable !… » Et subitement inquiet : — « Mais alors, mon faux duc, qu’est-il devenu ? »

— « Il vit en gentilhomme campagnard à trois lieues de ma demeure. »

— « Elle a atteint son but, en vous épousant, Monseigneur. » Le comte était atterré : — « Que faire ? murmurait-il, que faire ? »

Soudain, il se redressa avec détermination : — « Ah ! c’est trop abominable, je ne veux pas douter plus longtemps. » Il tira le cordon de la sonnette ; un garçon gratta aussitôt à la porte :

— « Dites à mon domestique d’accourir ici. »

Japhet parut cinq minutes plus tard, la mine un peu ahurie. Lorsqu’il reçut l’ordre de seller les chevaux, il ne put retenir une exclamation : — « Quoi ! nous repartons déjà, Monseigneur ? »

— « C’est indispensable, » répondit son maître, avec autant de bonté que de tristesse.

Le fidèle serviteur se hâta d’obéir, comprenant qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire.

Aussitôt que la porte fut refermée, Samuel de Savigny se retourna vers son hôte :

— « Après les révélations terrifiantes que vous m’avez faites, vous ne pouvez refuser de m’accompagner sur le champ : veuillez donc prendre vos dispositions à cet effet. »

— « Je ne suis pas moins impatient que vous, Monsieur le comte. Dans dix minutes je serai prêt. »

Quelques instants plus tard, quatre cavaliers sortaient de la cour de l’auberge, au grand ébahissement du patron, qui ne pouvait comprendre que l’on se mît en route, à la nuit, sous un ciel de plomb. Les maîtres allaient devant, suivis de près par leurs valets.

Et c’était un spectacle lugubre que de voir passer dans l’ombre ce groupe silencieux. La préoccupation des uns semblait avoir gagné les autres, et personne n’osait parler, par crainte de troubler la rêverie de son voisin.

Après avoir dépassé les dernières maisons du village, ils mirent leurs montures au galop, et à l’aurore, arrivèrent en face du château, à l’heure où les domestiques s’acquittaient des tâches matinales qui sont le prélude de la vie quotidienne. Tous furent étonnés et ravis de revoir le comte qu’ils croyaient parti pour plusieurs jours ; mais en constatant l’altération de ses traits, sa pâleur et son indifférence, ces braves gens se disaient : — « Notre bon maître est malade ! »

Le serviteur de la comtesse, le même qui avait accueilli Samuel et son frère, à leurs premières visite chez le duc d’Alombrès, alla prévenir sa maîtresse.

Chaussée d’élégantes mules, enveloppée d’un déshabillé en velours marron, elle descendit hâtivement l’escalier d’honneur, tandis que les voyageurs entraient dans la grande salle.

Sans remarquer l’étranger, elle courut au-devant de son mari, ne comprenant rien à son brusque retour.

Doucement, mais avec énergie, il la repoussa :

— « Regardez bien cet homme ! » dit-il en lui montrant d’Alombrès qui s’était contenu à grande peine en la voyant paraître.

Celui-ci s’avança en pleine lumière.

La jeune femme blêmit, mais ne répondit pas.

— « Je vais aider votre mémoire, Madame ! dit alors le duc avec autant de haine que d’ironie. Votre cœur oublieux n’a peut-être pas gardé le souvenir d’un brave homme qui eut la naïveté de vouloir faire de vous une duchesse sans fortune, quand votre ambition rêvait des richesses avec un titre. »

La malheureuse, tremblante et affolée, voulut s’approcher de Samuel. Il se détourna en cachant son visage dans ses mains.

— « Oh ! c’est indigne, dit-elle en sanglotant ; laisserez-vous insulter votre épouse par ce fou ? »

— « Jeanne Duval, je suis ici pour vous demander les parchemins que vous m’avez volés ! »

— « Mais cet homme est insensé !… qu’on le chasse, gémit-elle encore : au nom du ciel ! qu’on m’épargne cet horrible spectacle ! »

Elle disait cela d’un ton suppliant, en regardant le comte, mais il restait muet.

À ce moment, Olivier accourait saluer son frère. Samuel se jeta dans ses bras : — « Oh ! que je souffre, fit-il. »

D’un regard, le cadet, comprit qu’il assistait à un drame.

D’Alombrès s’avança vers lui : — « Veuillez lire ces certificats d’identité, dit-il en lui remettant une large enveloppe.

Olivier déplia les documents et y jeta un regard.

Il pâlit, et rendit les pièces d’une main tremblante.

— « À présent que vous ne pouvez plus douter de ma personnalité, je vais vous raconter l’histoire de cette femme, » reprit le duc, en désignant la pauvre Jeanne.

Celle-ci avait subitement changé ; elle porta la main à son cœur avec un geste de souffrance, en murmurant : — « Oh ! c’est trop, c’est trop d’amertume. » Et chancelant, elle allait tomber.

Le comte, instinctivement, se porta à son secours. Il la prit dans ses bras et la déposa sur un fauteuil. Elle ouvrit les yeux : — « Adieu, soupira-t-elle ; je n’étais pas méchante, mais mon frère me faisait peur… Je vous aimais… »

Puis, regardant d’Alombrès, elle dit encore : — « Les parchemins sont là-haut. »

Sa tête appesantie se renversa sur le dossier du fauteuil. Le cœur de la pauvre femme s’était brisé.

Son valet, qui avait assisté à la scène, dissimulé derrière une porte, voyant sa maîtresse foudroyée par une syncope, s’élança au dehors, courut sans scrupule à l’écurie, sella le meilleur coursier et s’enfuit à toute bride vers la demeure du faux duc d’Alombrès.

Trois quarts d’heure plus tard, il galopait avec lui vers la mer.

Au château de Savigny, tous étaient bouleversés de la catastrophe qui venait de frapper le maître. Les serviteurs, ignorant les détails de ce lugubre drame, s’apitoyaient sur la fin tragique de la jeune comtesse, si belle, si bonne et si aimée.

Olivier observait avec inquiétude son frère qui pleurait silencieusement devant le cadavre de celle qu’il avait adorée.

Celui dont les révélations avaient causé le dénouement tragique, était seul à n’être pas ému. Il se taisait, regardant d’un œil farouche la blanche dépouille que les femmes de chambre emportaient dans une pièce voisine :

« Bon ! grommela-t-il, c’est l’autre qu’il faut châtier. Courons avant qu’il ne s’échappe. » Et, joignant le geste à la parole, il sortit.

Son domestique l’attendait avec les chevaux, et tous deux s’élancèrent au galop vers la maison de Jean Duval. Ils y arrivèrent une demi-heure plus tard ; mais déjà, elle était déserte.

Le duc eut une exclamation de fureur en le constatant : « Oh ! gémit-il, j’ai tout compris devant le trépas de la pauvre Jeanne : elle fut victime de ce scélérat. »

Courbé sur la terre, il tenta de retrouver son ennemi en suivant la piste, mais au bout de quelques arpents, le sot détrempé par la pluie rendit sa peine inutile. Il se redressa, le visage crispé, et d’un ton solennel, jura : « Je le retrouverai ! »

Au château de Savigny, ce fut une journée affolante.

Olivier, avait pris la direction, ordonnant tout avec sagesse, afin que restât à jamais ignoré le drame qui avait souillé le foyer de son frère. Il commanda pour la comtesse, des funérailles dignes du rang qu’elle avait usurpé. Seulement, sa dépouille n’alla pas reposer dans le caveau où s’alignaient les cercueils de l’illustre famille.

Mais personne ne songea à s’étonner d’un ostracisme ultime que l’on attribua à quelqu’antique intransigeance de cette vieille noblesse saintongeoise.

Après avoir consciencieusement donné tous les ordres nécessaires à la funèbre besogne, le cadet de Savigny alla demander au sommeil un peu de répit. Brisé de fatigue, il s’endormit.

À l’aurore, il s’éveilla et se leva précipitamment. Voyant sur sa table une lettre posée bien en vue, il l’ouvrit. L’écriture était de son frère. Il lut en tremblant, les yeux voilés de larmes :

« Mon cher Olivier,

Toute mon énergie s’est brisée sous l’écroulement d’un doux rêve ; et je ne me sens pas le courage de subir l’enfer de la désillusion, dans ces lieux : où j’ai vécu les jours divins de mon amour heureux. Je pars. Pardonne-moi de déserter ton amitié à l’heure où ses consolations me seraient si précieuses : je veux épargner à ta jeunesse le spectacle de mon désespoir.

Je n’aurais pas la lâcheté de me soustraire au devoir sacré de porter dignement le nom de Savigny, si tu n’étais là, mon frère bien-aimé, pour recueillir la lourde succession de longues traditions d’honneur. Mais à toi, le plus brave et le plus généreux, je puis sans crainte et sans regret léguer mon titre. Désormais, tu es comte de Savigny ; et quoiqu’il arrive, je ne veux plus être jamais que

ton frère dévoué,
Samuel.»

Le gentilhomme se laissa tomber sur un sofa, la tête dans ses mains.

Mais bientôt son énergique nature reprit le dessus. Il se redressa, domptant son chagrin, et descendit au devant des nobles voisins qui, déjà, accouraient apporter au seigneur de Savigny l’expression de leurs regrets.