Fleur des ondes/Hivernement chez les sauvages

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
La Cie d’imprimerie Commerciale (p. 57-68).
FLEUR DES ONDES



I

HIVERNEMENT CHEZ LES SAUVAGES


Pendant cette traversée de seize cent onze, deux jeunes gens s’étaient surtout fait remarquer, aux heures les plus tragiques, par leur inaltérable sérénité : ils se nommaient Philippe de Savigny et Paul Guertal. Le premier, unique héritier du comte Olivier de Savigny, avait passé son enfance dans l’antique domaine seigneurial de ses ancêtres où il était né.

À seize ans, lorsqu’il perdit son père, c’était un bel adolescent blond, rêveur et bon, très épris de l’étude.

Sa mère, alors, abandonna le château où elle avait été aimée, heureuse, pour venir habiter à Paris un hôtel qu’elle tenait de ses parents. Ce n’était pas en vue de rechercher les plaisirs de la ville que l’austère veuve désertait une retraite convenant mieux à son deuil et qui aurait dû la retenir par tant de chers souvenirs. La comtesse avait l’âme combative et hautaine ; sa tendresse orgueilleuse trouvait indigne de son fils le rôle obscur du gentilhomme de province. Elle voulait que son enfant brillât au premier rang, et le rapprochait de la cour.

Madame de Savigny avait alors cinquante ans. Sa distinction était imposante, mais la sécheresse de son caractère, l’intransigeance de ses principes se trahissaient dans la seule froideur de ses yeux gris qui regardaient toujours droit devant elle, avec une expression invariablement glaciale.

Aussitôt installée dans sa nouvelle demeure, la noble dame mit tous ses soins à réunir un cénacle d’amis infatués comme elle des prérogatives de la noblesse, et qui bornaient l’action de leur vie à d’inutiles discours.

Philippe, quoique sans cesse bercé aux refrains de ces brillantes prétentions, trouvait toutefois insuffisant leur moyen de servir Dieu et la France Il avait hérité de son père une âme chevaleresque et sentait instinctivement le désir de se dévouer à quelque grande cause, comme l’aiglon éprouve le besoin de voler. Lorsqu’il était enfant, jouant sur la plage, souvent il avait regardé la mer en se demandant ce qui pouvait bien exister au-delà. Son imagination voyageait sur les nuages, jusqu’aux limites de l’horizon où, chaque soir, ses yeux ravis contemplaient le soleil plongeant dans des flots d’or.

Il enviait les oiseaux, les papillons, les libellules : tous les êtres qui pouvaient s’envoler de la terre. Depuis quelques années, on parlait beaucoup d’un pays merveilleux que la France était en train de conquérir par les soins d’un intrépide capitaine, Samuel de Champlain. Le jeune homme sentit que ses rêves avaient désormais des ailes. Il sollicita la permission de s’embarquer pour le Nouveau-Monde.

Madame de Savigny sursauta à cette requête, et refusa. À son grand étonnement, Philippe insista avec détermination. Se rendant enfin compte que son fils avait vingt ans, la mère dut céder. Et le hardi gentilhomme connut la sensation d’être ballotté sur l’Océan déchaîné, perdu entre le ciel et l’eau.

On sait déjà qu’il fit, dans ce premier voyage, un rude apprentissage de la mer.

Paul Guertal avait une histoire plus modeste. Il était fils d’un pêcheur de Brouage, qu’une vague avait emporté. Sa mère peina pour l’élever jusqu’à quatorze ans ; puis, de privations et de fatigues, elle mourut. Ce garçon était intelligent, honnête et très audacieux la misère de son enfance ayant allumé en lui un insatiable désir de liberté. C’était cette ambition qui le poussait vers les régions inexplorées.

D’une joyeuse humeur et d’un bon caractère, il n’était cependant pas beau : le regard pénétrant de ses yeux noirs et son sourire bon enfant constituaient ses seuls attraits physiques.

Durant toute la saison, les deux jeunes gens suivirent Champlain dans ses explorations, puis Philippe de Savigny se rembarqua avec lui pour retourner en France. Paul demeura dans la colonie, tandis que son camarade voguait vers la patrie, emportant dans son cœur un ardent désir de revoir les forêts du Canada, lui, vêtu à la mode des indigènes, apprenait leur langue et vivait de leur vie.

En seize cent douze, Champlain ne vint pas dans la colonie. Il dut s’employer à Paris pour combattre la jalousie irraisonnée qu’avait suscitée sa noble entreprise[1].

Quels que fussent les ennuis qu’il eût à subir, le vaillant chef ne se découragea pas : dès le printemps de seize cent treize, il revint continuer l’œuvre qui lui était chère.

Philippe de Savigny l’accompagnait encore. Cette fois, la comtesse ne s’y était pas opposée, comprenant que son fils avait trouvé sa vocation.

Les voyageurs ne s’arrêtèrent à Tadoussac que le temps d’apprêter leurs barques pour se rendre à Québec[2]. De là, ils se dirigèrent immédiatement vers le Sault Saint-Louis, où Champlain espérait rencontrer les Algonquins. Mais les sauvages, désappointés de son absence l’année précédente, n’étaient pas revenus.

Sans hésiter, le hardi explorateur décida d’aller jusqu’en leur pays ; il partit de l’ile Sainte-Hélène le vingt-sept mai. Un sauvage et quatre Français l’accompagnaient ; Philippe et Paul étaient de ce nombre.

Le jour du départ, la température était affreuse ; les voyageurs ne purent aller plus loin que le Sault Saint-Louis. Le lendemain, le soleil resplendissait : le firmament, lavé par l’orage de la veille, était sans nuages. L’éblouissement d’azur vint à propos mettre un peu de sérénité dans l’âme des héros, car ils durent, ce jour-là, faire plusieurs lieues à terre en portant leurs canots, leurs armes et effets sur leurs épaules. Après une marche harassante tantôt sur la grêve, tantôt à la lisière du bois, les épaules trop chargées, emprisonnés à chaque instant dans le fouillis des rameaux, il leur fallut ramer pendant plusieurs heures avant de s’arrêter, pour la nuit, à l’entrée du lac Saint-Louis où ils se barricadèrent avec soin, afin d’éviter une surprise des Iroquois qui rôdaient habituellement dans ces parages.

Le lendemain, dès l’aurore, la troupe repartit, et vers trois heures de l’après-midi, mit pied à terre pour passer un petit sault au-delà duquel elle campa dans une île. Le trente-un mai, elle passa encore un beau lac où se trouvait une île couverte de pins.

C’étaient de rudes hommes, que les compagnons de Champlain ! Personne ne se plaignait, malgré les dangers et les misères de l’expédition ; tous regardaient le chef toujours en avant et s’efforçaient d’élever leur courage jusqu’à son intrépidité.

Cependant ils n’avaient pas encore traversé les plus terribles épreuves de cette course aventureuse. Arrivés à un sault appelé par les sauvages Quenechouan[3], et rempli de rochers et de pierres, leur seul moyen fut de se mettre dans l’eau et de traîner les canots avec des cordes. À une demi-lieue plus loin, ces braves traversèrent à force d’avirons, des rapides où ils coururent grand risque d’être engloutis. Le premier de juin, ils se trouvèrent en face d’autres rapides encore plus redoutables. L’eau y bouillonnait si fort qu’elle semblait n’être plus que de l’écume, et augmentait grandement le danger d’aller donner sur l’un des écueils qu’elle cachait. À cet endroit le Père de la Nouvelle France faillit perdre la vie.

À cause de l’épaisseur du bois, comme il était impossible, de porter les canots par terre, les vaillants explorateurs se mirent en devoir de les tirer contre le courant avec des cordes. Celui que tenait Champlain, s’engagea dans un tourbillon et l’entraîna à l’eau. Heureusement le héros tomba entre deux rochers et ne dut son salut qu’à cette circonstance. « En ce danger, raconte-t-il, je m’escriay à Dieu et commencay à tirer mon canot qui me fut renvoyé pur le remouil de l’eau qui se faict en ces sauts.

Lors estant eschappé ie louay Dieu, le priant nous préserver. Notre sauvage vint après pour me secourir, mais i’étais hors de danger et ne se faut estonner si i’étais curieux de conserver nostre canot : car s’il eût esté perdu, il fallait faire estat de demeurer, ou attendre que quelques sauvages passassent par là, ce qui est une pauvre attente à ceux qui n’ont de quoi disner et qui sont accoutumés à telle fatigue. Pour nos Français, ils n’en eurent pas meilleur marché par plusieurs fois pensaient êstre perdus : mais la divine bonté nous préserva tous. »

Ces fâcheux incidents ne purent interrompre la périlleuse expédition dont les difficultés devenaient de plus en plus grandes.

Parfois les voyageurs étaient obligés de marcher courbés, repliés sur eux-mêmes, se frayant à coups de haches un chemin dans l’enchevêtrement des arbres renversés, passant tantôt dessus, tantôt dessous, haletants, épuisés. À un certain endroit, afin d’alléger les canots, ils sacrifièrent les vivres, se résignant, dans cette extrême fatigue, aux seuls hasards de la pêche pour leur nourriture.

Enfin, le sept juin, après tant de peines, ils arrivèrent chez les sauvages cantonnés au lac du Rat-Musqué, dont le chef, Nibachis, et toute sa tribu n’en pouvaient croire leurs yeux que des Français se fussent hasardés en de tels périls pour les venir voir.

Le jour suivant, Nibachis fit équiper deux canots, afin de conduire ses hôtes chez une nation amie, établie sept lieues plus loin, sur les bords du Lac aux Allumettes. Le chef, nommé Tessouat, reçut les Français avec une grande magnificence. Il donna en leur honneur une tabagie à laquelle furent conviés les sagamos des nations voisines.

Champlain a relaté cette fête : « Le lendemain, tous vindrent avec chacun son escuelle de bois et sa cuiller, lesquels sans ordre ny cérémonie s’assirent à terre dans la cabane de Tessouat, qui leur distribuast une manières de bouillie, faite de Maïs escrasé entre deux pierres, avec du poisson, coupé par petits morçeaux, le tout cuit sans sel. Ils avayent encore de la chair rostie sur les charbons et du poisson bouili à part, qu’il distribua aussi. Et pour mon regard, d’autant que je ne voulais pas leur bouillie, à cause qu’ils cuisinent fort salement, je leur demandai du poisson et de la chair pour l’accommoder à ma mode ; ils m’en donnèrent. Pour le boire, nous avions de la belle eau claire. Tessouat qui faisait la tabagie, nous entretenait sans manger, selon l’usage ».

Après le repas, Champlain expliqua aux sauvages qu’il était venu jusque dans leur pays, pour faire amitié avec eux au nom du roi de France, qui désirait peupler leurs terres et en exploiter les richesses. Les sauvages se réjouirent naïvement à cette perspective[4].

Le Père de la Nouvelle France demanda aux Indiens de lui donner quelques canots et des hommes qui l’aidassent à poursuivre son voyage vers la Mer du Nord[5] Mais tels étaient les dangers de cette entreprise, qu’ils refusèrent, dans la crainte de l’y voir périr. L’intrépide découvreur fut donc forcé de remettre à une autre année la réalisation du rêve qu’il caressait. Le dix juin, il prit congé de Tessouat et repartit pour le Sault Saint-Louis, où il arriva sept jours plus tard, accompagné d’une centaine de sauvages qui venaient faire la traite.

Avant de se séparer de ses nouveaux amis, Champlain leur confia deux jeunes hommes, Philippe de Savigny et Paul Guertal, qui désiraient aller étudier sur les lieux la langue et les mœurs des Algonquins.

Le Soir, vaillant chef qui s’était chargé de leur entretien, traita ses hôtes avec considération, et s’efforça de leur rendre la vie heureuse.

Il les installa dans sa cabane où il vivait avec La Source, sa fille, âgée de dix-huit ans, et Le Carcois, un Iroquois de vingt deux ans qu’il avait adopté en remplacement de son fils tué à la guerre. Ce jeune homme, remarquable déjà par sa beauté et sa force, possédait une supériorité de jugement si bien établie, que son tuteur ne manquait jamais de le consulter aux heures solennelles, et qu’il suivait presque toujours ses avis. Ceux de son âge le traitaient en aîné ; et si quelqu’un le jalousait tout bas, nul n’aurait osé l’avouer tout haut, car Le Carcois joignait à l’éloquence si appréciée des naturels, une bravoure incontestée. Le Soir regardait son élève avec autant d’orgueil que si le même sang eût coulé dans leurs veines. La Source aussi apprécia tendrement la valeur de ce frère amené dans la famille par le destin des batailles. Elle l’aima d’abord comme une petite fille qui éprouve le besoin d’être protégée ; mais l’amitié des fillettes, dans ces circonstances, n’est toujours qu’une chrysalide destinée à dérouler ses ailes lorsque fleurit le printemps : la jeune Indienne subit la transformation inévitable, et continua à aimer son camarade de jeux, sans s’inquiéter de ce que son affection avait changé d’enseigne, sachant bien que l’amour appelle l’amour. Cette enfant, la plus belle de la tribu, possédait une âme généreuse, un tempérament violent et une indomptable fierté. Aussi, n’avait-elle pas, à l’instar des autres filles de sa nation, effeuillé sa candeur d’adolescente dans les liaisons de libre coquetterie qu’autorisaient les mœurs de la forêt. Elle était restée pure. Dans la bourgade, on considérait La Source comme la fiancée de Le Carcois.

La société de ces deux personnages fut pour les Français un adoucissement. Non seulement ils réussirent, en un seul hiver, à apprendre très bien l’algonquin, mais encore, ils parvinrent à enseigner passablement le français au jeune chef.

Tous les jours, les quatre amis se réunissaient dans la cabane ou au dehors ; et comme Philippe s’était d’emblée arrogé le rôle du professeur, il se promenait toujours ayant d’un côté la Source et de l’autre Le Carcois. Paul les suivait ou les précédait, plus indifférent aux secrets de l’idiome indien qu’aux mystérieuses beautés de la nature inviolée.

Le Carcois, très attentif, apprenait avec une facilité étonnante ; mais la jeune fille, quoique bien assidue aux leçons, semblait cependant peu s’y intéresser. Ses progrès étaient nuls.



----

  1. Pendant ces altercations, il me fut impossible de rien faire pour l’habitation de Québec, dans laquelle je désirais mettre des ouvriers pour la réparer et augmenter, d’autant que le temps de partir nous pressait fort. Ainsi se fallut contenter pour cette année d’y aller sans autre association [celle de M. de Monts venait d’être dissoute], avec les passeports de Monseigneur le Prince, qui furent donnés pour quatre vaisseaux, lesquels étaient ja préparés pour le voyage. Savoir trois de Rouen et un de la Rochelle à condition que chacun fournirait quatre hommes pour m’assister, tant en mes découvertes qu’à la guerre à cause que je voulais tenir la promesse que j’avais faite aux sauvages Ochataiguins en l’année 1611, de les assister en leurs guerres au premier voyage.
    Champlain, Voyage de 1613, page 286.
  2. Entre Tadoussac et Québec notre barque faisait grand eau, qui me contraignit de retarder à Québec pour l’estancher. — Champlain, Voyage de 1611, page 241.
  3. Quenechouan, nom d’un rapide à l’entrée de l’Outaouais se retrouve dans celui de Quinchien donné à un gros ruisseau et à une pointe de terre qui sont dans le voisinage.
    Ferland — Cours d’histoire du Canada page 163.
    Quenechouan s’appelle aujourd’hui le Long Sault.
  4. Tous les détails de ce voyage sont empruntés à Champlain. Voyage de 1613.
  5. La Baie d’Hudson.