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Fleur des ondes/Le Troisième voyage du Sieur de Champlain en l’année 1611

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La Cie d’imprimerie Commerciale (p. 47-56).

LE TROISIÈME VOYAGE
DU
Sieur de Champlain

EN L’ANNÉE 1611.

Partement de France pour retourner en la
Nouvelle-France. Les dangers et
autres chôses qui arrivèrent
iusques en l’habitation.




Nous partismes de Honfleur, le premier jour de Mars avec vent favorable iusques au huictième dudit mois, & depuis fuſmes contrariés du vent de Su Suroueſt & Oueſt Noroueſt qui nous fit aller iusques à la hauteur de 42 degrez de latitude, sans pouvoir eſlever Su, pour nous mettre au droit chemin de noſtre routte. Après donc avoir eu plusieurs coups de vent, & esté contrariés de mauvais temps ; Et néanmoins, avec tant de peines & travaux, à force de tenir à un bort & à l’autre, nous fiſmes en sorte que nous arrivâſmes à quelque 80 lieux du grand banc où se fait la pêſche du poisson vert, ou nous rencontrâſmes des glaces de plus de trente à quarante brasses de haut, qui nous fit bien penser à ce que nous devions faire, craignant d’en rencontrer d’autres la nuit, & que le vent venant à changer, nous poussaſt contre, jugeant bien que ce ne serait les dernieres, d’autant que nous eſtions partis de trop bonne heure de France

Navigeant donc le long de cedit iour à basse voile au plus près du vent que nous pouvions, la nuit eſtant venue, il se leva une brume si épaisse, & si obscure, qu’à peine voyons nous la longueur du vaisseau. Environ sur les onze heures de nuit les matelots advisèrent d’autres glaces qui nous donnèrent de l’appréhension, mais enfin nous fismes tant avec la diligence des mariniers, que nous les évitaſmes. Pensant avoir passé les dangers nous vinſmes à en rencontrer une devant notre vaisseau que les matelots apperceurent, & non si toſt que nous fuſmes pres que portez dessus. Et comme un chacun se recommendait à Dieu, ne pensant jamais eſviter le danger de cette glace, qui eſtait soubs noſtre beaupré, l’on criait au gouverneur qu’il fit porter : Car la dite glace, qui eſtoit fort grande drivoit au vent d’une telle façon qu’elle passa contre le bord de notre vaiſseau, qui demeura court connue s’il n’euſt bougé pour la laisser passer, sans toutefois l’offenser.

Et bien que nous fussions hors du danger si est ce que le sang d’un chacun ne fut si promptement rassis, pour l’appréhension qu’on en avait eue ; & louaſmes Dieu de nous avoir délivrez de ce péril… Après ceſtuy là passé, ceſte même nuit nous en passâmes deux ou trois autres, non moins dangereux que les premiers, avec une brume pluvieuse & froide au possible, de telle façon qu’on ne pouvait presque réchauffer.

Le lendemain continuant noſtre routte nous rencontraſmes plusieurs autres grandes et forte hautes glaces, qui semblaient des isles à les voir de loin, toutes lesquelles évitaſmes, iusques à ce que nous arrivames sur le dit grand banc, où nous fuſmes fort contrariez de mauvais temps l’espace de six iours : Et le vent venant à eſtre un peu plus doux & assez favorable, nous desbanquames par la hauteur de 44 degrez & demy de latitude, qui fut le plus Su que peuſmes aller. Après avoir fait quelque 60 lieues à l’Ouest-Norouest nous apperceuſmes un vaisseau qui venait nous recongnaistre, & puis fit porter à l’Est-Nordest pour eſviter un grand banc de glace contenant toute l’eſtendue de nottre veue. Et iugeans qu’il pouvait avoir passage par le milieu de ce grand banc, qui estoit séparé en deux pour parfaire noſtre dite routte nous entrasme dedans & y fimes quelque 10 lieues sans voir autre apparence que de beau passage iuques au soir, que nous trouvaſmes ledit banc scelé, qui nous donna bien à penser ce que nous avions à faire, la nuit venant, & au défaut de la lune ; qui nous oſtoit tout moien de pouvoir retourner d’où nous eſtions venus : & nèanmoins après avoir bien pense, il fut résolu de rechercher notre entrée à quoy nous nous miſmes en devoir : Mais la nuict venant avec brumes, pluye & nege & un vent si impétueux que nous ne pouvions presque porter noſtre grand papefi, nous oſta toute coſnaissance de noſtre chemin. Car comme nous croyons eſviter lesdites glaces pour passer, le vent avoit déſia fermé le passage, de façon que nous fuſmes contradicts de retourner à l’autre bord & n’avions loisir d’eſtre un quart d’heure sur un bord amuré, pour ramurer sur l’autre, afin d’eſviter mille glaces qui estoient le tous coſtez : & plus de 20 fois ne pensions sortir nos vies sauves. Toute la nuict se passa en pennes & travaux : & iamais ne fut mieux fait le quart, car personne n’avait envie de reposer, mais bien de s’eſvertuer de sortir des glaces & périls. Le froid estoit si grand que tous les manœuvres dudit vaisseau estoient si gelez et pleins de gros glasons, que l’on ne pouvait manouvrer, ni se tenir sur le Tillac dudit vaisseau.

Après donc avoir bien couru d’un coſté & d’autre, attendant le iour, qui nous donnait quelqu’espérance : lequel venu avec une brume, voyant que le travail & fatigue ne pouvait nous servir, nous résolumes d’aller à un banc de glace, où nous pourrions eſtre à l’abri du grand vent qu’il faisait & amener tous bas, & nous laisser driver comme lesdites glaces, afin que quand nous les aurions quelque peu éloignées nous remissions à la voile, pour aller retrouver le dit banc, & faire comme auparavent, attendant que la brume fut passée, pour pouvoir sortir le plus promptement que nous pourrions.

Nous fumes ainsi tout le iour iusques au lendemain matin, où nous vinſmes à la voille, allant tantoſt d’un côté & d’autre, & n’allions en aucun endroit que ne nous trouvasions enfermez en de grands bancs de glaces, comme en des étangs qui sont en terre. Le soir appercuſmes un vaisseau, qui était de l’autre côté d’un desdits bancs de glace, qu’il m’assure, n’était point moins en soing que nous, & fuſmes quatre ou cinq iours en ce péril et extrêmes peines, iusques à ce qu’à un matin iettans la veue de tous coſtez nous n’appercuſmes aucun passage, sinon à un endroit où l’on iugea que la glace n’eſtoit espaisse, & que facillement nous la pourrions passer. Nous nous miſmes en devoir & passames par quantité de bourguignons, qui sont glaces separez des grands bancs par la violence des vents. Estans parvenus audit bancs de glasse, les matelots commencèrent à sarmer de grand avirons, & autres bois pour repousser les bourguignons que pourrions rencontrer, & aussi passaſmes ledit banc, qui ne fut pas sans bien aborder des morceaux de glace qui ne firent nul bien à notre vaisseau, toutefois sans nous faire dommage qui peuſt nous offencer. Estans hors nous louaſmes Dieu de nous avoir délivrez. Continuans noſtre routte le lendemain, nous en rencontraſmes d’autres, & nous engageaſmees de telle façon dedans, que nous nous trouvaſmes environnés de tous côſtés, sinon par où nous eſtions venus, qui fut occasion qu’il nous fallut retourner sur nos brisées pour essayer de doubler la pointe du coſté du Su : ce que ne peuſmes faire que le deuxiéme iour, passant par plusieurs petits glaçons séparez dudit grand banc, & singlaſmes iusques au lendemain matin, faisant le Norouet & Nor norouest, que nous rencontraſmes un autre grand banc de glace, tant que noſtre veue se pouvait estendre devers l’Est & l’Ouest, lequel quand l’on l’apperceut l’on crut que ce fut terre : car le dit banc estoit si uny que l’on euſt dit proprement que cela avait été ainsi fait exprès, & avait plus de dixhuit pieds de haut, & deux fois autant sous l’eau, & faision eſtat de n’eſtre qu’à quelque quinze lieues du Cap Breton, qui eſtoit le vingtsixième iour dudit mois. Ces rencontres de glaces si souvent nous apportoient beaucoup de desplaisir croyant aussi que le passage du dit Cap Breton & cap de Raye seroit fermé, & qu’il nous faudroit tenir la mer longtemps devant que de trouver passage. Ne pouvans donc rien faire nous fumes contraincts de nous remettre à la mer quelque quatre ou cinq lieues pour doubler une autre pointe dudit grand banc, qui nous demeuroit à l’Ouest-Surouest, & après retournâmes à l’autre bord au Norouest, pour doubler la dite pointe, & cinglaſmes quelques sept lieues, & puis fismes le Nor-norouest quelque trois lieues, où nous appercûſmes derechef un autre banc de glace. La nuit s’approchait, & la brume se levoit, qui nous fit mettre à la mer pour passer le reste de la nuit attendant le iour, pour retourner recognoiſtre les dites glaces.

Le vingt septième iour dudit mois, nous advisaſmes terre à l’Ouest-norouest de nous, & ne viſmes aucunes glaces qui nous peussent demeurer au Nor-nordest. Nous approchâmes de plus près pour la mieux recognoiſtre, & viſmes que c’etait Campseau, qui nous fit porter au Nor pour aller à l’isle du cap Breton, nous n’euſmes pas plustoſt fait deux lieues que rencontraſmes un banc de glace qui filoit au Nordest. La nuit venant nous fuſmes contraints de nous mettre à la mer iusques au lendemain, que fiſmes le Nordest & rencontraſmes une autre glace qui nous demeuroit à l’est & est sueſt, & la cotoyaſmes, mettant le cap au Nordest & au Nor plus de quinze lieux : En fin fuſmes contraints de refaire l’Ouest, qui nous donna beaucoup de deſplaisir, voyant que ne pouvions trouver passage, & fuſmes contraincts de nous en retirer & retourner sur nos brisées : & le mal pour nous que le calme nous prit de telle façon que la houle nous pensa ietter sur la coſte dudit banc de glace, & fuſmes prêts de mettre notre bateau hors, pour nous servir au besoin. Quand nous nous fussions sauvés sur les dites glaces il ne nous eut servy que de nous faire languir & mourir tous misérables. Comme nous étions donc en délibération de mettre notre dit bateau hors, une petite fraiſcheur se leva, qui nous fit grand plaisir, & par ainsi évitaſmes lesdites glaces. Comme nous euſmes fait deux lieus, la nuit venait avec une brume fort épaisse, qui fut occasion que nous amenaſmes pour ne pouvoir voir : & aussi qu’il y avait plusieurs grandes glaces en notre routte, que craignions abborder : & demeuraſmes ainsi toute la nuit iusques au lendemain vingt neuvième iour dudit mois, que la brume renforça de telle façon, qu’à peine pouvoit on voir la longueur du vaisseau, & faisoit fort peu de vent : néanmoins nous ne laiſsames de nous appareiller pour eſviter lesdites glaces : mais pensans nous deſgager nous nous y trouvaſmes si embarraſsez que nous ne scavions de quel bort amurer et derechef fuſmes driver iusques à ce que les dites glaces fiſsent appareiller, & fiſmes cent bordées d’un coſté et d’autre, & pensaſmes nous perdre plusieurs fois : & le plus assuré y perdait tout jugement ; ce qu’euſt aussi bien fait le plus grand astrologue du monde. Ce qui nous donnoit du déplaisir davantage, c’etoit le peu de veue, & la nuit qui venoit, & n’avions refaite d’un quart de lieue sans trouver banc ou glaces, & quantité de bourguignons, que le moindre euſt été suffisant de faire perdre quelque vaisseau que ce fuft.

Or comme nous eſtions tousiours cotoyans au tour des glaces, il s’eſleva un vent si impétueux qu’en peu de temps il sépara la brume, & fit faire veue, & en moins d’un rien rendit l’air clair, & beau soleil. Regardant au tour de nous nous nous viſmes enfermez dedans un petit eſtang, qui ne contenait pas lieue & demie en roudeur, &, apperceaſmes l’iſle dudit cap Breton, qui nous demeuroit au Nort presque à quatre lieues, iugeagmes que le passage eſtoit encore fermé iusques audit cap Breton. Nous apperceuſmes aussi un petit banc de glace au derrière de noſtre dit vaisseau, & la grand mer qui paraissait au delà, qui nous fit prendre résolution de passer par dessus ledit banc, qui eſtoit rompu : ce que nous fiſmes dextrement sans offencer noſtredit vaisseau, & nous nous miſmes à la mer toute la nuit, & fiſmes le Suest desdites glaces. Et comme nous iugeaſmes que nous pouvions doubler ledit banc de glace, nous fiſmes l’Est-nordest quelque quinze lieues & apperceuſmes seulement une petite glace et iusques au lendemain, que nous aperceuſmes un autre banc de glace au Nord de nous, qui continuait tant que noſtre veue se pouvait eſtendre, & avions drivé à demy lieue près, & miſmes les voiles haut, cottoyant tousiours ladite glace pour en trouver l’extrémité. Ainsi que nous singlions nous avisaſmes un vaisseau le premier iour de May qui eſtoit parmy les glaces, qui avoit bien eu de la peine d’en sortir aussi bien que nous, & miſmes vent devant pour attendre ledit vaisseau qui faisait large sur nous, d’autant que desirions sçavoir s’il n’avait point veu d’autres glaces. Quand il fut proche, nous apperceuſmes que c’eſtoit le fils du sieur de Poitrincoùrt qui allait trouver son père qui eſtoit à l’établissement du Port Royal : & y avoit trois mois qu’il eſtoit party de France (ie crois que ce ne fut pas sans beaucoup de peine) & ils eſtoient encore à près de cent quarante lieues dudit port Royal, bien à l’écart de leur routte. Nous leur diſmes que nous avions eu cogſnoissance des isles de Campseau, qui a mon opinion, les assura beaucoup, d’autant qu’il n’avaient point encore eu cognoissance d’aucune terre, & s’en allaient donner droit entre le cap S. Larens, et cap de Raye, par où ils n’eussent pas trouvé ledit port Royal, si ce n’euſt été en traversant les terres. Après avoir quelque peu parlé ensemble nous nous départiſmes chacun suivant sa routte. Le lendemain nous euſmes cognoissance des isles Saints Pierre, sans trouver glace aucune : & continuant noſtre routte, le lendemain, troisieſme iour du mois euſmes cognoissance du cap de Raye, sans aussi trouver glaces. Le quatrieſme dudit mois, euſmes cognoissance de l’isle Sainct Paul, & cap de Sainct Laurens & étions à quelque huit lieues au Nord dudit cap S. Laurens. Le lendemain euſmes cognoissance de Gaspé. Le septieſme iour du dit mois, fuſmes contrariez du vent de Norouest, qui nous fit driver près de trente cinq lieues de chemin, puis le vent vint à calmer, & en beauture, qui nous fut favorable iusques à Tadoussac, qui nous fut le tresieſme iour du mois de May, où nous fiſmes tirer un coup de canon pour avertir les sauvages, afin de sçavoir des nouvelles des gens de notre habitation de Quebecq. Tout le pays estoit encore presque couvert de neige. Il vint à nous quelques canots, qui nous dirent qu’il y avait une de nos pattaches qui estoit au port il y avoit un mois, & trois vaisseaux qu’y estoient arrivez depuis huit iours. Nous miſmes noſtre batteau hors, & fuſmes trouver lesdicts sauvages, qui estoient assez misérables, & n’avoient à traicter que pour avoir seulement des rafraîchissements, qui estoit fort peu de chôse ; encore voulurent-ils attendre qu’il vint plusieurs vaisseaux ensemble, afin d’avoir meilleur marché des marchandises : et par ainsi ceux s’abusent qui pensent faire leurs affaires pour arriver des premiers car ces peuples sont maintenant trop fins subtils.

Le dixseptieſme iour dudit mois, ie partis de Tadoussac pour aller au grand saut trouver les Sauvages Algonquins & autres nations qui m’avaient promis l’année précédente de s’y trouver avec mon garçon que leur avais baillé, pour apprendre de luy ce qu’il aurait veu en son yuernement dans les terres. Ceux qui estoient dans ledit port, qui se doutoient bien, où ie devois aller, suivant les promesses que iavois faites aux sauvages, comme i’ai dit cy dessus, commencèrent à faire bastir plusieurs petites barques pour me suivre le plus promptement qu’ils pourroient ; Et plusieurs, à ce que i’appris devant que partir de France, firent équipper des navires & pattaches sur l’entreprise de noſtre voyage, pensant en revenir riches comme d’un voyage aux Indes.

Le Pont demeura audit Tadoussac sur l’espérance que s’il n’y faisait rien, de prendre une pattache de me venir trouver au dit saut. Entre Tadoussac & Québecq, notre barque faisait grand eau, qui me contraignit de retarder à Quebecq pour l’estancher, qui fut le 21 iour de May.





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