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Fortunio/10

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CHAPITRE X


La ménagerie des lions et des tigres commence à s’inquiéter de Musidora.

On ne sait qu’en penser, on ne la voit nulle part. ― Alfred, qui est partout en même temps et semble avoir le don de se dédoubler, ne l’a pas rencontrée une seule fois depuis quinze jours.

Les chiens sont dépistés ; ils ont beau rôder sur les promenades le nez en terre, cherchant la trace. ― On a donné un concert, un bal et une première représentation ; ― elle n’y était pas.

Personne n’a aperçu l’ombre de sa robe. ― Elle est allée à la campagne ? ce n’est pas encore la saison. ― De Marcilly prétend qu’elle fait l’amour dans quelque mansarde avec un commis voyageur. George affirme qu’elle s’est fait enlever par l’ambassadeur turc. ― Alfred se contente de dire que c’est étrange, fort étrange, excessivement étrange, phrase sacramentelle qu’il appelle à son secours toutes les fois qu’il ne sait pas ce qu’il doit penser d’une chose.

Le fait est que voilà deux semaines que l’on n’a vu Musidora.

Sa maison a l’air inhabitée et morte ; les jalousies sont fermées soigneusement. On ne voit entrer ni sortir personne ; c’est à peine si un valet à mine contrite et discrète se glisse sur la pointe du pied par la porte entre-bâillée et refermée aussitôt. ― Le soir, les fenêtres, ordinairement si flamboyantes, ne s’allument plus au feu des lustres et des bougies ; une pâle étoile de lumière, assoupie par l’épaisseur des rideaux, tremblote tristement au coin d’un carreau : c’est le seul signe de vie que l’on puisse surprendre sur la face noire de la maison.

Enfin George, ennuyé de l’absence de sa favorite, se dit un beau soir en sortant de l’Opéra : « Pardieu, il faut absolument que je sache ce que devient la Musidora. ― Je consens à me faire voir au bois de Boulogne sur un cheval de louage, à porter des bottes cirées à l’œuf, à toutes les choses les plus humiliantes, si je ne parviens pas à forcer la consigne. »

George se dirigea vers la maison de Musidora.

Le concierge, qui avait reçu les ordres les plus formels de ne laisser monter personne, voulut s’opposer au passage de George.

« Ah çà ! drôle, fit George, en lui appliquant sur la figure une charmante petite canne en corne de rhinocéros, est-ce que tu me prends pour M. le baron de B*** ? » Et il continua son chemin d’un pas délibéré.

Il parvint sans encombre jusqu’au premier salon, où il trouva Jacinthe qu’il embrassa résolument, puis, tournant le bouton d’une petite porte qu’il paraissait bien connaître, il entra dans la chambre de Musidora.

Il s’arrêta quelques instants avant de parler et chercha de l’œil où pouvait être Musidora. La petite lampe étrusque était seule allumée et ne jetait qu’une lueur pâle et tremblante, suffisante tout au plus pour distinguer les objets.

Quand ses yeux se furent accoutumés à cette faible lumière, il aperçut Musidora étendue à plat ventre sur le plancher, la tête appuyée dans sa main, ses deux seins faisant ployer les longues laines du tapis et s’y creusant comme deux moules, dans une attitude rappelant tout à fait celle de la Madeleine du Corrège. Deux mèches de ses cheveux débouclés tombaient jusqu’à terre et accompagnaient gracieusement la mélancolie de sa figure, dont le front seul était éclairé. Si elle n’avait pas fait danser au bout d’un de ses pieds relevé en l’air un petit soulier de fibres d’aloès, on aurait pu la prendre pour une statue.

« Musidora, dit George d’un ton bouffonnement paternel, votre conduite est inqualifiable, scandaleuse, exorbitante ! ― Il court sur vous de par le monde les bruits les plus étranges et les plus ridicules. Vous vous compromettez d’une horrible manière, et, si vous n’y prenez garde vous allez vous perdre de réputation…

― Ah ! c’est vous, George ! dit Musidora comme si elle sortait d’un rêve.

― Oui, mon infante, c’est moi, votre sincère et fidèle ami, l’admirateur juré de vos charmes, votre chevalier et votre troubadour, votre ancien Roméo…

― George, vous avez trouvé moyen d’être plus ivre qu’à l’ordinaire. ― Comment vous y êtes-vous pris ?

― Moi ? Musidora, je suis d’une gravité funèbre. — Hélas ! le vin ne me grise plus ! ― Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. L’on dit, Musidora, j’ose à peine vous le répéter, que vous êtes sérieusement amoureuse, ― amoureuse comme une grisette ou une lingère.

― Vraiment, l’on dit cela ! fit Musidora en repoussant derrière ses oreilles les ondes de cheveux qui débordaient sur ses joues.

― L’on dit aussi que vous êtes entrée en religion et que vous avez la prétention d’être la Madeleine moderne ; que sais-je moi ? mille bruits absurdes ! ― Mais ce qu’il y a de sûr, c’est que nous ne savons que devenir depuis qu’il vous a plu de décrocher votre astre de notre ciel. Musidora, vous nous manquez terriblement ; moi, je m’ennuie patriarcalement, et l’autre jour, pour me distraire, j’ai été réduit à me prendre de querelle avec Bepp, que j’ai eu la maladresse de tuer, de sorte que je n’ai plus personne de ma force pour jouer aux échecs avec moi. Vous êtes cause aussi que j’ai crevé ma jument anglaise au steeple-chase de Bièvre ; car j’avais cru vous voir dans une calèche de l’autre côté d’un mur que j’ai fait franchir à la pauvre mistress Bell, qui s’est ouvert le ventre sur un tesson de bouteille. Alfred, qui décidément a quitté la Cinthia pour se mettre au rang de vos adorateurs, est tellement abruti de votre disparition qu’il s’est montré aux Tuileries avec des gants sales et la même canne qu’il avait la veille. Voilà le récit succinct, mais touchant, des innombrables calamités produites par votre retraite. ― Vous êtes trop belle, chère petite, pour vous cloîtrer de la sorte. ― La beauté, comme le soleil, doit luire pour tout le monde ; il y a si peu de belles femmes, que le gouvernement devrait forcer toute personne atteinte et convaincue de beauté notoire à se montrer au moins trois fois par semaine sur son balcon pour que le peuple ne perde pas tout à fait le sentiment de la forme et de l’élégance ; voilà qui vaudrait beaucoup mieux que de répandre des Bibles stéréotypées dans les chaumières et de fonder des écoles selon la méthode lancastrienne ; mais je ne sais à quoi pense le pouvoir. ― Sais-tu bien, petite reine, que, depuis que tu n’es plus là pour nous cribler des flèches barbelées de tes plaisanteries, nous sommes habillés comme de pauvres diables à qui il est tombé un héritage inattendu ou que l’on a invités le matin à un bal pour le soir même, et qui ont été s’acheter des habits tout faits dans une boutique du Palais-Royal ? Ne t’aperçois-tu pas que mon gilet est trop large d’un travers de doigt et que la pointe droite de ma cravate est beaucoup plus longue que la gauche, ― signe évident d’une grande perturbation morale ?

― Je suis extrêmement touchée d’une si profonde douleur, fit Musidora avec un demi-sourire, et en vérité je ne me croyais pas capable de produire un si grand vide en disparaissant du monde. ― Mais j’ai besoin de solitude : le moindre bruit m’excède ; tout m’ennuie et me fatigue.

― Je comprends, dit George ; vous voudriez voir si mon habit neuf me va bien par derrière. ― Je suis importun, et, si l’on attendait quelqu’un, à coup sûr ce n’était pas moi. ― Mais tant pis, je risque l’incivilité pour cette fois seulement, et je n’userai pas du seul moyen que j’ai de vous être agréable et qui serait de m’en aller. »

Et, en achevant sa réplique, il s’assit tranquillement par terre à côté de Musidora.

« Pardieu, vous avez un joli bracelet, dit-il en lui soulevant le bras.

― Fi donc ! répondit Musidora avec une petite moue dédaigneuse, en êtes-vous aux expédients de Tartuffe, et avez-vous besoin, pour toucher mon bras, de parler de mon bracelet ?

― Ce sont des topazes d’une eau et d’une pureté admirables, continua George ; c’est B*** qui vous a monté cela : il n’y a que lui pour ces sortes d’ouvrages. Quel est l’Amadis, le prince Galaor, le charmant vainqueur qui vous a donné cela ? Il est donc bien jaloux qu’il vous tient enfermée et murée comme le sultan des Turcs son odalisque favorite ?

― C’est Fortunio, répondit Musidora.

― Ah ! fit George, Fortunio ! ― Quand faut-il que je t’envoie la calèche et l’attelage ? je ne m’étonne plus de ta disparition. Tu as bien employé ton temps. ― Tu avais demandé six semaines, et il ne t’a fallu que quinze jours pour pénétrer un mystère qui déjoue notre sagacité depuis trois ans. ― C’est beau ! ― Je te donne le cocher poudré à frimas et deux grooms par-dessus le marché. ― J’espère bien que tu nous vas conduire au vrai terrier de ce madré renard, qui nous a toujours donné le change, dans la calèche que tu m’as si adroitement gagnée.

― Je n’ai pas vu Fortunio depuis la nuit du souper, reprit Musidora en soupirant ; je ne sais pas plus que vous, George, où son caprice l’a poussé, j’ignore même s’il est en France. ― Ces pierreries proviennent du portefeuille que je lui ai dérobé, comme vous le savez ; elles en ornaient la couverture ; je n’ai trouvé dedans qu’une lettre chinoise et une chanson malaise. Fortunio, s’étant aperçu que je lui avais pris son portefeuille, m’a écrit un billet moqueur, où il me priait de me faire un bracelet avec les topazes dont il était enrichi. ― Voilà tout. Depuis, je n’en ai pas eu de nouvelles ; il est peut-être allé rejoindre sa princesse chinoise.

― Pour cela, non, petite ; je l’ai entrevu deux fois au bois de Boulogne : la première dans l’allée de Madrid, et l’autre à la porte Maillot. Il était monté sur un diable de cheval noir à tous crins de la mine la plus sauvage qu’on puisse imaginer et qui filait comme un boulet de canon. ― Je n’avais pas encore crevé mistress Bell, et tu sais comme elle va. Mais bah ! à côté de l’hippogriffe de Fortunio, elle avait l’air (car tout ce qui concerne maintenant la pauvre bête doit maintenant se mettre au prétérit) d’un colimaçon rampant sur une pierre couverte de sucre râpé. Derrière le Fortunio galopait un petit monstre à figure de safran, les yeux plus grands que la tête, la bouche lippue, les cheveux plats et fagoté le plus hétéroclitement du monde ; ― un cauchemar à cheval sur un vent, ― car il n’y a que le vent qui puisse aller ce train-là. ― C’est tout ce que je puis te dire sur le Fortunio. ― Après cela, comme tu le dis, il est peut-être en Chine. »

Dans tout le bavardage de George, Musidora n’avait saisi qu’une chose, c’est que l’on pouvait rencontrer Fortunio au bois ; un éclair d’espérance illumina ses paupières vertes, et elle se mit à parler à George d’une façon plus amicale.

« Je t’accorde un mois de plus, dit George en lui baisant la main. ― Dans un autre temps, je t’aurais demandé l’hospitalité ; ― mais nous sommes maintenant une fille à principes. ― Adieu, mon infante, ma princesse ; faites des rêves couleur de rose et nacre de perle. Si je puis joindre le seigneur Fortunio, quoique cela puisse me coûter quatre chevaux, je te l’enverrai. »

Et sur cette belle péroraison, George sortit, non sans avoir embrassé Jacinthe, comme en entrant. ― Nous ne savons pas trop où il passa le reste de la nuit.