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Fortunio/20

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CHAPITRE XX


L’habitation de Fortunio avait un pied dans la rivière ; ― un escalier de marbre blanc, dont l’eau montait ou descendait quelques marches, suivant l’abondance des pluies ou l’ardeur de la saison, conduisait de la chambre de Fortunio à une petite barque dorée et peinte, couverte d’un tendelet de soie.

Fortunio proposa de faire un tour sur la rivière avant de déjeuner ; Musidora y consentit.

Elle se plaça, à l’ombre du tendelet, sur une estrade de carreaux ; Fortunio se coucha à ses pieds, fumant son hooka, et quatre nègres, vêtus de casaques rouges, firent voler la barque comme un martin-pêcheur qui coupe l’eau du tranchant de son aile.

Musidora plongeait sa main délicate dans les cheveux soyeux et noirs de Fortunio avec un ravissement ineffable ; elle le tenait donc enfin, ce Fortunio tant souhaité, assis à ses pieds, la tête appuyée sur ses genoux ! — elle avait mangé à sa table, couché dans son lit, dormi entre ses bras, d’un seul pas elle était parvenue au fond de cette vie si inconnue et si difficile à pénétrer.

Elle possédait un homme qu’elle aimait, elle qui jusque-là n’avait été possédée que par des gens qu’elle haïssait ; elle éprouvait cet oubli parfait de toutes choses que donne le véritable amour, et elle se laissait emporter avec insouciance par le rapide courant de la passion. Son existence antérieure était complètement abolie ; elle ne datait que de la veille : elle n’avait vraiment commencé à vivre que du jour où elle avait vu Fortunio.

Sa seule crainte était que sa vie ne fût pas assez longue pour prouver son amour à Fortunio ; le terme de dix ans, le plus éloigné qu’on ose porter à une liaison, lui paraissait bien court et bien rapproché. Elle aurait voulu garder sa chère passion au delà du tombeau ; elle qui jusqu’alors avait été plus athée et plus matérialiste que Voltaire lui-même, crut fermement à l’immortalité de l’âme pour se donner l’espérance d’aimer éternellement Fortunio.

La barque glissait rapidement sur le miroir tranquille de la rivière ; les quatre avirons des rameurs ne faisaient pas jaillir une seule perle, et l’unique bruit qu’on entendît, c’était le grésillement de l’eau qui filait des deux côtés de la barque en festons écumeux.

Fortunio laissa son hooka, prit les deux pieds de Musidora, les posa sur sa poitrine comme sur un escabeau d’ivoire, et se mit à siffler nonchalamment un air d'une mélodie bizarre et mélancolique.

L’ombre des peupliers de la rive flottait sur sa barque, qui semblait nager dans une mer de feuillage ; des libellules au corselet grêle venaient papillonner jusque sous le tendelet, au milieu du tourbillon transparent de leurs ailes de gaze, et regardaient nos deux amants de leurs gros yeux d’émeraude. Quelque poisson au ventre d’argent sautait de loin en loin et écaillait la surface huileuse de l’eau d’une fugitive paillette de lumière. Il ne faisait pas un souffle d’air ; les pointes flexibles des roseaux ne tressaillaient seulement pas, et la bannière de la barque descendait jusque dans l’eau, à plis flasques et languissants. Le ciel, noyé de lumière, était d’un gris d’argent, car l’intensité des rayons du midi en éteignait l’azur, et, au bord de l’horizon, montait un brouillard chaud et roux comme un ciel égyptien.

« Pardieu ! dit Fortunio en ôtant le burnous de cachemire blanc dont il était enveloppé, j’ai une furieuse envie de me baigner. »

Et il sauta par-dessus le plat-bord de la barque.

Musidora, quoiqu’elle sût nager elle-même, ne put s’empêcher de sentir un mouvement de frayeur en voyant le gouffre se refermer sur la tête de Fortunio ; mais il reparut bientôt secouant sa longue chevelure qui ruisselait sur ses épaules. Fortunio nageait comme le plus fin et le plus élégant Triton de la cour de Neptune. ― Les poissons n’auraient pas eu de grands avantages sur lui.

Rien n’était plus charmant à voir. Ses belles épaules, fermes et polies, tout emperlées de gouttes d’eau, luisaient comme un marbre submergé ; l’onde amoureuse frissonnait de plaisir en touchant son beau corps et suspendant à ses bras des bracelets d’argent. ― Quelques plantes aquatiques qu’il avait posées dans ses cheveux en relevaient le noir vif et lustré par leur vert pâle et glauque ; on l’eût pris pour le dieu du fleuve lui-même.

Musidora ne pouvait se lasser d’admirer cette beauté supérieure aux perfections de la plus belle femme.

Ni Phœbus Apollon, le dieu jeune et rayonnant, ni le Scamandre funeste aux virginités, ni Endymion, le bleuâtre amant de la Lune, aucune des formes idéales réalisées par les sculpteurs ou les poètes n’auraient pu soutenir la comparaison avec notre héros.

Il était le dernier type de la beauté virile, disparue du monde depuis l’ère nouvelle. Phidias lui-même ou Lysippe, le sculpteur d’Alexandre, n’eussent rien rêvé de plus pur et de plus parfait.

« Pourquoi ne te baignes-tu pas ? dit Fortunio à Musidora en se rapprochant de la barque. On m’a dit que tu savais nager, petite.

― Oui, mais ces nègres qui sont là.

― Ces nègres ? eh bien ! qu’est-ce que cela fait ? ce ne sont pas des hommes. S’ils n’étaient muets, ils pourraient très bien chanter le Miserere à la chapelle Sixtine. »

Musidora défit sa robe et se laissa couler dans le fleuve.

Ses longs cheveux flottaient derrière elle comme un manteau d’or, et de temps en temps on voyait luire à la surface de l’eau ses reins satinés comme ceux des nymphes de Rubens, et ses petits talons rosés comme les doigts de l’Aurore.

Ils glissaient tous les deux côte à côte comme des cygnes jumeaux, et après avoir décrit quelques courbes gracieuses pour rompre la force du courant, ils revinrent à leur point de départ, et prirent pied sur les dernières marches de l’escalier de marbre.

Deux belles mulâtresses les attendaient avec de grands peignoirs d’étoffe moelleuse et tiède dont elles les enveloppèrent.

« Eh bien ! ma blanche naïade, dit Fortunio drapé dans son étoffe, n’avons-nous pas l’air de deux statues antiques ? ― Je fais un Triton passable, et l’eau douce n’a plus rien à envier maintenant à l’onde amère : il en est sorti une Vénus qui vaut bien l’autre. ― Pourquoi n’y a-t-il pas un Phidias sur le rivage ? le monde moderne aurait sa Vénus Anadyomène. ― Mais nos sculpteurs ne sont bons qu’à tailler des grès pour paver les rues ou des hommes illustres en habit à la française ; avec cette maudite civilisation, qui n’a d’autre but que de jucher sur un piédestal l’aristocratie des savetiers et des fabricants de chandelle, le sentiment de la forme se perd, et le bon Dieu sera obligé un de ces matins de quitter son fauteuil à la Voltaire pour venir repétrir la boule du monde, aplatie par ces populations de cuistres envieux de toute splendeur et de toute beauté qui forment les nations modernes. ― Un peuple tant soit peu civilisé dans le vrai sens du mot t’élèverait un temple et des statues, ma petite reine ; on te ferait déesse : la déesse Musidora, cela ne sonnerait pas mal.

― Mariée au dieu Fortunio, à la mairie et à l’église de l’Olympe ; sans quoi les divinités un peu prudes ne voudraient pas me recevoir à leurs soirées du mercredi ou du vendredi, » reprit Musidora en riant.

En devisant ainsi, les deux amants rentrèrent dans la maison.

Et Soudja-Sari ? ― Lectrices curieuses, nous vous donnerons bientôt de ses nouvelles.