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Fortunio/21

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CHAPITRE XXI


La journée se passa comme un beau rêve. ― Nos amants s’enivraient à longs traits de leur beauté et de leur jeunesse ; leurs bouches de rose étaient les coupes charmantes où ils buvaient le vin capiteux de la volupté ; ils ne se donnèrent qu’un baiser mais il dura jusqu’au soir. Musidora appuyait sa joue brûlante et veloutée contre la fraîche poitrine de Fortunio ; elle était ramassée sur elle-même dans une attitude adorablement puérile, comme un enfant qui s’arrange dans le giron de sa mère pour dormir à son aise ; elle fermait ses paupières, dont les cils descendaient jusqu’au milieu des joues, puis elle les relevait lentement pour regarder Fortunio.

« Ah ! fit-elle après une de ces muettes contemplations en le serrant contre sa poitrine avec une force surhumaine, le jour où tu ne m’aimeras plus, je te tuerai.

― Bon ! se dit Fortunio, ― voici la cent cinquante troisième femme qui me fait la même promesse, et je me porte encore passablement ; cela ne m’empêchera pas de vivre en joie. »

Il sentit la moelleuse écharpe que Musidora avait nouée autour de son corps se relâcher tout à coup ; il la regarda et la vit pâle, la tête nerveusement renversée en arrière, les dents serrées, les lèvres décolorées, et comme plongée dans un paroxysme de rage.

« Diable ! dit Fortunio, est-ce qu’elle parlerait sérieusement ? Ces petits démons délicats et frêles sont capables de tout ; ― voici qui promet d’être amusant. Après tout, c’est une jolie mort, et je n’en choisirais pas d’autre ; ― personne ne m’a encore assez aimé pour me tuer. ― Il serait assez singulier, après avoir passé par toutes les furies des passions indiennes et tropicales, d’être gentiment égorgillé par une Parisienne blondine, proprette, et ayant tout au plus la force nécessaire pour se battre en duel avec un hanneton. — En ce cas, ma reine, dit-il tout haut, tu viens de me signer un brevet d’éternité ; je passerai les ans de Mathusalem et de Melchisédech.

― Tu m’aimeras donc toujours ? fit Musidora en lui donnant un long et voluptueux baiser.

― Assurément ; quand on aime, c’est pour toujours ; ― autrement, à quoi bon s’aimer ? Ne faut-il pas l’éternité à l’infini ? Je t’adorerai dans ce monde-ci et dans l’autre, s’il y en a un, et il doit y en avoir un exprès pour cela ; l’amour a des magasins d’éternités à sa disposition.

― Oh ! le méchant railleur qui ne croit à rien ! dit Musidora avec une charmante petite moue.

― Moi ! je crois à tout ; je crois à la charité des philanthropes, à la vertu des femmes, à la bonne foi des journalistes, aux épitaphes des cimetières, à tout ce qu’il y a de moins vraisemblable. Je voudrais qu’il y eût quatre personnes dans la Trinité pour que ma foi fût plus méritoire.

― Vous êtes athée, monsieur, fi donc ! — cela est bien mauvais genre, reprit Musidora en jouant avec l’amulette qui scintillait au col de Fortunio.

― Athée ! ― j’ai trois dieux : l’or, la beauté et le bonheur ! ― Je suis aussi pieux pour le moins que le pius Æneas de benoîte mémoire.

― Croyez au bon Dieu, cela ne fait jamais de mal, comme disent les vieilles femmes en proposant un remède pour la migraine ou le mal de dents.

― Ah çà ! mon cœur, allons-nous parler théologie ? J’aimerais autant dîner et aller à l’Opéra. Il faut que je te présente à l’univers. Nous allons nous mettre à table, et nous partirons.

― Y pensez-vous, Fortunio ? faite comme je suis !

― Nous passerons chez toi, et tu mettras une autre robe. »

Après le dîner, qui ne fut pas moins somptueux que la veille, le charmant couple monta en voiture.

Musidora s’arrêta chez elle et fit une ravissante toilette. Par un caprice d’enfant, elle se mit en blanc des pieds à la tête comme une jeune mariée. L’expression douce et virginale de sa figure, illuminée par une immense félicité intérieure, s’accordait admirablement avec sa parure.

Fortunio, devinant l’intention qui avait présidé au choix de cette toilette, tira d’une petite boîte de maroquin rouge, qu’il avait dans sa poche, un collier de perles parfaitement rondes, des boucles d’oreilles et des bracelets aussi en perles d’un prix inestimable.

« Voici mon présent de noces, madame la marquise. Et il lui accrocha lui-même les pendants d’oreilles, lui posa les bracelets et le collier. ― Maintenant, mon infante, vous êtes au mieux ; et je vous réponds que vingt femmes, ce soir, vont éclater de jalousie dans leur peau comme des marrons qu’on a oublié de fendre. ― Vous allez causer bien des jaunisses, et plus d’un amant, cette nuit, sera traité comme un nègre, par suite de la mauvaise humeur que vous ne pouvez manquer d’exciter dans le camp féminin. »

Quand Musidora parut avec le Fortunio sur le devant de la loge, ce fut dans la salle un frémissement d’admiration universelle ; peu s’en fallut qu’on n’applaudît.

Phébé, qui était dans une avant-scène avec Alfred, devint pâle comme la lune à l’instant où se montre le soleil ; la peau d’Arabelle, qui avait des prétentions au cœur de Fortunio, s’injecta de fibrilles jaunes, comme si son fiel se fût répandu, et la violence de son émotion fut telle qu’elle manqua de se trouver mal.

Quant à la Romaine Cinthia, elle sourit doucement, et pendant l’entracte elle vint avec Phébé voir Musidora dans sa loge.

« Vous avez l’air d’une mariée à s’y méprendre, dit Phébé d’un air contraint et avec un sourire venimeux.

― En effet, répondit Musidora, je me suis mariée hier avec le rêve de mon cœur.

― J’en étais bien sûre, dit Cinthia ; jamais une neuvaine avec un cierge de trois livres n’a manqué son effet ; notre madone vaut mieux que tous vos saints laids et barbus.

― Madame, dit George, qui entra dans sa loge permettez-moi de mettre mes hommages à vos pieds, s’il y a de la place. ― La calèche est à vous ; quand faut-il vous l’envoyer ?

― Merci, Giorgo, ― Fortunio vous a devancé.

― Eh bien ! Fortunio, continua George, revenons-nous de Singapour, de Calcutta ou de l’enfer ? C’est peut-être là que Musidora t’a rencontré ; elle est très bien avec le diable.

― Non, je reviens tout bourgeoisement de Neuilly, ni plus ni moins qu’un roi constitutionnel. As-tu fait encadrer Cinthia ? »

La Romaine fit un signe de silencieuse dénégation.

Phébe, se penchant à l’oreille de Fortunio, lui apprit que Cinthia était amoureuse d’une espèce de bravo, mélange de spadassin et de maître d’armes, haut de six pieds, avec des favoris noirs et trois rangées de dents comme un crocodile, à qui elle donnait tout son argent.

« Je la reconnais bien là, » dit Fortunio à demi-voix.

Pendant que cette conversation se tenait dans la loge de Fortunio, Alfred, resté seul, lorgnait de son mieux la Musidora. ― « Décidément, se dit-il à lui-même, je vais me remettre à faire la cour à Musidora ; Phébé est trop froide. ― Il serait du meilleur goût de supplanter le Fortunio malgré ses grands airs de satrape ; ― cela ferait un éclat merveilleux et restaurerait ma réputation d’homme à bonnes fortunes, qui a besoin d’être un peu ravivée ; car je ne puis me dissimuler que voilà trois femmes que je manque. ― Comment diable ce Fortunio peut-il suffire à toutes les dépenses qu’il fait ? Il y a quelque chose là-dessous. On ne lui connaît pas un pouce de terre au soleil. ― Étrange ! fort étrange ! excessivement étrange, en vérité ; mais je pénètrerai ce mystère, et j’aurai la Musidora. »

Alfred, ayant pris cette louable résolution, se sentit fort content de lui-même, et passa à plusieurs reprises sa main gantée de blanc dans ses cheveux frisés, de l’air le plus avantageux et le plus triomphant du monde.