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Fragment sur l’histoire générale/Édition Garnier/16

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ARTICLE XVI.[1]

Des dictionnaires de calomnies.

Un nouveau poison fut inventé depuis quelques années dans la basse littérature. Ce fut l’art d’outrager les vivants et les morts par ordre alphabétique : on n’avait point encore entendu parler de ces dictionnaires d’injures. Si nous ne nous trompons pas, ils commencèrent lorsque M. Ladvocat, bibliothécaire de la Sorbonne, l’un des plus sages et des plus modérés littérateurs, comme l’un des plus savants, eut donné son Dictionnaire historique, vers l’an 1740[2]. Un janséniste (car, pour le malheur de la France, il y avait encore des jansénistes et des molinistes) fit imprimer contre M. l’abbé Ladvocat un libelle diffamatoire en six volumes[3] sous le titre et dans la forme de dictionnaire.

Il commence par remercier Dieu de ce qu’il est venu à bout de finir ce rare ouvrage sous les yeux et avec le secours de l’auteur clandestin de la gazette ecclésiastique, « dont la plume, dit-il, est une flèche semblable à la flèche de Jonathas, fils de Saül, laquelle n’est jamais retournée en arrière, et est toujours teinte du sang des morts et de la graisse des plus vigoureux » (II, Rois, I, 22). L’abbbé Ladvocat lui répondit qu’il voyait peu de rapport entre la flèche de Jonathas teinte de graisse, et la plume d’un prêtre normand qui vendait des gazettes. D’ailleurs il persista à se rendre utile, dût-il être percé de quelque flèche de ces convulsionnaires. Le libelle du janséniste attaqua tous les gens de lettres qui n’étaient pas du parti : sa flèche fut lancée contre les Fontenelle, les Lamotte, les Saurin, qui n’en sentirent rien.

Nous avions mis au-devant du Siècle de Louis XIV une liste assez détaillée de tous les artistes qui firent honneur à la France dans ces temps illustres. Deux ou trois personnes se sont associées depuis peu pour faire un pareil catalogue des artistes de trois siècles ; mais ces auteurs s’y sont pris différemment : ils ont insulté, par ordre alphabétique, à tous ceux dont ils ont cru qu’il était de leur intérêt d’attaquer la réputation. Nous ignorons si leur flèche est retournée ou non en arrière, et si elle a été teinte de la graisse des vigoureux. Celui de la troupe qui tirait le plus mal était un abbé Sabatier[4], natif d’un village auprès de Castres, homme d’ailleurs différent en tout des gens de mérite qui portent le même nom.

Il fut payé pour tirer ses traits sur tous ceux qui font aujourd’hui honneur à la littérature par leur érudition et par leurs talents. Dans la foule de ceux qu’il attaque, on trouve feu M. Helvétius. Il le qualifie, lui et ses amis, de maniaques. « Nous pouvons assurer, dit-il, par de justes observations que ses illusions philosophiques étaient une espèce de manie involontaire... Il se contentait de gémir, dans le sein de l’amitié, de l’extravagance et des excès de maniaques, qui se glorifiaient de l’avoir pour confrère. »

L’abbé Sabatier a raison de dire qu’il était à portée de faire de justes observations sur M. Helvétius, puisqu’il avait été tiré par lui de la plus extrême misère, et que, réchauffé dans sa maison (comme Tartuffe chez Orgon), il n’avait vécu que de ses libéralités. La première chose qu’il fait après la mort d’Helvétius est de déchirer le cadavre de son bienfaiteur.

Nous n’étions pas de l’avis de M. Helvétius sur plusieurs questions de métaphysique et de morale ; et nous nous en sommes assez expliqué[5] sans blesser l’estime et l’amitié que nous avions pour lui. Mais qu’un homme nourri chez lui par charité prenne le masque de la dévotion pour l’outrager avec fureur, lui et tous ses amis, et tous ceux même qui l’ont assisté, nous pensons qu’il ne s’est rien fait de plus lâche dans les trois siècles dont cet homme parle, et qu’il connaît si peu.

Lui !... un abbé Sabatier !... oser feindre de défendre la religion ! oser traiter d’impies les hommes du monde les plus vertueux ! S’il savait que nous avons eu en notre possession son abrégé du spinosisme, intitulé Analyse de Spinosa[6], à Amsterdam ; ouvrage rempli de sarcasmes et d’ironies, écrit tout entier de sa main, finissant par ces mots : « Point de religion, et j’en serai plus honnête homme. La loi ne fait que des esclaves, elle n’arrête que la main ; » enfin signé : adieu baptisabit.

S’il savait que nous possédons aussi écrits de sa main les vers infâmes qu’il fit dans sa prison à Strasbourg, et d’autres vers aussi libertins que mauvais, que dirait-il ? Rentrerait-il en lui-même ? Non, il irait demander un bénéfice, et il l’obtiendrait peut-être.

Le cœur le plus bas et le plus capable de tous les crimes des lâches est celui d’un athée hypocrite.

Nous fûmes toujours persuadé que l’athéisme ne peut faire aucun bien, et qu’il peut faire de très-grands maux. Nous fîmes sentir la distance infinie entre les sages qui ont écrit contre la superstition, et les fous qui ont écrit contre Dieu. Il n’y a dans tous les systèmes d’athéisme ni philosophie ni morale.

Nous n’y voyons point de philosophie : car, en effet, est-ce raisonner que de reconnaître du génie dans une sphère d’Archimède, de Posidonius ; dans un de ces oreries[7] qu’on vend en Angleterre, et de n’en point reconnaître dans la fabrication de l’univers ; d’admirer la copie, et de s’obstiner à ne point voir d’intelligence dans l’original ? Cela n’est-il pas encore plus fou que si on disait : Les estampes de Raphaël sont faites par un ouvrier intelligent, mais le tableau s’est fait tout seul ?

L’athéisme n’est pas moins contraire à la morale, à l’intérêt de tous les hommes : car, si vous ne reconnaissez point de Dieu, quel frein aurez-vous pour les crimes secrets ?

Duræ saltem virtutis amator,
Quære quid est virtus, et posee exemplar honesti.

(Lucan., Phars., IX, 562.)

Nous ne disons pas qu’en adorant un Être suprême, juste et bon, nous devions admettre la barque à Caron, Cerbère, les Euménides, ou l’ange de la mort Samaël, qui vient demander à Dieu l’âme de Moïse, et qui se bat avec Michaël à qui l’aura. Nous ne prétendons point qu’Hercule ait pu ramener Alceste des enfers, ou que le Portugais Xavier ait ressuscité neuf morts.

De même qu’il faut distinguer soigneusement la fable de l’histoire, il faut aussi discerner entre la raison et la chimère.

Il est très-certain que la croyance d’un Dieu juste ne peut être qu’utile. Quel est l’homme qui, ayant seulement une peuplade de six cents personnes à gouverner, voudrait qu’elle fût composée d’athées ?

Quel est l’homme qui n’aimerait pas mieux avoir affaire à un Marc-Aurèle ou à un Épictète qu’à un abbé Sabatier ? Nous savons, et nous l’avons souvent avoué, qu’il est des athées par principes, dont l’esprit n’a point corrompu le cœur.

On a vu souvent des athées[8]
Vertueux malgré leurs erreurs :
Leurs opinions infectées
N’avaient point infecté leurs mœurs.
Spinosa fut doux, simple, aimable ;
Le Dieu que son esprit coupable
Avait follement combattu,
Prenant pitié de sa faiblesse,
Lui laissa l’humaine sagesse,
Et les ombres de la vertu.

Nous dirons à tous ces athées argumentants, qui n’admettent aucun frein, et qui cependant se sont fait celui de l’honneur, qui raisonnent mal, et qui se gouvernent bien : Messieurs, gardez-vous de l’abbé Sabatier, qui se conduit comme il raisonne. Aussi ne le voient-ils point ; il est également en horreur aux dévots et aux philosophes.

Quand le Système de la Nature fit tant de bruit, nous ne dissimulâmes point notre opinion sur ce livre[9] ; il nous parut une déclamation quelquefois éloquente, mais fatigante, contraire à la saine raison, et pernicieuse à la société. Spinosa du moins avait embrassé l’opinion des stoïciens, qui reconnaissent une intelligence suprême ; mais dans le Système de la Nature on prétend que la matière produit elle-même l’intelligence. S’il n’y avait là que de l’absurdité, on pourrait se taire. Mais cette idée est pernicieuse, parce qu’il peut se trouver des gens qui, ne croyant pas plus à l’honneur et à l’humanité qu’à Dieu, seront leurs dieux à eux-mêmes, et s’immoleront tout ce qu’ils croiront pouvoir s’immoler impunément. Les athées tartuffes seront encore plus à craindre. Un brave déiste, un sectateur du grand lama un peu courageux, peut avoir la consolation de tuer un athée sanguinaire qui lui demande la bourse le pistolet à la main ; mais comment se défendre d’un athée hypocrite et calomniateur, qui passe la journée dans l’antichambre d’un évêque ? etc.



FIN DU FRAGMENT SUR L’HISTOIRE GÉNÉRALE.



  1. De cet article les éditeurs de Kehl avaient fait la XXVIIe Honnêteté littéraire ; voyez la note, tome XXVI, page 115.
  2. La première édition du Dictionnaire historique de Ladvocat est de 1752, deux volumes petit in-8o.
  3. C’est le Dictionnaire de Barrai et Guibaud, dont Voltaire a déjà parlé t. XIV, page 24 ; XV, 72 ; XVIII, 351 ; XXVI, 493, et XXVIII, 527. Ce dictionnaire n’a que quatre gros volumes, que cependant on a quelquefois reliés en six.
  4. On disait, et quelques personnes pensent encore qu’un abbé Martin, devenu fou et mort en 1776, est le principal auteur des Trois Siècles de la littérature, ouvrage dont la première édition est de 1772, trois volumes in-8°, et que l’abbé Sabatier (voyez tome VII, page 172) avait publié. (B.)
  5. Tome XIX, pages 23, 375 ; XX, 321 ; XXV, 445, 474 ; XXVI, 37.
  6. Une Apologie de Spinosa et du spinosisme, par Sabatier, a vu le jour pour la première fois à Altona, 1800. in-8°.
  7. Machine de mathématiques, ainsi appelée du nom de Boyle, comte d’Orery, à qui elle fut dédiée. Voyez tome XXI, page 554.
  8. C’est une des strophes de l’Ode VII (voyez tome VIII), mais avec quelques différences.
  9. Voyez tome XVIII, pages 97, 369.