Fragments historiques sur l’Inde/Édition Garnier/Article 20

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ARTICLE XX.

DESTRUCTION DE LA COMPAGNIE FRANÇAISE DES INDES.

La mort de Lally ne rendit pas la vie à la compagnie des Indes : elle ne fut qu’une cruauté inutile. S’il est triste de s’en permettre de nécessaires, combien doit-on s’abstenir de celles qui ne servent qu’à faire dire aux nations voisines : Ce peuple, auparavant généreux et redoutable, n’était en ce temps-là dangereux que pour ceux qui le servaient !

Ce fut depuis un grand problème à la cour, dans Paris, dans les provinces maritimes, parmi les négociants, parmi les ministres, s’il fallait soutenir ou abandonner ce cadavre à deux têtes, qui avait fait également mal à la fois le commerce et la guerre, et dont le corps était composé de membres qui changeaient tous les jours. Les ministres qui penchaient vers le dessein de lui ôter son privilège exclusif employèrent la plume de M. l’abbé Morellet[1], à la vérité licencié en théologie, mais homme très-instruit, d’un esprit net et méthodique, plus propre à rendre service à l’État dans des affaires sérieuses qu’à disputer sur des fadaises de l’école. Il prouva que, dans l’état où se trouvait la compagnie, il n’était pas possible de lui conserver un privilège qui l’avait ruinée. Il voulut prouver aussi qu’il eût fallu ne lui en jamais donner. C’était dire en effet que les Français ont dans leur caractère, et trop souvent dans leur gouvernement, quelque chose qui ne leur permet pas de former de grandes associations heureuses : car les compagnies anglaise, hollandaise, et même danoise, prospéraient avec leur privilège exclusif. Il fut prouvé que les différents ministères, depuis 1725 jusqu’à 1769, avaient fourni à la compagnie des Indes, aux dépens du roi et de l’État, la somme étonnante de trois cent soixante et seize millions, sans que jamais elle eût pu payer ses actionnaires du produit de son commerce, comme on ne peut trop le redire.

Enfin le fantôme de cette compagnie, qui avait donné de si grandes espérances, fut anéanti. Il n’avait pu réussir par les soins du cardinal de Richelieu, ni par les libéralités de Louis XIV, ni par celles du duc d’Orléans, ni sous aucun des ministres de Louis XV. Il fallait cent millions pour lui donner une nouvelle existence, et cette compagnie aurait encore été exposée à les perdre. Les actionnaires et les rentiers continuèrent à être payés sur la ferme du tabac, de sorte que si le tabac passait de mode la banqueroute serait inévitable.

La compagnie anglaise, mieux dirigée, mieux secourue par des flottes maîtresses des mers, animée d’un esprit plus patriotique, s’est vue au comble de la puissance et de la gloire, qui peuvent être passagères. Elle a eu aussi ses querelles avec les actionnaires et avec le gouvernement ; mais ces querelles étaient des disputes de vainqueurs qui ne s’accordaient pas sur le partage des dépouilles, et celles de la compagnie française ont été des plaintes et des cris de vaincus s’accusant les uns les autres de leurs infortunes au milieu de leurs débris.

On a voulu, dans le parlement d’Angleterre, ravir au lord Clive et à ses officiers les richesses immenses acquises par leurs victoires. On a prétendu que tout devait appartenir à l’État, et non à des particuliers, ainsi que le parlement de Paris semblait l’avoir préjugé. Mais la différence entre le parlement d’Angleterre et celui de Paris était infinie, malgré l’équivoque du nom : l’un représentait légalement la nation entière ; l’autre était un simple tribunal de judicature, chargé d’enregistrer les édits des rois. Le parlement anglais décida, le 24 mai 1773, qu’il était honteux de redemander dans Londres au lord Clive et à tant de braves gens le prix légitime de leurs belles actions dans l’Inde ; que cette bassesse serait aussi injuste que si on avait voulu punir l’amiral Anson d’avoir fait le tour du globe en vainqueur ; et qu’enfin le plus sûr moyen d’encourager les hommes à servir leur patrie était de leur permettre de travailler aussi pour eux-mêmes. Ainsi il y eut en tout une différence prodigieuse entre le sort de l’Anglais Clive et celui de l’Irlandais Lally ; mais l’un était vainqueur, et l’autre vaincu ; l’un s’était fait aimer, et l’autre s’était fait détester.

De savoir à présent ce que deviendra la compagnie anglaise ; de dire si elle établira sa puissance dans le Bengale et sur la côte de Coromandel sur d’aussi bons fondements que les Hollandais en ont jeté à Batavia ; ou si les Marattes et les Patanes, trop aguerris, prévaudront contre elle ; si l’Angleterre dominera dans l’Inde comme dans l’Amérique septentrionale… c’est ce que le temps doit apprendre à notre postérité. Ce que nous savons de certain jusqu’à présent, c’est que tout change sur la terre[2].


    aussi que la crainte de voir cet acte de la justice et de la bonté du roi empêcher une mort devenue nécessaire à l’existence et à la fortune des ennemis de Lally avait fait accélérer l’exécution, et que ce fut cette raison qui fit négliger à son égard toute espèce de bienséance ; mais on ne peut le croire sans accuser ceux qui présidaient à l’exécution d’être les complices des calomniateurs de Lally. D’autres ont aussi prétendu que l’on avait voulu le punir par cette humiliation d’avoir cherché à se tuer : cette idée est absurde ; on ne peut soupçonner des magistrats d’une superstition aussi cruelle que honteuse. Le fait du bâillon n’est que trop vrai ; mais personne, dès le lendemain de l’exécution, n’osa s’avouer l’auteur de cet abominable raffinement de barbarie. Dans un pays où les lois seraient respectées, un homme capable d’ajouter à la sévérité d’un supplice prononcé par un arrêt serait sévèrement puni, et l’impunité de ceux qui ont donné l’ordre du bâillon est un opprobre pour la législation française, à laquelle les étrangers ne font déjà que trop de reproches.

    Le comte de Lally a laissé un fils né d’un mariage secret. Il apprit en même temps sa naissance, la mort horrible de son père, et l’ordre qu’il lui donnait de venger sa mémoire : forcé d’attendre sa majorité, tout ce temps fut employé à s’en rendre digne. Enfin l’arrêt fatal fut cassé, au rapport de M. Lambert, par le conseil, qui fut effrayé de la foule de violations des formes légales qui avaient précédé et accompagné ce jugement. M. de Voltaire était mourant lorsqu’il apprit cette nouvelle : elle le tira de la léthargie où il était plongé. Je meurs content, écrivit-il au jeune comte de Lally, je vois que le roi aime la justice.

    Le parlement de Normandie fut chargé de revoir le procès ; la haine pour Lally ne subsistait plus que dans le cœur de ce ramas de brigands qui jouissaient à Paris du fruit des rapines qu’ils avaient exercées dans l’Inde. L’opinion publique avait changé, et le parlement de Paris se conduisit avec la modération et la dignité convenable à des juges qui savent que ce n’est pas l’erreur, mais la partialité qui peut les déshonorer. Le neveu d’un des employés de la compagnie crut devoir au parlement de Paris, et à la mémoire de son oncle, qui lui avait prescrit le contraire, de se rendre partie dans un procès qui lui était étranger. Le parlement de Rouen admit son intervention, que toutes les lois devaient l’obliger de rejeter ; le conseil fut forcé de casser encore cet arrêt, et de renvoyer de nouveau le jugement au parlement de Bourgogne. Le fils du comte de Lally a défendu lui-même, dans tous les tribunaux, la cause de son père avec une éloquence simple, noble, et pathétique ; la piété filiale en a fait un jurisconsulte et un orateur ; et quel que soit l’événement de cette grande cause, l’estime et le respect de toutes les âmes honnêtes sera sa récompense. (K.) — L’arrêt du parlement de Dijon a confirmé celui du parlement de Paris, le 23 août 1783, et même avec plus de dureté. (Note de Wagnière.)

  1. L’abbé Morellet, mort en 1819, a publié un Mémoire sur la situation actuelle de la Compagnie des Indes, 1769, in-4° ; et Examen de la réponse de M. N. (Necker) au Mémoire, etc., 1769, in-4°.
  2. C’est ici que s’arrêtait la première partie. Ce qui suit parut quelques semaines après.